LA MÉTHODE PHYSIOLOGIQUE ET LE PARALLÉLISME
Il n’est pas douteux qu’une liaison étroite rattache aux phénomènes nerveux les sentiments, les représentations et
les réactions dont s’occupe la psychologie. Toute sensation, pour un individu donné, dépend d’une impression physique ;
toute manifestation extérieure de sa vie mentale est un mou- L vernent musculaire ou une sécrétion. L’ingestion d’alcool, Fi. de café, d’opium, de morphine, détermine des el int de l’état psychique ; certaines lésions cérébrales engendrent des troubles affectifs et intellectuels. Mais d’autre part, si - L'on suit en imagination l’énergie reçue par un doigt dans le
contact, ou par l’œil dans la vision, on voit que cette action
physique sera conduite à. des centres, réfléchie, diffusée,
rayonnée au dehors sous forme de chaleur, absorbée dans des réactions chimiques, ou renvoyée finalement à un muscle ou une glande, sans que nous puissions jamais nous représenter que quelque part, sur son trajet, elle se transforme en état de conscience pour se retransformer ensuite en action. Ce sont là deux plans de réalité sans élément commun, analogues à la double représentation d’une fonction par une courbe et par une équation. D'où cette idée, favorisée d’ailleurs par les grands systèmes philosophiques de Spinoza et de Leibniz, que ces deux ordres de faits peuvent être considérés comme parallèles, que la série des faits matériels est comparable à un texte, celle des faits psychiques à une traduction de ce texte, ou inversement ; et par suite qu’il existerait entre eux une correspondance terme à terme, permettant de reconstituer, par analogie, les parties inconnues de l’une ou de
l’autre. TAINE a beaucoup contribué à répandre cette vue :
« Quand l’un est pour nos yeux effacé ou indéchiffrable, nous sommes autorisés à conclure, de celui que nous lisons à. celui que nous nelisons pas » (I, 336.— C£. II, 111- 12). Or, en matière psychologique, le prétendu texte, c’est-à-dire tu mouvements qui se passent dans l’intérieur du cerveau, nous échappe presque entièrement ; au contraire la soi-disant. traduction, c’est-à-dire les représentations conscientes, est directement saisie !. La méthode psychophysiologique consistera donc à construire des schémas vraïisemblables d’actions cérébrales tels que, d’une part, ils correspondent terme à terme aux faits introspectifs, et que, de l’autre, ils se raccordent aussi bien que possible aux faits extérieurs, observés par la psychologie de réaction. Ces schémas, posés d’abord à titre hypothétique, seront justifés s’ils se trouvent répondre d’une façon satisfaisante à cette double condition. Il en résulte que parmi les nombreux essais de ce genre qu’on
4. Pour Taine, c'est la série psychique qui est le texte original et la. série matérielle la traduction. Mais dans la pensée courante de ceux qui ‘ont adopté cette comparaison commode, le rapport a généralement été renversé.
, à tentés, chacun reflète fidèlement la psychologie de cons-
. cience de son temps, dont il est une transcription. C’est ainsi
on
que Gall attribuait des « bosses » aux « facultés » et que les psychophysiologistes, à la fin du siècle dernier, ont multiplié les « centres » de la sensation, de la perception, des images, de la mémoire, de l’idéation, du langage‘, de la volition. Les titres des chapitres de psychologie étaient aussitôt transformés en organes ?.
Les résultats de ce procédé n’ont pas été tels qu’on l’espérait ; et cela se conçoit : comment établir une correspondance terme à terme entre deux ensembles qui ne se divisent pas suivant la même méthode ? Le cerveau se décompose en fibres, en dendrites, en cellules ; celles-cien organes plus petits qui sont constitués eux-mêmes par des édifices complexes de chimie organique ; la représentation subjective est au contraire faite d’idées, d'images, de jugements, de tendances, de fonctions synthétiques et analytiques qui présentent entre elles des rapports tout différents de ceux des éléments histologiques. Suivant une remarque frappante de BERGSON * (B, p. 122 et suiv.), l’idée d’un mot ne peut correspondre ni à une cellule, ni à une fibre, ni même à un influx nerveux, “parcourant un trajet défini et toujours identique à lui-même. — Et d’ailleurs, si l’on songe à la comparaison, dont nous
4. La question de l'existence d’un « centre » du langage articulé a été
particulièrement débattue. Voir ci-dessous le chapitre sur Le Langage(Traité,
I, 733). Les auteurs y font ressortir que l'existence, physiologique et ana-
tomique, des centres supérieurs d'élaboration, est également contestable;
et ils réduisent le « centre moyen », situé dans la région de Broca, à ne
contenir que les dispositifs cérébraux correspondant aux habitudes motrices de phonation devenues automatiques.
2. Les schémas en question ne doivent pas être confondus avec les schémas géométriques, employés dans plusieurs ouvrages contemporains
* et qui sont des métaphores dessinées, des comparaisons didactiques. Voir
plus haut, $ nt, 2.
3. BercsoN va d’ailleurs plus loin que la critique ci-dessus : il croit pouvoir conclure des faits observés qu'il y a plus dans la pensée que dans le cerveau; un même état cérébral pourrait ainsi correspondre à plusieurs états psychiques différents, n'ayant de commun entre eux que l'attitude qu'ils tendent à déterminer dans le corps. L'analyse expérimentale de
… «l'écart psychophysique », si elle était assez avancée, aboutirait ainsi à. De. . une « métaphysique positive », spiritualiste et libertiste (voir E et F). Mais
ceci est une autre question, que nous n'avons pas à examiner ici.
26 | INTRODUCTION El
nous servions plus haut, entré le rapport du physique au mental et celui d’une courbe à son équation, on voit qu'il ne
peut y avoir entre les deux qu’une correspondance globale Gr et non un parallélisme terme à terme : aucun point où
aucune région de la courbe ne correspond à une mur OU à un Signe de l’équation.
Aussi la psychologie contemporaine da elle au contraire:
à séparer aussi nettement que possible les deux domaines : la psychologie physiologique se réduit alors strictement à tx psychologie de réaction. — Est-ce à dire que les rapports entre ces deux ordres de phénomènes doivent être entièrement laissés de côté ? Ce serait déraisonnable ; et ce serait même impossible. Il demeure donc tout à fait utile : | 19 D'étudier les états psychidues totaux qui corres-
pondent à des états physiologiques, également pris dans
leur totalité : par exemple, l’état mental caractéristique de telle maladie ; ou, en sens inverse, le retentissement sur l’organisme de tel système de représentations.
29 De comparer les propriétés générales des faits psy-
chiques et les propriétés générales du système nerveux, consi-
déré dans sa structure et dans son fonctionnement : l’adaptation et l’habitude, communes aux deux ordres de faits; l’inhibition, qui se retrouve dans les phénomènes de volition, d'attention, peut-être de distraction ; la durée caractéristique des réactions, qui soustrait les phénomènes à marche rapide à l’action des phénomènes à marche lente, etc. I y a même lieu de croire, dès à présent, que Pétude de ce nouveau « parallélisme », si l’on peut encore l'appeler ainsi, donnera des résultats d’une toute autre portée.