BASE MOTRICE DE L’'ATTENTION
Nous pensons avoir répondu à la première des deux questions soulevées par le problème de l'attention : qu'est-ce que la prédominance attentionnelle ? La forme la plus simple et la plus inférieure de l'attention, c’est-à-dire l'attention sensi- . tive, est peut-être un état monoidéique, ou plutôt monopsychique. Quoi qu’il en soit, on ne saurait étendre cette formule aux autres formes de l'attention, c’est-à-dire ni à lPattention perceptive, ni à l'attention aperceptive, ni à l’attention
conceptuelle, ni à l’attention abtributive, ni à l'attention
rationnelle, Aussitôt, en tout cas, qu’elle devient intelligente, l'attention est une opération polypsychique. Par l'effet d’un acte instrumental, une donnée n’est pas abandonnée à ga seule force, ou à sa seule faiblesse, ou à sa seule teneur actuelle ; mais elle est considérée dans Sa relation avec des
images, des schèmes ou des symboles, qui la complètent,
l’interprètent, lexpliquent. Diverses intercalations physiologiques et mentales se placent en quelque sorte au-devant d'elle, là repèrent, la protègent, la vivifient, la réalisent en actes, sensibilisent pour elle électivement d’une part l’ensemble de la conscience, d’autre part et plus particulièrement telles ressources aptes à la faire valoir et fructifier.
Reste la seconde question : qu'est-ce qui provoque la prédominance attentionnelle ?
BAIN (293) à considéré le mouvement et le sentiment : comme la double base de la volonté : cette Conception semble devoir être étendue à lattention, et d’ailleurs à l’ensemble des faits psychiques. Au lieu d’opposer l’une à l’autre la « théorie motrice » et la « théorie sensorielle » de Pattention, - NOUS pensons pouvoir ainsi les concilier, en retenant de cha- Cune l'essentiel. A cette seconde question, nous répondrons :
ce qui produit la prédominance attentionnelle, c’est tout à la fois le mouvement et le sentiment ; en d’autres termes, l’attention à un double fondement, moteur et affectif.
Nous étudierons en premier lieu les conditions motrices
générales de lPattention, en second lieu les adaptations motrices particulières aux différentes espèces d’attention.
Conditions motrices générales de l’attention.
Les conditions motrices initiales de l’attention peuvent se résumer comme suit : 1° l’organisation nerveuse permet à diverses parties du corps d’exécuter des mouvements séparés . eb combinés ; — 20 l’impulsion centrale, qui se répartit i IS0lément ou systématiquement, présente, suivant les stimulations et selon l’état d’excitabilité actuelle du cerveau et des organes périphériques *, des différences de vigueur et de promptitude ; — 3° l'habitude confère à des stimulations primitivement insuffisantes le pouvoir de déclencher les réactions d'adaptation motrice ; — 40 les modifications cireula- toires et respiratoires concomitantes à l’attention conditionnent, non l’attention même, mais l’effort.
19 Indépendance et synergie motrices. — Une première con- dition motrice de l’attention est que certaines parties du corps soient susceptibles d'exécuter des mouvements séparés ou combinés. Les muscles sont associés en divers systèmes, dont chacun se subdivise en groupes partiellement et inégalement indépendants. Faire agir un de ses bras sans l’autre est impossible à un tout petit enfant : il y a une union motrice primitive des membres antérieurs chez l’homme, qui les porte à se mouvoir parallèlement, ou symétriquement, ou alternativement. Chez les quadrupèdes, une union motrice primitive des quatre membres tend à la projection simultanée d’un membre antérieur et du membre postérieur opposé, et à l’alternance des deux couples croisés ainsi constitués. L’homme et l'animal acquièrent, surtout le premier, la capacité de suspendre momentanément et conditionnellement cette union foncière, et de mouvoir un membre isolé. L’index humain jouit d’une indépendance remarquable ; Fautonomie du pouce est presque aussi grande ; au contraire, celle des trois derniers
4. Baïn ne tient compte que des dispositions centrales ; nous pensons que les dispositions périphériques ont aussi leur importance.
doigts est minime : les musiciens instrumentistes, les dactylographes la développent. La langue, la bouche, la mâchoire peuvent être mues sans que l’influx se répande ailleurs. Les mouvements de la parole s’exécutent, alors que tout le reste du corps est en repos. C’est grâce à l'indépendance des mouvements oculaires et à leur conjugaison que lattention visuelle est possible. On peut mouvoir isolément le sourcil ou la paupière ou la joue d’un côté, mais leur action la plus naturelle est bilatérale. Les pupilles n’ont qu’un jeu simultané en même temps qu'involontaire. « Ainsi, dit BAIN (299), — que nous venons de résumer, — voilà un fait manifeste, et sans lequel le développement de 1a volition semblerait presqne inexplicable. Le cerveau peut diriger sa puissance en courants solitaires, en vue de mouvements isolés, et, alors que bien des issues semblent ouvertes , en préférer une à l’exclusion des autres. »
29 Variations d'intensité et de rapidité, — La vigueur et la promptitude de l’influx central ou de l’obéissance des organes périphériques ont des valeurs diverses : une seconde condition motrice fondamentale de l’attention est le degré d’excitabilité des centres nerveux et des organes d’exécution. On observe laffaiblissement et le ralentissement des impulsions centrifuges et des appareils qu’elles commandent, sous l’influence d’une intoxication suffisamment intense, par exemple dans l’ivresse alcoolique, tabagique, opiacée (intexications exogènes), dans la fatigue, lorsque le sujet à sommeil, dans les états asthéniques etles états typhiques (intoxications endogènes). Au contraire, l'énergie des impulsions centrales et l’obéissance des organes est accrue par une intoxication légère, celle des liqueurs et narcotiques à faible dose, celle de l’entrain après exercice, celle des états sthéniques et des états d’agitation. Elle est augmentée aussi par la surabondance d’énergie accumulée ; la santé, la jeunesse, une bonne alimentation produisent une sorte d'état explosif ; qui n’a remarqué l’exubérance des enfants au réveil, la plus grande lucidité de leur attention, la plus grande . intelligence de leurs réactions et actions ? Enfin, à ces causes physiques ou directes de l’excitabilité, il convient
d'ajouter des influences morales; ces dernières sont vraisemblablement indirectes, c’est-à-dire, elles paraissent agir physiquement : émotions, stimulations sensorielles, obstacles
moteurs à surmonter. Les émotions, en particulier, exercent
sur l’excitabilité des centres nerveux moteurs de puissantes influences soit modératrices, soit adjuvantes, suivant leur nature et leur intensité.
39 Habitude motrice et attention. — Une troisième condition motrice générale de l’attention est l'habitude motrice. Elle crée des dispositions, c’est-à-dire des mécanismes psychomoteurs toujours prêts à fonctionner, Une fois qu’ils sont consolidés, ilsuffit, pour les mettre en jeu, d’uneimpulsion minime, qui les déclenche. « Il faut d’abord fouetter et éperonner un
Cheval pour lui faire sauter le fossé dont plus tard la vue seule provoquera l’augmentation nécessaire, d'énergie cérébrale. » (BAIN, 302). Nous appelons schèmes moteurs ces mécanismes habituels devenus familiers et qui restent sans cesse disponibles et prêts à intervenir. En voici quelques exemples : s'asseoir, marcher, courir, ouvrir et fermer une porte, prendre une chaise, un livre, sè servir d’un couteau, d’une fourchette, d’une clef, se vêtir et se dévêtir, déplier et plier un journal, ete.
Conditions viscérales de l'attention.
Quant aux conditions viscérales de l'attention, circulatoires, respiratoires, les connaissances que nous possédons sur elles sont exposées dans un ouvrage capital de Lehmann (LEHMANN, B).
La circulation du sang dans le cerveau à l’état d’inattention et lors de divers actes et états d'attention a pu être étu-
: diée par de nembreux investigateurs. Les recherches directes
‘ portent sur les méninges ou sur la substance cérébrale mises
à nu par une blessure du crâne ou par une opération chirur-
gicale ; les recherches indirectes portent sur le pouls earoti-
dien, sur le pouls radial, sur le pouls capillaire de la main.
Trois faits importants résultent de ces observations et expériences :
(1°) Le cerveau en activité énergique (effort) reçoit une
augmentation de l’afflux sanguin ; elle se traduit par un gonflement de l’organe et par une teinte plus rose de ses TISSUS ; | |
(29) Cet afflux sanguin est produit aussi bien lors des perceptions et actions inconscientes, pourvu qu’elles soient sufñ- samment intenses, que lors des perceptions et actions cons-
cientes, sans qu’il soit possible, jusqu'ici, de saisir une diffé-
rence quantitative entre les deux cas :
(39) Cet afflux sanguin ne précède pas la mise en activité cérébrale, mais au contraire la suit, avec ‘un retard très notable; par exemple, s’il surgit une impression vive et subite, le sujet ressent d’abord le choc de la Surprise, puis, deux secondes seulement plus tard, et même davantage, on peut observer l’afflux sanguin. Il ne s'agit peut-être là que d’une conséquence de la respiration, qui est elle-même modifiée, non, selon nous, par l'attention, mais par leffort, parfois concomitant à l’attention .
La conclusion qui s'impose, c’est que l’activité cérébrale, qu'il s’agisse d’un acte attentionnel momentané ou d’un travail intellectuel prolongé, s’exerce avant tout afflux supplémentaire de sang au cerveau ; cet afflux, lorsqu'il se produit, n’est qu’un effet, même si l’on hésite à admettre qu’il soit sous la dépendance de l'effort et de la respiration. Les phénomènes cellulaires et fibrillaires sont la source de l’activité attentionnelle ; s’ils nécessitent et provoquent une subvention san-
guine supplémentaire, c’est après avoir paré aux premières
dépenses de l’attention avec les ressources alimentaires courantes de la circulation générale. ‘
L’irrigation périphérique dans les autres parties du corps, autant qu’on en peut juger par les capillaires de la main, subit une diminution (vaso-constriction) sous l'influence de l'effort, parfois (mais non toujours, selon nous) concomitant à l'attention, qu’il s’agisse d’un effort intellectuel intense et. bref, ou d’un travail intellectuel de plusieurs heures en une attitude relativement immobile.
Le rythme des pulsations cardiaques est accéléré par l'effort