Morphologie
. Que l’homme soit uni à tous, les autres êtres vivants par des liens de ressemblance morphologique, c’est ce ai n’a jamais été sérieusement contesté, tant est grande lévidence des faits. Les données d'anatomie comparative entraînent fatalement à rapprocher l’homme des grands singes et, partant, des Mammifères, de sorte que l’assimilation de l’homme à un Vertébré a, depuis longtemps, cessé de constituer une idée subversive. Pour ce qui est, notamment, des singes anthropoïdes, Orang, Chimpanzé, Gorille, Gibbon, la ressembiance avec l’homme se prolonge jusque dans le détail, tant pour la configuration générale du corps que pour la configuration de chacun des organes et du cerveau tout spécialement. Cette ressemblance anatomique suffit-elle pour conduire à une exacte conception des rapports de l’homme et des autres animaux? À vrai dire, les considérations d’ordre morphologique apportent rarement avec elles l'argument péremptoire; elles ne peuvent presque rien, en particuker, contre le point de vue théologique, aujourd’hui renaissant : k ressemblance ne saurait exckure l’idée de créations indépendantes. Les comparaisons embryologiques fournissent des indications plus précises. Sans prétendre, comme le voulait Fritz MüLiæer (1863), que les diverses phases du développement de
l’homme reproduisent, en abrégé, les formes nc lEs adultes, il n’en est pas moins certain que la ressemblance extrême d’un embryon humain avec l'embryon d’un vertébré quelconque, l'existence chez tous ces embryons de parties étroitement homologues, signifient plus qu’une ressemblance superficielle, et l’on ne peut s’empêcher d'y voir une constitution fondamentale commune.
A cette indication positive, les considérations d’ordre physiologique apportent-elles appui ou contradiction ? Elles ne fournissent, à vrai dire, aucun élément nouveau d’appréciation, si on prend le terme de physiologie dans son sens usuel, mais étroit, de fonctionnement d’organe. A la similitude anatomique, en effet, correspond la similitude du fonctionnement, et nous demeurons en face du même problème, sans posséder, pour le résoudre, aucune donnée nouvelle. Cependant, tous les organes semblables fonctionnent-ils tous de la même façon, d’une part chez l’homme, d’autre part chez les autres animaux? Et s’il existait, pour un organe au moins, une différence fonctionnelle, quelle signification conviendrait-il de lui attribuer ? Or, précisément, les parties qui concourent à la phonation, chez les singes aussi bien que chez l’homme, semblent anatomiquement très comparables chacune à chacune, tandis que leur fonctionnement traduit une différence très grande, que d’aucuns estiment essentielle : 1a phonation se réduit, chez les premiers, à l’émission de cris variés, mais inarticulés ; elle devient, chezles seconds, unlangage articulé.
S'agit-il d’une différence de nature ou d’une simple diftérence de degré? La très grande similitude des organes ne permet pas de conclure à une différence de nature. Des sons inarticulés à la parole, la distance ne réside certainement pas dans de simples dispositions anatomiques de l’appareil buccolaryngien, mais bien plutôt Gans une coordination d’un grand nombre de parties musculaires, cordes vocales, muscles. des joues, des lèvres et de la langue, dominées par la coordination des centres sensori-moteurs correspondants à ces parties ; de toute nécessité, il faut joindre la mémoire des. mouvements et des sons particuliers au langage articulé =
! 4 en résulte un réseau compliqué de fibres d’associations et
de centres. Les manifestations psychologiques entrent ainsi en scène et, par elles se marquerait un hiatus entre l’homme et les autres animaux. | Cet hiatus ne serait-il pas plus apparent que réel ? S'il est vrai qu’une certaine disposition relative des centres cérébraux est indispensable à l’émission des sons articulés, il ne s'ensuit cependant pas qu’il y ait une différence de nature entre la constitution cérébrale de l’homme et celle de tout le reste des animaux. Etant donnée la similitude anatomique et histologique, il paraît difficile d’admettre que le premier possède des centres n'ayant chez les autres aucun analogue. En fait, les centres spéciaux du langage semblent n'être qu’une modification de centres moteurs ou sensoriels, ayant déjà une différenciation de même ordre. Ce sera par exemple, une partie du centre des mouvements des muscles de la face qui deviendra le centre spécial des mouvements nécessaires à l’émission des sons articulés (pied de la troisième eirconvolution frontale gauche) ; ou une partie du centre auditif situé dans la première temporale gauche qui deviendra celui de la mémoire des sons articulés.
Du reste, on conçoit qu’il puisse exister tous les intermédiaires entre la différenciation là plus éloignée du fonctionnement articulé et celle d’où résulte ce fonctionnement ; mais on conçoit également que les intermédiaires fonctionnels ne soient pas explicitement réalisés : le langage serait ‘Ou ne serait pas articulé. |
Au demeurant, on pourrait aussi bien admettre que les formes frustes de langage articulé aient été celles de lignées humaines actuellement éteintes, de sorte que l’hiatus actuel résulterait uniquement de la disparition des termes de passage.
Les données manquent qui permettraient d’apprécier l:
valeur de cette hypothèse; nous ignorons l'essentiel des centres cérébraux des hommes préhistoriques, et si la tenta-
tive récente de BOULE et ANTHONY (1911) sur le crâne de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints permet, à la rigueur, d'admettre, pour cet individu, un faible développement de la
troisième frontale gauche, elle ne nous apprend vraiment pas si cet homme parlait et comment il parlait.
Que nous importe, d’ailleurs ? $i, au point de vue du développement des sociétés humaines, le langage articulé a joué un rôle important, au point de vue qui nous oceupe ici-son importance est beaucoup moindre. La véritable question à poser et à résoudre ne réside pas dans l'existence de ce langage, mais dans sa valeur en tant que manifestation différentielle, en tant qu’établissant un départ entre l’homme et les sutrs animaux. |
Or, si nous devons voir dans le langage articuléunemanifestation intellectuelle, nous devons également constater qu’elle n’est pas la seule, ni même la principale. Pour s’en convaincre, il suffitde suivre l’évolution intellectuelle d’un enfant, comparativement à l’évolution de son langage. Les deux évolutions ne suivent pas nécessairement une marche apparente parallèle ; la première est fréquemment en avance sur la seconde, et cette avance se manifeste par la facilité, la clarté parfois surprenante avec laquelle l’enfant s'exprime au moyen d’une mimique appropriée. On est ainsi conduit à reconnaître que, chez nombre d'animaux, les chiens par exemple, sans compter les singes, la mimique joue également un rôle de premier plan. Par là, il devient évident que la possibilité d’articuler des mots ne marque nullement une différence de nature entre: les manifestations intellectuelles de deux êtres considérés. Celangage n’est qu’une manifestation parmi toutes les autres, et nous devons, en définitive, comparant entre eux les divers animaux, envisager ces manifestations dans leur ensemble et non pas l’une d'elles en particulier.