‹ Traité de psychologie 1923Chapitre 108 sur 237 · V. Traité, I, 511 ct IT · texte numérisé non relu

V. Traité, I, 511 ct IT

La nature et les fonctions de l'image dépendent, dans tous les cas, de la donnée logique (Aufgabe) qui est une maniêre d’impulsion ordonnatrice de la conscience. La donnée logique réalise « l’enchaînement intelligible » (sinnvolle Verknüpfung) entre l’excitant et la réaction, elle détermine l'apparition et l’ordre de succession des images, règle les relations des images entre elles, créant ainsi, au sein d’un contenu de conscience relativement constant, des cercles changeants d’influences. Elle agit même sur la forme et les modalités des «reproductions » : l'apparition de tel type d'images (visuelles, verbales ou autres) semble liée bien plus au sens de la donnée qu'aux dispositions individuelles du sujet. Comme l'attitude de la conscience de Marbe, la denn£ée logiaŸe n’est pas pleinement consciente ; elle ne pénètre dans le champ de la conscience que dans la mesure où elle y apporte d’autres éléments de la vie psychique qu’elle à organisés. Elle diffère de l'attitude de la conscience par son sens plus précis et plus exprimable, elle à un nom (Name).

Toutefois, au cours de ces mêmes expériences, Watt Cconstate l'existence d'images ou groupes d'images ayant une vie autonome, indépendantes du facteur logique. Ces images, résultat d’habitudes individuelles, de « persévérations », constituent un facteur hétérogène irrationnel qui peut entrer

en conflit avec la donnée logique ; le sujet s'engage alors dans des directions divergentes ; le processus normal est troublé.

En résumé, Watt distingue schématiquement trois domaines dans l'esprit : 19 le domaine des « tendances à reproduction » dès images, mécanique de la pensée ; 2° le domaine de la donnée logique ; 3° le domaine où donnée et images deviennent conscientes ensemble et agissent ensemble, domaine de la prise de conscience (Zusammenbewusstwerden und Wirken) (423).

La conception de Watt, très cohérente en soi, soulève une objection grave : n’a-t-il pas introduit, ou tout au moins singulièrement renforcé, par sa méthode même, l’armature logique qu'il découvre dans ses procès-verbaux d’expériences ?

LES IMAGES Lo 507

“ko ie met en évidence l'aspect mouvant, en devenir, de

lité dans le temps. Tl montre leurs gammes de transitions, ussi bien dans des représentations visuelles que dans des Jhénomènes purement intellectuels comme la compréhension

Vespace, et en nt par des représentations fugitives et, évanescentes, l’on peut trouver tous les intermédiaires, …. toutes les nuances ; de même, pour la compréhension, depuis

phère » (Sphaerenbewussisein). Cette « conscience de sphère », état particulier dans lequel on sait exactement à quel

elon les cas, tantôt sous la forme d’un vague concept gique, tantôt sous l'aspect d’un état affectif, d’une Siin-

aite. » (113).

. Ten est de la formule verbale comme de Pimage, elle

pays, une période donnée, un sens assez précis et assez fixe, « supra-individuel ». Mais la signification profonde, celle que chacun donne au mot quand il le dit, est individuelle.

ne . à l'expression, hésite entre plusieurs formules

j Hi en est de même de la reconnaissance : la reconnais- “sance d’un objet précède l’apparition de l'image verbale d

… nom de cet objet.

La pensée contient ainsi des éléments non représentés | w divers. Messer étudie de près ces moments de pensée

RH AUELe Le alu VRAI DU

tue

AU EU CT TE EE ALAN w 3 :

t CS LES ÉLÉMENTS DE LA VIE MENTALE

vides de toute représentation, pour lesquels il reprend le terme de Bewussiseinslagen, et il en esquisse une classification. Il insiste sur ce fait que les processus psychiques réels qui sont à la base de la pensée formulée peuvent être abrégés, condensés, télescopés de multiples manières (187).

Mais le point essentiel de sa théorie c’est l’idée de développement, de continuité vécue, de direction. Nos états de conscience, pleins du passé et gros de l’avenir, évoluent, passent insensiblement par mille aspects divers et contiennent à chaque instant, en germe, les formes qui vont suivre. Cette idée de direction, d’élément directeur de la pensée, est assez proche de la donnée logique de Watt ; peut-être toutefois son caractère est-il moins universel que pour Watt, plus individuel. Nous sommes disposés à accueillir les impressions extérieures et à y répondre d’une certaine manière, nous. sommes montés (eingestellt). Ce « montage » est inconscient.

BügLER oppose plus nettement encore la pensée et l’image. I1 s’élève contre les hypothèses qui voudraient voir dans ia. pensée des ensembles d'images, soit se pressant autour d’une représentation centrale (Wundt), soit condensées, fusionnées (Lazarus). La pensée (Gedanke), définie à peu près comme la. Bewusstheit chez Ach, est le phénomène initial, lélément essentiel et irréductible de la vie psychologique ; l’image n’en est qu’un sous-produit. Les pensées ont un caractère de réalité, de précision, d'actualité : les images sont fragmentaires, évanescentes, capricieuses, fortuites; elles ne. sauraient être considérées comme porteurs du contenu dela pensée, solidement lié et continu ( A, I, 317). La fonction du penser, le savoir (das Wissen) s'oppose à l'imagerie, à. la fonction du sentir (das Empfinden). Le travail mental est fait de pensées et non d’images ; notre compréhension est. une relation logique ; le souvenir du sens d’une proposition est indépendant du souvenir des mots qui la composent. Bühler étudie des types de pensées : la conscience d’une règle, . la conscience d’un rapport, l’« intention », qui est l’aperçu ‘ rapide d’un ensemble; il y distingue l’objet de la pensée de l'intention de la pensée et montre que, dans tous ces cas, l'élément représentatif est absent. « Si je m’assieds, dit-il,

et que je me donne la tâche : maintenant je vais penser à ceci ou à cela, il faudra évidemment que j'aie quelque chose qui me conduise à « ceci » ou à « cela », — et cette chose

sera, en règle générale, un mot ou quelque autre image. Tout au moins est-ce là la façon la plus simple de déterminer la direction de ma pensée. Mais je nie formellement que l’on puisse tirer de telles expériences la conclusion que lon ne saurait penser sans images des concepts comme « triangle » ou « homme ». J’affirme au contraire qu’en prin- Gipe tout objet peut être pleinement et exactement pensé (gedacht [gemeint]|) sans l’aide d'images. Je peux penser d’une façon pleinement déterminée et sans représentation, n’importe quelle nuance individuelle de la couleur bleue d’un tableau pendu dans ma chambre, pourvu seulement qu’il soit pos- Sible que cet objet me soit donné par un autre moyen que par des sensations. » (A, I, 321).

Comment cela se pourrait-il ? Par une manière de « savoir

immédiat » (unmittelbares Wissen), dont les actes, les «intentions pures», gardent, malgré leur caractère immédiat, des « rapports de conscience » les uns avec les autres. Ce savoir immédiat nous donne la conscience de quelque chose qui est comme un arrangement, un « ordre » (Ordnung, psy- . chische Gegenstandsordnung). Cet « ordre » nous ne le con- maïissons pas encore, c’est une manière de description sym- bolique, un « tout comme si ». Nous le pressentons et nous pressentons en même temps la place que telle « détermination » occupe dans son « ordre ». Nous retrouvons ici, . accentuée et précisée, la notion de Sphaerenbewusstsein.

Ce savoir immédiat se rapporte surtout aux choses très courantes, familières, allant de soi, et qui échappent, en raison même de ce caractère, à la pensée claire. Nous le retrouvons aussi chaque fois que nous prenons une attitude de pensée déterminée mais sans contenu exprimable (A, … I, 357-8).

BINET à revendiqué la priorité de toutes ces découvertes. .- Ses recherches, poursuivies parallèlement à celles de l’école de Würzburg, le conduisent à des résultats analogues.

Il réagit vigoureusement contre l'importance exclusive

attribuée aux images. « On s’est plu quelquefois à ne voir £ans l'esprit qu’un kaléidoscope éclairé par le foyer de la conscience ; raisonner, c’eût été voir d’abord les images des prémisses se projetant devant notre écran mental et suivies par l'apparition des images de la conclusion. Plus simple

ment, et sans tant de métaphores, on admettait que l’image et la sensation sont l’état de conscience fondamental qui, par ses propriétés, explique toutes les productions intellectuelles ; il serait comme le corps simple de la chimie, avec. lequel se construisent toutes les variétés de corps composés. Toutes ces théories sensationnalistes doivent évidemment être rejetées aujourd’hui parce qu’elles sont insuffisantes ; elles ont eu le tort de faire jouer un rôle d’une importance exagérée à la sensation et à l’image. » (D, 12).

L'imagerie apparaît à Binet comme fausse, statique et le plus souvent indistincte, contrastant en tout point avec la richesse de la pensée. Quand nous réfléchissons, nous voyons peu d'images. Les états riches en images, comme le rêve et la rêverie, sont aussi très pauvres en pensée. « Il faut que je n’aie plus rien à penser pour que j'aie les images », . dit Armande, la fillette de Binet (B, 124). « Les images qu’on évoque dans l’idéation libre ne sont point coextensives à la pensée qu’elles accompagnent; on pense bien au delà de l’image : avec une pensée de cent mille francs on à des images de quatre sous. L'image n’est là que comme la maigre gravure d’un roman illustré pour figurer de temps en temps une scène ; eb ceci même n’est pas juste, car le dessinateur choisit surtout des scènes importantes, tandis que les images dans l’idéation appliquent parfois de la facon la plus capricieuse à un détail insignifiant et tout à fait accessoire. I1 y à même plus : on observe des cas bien curieux où l’image est comme une gravure sans rapport avec . le texte ; on pense à une chose, on a l’image d’une autre. Cette ! véritable incohérence n’est pas de règle, cela va sans dire, i mais puisqu'elle se produit, elle prouve suffisamment qu'entre ” pensée et image il n’y a pas l’identité de deux figures qui se recouvrent. » (D, 10-11). |

La pensée peut même, quand elle est très active, rester

pure de toute image. Binet cite entre autres exemples ceux d'une lecture rapide, de compréhension d’un mot abstrait. L’on peut expliquer ces faits, il est vrai, par le langage intérieur, mais ceci ne paraît pas une objection à Binet qui voit dans le langage intérieur le reflet immédiat de la pensée et estime que la logique de la pensée crée la logique du langage. Le langage suppose ainsi une pensée antérieure, pensée sans

images. | -

Quel est l'élément essentiel de cette pensée sans images ? Binet à d’abord fait de l'intention le fondement de la vie

psychique. Diverses expériences sur la représentation dans l'esprit des idées générales l’avaient persuadé qu’une image

dite « générale » est une image vague, peu individualisée. Sa signification lui vient non de son caractère propre, mais de la direction de la pensée, de l'intention de généralité. Nos images peuvent sans inconvénient demeurer imparfaites ; notre savoir est d’autre origine, plus profonde.

En 1911, Binet à corrigé et complété sa théorie en y introduisant la notion reprise de Bain d’attitude mentale. L’attitude est au mouvement ce que l’image est à la sensation.

L’attitude mentale, c’est la mimique interne de la compré-

hension, l’acte contenu, virtuel. Elle est la partie profonde.

de la vie de l’esprit ; elle est inconsciente et irrationnelle. C’est, en fait, le point de vue soutenu déjà implicitement en 1903: « La pensée est un acte inconscient de l'esprit qui, pour devenir pleinement conscient, à besoin de mots et

d'images. Mais quelque peine que nous ayons à nous repré-

senter.une pensée sans le secours des mots et des images, et c'est pour cette raison seulement que je la dis inconsciente, elle n’en existe pas moins, elle constitue, si on veut la

… définir par sa fonction, une force directrice, organisatrice

… que je comparerais volontiers. à la force vitale qui, dirigeant les propriétés physico-chimiques, modèle la forme des

êtres et conduit leur évolution en travailleur invisible dont

nous ne voyons que l’œuvre matérielle. » (B, 108).

Tandis que les méthodes d’introspection expérimentale,

… utilisées par Binét et l’école de Würzburg, mettent en

b12 LES ÉLÉMENTS DE LA VIE MENTALE

Zvidence l'importance des opérations intellectuelles sans images, les cliniciens discutent l'interprétation donnée aux faits d’aphasie motrice, de surdité ou de cécité psychiques’ ou verbales, et P. Marie en arrive à voir un déficit intellectuel dans des troubles que Charcot et Ballet, Taine et Ribot, expliquaient par une destruction d'images.

Dans ce mouvement général de réaction, des exagérations se sont naturellement produites. Les philosophes et les psychologues ont en général accueilliavec un enthousiasme peutêtre prématuré les théories de Marie sur l’aphasice. L’existence même des images a été niée par quelques-uns. À vrai dire, sous la plume d’un psychologue, ces négations absolues s'adressent plutôt à une conception fausse qui fait de l’image une sorte d’objet intérieur, isolé, fixe et permanent. Sous la plume d’un neurologiste, c’est plutôt le correspondant matériel de l’image, la trace cérébrale, qui est visée. Cependant, les plus enthousiastes des élèves de P. Marie vont plus loin.

«On ne peut définir l’image, écrit MOUTIER (244) ; elle échappe à toute analyse, à! toute réalité ; elle n’existe pas. Nous rejetons formellement l’existence des images. »

De semblables arfñmations sont excessives. Sans doute la théorie de Taiïne, séduisante par sa simplicité et sa stricte précision logique; pouvait limiter les recherches

psychologiques ultérieures et les stériliser en partie. Il

était nécessaire que les psychologues sortissent du cadre trop étroit qui leur était tracé et que les physiologistes leur garantissent la légitimité de cet effort. Ce travail vient d’être accompli sous nos yeux. Les recherches de LaAPICQUE‘, de Keith LUCAS ?, de HEAD * nous apportent sur le fonctionnement du système nerveux des vues nouvelles ; la conception de Binet et des psychologues de

4. Voir notamment : Rev. gén. des Sciences, 15 fév. 1910 ; C. R. Soc. de

Biol., 43 Janv. 1912, 4e Juin 4942; C.R. Ac. des Sc.,t. 155, p. 70, 4er Juillet

4912. — Cf. Traité, I, 99, 104, 616.

2. V. The conduction of the nervous impuise. London, Longmans, 1917. ; 3. V. Brain, XLIII, pp. 87-165, 4920, et British Journ. of Psychology,

“General Section, XI, pp. 179-193, 1921.

Würzburg, par son analyse du dynamisme mental et des ättitudes de la conscience, nous permet de pénétrer plus

avant dans le fonctionnement de la pensée. Elle ne pré-

tend d’ailleurs pas apporter de formule définitive et elle est assez souple pour intégrer certains éléments de la théo-

) rie des images et tirer parti de quelques-unes des obser- .Vations de Taine et de l’école atomiste. Le terme même

d'image, outre la consécration qu’il tient d’un. long usage,

‘nous paraît l'expression commode d’un fait de conscience

divers selon les individus, mais présent chez tous à quelque degré. |

Susceptible, suivant les sujets, les âges, les conditions physiologiques ou pathologiques, de variations nombreuses, le pouvoir de représentation mentale des objets absents existe chez chacun de nous. On peut discuter sur la nature des images, leurs conditions anatomiques et physiologiques, leur rôle dans la vie psychique ; il est difficile de mettre en doute leur existence.

IT

Page 1