‹ Traité de psychologie 1923Chapitre 218 sur 237 · LES OSCILLATIONS DE LA TENSION PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LES OSCILLATIONS DE LA TENSION PSYCHOLOGIQUE

La tension psychologique varie chez les divers individus, mais en outre elle est loin de rester la même au cours de la vie d’une même personne : elle présente d’abord des variations lentes et régulières dont la plus importante est en rapport avec l’âge. La tension psychologique des enfants est considérable et c’est là un trait important de leut caractère; il est probable qu’elle baisse plus ou moins régulièrement au cours dela vie, et elle esten général basse chez le vieillard. Mais les changements les plus intéressants consistent en grandes oscillations plus ou moins rapides qui altèrent assez le degré de la tension pour déterminer des modifications rapides du caractère et des sentiments tout particuliers. Ces grandes oscillations sont connues sous le nom de dépressions et d’emcitations. *

La dépression est aujourd’hui la mieux éonnue grâce à des études sur les malades mélancoliques et surtout sur Îles psychasthéniques qui présentent ce phénomène dans de bonnes conditions d'observation : on peut dire, en résumé, que la dépression est un abaïissement de la tension psychologique fort au-dessous du niveau qui est habituel au sujet et qui était pour permettre les adaptations au genre de vie qu’il menait. Cet abaissement se manifeste par des phénomènes primitifs et des symptômes secondaires. Les premiers consistent en insuffisances et en agitations. Les insujfisances d’action ne sont pas toujours bien observées chez les déprimés, car elles sont masquées par les phénomènes d’agitation et par les sentiments variés que le sujet éprouve à leur suite; :. mais elles sont cependant essentielles et doivent toujours être recherchées avec soin, car c’est d’elles qu’il faut surtout se préoccuper dans le traitement de certaines maladies. On observera toujours que, chez l’individu déprimé, certaines actions. ont disparu, que certains actes exécutés autrefois rapidement <taisément ne peuvent plus être accomplis. Un certain nombre de tendances d’ordre élevé, des tendances intellectuelles,

| artistiques ou morales, par exemple, semblentne Das pouvoir sortir de l’état latent. Les déprimés semblent avoir perdu leur délicatesse, leur altruisme, leur critique intelligente, ils

sont visiblement au-dessous d’eux-mêmes. Chez certains, ne comme chez les hystériques, ce sont surtout les actions per-

sonnelles quisontparticulièrement atteintes, ce sontles actions

faites avec le contrôle personnel qui disparaissent le plus vite | et qui sont remplacées par les diverses formes de l’action

automatique sous forme de suggestion d’impulsions, de caprices divers. Chez d’autres malades, ce sont d’autres tendances comme les tendances à la critique et à la recherche de la vérité sur lesquelles porte l’insuffisance. Chez tous les

déprimés il y a une diminution et il est juste de dire qu'ils

sont au-dessous d'eux-mêmes.

Plus souvent encore, les tendances d’un ordre élevé peu-

vent encore être évoquées, mais elles ne peuvent pas parvenir

aux degrés supérieurs de l’activation : elles s'arrêtent aux degrés inférieurs, à l’action désintéressée, au désir, ou à la simple pensée intérieure. Les malades ne peuvent plus accomplir les actes avec le sentiment de réalité, de liberté, de joie ; :

ils semblent ne plus pouvoir atteindre à la réalité des choses.

ou à la réalité de leur personne. Naturellement leurs troubles sont plus forts quand les circonstances réclament des actions plus réelles, et ils diminuent quand les circonstances permet-

tent des degrés de réalisation moins élevés. Ces personnes semblent en possession de tous leurs moyens, quand elles se bornent à combiner des projets imaginaires; elles ne présentent des désordres que lorsqu’il s’agit d’exéeuter réellement

ces projets : « Je vis dans l’espace et j’y vis très bien, mais je ne peux pas jouir des choses de ce monde, je ne peux pas vivre dans le réel; ma vie est toujours imaginaire et factice. » Lis se D Moldont dans avenir et dans le passé et ne peuvent s’occuper du présent « qui leur fait l’effet d’un intrus ». Cette diminution de l’activation amène tous les troubles de Paction,

la diminution de la précision de l’acte, de la rapidité des ajus-

tements moteurs, l'impossibilité de l'évocation des souvenirs utiles, toutes les variétés des indécisions, des inachèvements

communément comprises sous le nom d’aboulies. Ces insuffi-

Sances constituent les caractères essentiels deg dépressions qui . existent pas sans eux.

À côté de ces actes supprimés ou réduits et insuffisants, on observe d’autres actions qui paraissent au contraire exagérées, plus nombreuses et plus fortes qu’elles n'auraient dû être dans des circonstances normales, et surtout mal adaptées aux événements, ou, du moins, plus mal adaptées qu’elles n'auraient dû l’être étant donné la valeur antérieure du sujet. Ce sont de telles actions que l’on réunit sous le nom dagitations et qui constituent le deuxième symptôme essentiel des dépressions. Ces agitations sont constituées par des actes de défense, de fuite, des mouvements d'attaque violente, des discours interminables, des plaintes exagérées, des accusations, etc., ou bien ce sont de simples gestes, des tics, des commencements d’actes inachevés, des secousses des membres ou des secousses de la poitrine, des rires, des sanglots, des efforts respiratoires incomplets et gênants, ou bien encore on peut observer des agitations mentales, des idées qui surgissent en foule et qui déterminent un perpétuel bavardage intérieur. Les pensées qui remplissent ces ruminations sont enfantines et bêtes comme les actes sont grossiers et mala- droïts : il y à un retour manifeste à l’enfance et quelquefois à la barbarie et la conduite de l'individu agité est bien audessous de celle qu’il devrait normalement avoir.

11 est facile de traduire ces faits dans le langage que nous avons adopté : l'agitation consiste tantôt dans une activation complète de certaines tendances très inférieures, tantôt dans une activation très incomplète de certaines tendances un peu plus élevées mais encore au-dessous de celles que le sujet devrait utiliser.

On observe facilement que ces agitations ne sont pas constantes et ne se produisent pas au hasard. Elles surviennent au moment où les circonstances réclament du sujet une de cés actions adaptées qu’il ne peut pas faire en raison des insuffisances précédentes. Le déprimé est tranquille quand on ne lu demande rien, il s’agite dès qu’on veut le faire agir ou dès qu’il essaye lui-même d'agir : « Si dans mon état perpétuel de rêve, il m'arrive de me réveiller un peu et d'essayer

d'agir réellement, alors je me sens tout de suite paies et à ” agité et je ne peux plus rien faire si ce n’est crier au hasard.» T’agitation semble donc remplacer l’acte supprimé ou insuffisant, elle est constituée par un ensemble de phénomènes À inférieurs de basse tension qui se substituent aux phénomènes ! supérieurs devenus impossibles.

: Ce sont ces faits que nous avons essayé de résumer sous le nom dela dérivation psychologique : quand une force primitivement destinée à être dépensée pour la production d’un certain phénomène supérieur reste inutilisée, parce que ce . phénomène est devenu impossible, il se produit des dériva- | 3 tions, c’est-à-dire que cette force se dépense en produisant en grande quantité d’autres phénomènes inutiles et surtout 3 bien inférieurs. Ce phénomène de la dérivation sous forme … d’agitations motrices ou mentales prend une importance L énorme dans les dépressions au point de paraître souvent le symptôme principal; maïs il ne faut pas oublier qu'il se produit précisément parce qu’il y à en même temps un abaissement du niveau mental et des insuffisances d’action. À ces phénomènes essentiels de la dépression s'ajoutent des phénomènes secondaires qui sont surtout constitués par les réactions que les troubles précédents déterminent dans la conscience du sujet. Celui-ci prend une certaine attitude vis- | à-vis de lui-même en rapport avec sa nouvelle manière de se À conduire, et ces attitudes constituent des sentiments parti | culiers. Au lieu du sentiment de la joie et de la liberté qui accompagne les actes de haute tension, le déprimé à sans | à cesse des sentiments d’ennui, de gêne, d’automatisme, de … | tristesse. Il ne peut s'empêcher de comparer perpétuelle- . ment cette conduite nouvelle à l’ancienne dont il à gardé le | souvenir et il exprime un ensemble de sentiments d’inquié- … tude, de regret, d’humiliation, de honte de soi. Enfin, il u essaye de juger sa conduite actuelle, de l’interpréter en la comparant à des conduites anciennes qui présentent à peu près des caractères analogues. Ne retrouvant plus dans ses actes » les caractères du réel, il les compare à des actions qui autre- è fois manquaient aussi de réalité par quelque endroit, et ü PP qu’il voit des choses étranges, jamais vues, ou déjà

vues, qu’il est dans un rêve, qu'il joue la comédie, qu’il ment continuellement (« tout est mensonge en moi »), qu'il est malade, ou mourant, ou mort.

Une interprétation très fréquente de certaines agitations amène l’idée qu’il est en colère contre quelqu’un ou qu'il

a des peurs. Un individu présente des angoisses, des reculs, des mouvements de fuite quand il doit partir en voyage ou simplement quand il doit traverser la rue; on résume le fait, ‘eomme il le fait lui-même, en disant qu’il a la peur du voyage ou de la rue. Il est plus juste de constater qu’en raison de sa dépression ilestineapable d'effectuer un acte de haute tension comme le voyage ou la sortie dans la rue, qu’il ne peut élever les tendances correspondantes que jusqu’à l’idée ou au désir et qu’ensuite il a des dérivations sous forme de mouvements

variés analogues à ceux de la fuite. C’est cet ensemble de .

troubles qu’il traduit en disant qu’il à la peur du voyage. Trop souvent ces sentiments variés que nous avons longuement décrits autrefois, sous le nom de sentiments d’incomplétude, et ces interprétations de toute espèce deviennent le point de départ d’obsessions, d'idées fixes, de délires qui jouent un grand rôle dans la dépression (v. Traité, II, La Paiïhologie mentale).

En opposition avec le phénomène de la dépression, il faut placer le faît essentiel de l'excitation, qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait trop souvent, avec l'agitation. L’excitation consiste essentiellement en une élévation rapide de {a tension psychologique au-dessus du degré qui était resté le même pendant un certain temps. Cette élévation doit évidemment se présenter de deux manières différentes : ou bien il s'agit d’une élévation réelle au-dessus du niveau moyen tel qu’il se présente d’ordinaire chez les esprits que nous considérons comme normaux. Cette excitation doit correspondre aux

phénomènes que l’on désigne sous le nom d’enthousiasme,

d'inspiration, d’extase; elle doit jouer un rôle dans les œuvres du génie, dans les inventions et dans les progrès de la pensée ; mais elle est peu connue et a été peu analysée au point de vue psychologique. Une autre excitation a été plus étudiée, c’est celle qui se présente chez des malades et qui relève simple-

eS

ment la tension préalablement abaissée jusqu’au niveau

. moyen considéré comme normal.

L'excitation ainsi entendue comporte des phénomènes essentiels inverses de ceux qui ont été observés dans la dé- ce pression, c’est-à-dire des phénomènes d'adaptation et de

calme. Les tendances plus élevées qui ne pouvaient s’activer parviennent facilement à l’acte complet et même se précisent

et se développent. C’est à ce moment que se fondent les sou-

venirs nouveaux et les habitudes nouvelles qui sont le point de départ de nouvelles tendances. En même temps, les dérivations précédentes disparaissent et les actions même com-

pliquées et rapides sont faites avec calme c’est-à-dire sans être accompagnées d’autres conduites exagérées et inutiles. Les

mouvements Convulsifs, les tics, les angoisses ont disparu ainsi que les ruminations de la pensée intérieure. Chose cu-

rieuse, le sujet, qui en réalité vit plus et se trouve à un niveau

psychologique plus élevé, semble penser moins : loin d’être des

faits psychologiques essentiels , la pensée et la conscience gran

dissent chez le malade et diminuent chez l'individu bien portant.

De même que nous l'avons observé dans la dépression, ces changements sont accompagnés de phénomènes secondaires qui sont la réaction de la conscience à ces modifications de la conduite. Les obsessions, les délires, les sentiments d’incomplétude se transforment et d’autres attitudes ou d’autres sentiments se développent à leur place. Ce sont les sentiments qui se rattachent au plaisir, à la joie, à l'intérêt, à la confiance, à lPindépendance, etc. Suivant les caractères et les troubles antérieurs, ces sentiments présentent des variétés particulières. « Je me sentais plus unifiée, plus moi-même, j'avais moins de personnes en moi» disait une malade momen-

fanément transformée de cette manière. «Je me suis intéressée

davantage à tout ce qui se passait autour de moi, tout me

Paraissait plus réel et plus facile, j'étais plus près des choses,

je ie. reconnaissais comme si je ne les avais pas vues depuis longtemps, j'étais plus près de la religion aussi et j'avais r'irouvé la confiance en Dieu. » Il est intéressant de remar- Quer, à propos de ee dernier détail, que la croyance reli-

gieuse revient sans que le sujet aït rien lu, rien entendu de nouveau sur la religion ; de même que la foi est partie Sans qu’il y ait eu aucune discussion critique, elle revient Sans qu'il y ait eu de démonstration : tellement l’intelligence proprement dite a peu d'influence dans ces grands . changements de la tension psychologique. Les sentiments | ne sont ici que l’expression de modifications bien plus pro-: fondes. M Au Nous connaissons trop mal l'excitation pour savoir si elle : peut se transformer et déterminer des troubles par son exa- gération. Nous connaissons seulement les modifications qui se présentent quand elle dure peu de temps et quand, à la suite d’une excitation passagère, le sujet retombe dans sa dépression. Il garde le regret et le désir intense de cette excCitation et cherche par tous les moyens possibles à la faire réapparaître. Il cherche à deviner les causes, les conditions qui l’ont déterminée une première fois et il travaille de toutes ses forces à les reproduire. De là viennent ces désirs impérieux d’absorber certaines substances, de l'alcool, de la mor- phine ou simplement des aliments en excès ; de là viennent ces impulsions à la recherche de l’excitation génitale, ces impulsions à la marche, à divers sports exagérés, à des mouvements en excès. On trouve également dans cette recherche de l’excitation l’origine de bien des impulsions morales. On observe Chez certaines personnes un besoin immodéré de se dévouer à des malades pour pouvoir réclamer une reconnaissance énorme et pour se prouver sans cesse à elles-mêmes qu’elles sont bonnes, généreuses, utiles. Chez d’autres on constate des amours étranges, déterminées par le besoin d’être sans cesse dirigées, réconfortées, excitées : « La vie n’est rien pour moi | si je n’ai pas sans cesse quelqu'un à aimer : il me semble que. celui que j’aime est pour moi comme un bon rocher, auquel je suis attachée au milieu d’une mer en furie. » Le besoin d’autorité est un phénomène du même genre : il consiste dans la recherche constante de l’excitation par le commandement, | par les signes de la supériorité. Il détermine un égoïsme implacable qui commande jusqu'aux plus petits détails et. une ardeur infatigable à s’occuper de ces petits détails ;

il] donne naissance au nai de tome Lei de les faire souffrir de les humilier devant des témoins.

Quand cette impulsion s'accompagne de doute, ce qui est. fréquent dans les dépressions, elle donne naissance à la. taquinerie qui est un besoin de vérifier sans eesse la puissance que l’on à sur les autres et l'affection qu'ils ont pour nous. Dans d’autres cas, les mêmes besoins d’excitation . déterminent la recherche de sensations inouïes, la recherche des aventures les plus baroques et le besoin de s’y jeter : à corps perdu. De tels faits sont extrêmement variés et ces

quelques exemples suffisent pour montrer combien la con-

maissance des phénomènes de la dépression et. de lexcitation est indispensable au moraliste comme au psycho-

logue ‘.

Page 1