‹ Traité de psychologie 1923Chapitre 17 sur 237 · SR TT · texte numérisé non relu

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AU " Une question contreversée est de savoir si l'on peut étudier utilement

des faits psychologiques similaires isolés par abstraction (amnésies, phe- bies, idées fixes, anesthésies, etc.) en les retirant des divers contextes dont ils font partie, ou. si l'on doit toujours analyser les faits par fermes morbides totales (paralysie générale, mélancolie, manie, hystérie, etc.). Cette dernière thèse a été soutenue avec beaucoup de force par Manrftnier. __ 2. Voir en particulier au point de vue méthodologique (outre les œuvres ‘ classiques de Risor sur les Maladies de la mémoire, de la volonie, de L&

impulsions, des inhibitions, des aboulies ; on lui doit des obser- : vations décisives sur les effets moteurs des représentations; elle a mis en lumière les éléments multiples de fonctions qui logiquement semblaient uniques, comme la mémoire, le langage ; elle a fait reconnaître à Pierre JANET les «oscillations du niveau mental » ; elle a montré l’importance des fonctions synthétiques que l’ancienne méthode d'analyse laissait dans l’ombre. Enfin, en reconnaissant des classes naturelles d’aliénés, elle a contribué efficacement à rapprocher des faits la classification des phénomènes psychiques et à faire ressortir entre eux des lois de dépendance.

On à cru, pendant une certaine période, que les procédés alors réunis sous le nom d’hypnotisme fourniraient un précieux moyen d’expérimenter, en produisant et en supprimant à volonté certains faits psychiques. Mais les résultats ont montré que l’on ne pouvait guère tirer de ces expériences que des renseignements sur l’état ainsi provoqué, et non sur la vie de l’esprit en général (WUNDT, B). Rendre un sujet anesthésique par la suggestion, ce n’est pas annuler les sensations correspondantes, c’est provoquer seulement un état de négation systématique ou de distraction, sous lequel le fait élémentaire subsiste, et peut se manifester, quelquefois par cette apparente anesthésie elle-même. Ainsi pour l’hystérique de P. Janet à qui l’on pouvait rendre invisibles des cartons en lui ordonnant de ne pas voir ceux qui seraient marqués d’une croix. La suggestibilité des sujets, jointe à l’hyperesthésie avec laquelle ils perçoivent ce qu’on attend d’eux, entrave ici toute vérification scientifique. — Il en est tout. autrement quand les expériences de ce genre ont pour objet. de manifester des souvenirs, des idées, des associations qui n’apparaissent pas à l’état normal, d’élargir ou de déplacer le champ de la conscience. Quand la suggestion permet à un malade de décrire les images qui l’obsèdent pendant ses personnalité, etc.) Pierre Janer, L'Automatisme psychologique (1889) et sonlivre d'ensemble sur Les Névroses (Bibl. de philos. scient., 4909), ainsi que les deux thèses de Georges Dumas sur Les Etats intellectuels dans la mélancolie (1895), La Tristesse et la Joie (1900), son livre sur Le Sourire et l'ex-

pression des émotions (1906), et le chapitre de ce Traité sur la Psychologie paihologique.

crises, ce qu’il ne peut faire sans cet adjuvant, ou de retrouver des faits oubliés, il y à là un mode d’investigation dont l’efficacité n’est pas à négliger. Elle ne serait pas moins grande si l’on pouvait, par ce procédé, obtenir, comme on l’a

souvent cru, des actions physiologiques situées actuellement

hors du domaïne de la volonté, par exemple des modifications trophiques ou des perceptions exceptionnelles. Il y à les plus grands doutes sur la réalité des phénomènes en question ; il n’y à pas d’objection à la méthode qui essaierait de les provoquer {

Une forme spéciale de la méthode pathologique, dont on à beaucoup parlé depuis dix ans, est l’ensemble d’idées théoriques et de pratiques psychiatriques préconisées par le D: Sigmund Freud, de Vienne, et auxquelles il à donné le nom de Psycho-analyse. (Voir RÉGIS et HESNARD, avec une bibliographie très abondante du sujet; Pierre Janet, La

psycho-analyse, Rapportau Congrès de Psychologie de Londres,

Journal de Psychologie, janvier et mars 1914; Kostyleïf, Journal de Psychologie, mars 1911). — La doctrine remonte d’ailleurs plus loin : elle à eu pour initiateur un autre médecin viennois, le D' Breuer ; ses idées se rattachaïent à diverses observations de Charcot, dont lui-même et Freud avaient été les élèves, et aux travaux de Pierre Janet. Ayant remarqué que certaines idées, le souvenir de certaines émotions en particulier, persistaient dans l’esprit à l’état confus ou même tout à fait inconscient, et déterminaient chez quelques sujets des troubles mentaux ou même physiques difficiles à guérir par les procédés ordinaires, Breuer à systématiquement entrepris

. de Les faire disparaître en rappelant à la conscience claire du

sujet ces idées nocives, notamment au moyen de l'hypnose,

4 et il à réussi à en débarrasser ainsi ses malades : c’est ce trai-

tement psychique qu’il appelait catharsis *.

1. Nous nous contentons ici de ces quelques indications générales sur la méthode pathelogique en psychologie, dont on trouvera plus loin une étude

“ spéciale, voir les chapitres: Pathologie mentale et Psychologie pathologique.

2. Cf. la célèbre expression d'Aristote, x40aootç twv ralrnuarwy ; d'où vient au xvne siècle la formule «purger les passions ».

Freud a renoncé à l’emploi de lhypnose et s’est proposé de rechercher les « complexes » de ce genre qui pouvaient exister dans l’ecprit des sujets par des procédés plus voisins de l'observation normale : 1° par des questions habiülement posées aux malades ; 29 et surtout, par l’analyse attentive des propos spontanément tenus par ceux-ci, de leurs intonations, de leurs attitudes, de leurs gestes involontaires, le sujet étant prié de penser tout haut, de dire tout ce qui lui passe par la tête, en tâchant d’oublier la présence du médecin, qui se place de manière à ne pas être vu de lui; enfin 3° par l’analyse des rêves, qu’il considère comme très révélateurs des pensées profondes, habituellement refoulées comme inconvenantes ou déplaisantes, par la « censure » des fonctions mentales supérieures, et qui reviennent à la surface, par une sorte de détente, quand celles-ci se relàchent de leur surveillance. |

Cette conception, un peu différente de la conception pri- .mitive des idées fixes hystériques, a pris une place de plus en plus considérable dans la psycho-analyse. Le refoulement dont il s’agit à été considéré comme une fonction générale de l’esprit, et l’action traumatique des idées refoulées comme un accident particulier, produit en quelques cas au cours de ce refoulement; de plus, Freud a greffé sur cette première hypothèse une théorie complémentaire, qui à bientôt passé au premier rang : C’est que tous ces « complexes » refoulés ont un caractère sexuel et que par conséquent toute la vie psychique consciente recouvre un fond de tendances et de représentations gravitant autour d’impressions et de désirs qui dépendent de l’imstinct génital (ou, plus souvent encore, de ses perversions : Car il fait jouer un rôle important aux idées imcestueuses et aux idées homéo-sexuelles). Sans doute, Freud a graduellement élargi sa notion du désir sexuel, au point d'y comprendre presqué toute la vie affective, morale, esthétique; il à protesté contre l’emploi d’une « psycho-analyse grossière » qui ne songerait qu'aux besoins sexuels les plus élémentaires ; maïs pourtant toute la masse des exemples et des applications montre bien que l'instinct de reproduction, sous sa forme la plus simple, reste

, pour lui la base de toutes les manifestations supérieures de ‘ la sensibilité. Elles sont le produit d’une «sublimation » qui les transpose dans un autre plan, sans en détruire le caractère original ; c’est une transformation, d’ailleurs naturelle et légitime, de besoins sexuels incomplètement satisfaits ; et par là, cette doctrine devient une théorie des valeurs d’un caractère monistique, analogue, dans un autre domaine, aux doctrines philosophiques qui ramènent tous les intérêts à l'instinct de conservation ou d'expansion.

ë Mais comment expliquer, s’il en est ainsi, que les rêves, . tels qu'ils sont décrits spontanément, semblent dans bien … des cas de pures fantaisies, sans aucun rapport avec le désir . sexuel ? Ici apparaît encore une nouvelle hypothèse, celle du « symbolisme »: les idées refoulées gardent de ce refoulement une sorte de demi-inhibition ; même quand la censure $e relâche, au lieu d’apparaître telles qu’elles sont à l’état pur, elles se travestissent sous des symboles analogues à ceux qu’on rencontre souvent dans les poésies érotiques du XVIe siècle, ou dans les allusions équivoques. Il est inutile d’en donner des exemples, qu’on devine aisément, et qu’on trouvera d’ailleurs en abondance dans les articles sur le . sujet. Freud constitue ainsi une sorte de « clef des songes », qui permet de tout traduire en symptômes de tendances . sexuelles, normales et pathologiques. — On voit aisément Le lécueil de cette hypothèse ; c’est qu’elle peut s'appliquer à … tout, et que par conséquent rien ne la prouve. On en trouvera plus loin la critique détaillée dans le chapitre qui concerne la Psychologie pathologique.

ÿ 1 2. Méthode génétique et méthode sociologique.

Une idée directrice de méthode, extrêmement répandue, consiste à considérer « le développement de l'esprit humain » | comme une évolution régulière, dont les moments restent : LRpniours semblables et semblablement enchaînés, soit que lon observe le progrès réel d’un enfant, soit que l’on étaù blisse les transformations successives de la connaissance ou F | des sentiments attestées par des documents historiques, soit

enfin que l’on considère les peuples actuels placés aux différents degrés de civilisation, et que, tenant les plus sauvages | pour des échantillons conservés de l’état psychologique le plus ancien, onétablisse entre eux une hiérarchie de complexité que l’on transforme aussitôt en une série chronologique :.

Les deux premières progressions sont tenues pour correspondantes en vertu du principe de Serres, popularisé par Haeckel : « L’ontogenèse reproduit la phylogenèse. » La dernière est rapprochée des deux autres au nom de l’évolutionnisme spencérien, héritier lui-même à cet égard des idées du xvirIe siècle sur l’identité du sauvage et de « l’homme primitif » (mais toutefois avec un renversement singulier du jugement de valeur qui s’attachait d’abord à l’état de nature ?).

ensemble de ces diverses observations ou constructions constitue ce qu’on a nommé la méthode génétique ; ellese propose d’expliquer les fonctions mentales par leur « genèse », au lieu d’en décrire simplement les relations actuelles, de même qué les biologistes contemporains cherchent à reconstituer la généalogie des espèces plutôt qu’à en établir la classification par ordre de généralité. Cette méthode à certainement donné lieu à des vues nouvelles et suggestives, mais elle exige les plus grandes précautions si l’on veut échapper aux illusions qu’elle à souvent entraînées :

jo Rien ne nous autorise à admettre l'existence d’un état de nature, d’un état « primitif » de l’humanité, simple et uniforme, commun à toutes les races et dont celles-ci se seraient plus ou moins écartées dans leur développement. Il n°y à, en faveur de cette conception, que le principe spencérien sur le passage nécessaire et universel de l’homogène à l’hétérogène, qui est aujourd’hui plus que suspect. Dans le titre de

4. Si on laisse de côté les Principes de Spencer; qui ont bien vieilli, on trouve la théorie la plus caractéristique de cette méthode dans les œuvres du professeur J. M. BazpwiN, notamment, A, CG, et son complément D.

2. Le tournant se trouve peut-être chez Volney et dans son école où la « loi naturelle » est déclarée « primitive, immédiate, raisonnable, juste, bienfaisante »,etc., en même temps que l’homme à l’état sauvage est tenu pour « un animal brut, ignorant, une bête méchante et féroce à la maaière des loups et des orangs-outangs. » La Loi naturelle, ch. n1 et in.

son livre, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures

(qui est un exemple typique de méthode comparative) M. Lévy-BRUHL a volontairement évité l'emploi de ce terme équivoque ; et dans son introduction, se servant, pour abrèger, de l’expression « les primitifs », il ajoute en note : « Par ce terme impropre, mais d’un usage presque indispensable, nous entendons simplement désigner les membres des sociétés les plus simples que nous connaïissions. » Maïs beaucoup d’autres psychologues ou sociologues n’ont pas eu la même prudence : ils ont plus ou moins naïvement considéré « le sauvage » comme réalisant la donnée originelle et commune de la psychologie. IL y à là une projection naturelle dans le passé de notre tendance logique vers l’unité comme vers un principe d'explication. Mais les faits ne donnent aucun appui à cette hypothèse simpliste ; ils paraissent même la démentir à beaucoup d’égards. Ce que nous rencontrons presque toujours aux périodes les plus anciennes (par exemple dans

les langues, dans les religions, dans les idées sur le monde,

dans les jugements de valeur, c’est un foisonnement, une exubérance de formes et de variétés, qui vont en se simplifiant par élimination ou par assimilation. On en trouvera de nombreux exemples dans l’ouvrage cité! (p. ex. 173-174, 184,

197, 263 et suiv., 332, etc.).

20 T’état mental des peuples non-civilisés actuels ne peut pas être considéré a priori comme nous fournissant une image bien conservée de ce qu'était, à une date antérieure, l’état mental de tel ou tel peuple civilisé. Il y a lieu de penser en effet que dès les temps Les plus anciens dont il puisse être ques-

1. À quel point peut aller la confusion spencérienne du progrès et de la différenciation, on le voit dans un des textes cités par M. Lévy-Bruhl : « Dans les langues indiennes, dit le major Powell, nous ne saurions trouver un mot aussi hautement différencié que « placer » : nous trouvons une

série de mots avec des verbes et des adverbes indifférenciés signifiant

« Dance d'une certaine manière »; par exemple : je place sur, je pläce le long de, je me tiens debout, je me tiens près de, etc. » Différencié et indifjerencié, pour quiconque lit cette phrase sans idée préconçue, devraient évidemment être permutés : car « placer » est bien moins spé-

cialisé que ses divers équivalents indiens! On pourrait multiplier les :

exemples de suggestion de ce genre, souvent plus graves par la façog

dont elles déforment les faits.

lRAITÉ DE PSYCHOLOGIE, Le 3

tion en psychologie !, les races actucMement les plus asie. pées présentaient des qualités et des caractères psychiques qui leur étaient propres : l’état mental d’un débile de cinquante ans, quoique « puéril » à certains égards, ne nous renseigne pas sur l’état mental d’un garçon intelligent. — De plus, nous savons par les faits queles peuples de civilisation inférieure ne sont pas sans changements ; plusieurs d’entre eux sont même en décadence notoire sur un état antérieur. On risquerait donc de prendre, soit des idiosynerasies, soit des caractères acquis et accidentels, pour des caractères attribuables à la préhistoire des civilisés. — Sans doute, lorsqu'on rencontre, en fait, dans l’organisation affective et intellectuelle d’un peuple contemporain, un grand nombre de traits semblables aux traits déjà connus d’une époque ancienne, on a le droit d’induire que les autres traïts correspondent aussi ; mais c’est une conclusion «a posteriori, assez rarement applicable, et dont la probabilité doit être pesée séparément pour chaque cas.

Par contre, il est non seulement loisible, mais fécond, de faire servir les documents que nous avons sur des PEAR très différentes de la nôtre, à déterminer par comparaison les caractères communs, permanents, de telle ou telle fonction de l'esprit, quand celle-ci nous est donnée dans notre expérience ordinaire comme un tout complexe, où l'essentiel est peut-être masqué par l’accidentel. Grâce à cette comparaison de cas très divers, on arrive à mettre en relief les faits fondamentaux, élémentaires (au sens logique du mot, non au sens chronologique), à décomposer par la réflexion ce qui ne peut être analysé matériellement. Cette méthode, très classique, puisqu'elle vise à reconnaître des traits généraux et caractéristiques de l'esprit humain, à travers la diversité des temps, des races, des âges, des milieux, a été remise en honneur par lessociologuescontemporains®. Les précautions à prendre dans

4. Nous ne disons pas : « dès l'origine », expression vague et dangereuse, dont l'emploi a précisément favorisé les illusions dont il s’agit. . 2. Ce qui ressort avec le plus de force du livre de Lévy-Bruaz sur Les Fonctions mentales, ce sont les nombreuses ressemblances entre la pensée des peuples de civilisation inférieure et tout ce qui, dans la pensée

, &e cas sont d’abord de s’assurer que tous les documents utili-

sés sont authentiques (nous retombons alors sur les règles de la eritique historique) ; ensuite de ne généraliser que sur des bases assez larges, et particulièrement d'éviter l'illusion de simplicité qui fait considérer.comme privilégiés dans cette

analyse comparative les faits appartenant à des peuples incultes. Cette simplicité apparente est souvent toute subjective ; elle tient d’une part à l'insuffisance de nos moyens de connaissance, de l’autre à un mélange indistinct de faits ou de fonctions hétérogènes que leur faible développement

Haiïsse confondus ; la ségrégation qui se produit en des esprits

mieux organisés peut quelquefois, au contraire, faire ressortir avec plus de pureté les éléments psychiques dont il s’agit. On peut en voir un exemple dans l’opposition du besoin de vérité scientifique et du besoïn d’exercice intellectuel. Mais lors même qu'il n’en est pas ainsi, c’est toujours, dans cette méthode, la généralité qui est le vrai criterium, ce n’est pas le caractère « primitif » ou «naturel » des faits étudiés. On sort donc à proprement parler de la psychologie génétique pour rentrer dans la psychologie statique comparée.

30 Il est très dangereux, en psychologie génétique, de faire de l’histoire abstraite, c'est-à-dire de reconstituer, par voie de vraisemblance logique, une série d'étapes hypothétiques dont l’ordre n’est pas fourni par des déterminations chronologiques

directement connues. La réalité, quand elle est vraiment

observée, ne présente presque jamais cet enchaînement régulier et satisfaisant que l’esprit aimerait à trouver dans l’histoire des choses et qu’il est prompt à imaginer, surtout quand les documents sont assez rares, assez incomplets, pour se

laisser manier suivant des idées préconçues. La théorie géné-

des plus civilisés m'& pas été discipliné par l'éducation scientifique. Un artiste lui disait après l'avoir lu : « Mais c'est toujours comme cela que je pense! » — Voir également Durkaëru, B. — Cependant les sociologues n'ont pas toujours assez nettement distingué entre cette méthode purement comparative (telle qu'elle à été définie, par exemple, au point de vue

“inguistique, par A. MeiLcer. Sur la mélhode de la grammaire comparée.

Revue de métaphysique, janvier 1943) et la méthode d’analogie génétique, dont naus avons remarqué plus haut l'incertitude,

36 INTRODUCTION Ut RTE

tique de Condillac, reconstituant par degrés les fonctions supé-rieures à partir de la sensation, est un exemple ancien etfrap-

- pant des défauts de cette méthode. Toute série génétique,

pour être utile, doit être datée, ou tout au moins ordonnée chronologiquement par dessraisons extrinsèques et objectives : c’est ce qui fait qu’en matière de psychologie infantile, en particulier, l’indication des années, mois et jours auxquels correspondent les observations à été reconnue pour : une condition indispensable à l’utilisation des faits enregistrés. | Hs Ces mêmes raisons s’opposent à la constitution de séries artificielles, logiquement satisfaisantes par l’enchaînement de leur contenu, mais d’origine hétérogène, c’est-à-dire empruntées à des suites différentes de développement. Cette manière de faire est déjà contraire à une bonne méthode quand on réunit ainsi des documents ethnographiques ou historiques portant sur des peuples divers. Elle devient tout à fait inadmissible quand elle va, comme il arrive trop souvent, à. réunir des faits de développement individuel et des faits de développement collectif. On ne peut admettre comme postulat méthodologique la célèbre formule d’après laquelle l’ontogenèse reproduit la phylogenèse. Il à été démontré par les biologistes contemporains, notamment par O. Hertwig, qu’au point de vue embryologique ce prétendu parallélisme est vague, incomplet, sujet à beaucoup de déviations et d’interversions. Il ne semble pas qu’il soit plus satisfaisant .en ce. qui concerne le développement des enfants et les étapes anciennes du développement des peuples civilisés : l’action de: l’hérédité et celle du milieu interviennent d’une manière qui change du tout au tout les conditions des phénomènes. Il. suffit de comparer l'acquisition actuelle du langage par les enfants et l’histoire réelle des langues, même dans l’étroite période que nous connaissons : on voit toute la différence. des deux processus. Et comment pourrait-il en être autrement ? Le développement d’un individu n’a presque rien de commun avec celui d’une société. La conception, la gestation sont des faits sans analogues chez les peuples. Ii en est de même de l’éducation. Le seul exemple connu d’une éduca.-

tion volontaire d’un peuple barbare par un peuple civilisé

S’est terminé par un échec évident. Et si les Grecs ont été «les éducateurs des Romains », ce n’est certainement pas au sens

où les parents élèvent leurs enfants.

Une idée directrice de méthode, proposée sous une forme assez paradoxale par Rousseau, mais qui est aujourd’hui généralement admise (CLAPARÈDE, D), est que l’enfant ne

doit pas être considéré comme un homme ineomplètement

formé, ainsi qu’on est presque toujours tenté de le faire en vertu de l’anthropocentrisme naturel au début de toute recherche ; — mais qu’il faut voir en lui un être normal, équilibré, adapté à son milieu dans chacune des périodes de son existence (réserve faite, bien entendu, pour les périodes de transition, telles que la crise de la puberté, où se fait précisément le passage d’un état relativement stable à celui qui doit lui succéder). Ce point de vue, auquel on à donné le nom de « conception fonctionnelle de l’enfance ! » à présenté surtout de grands avantages dans la psychologie appliquée et dans

la pédagogie. Il à fait apparaître le défaut radical d’un grand

nombre d'idées a priori sur l’éducation et l’instruction, qui sont encore loin d’avoir disparu de la pratique (CLAPARÈDE,

D). Maïs au point de vue plus théorique que nous considé-

rons ici, 1 n’a pas moins d’importan’e : car il montre que enfant, adapté à des conditions toutes différentes de celles où vivaient les adultes des époques préhistoriques, doit présenter, quand on le compare avec eux, un système de différences non moins important que les ressemblances. Par suite, sa psychologie doit être considérée en elle-même, et se tenir aux faits réellement observés. Nous sommes ainsi ramenés par une autre voie à la même conclusion.

40 Au point de vue de la valeur explicative, il y a lieu de distinguer, dans les séries génétiques exactes, deux cas différents : dans le premier, on montre que l’état de choses consi-

déré (représentation, sentiment, fonction) est le point d’abou-

4, Désignation assez malheureuse, à notre sens, car non seulement elle n'est guère expressive, mais elle suggère même, à première audition, tout

autre chose que ce dont il s’agit.

tissement d’une suite d'états voisins tels qu’on puisse passer sans grand écart de l’un à l’autre; mais on ne fait voir aucune implication nécessaire entre l’un de ces états et celui qui lui succède immédiatement. On a donc l’histoire, mais non la raison de ce qui est étudié : tel est le cas, par exemple, des formes suecessives d’un poussin photographié de jour en jour, depuis sa naissance jusqu’à l’état adulte. — Dans l’autre cas, au contraire, on montre cette implication : les caractères de l’état auquel on aboutit apparaissent alors comme un effet prévisible des événements qui se sont produits : telle serait, par exemple, la suite des formes d’un morceau d’acier subissant tour à tour les opérations sucessives qui le transforment en une aiguille de montre. Dans ce dernier cas, on a une genèse explicative (plus ou moins explicative, selon qu’on s’approche plus ou moins d’une causalité stricte et nécessaire) ; dans le premier, on à seulement une genèse descriptive, qui, sans doute, peut diminuer l’étonnement de l'esprit en divisant la difficulté, mais qui laisse complètement inexpliquée la progression dont il s’agit. .

La psychologie comparée des nations, des classes sociales, des professions, des sexes, comporte l'application de principes analogues qu’il est inutile de développer. Il n’y a pas sans doute d’âme collective, si l’on entend par âme, une chose, une substance immatérielle ou d’une matérialité très subtile, « un animal invisible habitant à l’intérieur de l’animal visible », selon l’amusante expression de Titchener ; mais nous n’avons pas non plus de raison de croire qu’il existe une âme individuelle de cette espèce-là. Et il y à d'autre part, incontestablement, des phénomènes psychologiques collectifs, si l’on entend par là des faits qui doivent être nécessairement classés sous les rubriques de sentiment, d'habitude, d’instinct, de croyance, d’inférence, de représentation, et qui appartiennent à un peuple, à une classe, à une foule, en un mot, à un groupe social en tant qu’il forme un. tout, et non pas seulement en tant que ces phénomènes se: rencontrent chez la plupart, ou même chez la presque totalité des individus qui le composent (DURKHEIM, A). Tel est.

ESRERCRETs =

ET ns ne

ss

le cas pour les phénomènes du langage, pour le droit, pour les mythes, pour la partie la plus durable des faits moraux ou religieux.

On sent quel large domaine des investigations de ce genre ouvrent à la psychologie sociologique, dégagée des hypothèses fragiles ou ruineuses dont nous avons parlé plus haut. Tandis que l’ancienne psychologie se proposait essentiellement Pétude d’un sujet, on s'aperçoit aujourd’hui que la plupart des fonctions de l'esprit ne peuvent être analysées d’une manière acceptable sans faire entrer en ligne de compte le rapport des individus entre eux, et à la société dont ils font partie. Non seulement presque tous les phénomènes commu nément considérés comme psychologiques supposent le jeu

du langage, qui est, dans sa nature propre, un moyen d’inter-

communication et qui, dans chaque individu, est dominé par des obligations sociales qui le dépassent, mais les lois de la logique, les catégories de l’entendement participent évidemment à ce caractère : on à même pu soutenir que tout concept était de nature sociologique (DURKHEIM, B, conclusion, $ 3 et 4). Toutes les fonctions supérieures de la vie mentale touchent aux sciences normatives et le caractère social de celles-ci ne peut être mis en doute, si même on ne va pas comme les sociologues les plus déterminés, à en faire uniquement l'expression des contraintes que la vie commune exerce sur les

pesées individuelles (ibid.). On aboutirait done à diviser la

psychologie, comme le projetait déjà Aug. Comte, en deux fragments qui se dissocieraient : le premier serait attiré vers la biologie ; ce serait la psychologie de réaction, liée de plus en plus étroitement à la physiologie; le second tendrait à se confondre avec les sciences normatives, et par là, à se subordonner à la sociologie.

Mais ici, une distinction très importante est nécessaire. La

société, dont on parle ainsi en bloc, comprend en réalité

deux choses très différentes, qui sont le plus souvent con-

À . fondues : le groupe social en tant que système plus ou moins analogue à un corps vivant, dans lequel les éléments, diffé-

4. Voir Traité, Il, chapitres : Interpsychologie et Sociologie,

* renciés, sont solidaires en vertu de la division du travail et interdépendants par cette différenciation même; d'autre part, la société en tant que communauté des personnes, liai-

| son des semblables en raison de leur similitude : par exemple

des savants qui s’intéressent à un même ordre d’études, ou des artistes qui partagent les mêmes admirations. La confusion de ces deux sortes de liens sociaux, de nature presque contraire, est une des sources d’erreur les plus courantes dans les raisonnements contemporains {. La Première forme de société, par elle-même, n’engendre ni valeurs logiques, ni valeurs morales : elle tendrait plutôt à les détruire. Celles-ci dépendent au contraire étroitement de la société de communauté*; et par suite, la possibilité de rattacher la psychologie à l’ordre social ne fournit que par une équivoque uné apparence d’argument en faveur d’une vue monistique de la vie et de la pensée.

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