V. ci-dessous (910) la fig. 58 et son commentaire
79 Attention multiple : À, attention conjuguée : — B, attention scindée.
Nous Pouvons expliquer maintenant le phénomène de l’attention multiple, considéré jusqu'ici comme obscur et mystérieux. Il y à deux formes d'attention multiple : lattention conjuguée ; l’attention scindée, f?
A. Une première espèce d’attention multiple est la simul-
tanéïité de deux ou plusieurs actes attentionnels Convergents,
Synergiques ; nous l'avons dénommée Attention conjuquée ynergiq ; qug
ou cruciale (REVAULT D’ALLONNES, A).
Toute perception analytique : est une attention conjuguée
sensitive-imaginative. Les impressions sensibles actuelles sont
imaginativement complétées, et ainsi l'acte attentionnel combine deux ordres de données. Un bruit d’abord entendu est ensuite reconnu pour le tic-tac de ma pendule, et je la vois mentalement, je l’imagine, alors que présentement ma vue ne l’atteint pas. Une excitation lumineuse est reconnue être occasionnée par une lettre que je viens d'écrire ; je ne vois oculairement que l’enveloppe fermée, mais mentalement je vois aussi, j'imagine le papier que j’y ai enfermé et l’écriture dont ma main l’a couvert. k
Toute aperception analytique est une attention conjuguée perceptive-schématique. Des perceptions sonores successives
sont aperçues comme des coups frappés par un marteau ; si : je n’ai pas de renseignements, ce marteau reste pour moi . Schématique, aux mains d’un personnage schématique, accom-
plissant un ouvrage schématique. Au contraire, le matériel
perceptif évocateur d’un schème peut être riche et détaillé, Comme lorsque c’est mentalement que l’on extrait les grandes lignes d’un paysage ou d’une physionomie vus de
près, sans prendre le recul qui simplifie matériellement, oculairement. | . Toute idée analytique enfin est une attention conjuguée,
4. C'est-à-dire effectuée en deux ou plusieurs temps. Au contraire, la
perception est immédiatement Synthétique si elle est monoschématique d'emblée.
dont une composante au moins est conceptuelle, attributive | ou rationnelle, et dont les autres éléments peuvent être sensitifs, perceptifs, aperceptifs, conceptuels, attributifs où rationnels. « J’ai mal à l'index gauche »: cette énonciation est un exemple d’attention conjuguée sensitive-attributive ou même sensitive-rationnelle. La proposition : « Ceci est un livre » est perceptive-conceptuelle. Le jugement : « Cet enfant ressemble à son père » est aperceptif-attributif, ou même aperceptif-rationnel. L'équation « 5b+2 = 7 » est rationnelle pure trisymbolique.
Réunissons en une même définition les variétés de tions tion conjuguée. Divers matériaux subordonnés, images, schèmes, concepts, servent de repères, d’auxiliaires, de moyens ‘ à une donnée principale et directrice. L’attention se porte à son but à travers un ou plusieurs intermédiaires. Quand ces intermédiaires — et c’est le cas le plus fréquent, sont eux-mêmes objets d’attention subordonnée, Pattention ne se laisse ni absorber par l’accessoire jusqu’à oublier l’essentiel, ni accaparer par l'essentiel, par l’objet, au point d’omettre l'accessoire, l'instrument, le schème ou le concept.
B. Pax l'expression Attention scindée nous proposons d’entendre la simultanéité de deux ou de plusieurs actes attentionnels indépendants, soit de même niveau, soit de niveaux différents. |
Une douleur au pied en même temps qu’une démangeaison | à la tempe, voilà ua fait d'attention scindée sensitive, ou, Si. l’on veut, bi-sensitive.
Si en outre les choses de la chambre et les bruits de la . maison impressionnent la vue et l’ouie, Pattention scindée est sensitive + perceptive. ; |
Si au même moment ux objet (la pendule) ou un son (la À sonnerie de la pendule) évoque un schème et se fait déchiffrer, : alors Pattention scindée est sensitive + PARA de aperceptive.
Si enfin tout cela n'empêche pas de surveiller l'heure pour | être exact à une conférence, où l’on doit parler, l’attention,
4. Non sentis, ou sentis, ou perçus, où aperçus. L'analyse psychologique permet même de les concevoir, de les juger, de les raisonner. 4
BA
| gcindée est en ce cas sensitive + perceptive + apercep-
tive + conceptuelle + rationnelle.
Ces actes parallèles se nuisent quelquefois ; ils onntt.
| tuent alors un état de dispersion que l’on appelle distraction ou inattention. Mais cette espèce particulière d’inat-
tention consiste en réalité en une pluralité incohérente d’attentions.
Chacun des éléments d’une nitontidé scindée est lui-même un acte d'attention conjuguée. Voici à ce sujet.une belle observation d'Erasme DARWIN : « Je me rappelle avoir vu cette jeune et jolie actrice qui répétait sa partie de chant, en s’accompagnant du forte-piano sous les yeux de son maître avec beaucoup de goût et de délicatesse; j’aperçus sur sa figure une émotion dont je ne pus définir la cause ; à la fn, elle fondit en larmes ; je vis alors que, pendant tout le temps qu’elle avait. employé à chanter, elle avait contemplé son serin qu’elle aimait beaucoup, qui paraissait souffrir et qui, dans ce moment, tomba mort dans sa cage. » (E, 332).
Un cas fréquent d'attention seindée est le suivant, que nous
dénommerons réflexion avec fascination auxiliaire.
. Réflexion avec fascination autiliaire. — On appelle réflexion
l'attention aux.données mentales. Cette opération suppose que lon se détourne des stimulations externes, que l’on devienne absent ou distrait à l’égard du monde matérieL
Pour pouvoir nous absorber en un raisonnement, pour pouvoir décomposer, classer une pure idée, démêler ses rapports avec d’autres idées, récapituler ou composer ensemble des connaissances, nous avons besoin que les choses ambiantes actuelles nous laissent en paix.
Nous disposons pour cela de deux moyens.
Le premier est de nous enfermer en nous-même, de ne pas ouvrir les yeux, de nous boucher les oreilles ou de nous réfugier en un Heu silencieux.
Le second est de nous laisser aller à la ten Il faut rencontrer en ce cas une impression sensorielle vive et du-
yable. Un objet brillant, l’abat-jour de la lampe, l’étincelle
d’un reflet métallique, fixe le regard. Les yeux, la physiono-
mie entière, tout l’ensemble de lattitude se mettent en état
d'adaptation sensori-motrice précise, exclusive. Nous sommes pourtant peu intelligemment attentifs au point lumineux, . C'est-à-dire nous n’y sommes pas intellectuellement intéressés. !: La pensée est au contraire tout à fait distraite à son égard. . Nous sommes dans un état d’attention double simultanée, composé de deux actes attentionnels d’espèce et de degré différents. L’un est une attention sensotielle directe, purement . sensitive ou tout au plus perceptive, la fascination ; cette attention peu intellectuelle inbibe les excitations sensorielles variées qui sans ce subterfuge dérangeraient la réflexion. L'autre est l'attention purement mentale.
Plus que tout autre sens, la vue se prête à cette manœuvre, car elle offre fréquemment des sources d’excitation à la fois intense et fixe, barrière facile aux intrusions. Cependant quelques travailleurs intellectuels recherchent un bruit rythmé ou monotone ; d’autres ont recours à des impressions tactiles fortes et coutumières, par la marche, par le tiraillement de la barbe, par le grattement de la tempe, par le tortillement de quelque chose entre les doigts ; d’autres s’adonnent à l’impression gustative et olfactive du tabac ; Gœthe avait, dit-on, des pommes pourries dans le tiroir de sa table à écrire !. à
Par l’un ou l’autre de ces deux procédés s’opère la mise à l'arrêt des récepteurs sensoriels, et c’est la condition préliminaire de la réflexion. Ceci fait, la réflexion se déroule.
Quant à la réflexion même, elle n’est point expliquée par là. Elle est l'attention discursive à des données mentales. Elle est, elle aussi, sensitive ou perceptive, maïs préférablement aperceptive, conceptuelle, attributive ou rationnelle, Comme l’attention externe, elle peut, suivant les cas, être mise en train soit par une occasion provocatrice, soit spontanément, au sens de motu proprio. Réflexion provoquée : dans l’état ‘inertie de mes sens, une image ou idée involontairement surgie réveille des intérêts, met en jeu des appareils mentaux et entraîne à sa suite toute une production systéma- . tique de pensées. Réflexion proprio motu : un de mes intérêts
4. Cette fascination auxiliaire peut exercer en outre une stimulation générale favorable à la production des pensées.
ou système d'idées familiers, profitant d’un interstice, prend vie et s’actualise une fois de plus ; il projette sa lumière sur un élément mental lointain qui, sans cela, serait resté dans Pombre. Dans les deux cas, les évocations idéales deviennent objets d'attention par l’interposition d’une instrumentation mentale conforme à la description donnée ci-dessus, c’est-à-dire par l’interposition d'images, de schèmes, de concepts.
mA
80 Attention négligente (distraction et inattention).
C’est chez notre grand naturaliste et psychologue trop longtemps méconnu, LAMAROK (B, 205), que nous rencontrons la position la plus compréhensive du problème de la distraction. Quelle est, demande-t-il, « la cause qui fait que les animaux, qui possèdent les mêmes sens que l’homme, n’ont cependant qu’un si petit nombre d'idées, pensent si peu, et sont toujours assujettis aux mêmes habitudes » ? Et pourquoi y a-t-il tant d’hommes aussi, « pour qui presque tout ce que la nature présente à leurs sens se trouve à peu près nul et sans existence pour eux, parce qu'ils sont à l’égard de ces objets sans attention, eomme les animaux » ? |
Pour résoudre cette double question, LAMARCK observe d’abord que l’action des objets sur les sens n’est pas suffisante à produire une idée. Même si l’on admet que toute idée provient, au moins originairement, d’une sensation, il faut reconnaître que toute sensation ne donne pas nécessairement une idée. Les sensations non remarquées n’en produisent aucune ; Seules les sensations remarquées en font naître. Comme exemples de sensations non remarquées, il cite les cas suivants, que nous dénommerions des cas d’attention multiple scindée (perceptive + rationnelle). Quand on réfléchit, que la pensée est occupée, on voit et on entend, mais sans rien distinguer. « Si l’on vous parle, quoique distinctement et à haute voix, dans un moment où votre pensée est fortement occupée de quelque objet particulier, vous entendez tout, et cependant vous ne saisissez rien, et vous ignorez entièrement ee que l’on vous à dit. Combien de fois ne vous êtes-vous pas surpris à
lire une page entière d'un ouvrage, Do à dal objet étranger à ce que vous lisiez, et n’ayant rien aperçu de ce: que vous aviez lu complètement ? » Il est donc bien évident que lPattention n’est point une sensation, quoi qu’en ait dit le sénateur Garat dans le « programme des lecons sur l'analyse de l’entendement, pour l’Ecole normale », p. 145.
En quoi alors consiste l’attention, l'acte de remarquer, de distinguer ; quel est l’indispensable intermédiaire entre la sensation et l’idée, sans quoi la sensation reste brute ?
Le rôle de cet intermédiaire est un rôle « préparant ». Il faut que Pesprit, et son organe, soient disposés à recevoir la sensation, pour qu’elle s’élabore et devienre sensation remarquée ; il faut qu’ils se trouvent « dans l’état de tension, ou de préparation », pour que puisse être évoquée par la sensation élaborée une idée ancienne, ou suscitée une idée nouvelle, Et quelle est enfin la nature de cet intermédiaire préparant ? Il est constitué « tantôt par un besoin qui naît à la suite d’une sensation éprouvée, et tantôt par un désir qu’une idée ou une pensée, rappelée par la mémoire, fait naître ».
Comme on en peut juger, nous ne sommes pas très nu de la « disposition »‘ et du « schème ». L’attention, selon La- MARCK, n’est ni une sensation, ni une opération de l’intelligence ; elle résulte de l'intervention d’un élément situé à michemin entre l’une et l’autre, d’un « acte particulier du sentiment intérieur », par lequel la sensation est préparée à être pensée, et par lequel là pensée est préparée à s'emparer de la sensation, et, s’en étant emparée, acquiert « une idée quelconque de cet objet, et... même toutes les idées que sa forme, ses dimensions et ses autres qualités » sugoèrent. |
L’incuriosité des animaux résulte de ce qu’ils ne possèdent qu’un petit nombre de dispositions préparantes ou d’attraits attentionnels ; ils sont dénués de moyens variés et puissants pour intellectualiser leurs sensations brutes. « Les animaux à mamelles ont les mêmes sens que l’homme et recoivent, comme lui, des sensations de tout ce qui les affecté. Mais,