CONCLUSION. ROLE ET USAGE DE LA MÉMOIRE
Mous avons vu, au passage, combien de questions étaient
connexes à celle des phénomènes mnémoniques, dans l’interpénétration des divers domaines mentaux.
La perception implique une intervention considérable des
souvemirs sensoriels, et à plus forte raison l’hallucination ;
les phénomènes associatifs semblent bien être, pour unegrande part au moins, des répétitions mnémoniques, des actualisa-
4. Cette amnésie par ramollissement sénile, sur laquelle Ribot a fondé sa loi de régression, est voisine de l'amnésie rétrograde consécutive aux traumatismes, et où disparaissent définitivement les seuls souvenirs immédiats non encore fixés et dont la fixation fut empêehée, mais où disparaît bien aussi la possibilité d'évocation des souvenirs, en fonction inverse de leur solidité, les plus répétés étant les plus solides : cette amnésie n’est donc pas commandée par l'âge des souvenirs, certains souvenirs relative-
ment récents étant mieux conservés que d'autres plus anciens, mais seu-
lement par le degré dans la solidité de fixation; pour celle-ci Fâge du souvenir intervient seulement en tant qu'il implique des répétitions consolidantes plus nombreuses (Mairer et Préron).
tions de souvenirs ; la fonction imaginatrice elle-même résulte
du jeu des acquisitions de la mémoire. La personnalité ne se peut concevoir sans persistance des souvenirs. On rapporte même à la mémoire — à l'habitude de certaines consécutions régulières — les grands principes rationnels comme celui de causalité. Et le développement de la science, des lois et des
théories, est souvent conçu, non sans vraisemblance, comme
un moyen d'économiser la mémoire, d’épargner l’accumulation de faits concrets à retenir pour développer notre vie pratique, la mathématisation assurant au maximum cette
épargne.
Enfin la vie sociale, avec l'écriture, l'imprimerie, le livre et la bibliothèque, assure une conservation des progrès acquis par l'esprit humain que la mémoire individuelle serait impuissante à garder.
La place de la fonction mnémonique dans la vie humaine est done considérable.
D'autre part, pour l’homme instruit, obligé de se mettre au courant d’une façon sommaire des progrès de la connaissance assurés par les générations antérieures, connaissance
dont l'étendue — malgré d’heureuses simplifications — ne
cesse de croître de façon inquiétante pourles éducateurs ayant tâche d'enseignement, l’usage de la mémoire est constant. Notre société juge trop souvent — parce que cela se prête à un procédé de mesure et de comparaison fort commode — de la valeur intellectuelle des candidats à un poste quelconque d’après le bagage de leurs acquisitions mnémoniques. Il en résulte une nécessité pratique de se livrer à de grands efforts de mémoire dont le rôle pédagogique prend dès lors
une importance primordiale *.
À Mais les efforts mnémoniques qui visent à un bourrage passager sont généralement stériles, faute de l’organisation des
souvenirs, faute de l’établissement entre eux de nombreux
4. Rappelons quelques données, intéressantes au point de vue pédago-
gique, que nous avons signalées au passage : L'éducation de la mémoire
est une éducation de là puissance d'acquisition. Les répétitions espacées sont plus avantageuses que les répétitions immédiates. Les lectures globales sont plus économiques que les lectures partielles dans l'acquisition d'un morceau à apprendre de moyenne longueur, ete.
liens associatifs, les rendant facilement évocables, c'est à- dire utilisables et maniables.
Avoir une grande mémoire ne consiste pas à 5". "7 beaucoup de souvenirs qui peuvent revenir à l’occasion, mais ne s’évoquent jamais quand on en à besoin, cela consiste à se rendre maître de ses souvenirs. Il y a sans doute là une question physiologique constitutionnelle permettant à un Leibniz de devenir, suivant l’expression deJames,un«in-folio» d'humanité, tandis que le commun des hommes ne peut aspirer qu’à devenir « une plaquette in-32 ». Mais l’usage constant de son bagage mnémonique peut rendre pratique l'usage de la plaquette qui, munie d’index, sera pratiquement supérieure à un in-8° bourré et confus. |
Les associations multiples qui rayonnent dans les souvenirs sont comme un réseau de routes assurant les communications dans un pays ; elles permettent une activité féconde.
L'esprit qui travaille en se repliant sur lui-même peut ne pas faire d’acquisitions nouvelles ; mais, s’il met en valeur son acquis, il fait œuvre souvent plus utile. C’est là le contraire du « chauffage » passager qui représente un effort stérile.
En outre, des évocations fréquentes et variées affaiblissent des liens associatifs qui, par une répétition devenue de plus en plus facile, tendent à devenir automatiques et obsédants : ; on devient davantage maître de sa mémoire dans la mesure où l’on est moins prisonnier de ses habitudes mentales. Les souvenirs trop forts sont dangereux, et, comme l’a justement noté Ribot, l’oubli à une puissance libératrice féconde et nécessaire : il empêche notre vie passée de nous enserrer étroitement et de nous obliger à la revivre. L'usage de la mémoire implique un choix, et il faut qu’on soit à chaque instant maître de ce choix, C’est là le but principal d’une pédagogie de la mémoire.
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