PREMIERS FAITS. — Des faits précis ont tranché le
débat ; et à cette doctrine des localisations cérébrales il est
classique de considérer comme première assise l'observation anatomo-clinique d’un cas d’aphémie d’où Paul Broca (1861) concluait « que l’intégrité de la troisième circonvelution frontale et peut-être de la deuxième paraît indispensable à l’existence de la faculté du langage articulé » (cité par MouTIER,. 20). |
En 1870, Fritseh et Hitzig démontrèrent que, contrairement à l’opinion jusqu'alors régnante, l’écoree. cérébrale est excitable et, par leurs explorations au moyen du courant faradique faible, firent entrer l'étude des localisations céré-
. brales dans le domaine expérimental.
A la rareté et à l’imprécision des premières observations anatomo-eliniques allait succéder le: contrôle d’expériences
nombreuses, répétées sur des animaux d’espèces différentes
et même sur l’homme. Dès lors, éclairée et guidée par les faits expérimentaux et grâce au perfectionnement des techniques, l'observation anatomo-clinique chez l’homme pouvait à son tour conduire à de fructueux résultats.
Wernicke, en découvrant l’aphasie sensorielle (1874), com plétait l’œuvre de Broca. (Cf. Traité, I, 733).
3. TENDANCES. — Le principe des localisations cérébrales fut donc admis ; mais de grandes divergences se produisirent et subsistent encore dans la détermination de ce qui peut être ainsi localisé et de la manière dont on peut le localiser.
Deux tendances se sont manifestées :
L’une, tout en admettant la possibilité de localisation,
localise avec prudence et de façon large. Ainsi Goltz pense simplement que les lobes du cerveau n’ont certainement pas la même signification et, en particulier, que les quadrants postérieur et antérieur des hémisphères se distinguent fonctionnellement. Ainsi Gudden considère la région antérieure comme étant le territoire de localisation des fonctions de mouvement et la région postérieure celui des représentations de perception. |
L'autre conduit à tenter des localisations aussi circonscrites et aussi tranchées que possible. Ainsi Munk aboutit à cette conception que même aux différentes surfaces sensibles périphériques correspondraiïent des centres corticaux ; il serait de la sorte possible de diviser l’écorce en un grand nombre de « sphères ».
. Entre ces deux doctrines opposées de nombreux chercheurs ont pris des positions intermédiaires. Deux ordres de recherches fondées sur de nouvelles techniques, ont considérablement influencé l’évolution de la question.
D'une part, Flechsig, se fondant sur les résultats que lui :
avait fournis l'emploi de sa méthode d’étude de myélinisation des fibres nerveuses, établit une division fondamentale. L’écorce cérébrale de l’homme comprend deux zones distinctes : l’une dans laquelle aboutissent et d’où émanent les . fibres de projection — zone des centres de projection ou sphère ‘ sensorielle —; l’autre comprenant toutes les parties de
l’écorce dépourvues de fibres de projection, mais reliées par de nombreuses fibres d’association aux sphères sensorielles — zone des centres d'association —. Contrairement à l’opinion que toutes les zones de l’écorce seraient pourvues de fibres de projection, Flechsig enseigne que les deux tiers de la substance corticale de l’homme représentent exclusivement des centres d'association ; ces conclusions ont été soumises à la critique de nombreux travaux.
D'autre part, ainsi que nous le rapporterons ultérieurement, l’étude systématique de l’architecture fine de l’écorce cérébrale, poursuivie par Vogt, Campbell et Brodmann, aboutit à deux résultats : 19 enrichir de descriptions extrémement précises l’étude cyto et myélo-architectonique de l'écorce; 2° tout en fournissant certaines concordances suggestives avec les faits d'expérience et d'observation jusau’alors acquis, permettre d’aborder définitivement la tentative de dresser ce que l’on peut appeler la « carte » de l'écorce cérébrale, |
B. — Les données de TE
Les expériences d’excitation et certaines expériences d’ablation et destruction localisées, complétant et contrôlant les résultats d'observations anatomo-cliniques, ont abouti à déterminer sur l'écorce cérébrale des zones de localisation (consulter ARTHUS, GLEY, MORAT, DEJERINE [B]," OPPEN- HEILM) que l’on décrit habituellement en trois catégories : zone motrice, zones sensitivo-sensorielles, zones du langage.
1. ZONE MOTRICE. — Dès les premières expériences d’excitation pratiquées par Fritsch et Hitzig sur le chien (après une expérience préliminaire sur le lapin), il apparut que des excitations portées par un courant faradique juste suffisant au voisinage du sillon crucial provoquaient des contractions dans des groupes musculaires de la moitié opposée du COrpS.
Les différents groupes musculaires pouvaient donc être mis en jeu à partir de petites aires différentes appelées w centres ».
182 NOTIONS PRÉLIMINATRES
- Ces résultats furent généralisés à la suite d'expériences
pratiquées chez des animaux d'espèces diverses eb en par-
ticulier sur des singes où le nombre des points excitables se montra beaucoup plus considérable que chez le chien.
T1 fut ainsi établi que les centres moteurs siègent au woisihage du sillon central. Les déterminations aboutirent ‘chez l’homme à situer la zone motrice dans la région rolandique. Cette région comprend les deux circonvolutions frontale ascendante ‘et pariétale ascendante, situées l’une en avant et l’autre en arrière du sillon de Rolando ou sillon central, qui se rejoignent en bas par l’opercule rolandique et se continuent en haut sur le versant interne de l’hémisphère par le lobule paracentral. Les centres respectifs occupent « pour les membres supérieurs, la zone moyenne ; pour la face, la zone inférieure ; pour les membres inférieurs, la zone toute supérieure et le lobule paracentral.
Les déterminations plus récentes de Sherrington et Grünbaum relativement à la partie de la zone motrice située à la convexité ont montré qu’elle comprend seulement la circonsolution centrale anjtérieure et le sillon de Rollando. Cette donnée à été confirmée par des constatations faites surl’homme au cours d'interventions chirurgicales.
Non seulement on parvint au moyen d’excitations à déterminer des centres étagés pour la face, les membres supérieurs et les membres inférieurs, mais on chercha également à pousser ‘dans le détail la découverte de centres plus circonscrits relatifs à des segments de membres, des groupes de muscles et des muscles isolés. On obtint aïnsi, à côté de confractions provoquant de grands déplacements, d’autres contractions qui produisaient des effets très localisés sur la main, les doigts, le pouce. Il apparut alors qu’il ne s'agissait pas, en dernière analyse, de centres séparés pour chacun des muscles, mais de centres pour des mouvements simples.
2. ZONES SENSITIVO:SENSORIELLES. — L'étude de-ce qu’on peut appeler les centres de perception de l’écorce cérébrale s’est heurtée, on le conçoit, dans le domaine expérimental à des difficultés qui contrastent avec la simplicité apparente des effets de l’expérimentation sur la zone motrice. A cet
SRE
égard ce son les recherches concernant la zone visuelle qui purent donner les meilleurs résultats ; les recherches anatomoæliniques sur l’homme, malgré bien des incertitudes et certaines divergences, ont conduit à nombre de notions intéres-
santes.
a. Aire sensible. — En ce qui concerne la sensibilité générale, on est porté à reconnaître que la sphère sensitive coïncide jusqu’à un certain degré avec la sphère motrice, les deux <onstituant une zone sensitivo-motrice où psycho-motrice.
Les résultats de recherches plus récentes tendent à montrer que la sphère sensible, qui occupe principalement la €irconvolution centrale postérieure, ne s’étendrait que peu ou pas à la circonvolution centrale antérieure et s’étendrait par contre à la partie antérieure du lobe pariétal.
… Plus récemment, levant les doutes qui avaient pu provenir du peu d’importance des troubles sensitifs accompagnant les troubles moteurs d’origine corticale chez l’homme, les expériences d’excitation exécutées au cours d'interventions sur des malades non endormis ont pu, à partir de ces centres, provoquer les troubles sensitifs dans le district correspondant du côté opposé. En particulier Cushing (cité par OPPENHEIM, 820) à pu par excitation de la circonvolution centrale postérieure de l’homme provoquer des paresthésies sans manifestation motrice.
La question s’est posée de savoir si toutes Les perceptions devaient être localisées dans cette zone. IL à semblé que certaines perceptions grossières non spécifiques et des perceptions douloureuses peuvent être également perçues dans d’autres territoires corticaux, la zone sensible étant surtout le siège de perceptions fines et différenciées.
b. Aire visuelle. — Après que certaines observations déjà anciennes eurent conduit à attribuer au lobe occipital un rôle dans là vision et que Ferrier (1879) eut montré que l’ablation du gyrus angularis déterminait chez le singe un trouble de vision ou amblyopie croisée, la localisation du centre visuel cortical dans l’écorce occipitale à été confirmée.
Trois modes de délimitation (consulter Soury, DEJERINE
*ÿER
(B|, OPPENHEIM, MONBRUN) ont été proposés et soutenus £
19 Une délimitation large accorde à la sphère visuelle toute: la surface, externe, inférieure et interne, du lobe occipital (Munk). La participation du gyrus angularis reste discutée : ou bien on le comprend dans la zone, ou bien on l’en exclut: et certains admettent qu’il participerait d’une manière différente à la fonction visuelle (voir Zone du langage).
29 Une délimitation intermédiaire exclut de la fonction visuelle toute l’écorce de la face externe.
839 Une délimitation étroite restreint le territoire visuel aux deux lèvres de la scissure calcarine (Henschen). Cer- . tains, tout en admettant cette localisation stricte, l’étendent cependant à l’écorce adjacente, vers le cuneus en haut, vers
le lobus lingualis en bas.
Des observations récentes conduisent à penser que le quadrant supérieur de la rétine, par l’intermédiaire du faisceau supérieur des radiations optiques, se projette sur la lèvre supérieure de la scissure calcarine et la partie inférieure du cuneus ; que le quadrant inférieur de la rétine, par l’intermédiaire du faisceau inférieur des radiations optiques, se projette sur la lèvre inférieure de la scissure calcarine et la partie supérieure du lobe lingual (MONBRUN).
La projection de la macula est-elle diffuse et bilatérale, . ou circonscrite ? Sans pouvoir préciser exactement, certaines observations indiqueraient une localisation vers la partie postérieure de la zone.
Von Monakow conteste toutes ces projections et soutient qu’à la suite de ces lésions corticales se fait une restitution
de fonction.
©. Aire auditive. — Des observations ont conduit à loca+ liser un centre auditif dans l’écorce du lobe temporal et principalement de sa première circonvolution, soit vers sa partie antérieure, soit même très en avant, dans un territoire caché au creux de la scissure de Me (circonvolution transverse).
Certains auteurs n’admettent qu’une localisation plus large ou comprennent différemment la fonction de ces territoires (voir Zone du langage),
* d. Aire olfactive. — Une localisation insuffisamment établie: et d’ailleurs sans limites précises à été tentée dans la région de l’hippocampe.
e. Aire gustative. — Une localisation proposée dans le: gyrus fornicatus à besoin de confirmation.
On a même proposé récemment de localiser à la surface: basale du lobe temporal la perception de la soif et de la faim.
3. ZONE DU LANGAGE. — La zone du langage, à défaut de possibilités expérimentales ‘, a été délimitée grâce aux. documents cliniques et anatomiques recueillis sur des sujets atleints de troubles du langage, troubles englobés sous le: nom d’aphasie (substitué par Trousseau au terme d’aphémie employé par BRoOCA). Aussi la conception de la zone du langage et des localisations qu’on peut y établir est-elle liée à la manière de concevoir l’aphasie et les variétés que l’on em peut distinguer ; elle est, dans une certaine mesure, influencée par la conception que l’on peut avoir du mécanisme du langage et en particulier du « langage intérieur ».
À la suite des travaux de Broca, de Wernicke et de nombreux auteurs, s’est précisée et systématisée, relativement aux localisations psycho-sensorielles et psycho-motrices du langage, une ‘conception que l’on peut appeler classique.
Pierre Marie à fait une vive critique de cette conception et démandé la revision de la question de l’apbasie, tout en proposant une nouvelle formule anatomo-clinique.
Les données essentielles de la conception classique et de la conception de Pierre Marie peuvent seules être résumées à cette place ?.
a. Conception classique. — Voici, à peu près textuellement d’après DEJERINE (B, 68-148 passim), la substance de la conception classique :
« L’aphasie est la perte de la mémoire des signes au moyen
4. À noter, cependant, les opérations tentées par Burckhardt (relatées par Mourier, 321).
2, Pour pénétrer la question dans ses détails, se représenter les points sur lesquels subsistent des incertitudes, on consultera avec fruit les: publications de Drserive, Pierre Marie, Mounier et les comptes rendus de la Société de Neurologie.
desquels l’homme civilisé échange ses idées avec-ses semblables, » x
Cette faculté d'échanger les idées sufpose deux actes : l'acte de comprendre ces idées et celui de les exprimer. D’où deux grandes classes d’aphasies : les aphasies de compréhension ou aphasies sensorielles et les aphasies d'expression ou aphasies motrices.
Dans tous les cas il y à intégrité des appareils de réception
et d’extériorisation des mots (phonateur, auditif, visuel).
Une distinction fondamentale est à établir suivant que le langage intérieur est ou n’est pas altéré. Le langage intérieur est fondé sur l’utilisation d'images du langage qui sont de trois sortes : auditives, visuelles et motrices ‘.
Le rôle des images auditives est prédominant ; elles sont les plus anciennes en date et jouent, relativement à l’utilisation des images motrices, un rôle régulateur.
Aussi l’aphasie de compréhension — aphasie de Wernicke — est-elle constituée, outre les troubles capitaux de la compréhension du langage parlé, constituant la surdité verbale, et du langage écrit, constituant la cécité verbale, par des troubles graves de l'écriture et des troubles de la parole spontanée très caractéristiques : le malade, plutôt loquace, emploie indistinctement les mots les uns pour les autres et forge des mots qui n’ont aucun sens (paraphasie avec jargonaphasie).
Par contre, dans l’aphasie motrice — aphasie de Broca — la perte complète de la parole ou la diminution considérable du nombre de mots que le malade peut émettre constitue le symptôme prédominant ; la cécité verbale est moindre, réduite à des troubles latents de lecture mentale ; la surdité verbale est beaucoup moindre, les mots isolés sont compris, c’est une surdité de phrases plutôt qu’une surdité de mots.
Dans ces deux sortes d’aphasies, l’altération du langage intérieur s'accompagne d’un certain degré d’altération de l'intelligence, très variable et qui n’est soumis à aucune règle.
1. Nous nous expliquons plus loin sur l’existence desi images matrices. {1, 533).
Re PEL Pei ee = :