LES TROIS SOLDATS
Trois soldats veillaient près d'un feu mourant ; Le plus jeune alors dit, en soupirant :
— Je voudrais voir finir la g-uerre.
Je m'en irais la joie au cœur,
Oubliant que je suis vainqueur,
Je m'en irais près de ma mère.
Voyez : cette ceinture est l'œuvre de ses doig-ls; Elle me le remit en maudissant nos armes,
Ce souvenir où, tant de fois.
Mes baisers ont cherché la trace de ses larmes !
— Moi, dit le second, je voudrais aussi Voir finir la g-ucrre et partir d'ici.
Comme le corps, l'âme est lassée
Par tant d'inutiles combats.
J'aspire à m'en aller là-bas,
Là-bas, près de ma fiancée !
Regardez : au départ, je lui pris, en tremblant, Ce fichu de batiste où ma lèvre devine
Le parfum de son cou si blanc, Et qui g-arde le pli de sa taille enfantine.
Le troisième dit : — Je ne compte plus Ni les maux soufferts ni les jours perdus.
La guerre est long-ue, que m'importe!
Je ne song-e pas au retour :
Mon cœur flétri n'a plus d'amour ;
Ma pauvre vieille mère est morte.
Gomme vous, je n'ai point d'amoureux talisman *, De pieux souvenir que ma lèvre caresse.
Et je me bats aveuglément.
Sans souci, que la mort ou me prenne ou me laisse.
Tous trois furent prêts au soleil levant. Et l'on se battit tout le jour suivant.
Lorsque revint la nuit tranquille,
Nové dans la boue et le sang-,
Le premier serrait à son flanc
Sa ceinture, hélas ! inutile.
Le second frissonnait dans l'ombre terrassé ; Sur la blanche batiste avec un lent murmure
Expirait son baiser glacé
Le troisième était seul debout et sans blessure !
Louis Gallet.
* Construction incorrecte. Ce vers signifie : vous n'avez pas de talisman, et je n'en ai pas non plus. Le soldat dit le contraire de ce qu'il veut dire ; il aurait dû s'exprimer ainsi : « Je n'ai pas, comme vous, d'amoureux talisman. » Pour corriçer cette tournure malheureuse et rendre bien claire la pensée, mettez en relief je n'ai point.