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LES PASSIONS

La passion. Ses caractères propres.

En quoi elle se distingue de l’émotion et de l'inclination.

Le mot passion, par lequel on désignait au xvr® siècle <ous les états affectifs sans exception, a disparu de la langue psychologique, remplacé le plus souvent par le mot émotion. Ribot propose de le remcttre en honneur, mais en l’appliquant à un état bien défini, distinct à la fois de l’émotion <t de l’inclination.

I. La passion est distincte d’akord de l’émotion. C’est <e que KANT à établi d’une facon nette, précise, positive : « L’émotion, dit-il, agit comme une eau qui rompt sa digue, la passion comme un torrent qui creuse de plus en plus profondément son lit. L’émotion est comme une ivresse qu’on cuve; la passion, comme une maladie qui zxésulte d’une constitution viciée ou d’un poison absorbé. » (KANT, $ 73.) |

Tandis que l'émotion est « un état primaire et brut », un mouvement instinctif, une réaction brusque et soudaine, (ex. la colère sous le coup d’un affront ou la peur à la vue du danger), tandis qu’elle estcaractérisée parsa brièveté et sa vio- Jence, qu’elle est un état aigu, la passion est « de formation ‘secondaire et complexe » ; elle est la pensée au service de l'instinct et des tendances ; elle est faite en partie de réflexion -et de calcul, de volonté froide, raisonnée, systématique ; elle est caractérisée par « sa stabilité et sa durée »; c’est un état chronique. Si l’on veut avec Ribot qu’elle soit une émotion, elle serait, en tout cas, comme ïl le dit lui-même, une émotion « prolongée et intellectualisée, ayant subi, de

4. Nous ne parlerons pas, au cours de ce chapitre, des affections proprement dites, comme l'amour maternel, l'amitié, etc. Bornons-nous à signaler dans es affections une inclination élective moins intense et plus

régulière que dans la passion, et caractérisée par l'absence ou le peu

l'importance des facteurs physiologiques (v. LALANDE).

un LES ÉTATS AFFECTIFS 481

ce double fait une métamorphose nécessaire ». Mais en réa-

lité, l’émotion et la passion sont essentiellement distinctes, « malgré un fond commun », provenant d’une origine commune : la tendance; elles « sont non seulement différentes, mais contraires ». Elles ne s’observent pas chez les mêmes sujets : « Là où il y à beaucoup d’émotion, dit KANT, il y a généralement peu de passion. » Les tempéraments impulsifs et explosifs, sujets à des émotions brusques et violentes, confirme RIBOT, « ne sont pas propres à devenir des passionnés vrais. Ils sontrdes feux d’artifice ; les autres sont des hauts fourneaux qui brûlent toujours. Tout av plus sontils capables de quelques passionnettes sans durée qui, malgré leur fougue, ne sont que des émotions prolongées. » (RiBoT, D, 141).

D'où vient cependant qu’on à pu confondre l’émotion : la passion ? C’est que souvent elles se produisent ensemble, sont liées, dérivent d’un même principe et qu’elles ont en apparence les mêmes effets.

Il est clair que la passion ne de pas de l’émotion, mais plutôt y prédispose : elle à, comme la maladie chronique, des poussées imprévues qui la ramènent à la forme aiguë, c’est-à-dire au fracas de l'émotion : « une passion à longue durée est toujours traversée par des accès d’émotion » (RIB0oT). Bien plus, les émotions sont proprement ce que STENDHAL appelle des « états de passion ». La passion n’existant pas en dehors de ses états, se manifestant en eux et par eux, il est naturel de la confondre avec eux. « Il y a, dit STENDHAL, des passions : l'amour, la vengeance, la haine, l’orgueil, la vanité, l'amour de la gloire », et il y a «des états de passion :

la terreur, la crainte, la En le rire, les pleurs, la joie, la tristesse, inquiétude. Je les appelle états de passion, parce

que plusieurs passions différentes peuvent nous rendre

terrifiés, craignants, furieux, riants, pleurants, etc. » (A, 141). En d’autres termes, les émotions sont les aspects divers et

Changeants, les manifestations explosives de la passion, les « états » par lesquels elle passe, ses modes.

Enñfn, ce qui distingue la passion de l’émotion, ce n’est

pas seulement que l’une est durable et l’autre passagère,

c'est encore et surtout que la première est complexe, qu’elle traverse des phases différentes et revêt des formes variables et même eontraïres, tandis que la seconde est simple et a un processus invariable. Ainsi on dira que l'amour est une passion, en raison, non pas de sa durée, mais de sa complexité, comme il ressort de ce qu’il passe par tous les sentiments : espérance, crainte, joie, tristesse, inquiétude, attendrissement, fureur, jalousie, etc. ; tandis qu’on appellera la mélancolie où plutôt l’état mélancolique, une émotion, car, alors même que cet état se prolonge et devient permanent, il ne laisse pas d’être une simple façon de réagir et de sentir, pauvre de contenu, et toujours semblable à ellemême. Tout est, en effet, pour un mélancolique, prétexte à de nouvelles crises de désolation : rien n’éveillera Chez lui l'enthousiasme, ni la colère, ni, à plus forte raïson, la joie. L'émotion est donc uniforme, alors que la passion est protéiforme. |

Si l’on remonte à l’origine de l’émotion et de la passion, on en saisira mieux encore la nature, partant les caractères propres et distinctifs. Tandis que l’émotion est un état réa- lisé, caractérisé par l’arrêt, la satisfaction, la désadaptation, la réadaptation des tendances (v. Traité, I, 463), la passion est une tendance privilégiée ou élue qui, se détachant des autres, s'organise, s'impose, devient le centre d’attraction de tous les sentiments et tend vers la réalisation. L’une est une force centrifuge, l’autre, une force centripète ; l’une est une dissipation, l’autre une concentration des mouvements; l’une ressemble à l’aboulie, l’autre, à la volonté.

Ainsi l’émotion et la passion divergent en partant d’un même point (de l’inclination). Il ne pourraït arriver de les confondre qu’à ceux qui ne voient la passion qu’à travers ses manifestations sensibles, dont les émotions font partie, ou encore qu’à ceux qui ne voient dans la passion que la violence des sentiments. T’erreur est d’ailleurs fréquente : c’est ainsi que de grands émotifs, comme Mirabeau, Byron, Chateaubriand, Alfieri, Berlioz, sont pris pour des passionnés. Mais elle ne résiste pas à l’examen.

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