LES FORMES GÉNÉRALES
tention subordonnée, indirecte, et, pour ainsi dire, margi- nale). Si dévorer est le schème principal, l'expression exacte “pourrait être : « C’est dévorer, que fait le chat », c'est-à-dire, c’est dévorer, à l'exclusion de toutes les autres choses qu’un.
chat peut faire (et ici le personnage chat est laissé dans l'ombre). On en dirait autant, mutatis mutandis, de la rédaction ineomplète : «le rat est dévoré » ; elle peut être mono ou bi-schématique, et en ce cas seeond, il peut y avoir prédomi-
nance du personnage ou de la situation. — Le jugement peut, enfin, être encore plus incomplet, et s'exprimer par un seul mot, valant une proposition monoschématique. Par exemple : « Chat » — « C’est un chat »; le schème du chat est seul évoqué, appliqué, proclamé convenable, tout le reste de la scène étant omis ; — « Rat » — « C’est un rat»; le schème du rat est seul évoqué, appliqué, déclaré convenable; — « Dévorer » — « C’est dévorer » = « Il dévore »; ici le bourreau et la victime restent indistincts, à l’état d'identification vague, d'attention subordonnée faible ; — « Etre dévoré » = « C’est être dévoré » — « Il est dévoré »; le schème de cette triste situation est objet principal d’attention, eb non ceux des acteurs ‘. |
C. Envisageons maintenant le jugement verbal. C’est une opération attentionnelle qui consiste, sur la base d’aperceptions, mais aussi grâce à l'étiquetage des schèmes par des signes verbaux, et enfin, grâce à l’habitude, qui facilite cet exercice, à dépouiller à l’extrême les schèmes imagés ; ainsi réduits à un état de vague presque insaisissable et cle simpli-
cité maxima, ils ne fournissent plus aux mots que tout juste 1
le faible substrat imaginatif nécessaire et suffisant ; dès lors, l'attention principale peut se porter sur les mots, sur leur fonction logique; quant au minuscule contenu imaginatif résiduel, il n’est plus qu’un objet d'attention négligente et
4. I y a d'autres modalités encore, par exemple celles qui ont pour sujet Ceci ou Cela. Ces termes sont soit des schèmes très épurés et dénommés, soit de simples percepts dénommés. Ex. : Ceci est (chat-dévorant-rai) ; ceci est (chat-dévorant) — (rat) : ceci est (chat) — (rat-dévoré) ; ceci est [(chatdévoant); ceci est (rat-dévoré) ; ceci est (cha) ; ceci est (raf); ceci est (dévorer).
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secondaire. Ce procédé attentionnel, ce traitement quasi industriel ou cette espèce d'usinage des schèmes réels et verbaux permet une très grande rapidité dans l'évocation, l’applieation, la combinaison des schèmes et leur communication à autrui. Les jugements verbaux sont forcément toujours analytiques, c’est-à-dire polysehématiques, tandis que les imaginatifs et les imagés-verbaux peuvent être soit synthétiques, c’est-à-dire mono ou oligoschématiques, soit analytiques. Ils sont, d’autre part, eux aussi, soit complets, soit incomplets, et l’on pourrait répéter à leur sujet ce qui a été dit ci-dessus pour/les jugements imaginatifs et imagésverbaux, avec ces seules modifications, que, cette fois, ce sont les mots ou étiquettes qui sont les objets principaux d'attention, tandis que les schèmes réels étiquetés par les mots sont presque anéantis, réduits à un état de dénuement extrême, et ne sont les objets que d’une attention faible, négligente, indirecte. Et c’est ce que l’on exprime, quand on dit qu’ils s’accompagnent non d’une évocation proprement dite d'images, mais seulement d’un sentiment d’évocabilité.
D. Reste le jugement verbal puis imagé. Après avoir Murs ‘un ou plusieurs jugements verbaux, il est loisible soit de s’en tenir là, et de passer éventuellement du jugement à l’acte, soit, au contraire, d’arrêter l’attention, et d'évoquer sous les mots leur signification imaginative. Cette évocation est double, elle s’opère en deux temps. Dans un premier temps, les mots passent à l’arrière-plan, tombent à l’état d'attention secondaire ou indirecte, tandis que les pâles et pauvres schèmes résiduels, tout squelettiques, presque inexistants, passent .au premier plan, et deviennent objets d'attention principale. Dans un deuxième temps, ces schèmes décolorés et décharnés s’enrichissent, récupèrent des détails imagés de plus en plus réalistes, reprennent vie.
En résumé, l'attention attributive procède par des schèmes, les uns réels, les autres verbaux, qui tantôt s'associent, et tantôt se fusionnent, parfois s’épurent et se subliment jusqu’à n’être plus que d’imperceptibles fantasmes, et parfois s’enri-
chissent et se colorent en images chargées de particularités |
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concrètes ; tantôt sont objets d’attention principale, et tantôt d'attention plus ou moins négligente. |
Les animaux supérieurs sont capables de jugements imagés, inverbaux, du type que nous dénommons réaliste instantané, et qui sont mono ou oligoschématiques.
5° Attention conceptuelle (comprendre).
L’attention conceptuelle est celle qui, pour HOTTE des données, use des concepts.
Comment s'opère le passage du schème au concept, et quelle est la part du mécanisme attentionnel dans cette métamorphose ? | Chez l’homme, les schèmes sont susceptibles de devenir eux-mêmes et comme tels des objets de connaissance ; ils sont par là, à notre avis, des facteurs essentiels, quoique jusqu'ici méconnus, de la formation des idées abstraites et générales. Que la schématisation existe chez les animaux supérieurs, cela paraît peu contestable (v. R. D’ALLONNES, A, C, D, E). Dans ses manifestations les plus remarquables, l'intelligence animale reste une intelligence aperceptive, elle n’atteint guère que jusqu'aux abords du concept. C’est une idéation par schèmes imagés et moteurs, une pensée concrète, pratique ; il faut bien se garder de l'identifier précipitamment et confusément avec notre conception, «a fortiori avec notre jugement et avec notre raison. L'homme peut se libérer même des schèmes imagés, instruments encore trop pesants, et combiner d’agiles symboles ; mais l’animal en est peu capable, il réussit seulement à schématiser ses perceptions et ses actes. « Les actes par lesquels un oiseau de basse-cour se précautionne contre un faucon qui plane ont rapport non avec ce faucon en particulier, mais avec la classe entière des faucons en général. » (SPENCER, I, 355). Devant de sem- blables constatations, très fréquentes dans les observations de psychologie animale, la perplexité des investigateurs est grande. Faut-il donc ouvrir aux concepts la porte du poulailler, ou faut-il au contraire se rejeter sur l’ «instinct », ce qui équivaut presque à un refus d’examiner et
F1 __ LATTENTION 865 de comprendre ? Le schématisme, à notre avis, donne la clef
de ce perpétuel et grand problème. A mi-chemin entre la sen-
sation et l’idée s’étend une vaste région psychologique, celle du schématisme. Au-dessous du concept s’étagent une série
d’approximations encore concrètes, que plus d’un logieien et
plus d’un psychologue ont pressenties, ont entrevues, maissans les avoir encore peut-être assez pénétrées. Ainsi Stuart MILL,
dans le texte suivant, que nous croyons pouvoir éclairer et
compléter par notre analyse de l’attention schématique ‘ « Un des plus fertiles penseurs des temps modernes, Auguste
- Comte, à pensé qu’à côté de la logique des signes, il y a une
logique des images et une logique des sensations. Dans nombre de processus de pensée familiers, et spéeialement ehez les
esprits peu cultivés, une image ‘ visuelle tient lieu d’un mot.
Nos sensations visuelles, peut-être seulement parce qu’elles sont presque toujours présentes avec les impressions de nos autres sens, ont la facilité de s’associer avec elles. Par suite, VPapparence visuelle caractéristique d’un objet? rassemble aisément autour de lui, par association, les idées de toutes les autres particularités qui ont, dans maintes expériences, coexisté avec cette apparence : et excitant celles-ci avec une
force qui surpasse certainement de beaucoup celle des asso-
ciations purement accidentelles qu’elle peut aussi déterminer, elle concentre l’attention sur elles. Ici une image * sert de signe ; c’est la logique des images. La même fonction peut être remplie par une sensation‘. Toute sensation forte qui intéresse beaucoup, reliée à un attribut du groupe, classifie spontanément tous les objets selon qu'ils possèdent ou ne possèdent pas cet attribut. Nous pouvons être passablement
assurés que les substances capables de satisfaire la faim for- |
ment une classe parfaitement distincte dans l’esprit des ani-
maux les plus intelligents, tout autant que s'ils étaient capables d'utiliser ou de comprendre le mot nourriture. » (403.)
4. Surtout une de ces images sommaires que nous appelons des
schèmes. | 2. C'est bien là ce que rous appelons le schème visuel d'un objet. 3. Schématique, faudrait-il, sælon nous, ajouter. 4; Nous dirions : par un schème actuellement dégagé d'une sensation.
Que manque-t- il à à l'idéation animale pour devenir Rene tuelle?
Un chien intelligent va jusqu’à reconnaître le portrait de son maître absent. Mais aucun animal ne comprend un dessin schématique, au trait, tandis qu’un enfant le comprend. Tous deux usent de schèmes impliqués dans les perceptions et les aperceptions ; mais le second seul est capable d'interpréter un schème isolé de ses concrets, et c’est là une opération déjà conceptuelle. En effet, il y à concept, aussitôt qu’une forme, quoique dégagée de sa matière, quoique allégée des contingences non essentielles, quoique transposée en une autre échelle et en une autre matière, n’est pourtant pas méconnue, mais continue à être reconnue comme la même forme sous d’autres espèces !.
Entre les simples schèmes, dénués d'usage conceptuel, et
les concepts (qu’ils soient ou non illustrés par des schèmies), les ; j
différences principales sont les suivantes : Les concepts sont des clefs particulières ou générales, désignant des groupes définis et signifiant des attributs dénommés, tandis que les schèmes ne sont que des clefs singulières ou génériques qui n’opèrent que des classements empiriques et se bornent à faire percevoir des analogies sensibles ; les concepts sont des Symboles abstraits, algébriques, tandis que les schèmes ne sont que des images concrètes, simplifiées et simplificatrices.
I existe deux espèces principales de concepts, et par suite d'attention conceptuelle. Soit par exemple cette phrase : « Quel fut le rôle de l'Autriche dans la guerre balkanique ? » Nul doute qu’à première lecture le mot « rôle » n’ait été com- pris, c’est-à-dire qu'il ne lui ait été attribué au passage, et comme à la volée, une fonction définissable. Et pourtant, aucune représentation illustrative n’a été évoquée. Ce concept est resté tout nominal, conforme à la doctrine « nomi-
- naliste ». La grande habitude que nous avons du terme nous |
permet de le manier ainsi, d’user de sa fonction, en le laissant à l’état de pur signe, vide de contenu concret. Le mot s’est accompagné non d’une évocation quelconque, maïs tout au
4. V. ci-dessous : Classification des schèmes attentionnels (898).
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plus d’un sentiment d’évocabilité, Aucune des images qu'il peut faire naître n’est devenue actuelle, toutes sont demeurées virtuelles. Voilà l'attention conceptuelle nominale, ou purement symbolique; elle à diverses modalités : le verbalisme, le psittacisme : en sont l’us age routinier et paresseux, L’« algébrisme », si l’on peut risquer ce vocable, en est l’emploi méthodique et parfois fécond. Cette première espèce d’attention conceptuelle est tout abstraite. — Mais d’autre part, attention peut se porter spécialement sur le mot « rôle » et s’y attacher : alors des images et des schèmes ne tardent ‘guère-à surgir ; nous nous représentons un personnage dramatique, ou un acteur sur la scène, ou un cahier tenu en mains pendant une répétition. Le concept ainsi enrichi d’un contenu illustratif actuel, le concept avec évocation, et non Pas Simple évocabilité, devient conforme à la doctrine « concepbualiste ». Cette seconde espèce d'attention conceptuelle est abstraïite-concrète, ou illustrative : elle se donne le loisir de pousser ses concepts jusqu’à la réalisation partielle de leurs virtualités imaginatives.
« El m'est impossible, dit BERKELEY, de former l’idée abstraite d’un mouvement sans un corps qui se meut, celle d’un mouvement qui ne soit ni rapide, ni lent, ni curviligne, ni rectiligne, et cela est vrai de toute autre idée générale, » ?
‘évêque de Cloyne n’a en vue que les idées sur lesquelles son attention se pose pour les scruter : elles exhibent aussitôt, il est vrai, quelque contenu saisissable ; mais, comme à fous, il lui arrivait nécessairement aussi, n’en doutons pas, de faire souvent un usage algébrique de termes nominaux, ne prêtant
alors attention qu’à la seule fonction logique, et sans attendre qu’une implication quelconque se déterminit.
6° Aiiention rationnelle (déduire, induire).
Quel est le fonctionnement de lattention dans le rai-
sonnement ?
Sous le nom de syllogisme, Aristote à défini le jeu per-
TE à Ducas, Le psittacisme et la pensée symbolique (Alcan), 2. BerxeLey, Principles of human knowledge, Introd.
spectif de trois concepts. Par des variations dans la rédaction et l’ordination des propositions, selon diverses figures et modes, peut se trouver plus ou moins dissimulé ou altéré le mécanisme essentiel de l’acte d'attention rationnelle ow de vision logique qui est à la base. Cet acte d'attention triconceptuelle consiste à considérer le Petit terme, c’est-à-dire un objet singulier (par exemple ee grain de quartz), à travers un concept général, le Grand terme, susceptible de s’y appliquer, de l’interpréter, de contribuer à l'expliquer, de susciter une investigation expérimentale (par exemple, la notion de plan de clivage, ou d’angle, ou d’axe, ou toute autre) ; et ce concept général interprétatif, ou Grand terme, est évoqué, préférablement à tout autre, par l’entremise d’un concept intermédiaire, instrumental, auxiliaire, bientôt éliminé, le Moyen terme (par nel cristal) (BINET, D, 147).
Nous ne saurions songer à suivre ici, fût-ce en abrégé, les développements de l'attention rationnelle à travers les diverses méthodes de raisonnement déductif et expérimental. Signalons seulement qu’il n’est point certain que toutes les démarches de la connaissance scientifique et même vulgaire soientréductibles à la subsomption syllogistique. Une opération différente, au moins en apparence, du syllogisme, consiste à faire jouer conjointement, d’une manière convergente et conjuguée, deux ou plusieurs séries de repères préétablis, pour arriver, par leur recoupement, à déterminer une inconnue. Citons comme exemples : notre méthode des « temps d’attention conjuguée ou cruciale » : ; les « expériences cruciales » définies par Bacon ; le repérage trigonométrique ; là ‘cons- 4 truction d’une loi naturelle comme série des valeurs relatives 1 de deux ou plusieurs variables.
En quoi ces actes d'attention cruciale se distinguent-ils du syllogisme conceptuel ? Ils procèdent par projections croisées, ils usent de séries dirigées, tandis que le syllogisme procède par emboîtements, et met en œuvre des compartiments, juxtaposés, inclus ou chevauchants (REVAULT
D’ALLONNES, C, 31).