‹ Traité de psychologie 1923Chapitre 202 sur 237 · BASE SENSIBLE DE L'ATTENTION · texte numérisé non relu

BASE SENSIBLE DE L'ATTENTION

Quelle est la force ‘active à la disposition de laquelle sont prêts à jouer séparément ou synergiquement les appareils moteurs, par laquelle sont lancées les impulsions centrales plus ou moins énergiques et rapides, par laquelle enfin est mise à profit la plasticité de l’habitude ? Cette force, c’est le: sentiment.

Locke a montré que toute détermination attentive ow volontaire est suscitée par un intérêt affectivement ressenti. Cette impulsion affective fondamentale, il la nomme inquiétude. L” «état de besoin » des toxicomanes (morphinomanes, dipsomanes, fumeurs, etc.) pourrait être cité comme un exemple pathologique et grossi de ce que Locke entend par inquiétude. Il cite des cas, empruntés à la vie normale courante, où elle est encore un tourment fort intense. Dans la surprise, la curiosité, l’attente, la recherche d’une proie, d’un objet perdu, d’un mot rebelle, l'inquiétude présente toute une série de degrés, depuis l’angoisse jusqu’au plus léger clinamen affectif. La persuasion la plus complète ne suffit pas à faire agir, ni la connaissance la plus érudite à rendre attentif, s’il ne s’y ajoute un sentiment de malaise seul capable de nous tirer de l’inertie et de l’indifférence. Ce qui détermine la volonté et l’attéhtion, ce n’est pas la vérité, c’est l’inquiétude. Locke analyse l’état mental d’un büveur. Il sait et on lui rappelle qu’il ruine sa santé, sa famille, qu’il se prépare des souffrances dans cette vie et peut-être même (s’il est croyant) au-delà ; mais les biens qu’il reconnaît être plus excellents que celui de boire n’ont plus de force sur son esprit à l'heure habituelle où vient le tourmenter l'inquiétude d’aller au cabaret. Et Locke cite les vers d’Ovide :

Video meliora proboque, Deteriora sequor.

C’est par le jeu des attraits sentimentaux qu'HELVÉTIUS explique l’attentionet en particulier l’éducation de l’attention.

Le travail intellectuel suppose, dit-il, une attention acquise artificielle. Helvétius distingue deux phases dans l'éducation de l’application à l’étude. Dans une première phase, on fait appel, pour fixer l’attention du petit écolier, à des intérêts égoistes et matériels ; dans une seconde phase, à cette classe d'intérêts que plus tard Spencer a appelés égo-altruistes : « C’est que l'étude est une petite peine ; c’est que, pour vaincre le dégoût de l'étude, il faut, comme je l’ai déjà insinué, être animé d’une passion. — Dans la première jeunesse, la crainte des châtiments suffit pour forcer les jeunes gens à létude : mais, dans un âge plus avancé où l’on n’éprouve pas les mêmes traitements, il faut alors, pour s’exposer à la fatigue de l'application, être échauffé d’une passion telle, par exemple, que l'amour de la gloire. La force denotreattention, est alors proportionnée à la force de notre passion. »‘

On pourrait formuler comme suit, en s'inspirant de Bain, la loi de l’attention et de l’inattention sentimentales. Si le sentiment estintense, il produit une exagération del’attention à l’égard de ce qui lui est favorable, .et une exagération de lPinattention envers ce qui lui est contraire. « Quand nous sommes sous l'empire d’une émotion très grande, nous ne voyons que ce qui s’y rapporte » (BAIN). Qui n’a fait sur ce point des observations parfois comiques ? après une opération chirurgicale ou un accident, et alors que tout est rentré dans l’ordre, la personne la plus variée d'ordinaire s’abandonne à des répétitions infinies. Tellé est la tyrannie exercée sur l’esprit par un sentiment fort, que non seulement les considérations contraires sont inefficaces, mais que même elles ne parviennent pas à se formuler ou à se faire entendre. « Dans un état d’excitation très forte, il ne se présente à notre esprit que les pensées ayant un rapport avec notre situation actuelle : les rouages de l’association ne fonctionnent plus pour tout ce qui s'oppose à l’émotion dominante ; et c’est pendant cet arrêt produit dans le travail intellectuel ordinaire que nous arrivons à nier, sincèrement, pour un moment, ce

4. RiBor a retrouvé la même idée ; à ces deux périodes il en ajoute une troisième, celle d'organisation : l'attention est alors suscitée et maintenue par l'habitude (A, 54-55).

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que nous sentions auparavant, çe qui nous faisait agir. « La colère, la peur, l’orgueil, l'amour, la foi pervertissent : le jugement, nous frappent d’aveuglement intellectuel. Les faits qui sont sous nos yeux ne nous apparaissent pas tels qu’ils sont, l'émotion les déforme, intercepte les impressions de la réalité. Nous ne discernons plus le vrai et le faux, le possible et l'impossible, et nous acceptons les croyances les moins rationnelles. Submergée par l'imagination, la mémoire devient infidèle ; toutes sortes d'illusions et de méprises nous font porter des témoignages partiaux et erronés. Parmi toutes nos connaissances, la plus profondément viciée par ces corruptions sentimentales de l’attention c’est la connaissance de nous-mêmes : qu’un sentiment nouveau naisse sur les ruines d’un sentiment ancien, on brûle ce qu’on a adoré, on adore ce qu’on à brûlé, tout vestige de l’état d'âme antérieur est anéanti, il semble qu’il n’ait jamais existé. Celui qu’anime une grande confiance en soi est inaccessible aux leçons évidentes et répétées de l'expérience, mille échecs ne le font pas douter, il est sincère et neuf à chaque nouvelle entreprise utopique.

Ces déviations du jugement par la passion ne sont que le grossissement du mécanisme même de l’attention. En ses modalités les plus raisonnables, les plus pondérées, les plus critiques et scientifiques, toujours l’attention est un intérêt, c’est-à-dire un sentiment qui, tantôt sous forme d’état émotif, tantôt sous forme d’inelination, de tendance, favorise certaines sensations et représentations, aux dépens de nombreuses autres.

A son tour, RIBOT à proclamé l'importance des phénomènes affectifs (A, 11-14) dans l'attention. Sa doctrine sur ce point mérite d’être bien comprise. Au lieu de considérer, comme Bain, et ainsi que nous proposons de le faire, la sensibilité et la motricité comme deux fonctions également primordiales, connexes mais irréductibles l’une à l’autre, distinctes non seulement physiologiquement et pathologiquement, mais même anatomiquement, car elles ont des nerfs spéciaux et des centres particuliers, au lieu d’attribuer à l’attention, et en général à toute fonction psychique, une hase double, motrice et sensitive, Ribot ramène, dans ia plus

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