CHAPITRE V RE
(Henr: WALLON) Fa \
Th RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL. — LES THÉORIES
Auguste Comte demandait aux spiritualistes de quûi serait capable un penseur qui resterait seulement quelques minutes la tête en bas. Il n’y à personne d’ailleurs pour contester que l'activité du cerveau soit nécessaire aux manifestations de la conscience. Le débat n’est pas là, il porte sur la nature des relations à établir entre les processus mentaux, objet de la psychologie, et ces masses nerveuses, dont la configuration, la structure, les réactions physico- chimiques regardent l’anatomiste, l’histologiste, le physiologue et relèvent de Ia biologie.
Si Cabanis à pu répondre : « ces rapports sont les mêmes qu'entre la digestion et l'estomac, ceux de fonction à organe », la formule continue à soulever des contestations, preuve qu'elle reste sans application actuelle, sans portée expérimentale. L’ère des discussions théoriques n’est pas close. A son habitude, le philosophe définit a priori, mais, ayant commencé par poser deux séries comme essentiellement hétérogènes, peut-il arriver à en établir l'accord, sinon par des compromis purement dialectiques ? 1
La controverse a pourtant cet intérêt derévéler une illusion commune aux deux partis : en insistant sur l’irréductibilité
qualitative du physique et du psychique, ou en essayantau
‘contraire d’en fixer prématurément la dépendance, l’un et l’autre sont victimes d’une antinomie que la psychologie
doit à ses origines.
L’introspeection est son point de départ. Fréquemment encore elle ést définie l’éfude des faits de conscience. Pas de conscience sans un sujet se percevant Iui-même. Seul à connaître de ses propres états, il ne leur attribue d'existence que dans la mesure où il en est affecté — modalités occasionnelles et passagères auxquelles sa personnalité seule peut servir de lien permanent et constant. C’est donc en elle qu'est l’existence ; elle devient une réalité effective et substantielle : l’âme avec ses virtualités diverses, en termes d’école ses fa-
| cultés.
Comment elle peut s’unir au corps, c’est le problème épineux pour le spiritualisme. Dressant face à face les deux substances irréductibles esprit et matière, il paraîtrait parfois tenté d’en créer encore une qui serait leur union. L'union de l’âme et du corps, chez Descartes lui-même, fait par instants figure de tiers principe. C’est le spectre dont il y aurait
à exorciser bien des explications purement verbales et tauto-
logiques, où les psychologues font intervenir, comme ultime raison des phénomènes, une sorte d’hybride mâtiné de psychologique et de physiologique, — les deux mêmes entités contraires sous des noms rajeunis'. Si ingénieuses que se fassent Iles métaphores, si loin que la diffieulté paraisse refoulée, toujours l’antinomie subsiste et toujours en fin de compte, il faut qu’elle resurgisse.
Les rapports, en effet, que la science parvient à établir entre les phénomènes les plus variés d'apparence, supposent une commune mesure, un fond homogène. Mais entre l’âme
4. C'est ainsi que certains en sont encore à s'interroger sur la nature du subconscient, sur sa participation plus intime au psychologique ou au
physiologique. A d'autres des concepts tels que lafectif, le cénesthésique,
etc., ete., qui ont le mérite d’être oiseau ou souris suivant les besoins, prétent une désinvolture remarquable pour opérer par simple raisonne-
| ment dés transmutations prestigieuses.
AN 0 NOTIONS ra RES
et le corps l’irréductibilité est complète. Le corps appartient au monde matériel, il y est uni par tout un ensemble d'actions et de réactions, qui peuvent bien, sous des formes plus ou moins complexes, se traduire par les fonctions organiques les plus spécialisées, maïs il faut qu’à tous les degrés la même quantité d'énergie se retrouve. L’action du corps sur l’âme exigerait l’emploi, théoriquement toujours mesurable, d’une certaine somme de cette énergie, qui dans les résultats devrait se retrouver tout entière et seule. Or, combinée avec un principe différent d'elle-même, étranger au monde matériel — hypothèse inconcevable — ne serait-elle pas confisque Inversement l’âme ne saurait influencer le corps, ni s’y manifester sans introduire dans la série des actions et des réactions toutes parfaitement mesurables entre elles, des modifications de cause extérieure, des effets en surcroît, irréductibles à ce quelque chose de constant que postule la science.
Reste donc l’hypothèse matérialiste, qui s'impose s’il est vrai que la psychologie est obligée d'admettre aux phénomènes dont elle s’occupe des conditions physiques. Pourtant les matérialistes se sont heurtés au même écueil que les spiritualistes ; car envisageant dans leur continuité les phénomènes physico-chimiques et biologiques, ils ne savent que résoudre dès qu’apparaissent les faits psychiques. Persuadés que seules les réactions d’ordre matériel importent, ils affectent de voir dans les perceptions de conscience un reflet sans importance des élaborations cérébrales, une sorte d’épiphénomène, quelque chose d’accessoire et de superflu : ce qui serait conception ruineuse pour eux-mêmes, si vraiment le déterminisme physique pouvait laisser en dehors de lui des effets surajoutés.
Spiritualisme et matérialisme : dans les deux cas même incapacité à résoudre le problème des rapports entre le physique et le moral, regardés comme hétérogènes. C’est ainsi, qu'ayant opposé l’étendue et la pensée, Descartes ne savait plus en
fonder l'accord sans invoquer « la bonté divine », accord trop providentiel, trop arbitraire, trop fortuit, accord choquant pour le rationnaliste. Aussi Spinoza s’efforce-t-il de montrer qu’il ne peut exister qu’une seule et même réalité : l'étendue et la pensée n’en sont que deux attributs , C'est-à-dire le moyen à
- pour l’Etre Unique de se traduire en deux langages différents, par des lois essentiellement identiques. Raisonnements bien périmés en présence de la science actuelle, fortement fondée sur $es propres résultats ... mais encore aujourd’hui certains psychologues n’y ont-ils pas eu recours 2?
Et par exemple H6FFDING (85), pour rendre compte «de la corrélation et de la proportionnalité qui existent entre l’activité consciente et l’activité cérébrale » affirme « qu’à leur base il y à une identité qui les explique. Mais la différence qui subsiste malgré les concordances constatées nous force àadmettre que c’est un seul et même principe qui à trouvé une double forme pour s'exprimer. Nous n’avons aucune raison de tenir âme et le corps pour deux substances différentes, en action réciproque l’une sur l’autre. Nous sommes au contraire poussés à considérer l’action réciproque matérielle entre les éléments dont se composent l’encéphale et le Système nerveux comme une forme extérieure de l'unité idéale interne de la
. Conscience. Ce dont nous prenons conscience comme sensation, pensée, sentiment et volition dans notre expérience intime est donc représenté dans le monde matériel par certains mouvements matériels du cerveau, qui sont soumis comme tels
à la loi de la conservation de l’énergie, tandis que cette loi nepeut trouver aucune application dans le rapport des phénomènes de l’encéphale avec ceux de la conscience. Tout se |; passe comme si une seule et même pensée était exprimée en l deux langues. » ° Mais affirmer l'identité foncière des phénomènes nerveux
et des faits de conscience c’est poser en principe leur hétérogénéité radicale : s’ils ne font dans leurs modifications que Symboliser entre eux, les deux séries sont strictement indé-
NOTIONS PRÉLIMINATRES
a datés et sans action réciproque. Or, laseule mb FN “à tions dont la science ait à connaître est celle du fait et de ses conditions. Au lieu de ces rapports que reste-t-il ? um système d’analogies artificiellement déduites : « chaque phénomène de conscience donne lieu à une double étude. Tantôt c’est le côté psychique, tantôt c’est le côté physique du phénomène qui nous est plus accessible, mais cela n’ébranle nullement le rapport fondamental qui relie les deux actes entre eux ». (93). Donc, par définition, les deux séries, doubleexpres- | sion d’une même réalité, doivent se correspondre : dans leur ensemble elles seront coextensives ; prises dans leurs éléments elles varieront simultanément ; terme à terme elles subiront les mêmes alternatives, che les mêmes lois essentielles de structuré et de combinaison.
Ce postulat fondamental est contredit par l'observation. En fait, reconnaît HÔFFDING (95), «tous les processus nerveux ne sont pas de telle sorte que nous soyons fondés à leur attribuer la conscience. ; tandis que du côté physique les degrés de force décroissent d’une manière continue à partir de x, le côté psychologique reste vide et cesse subitement à y ». « Tant que nous nous en tenons strictement à l'expérience dit encore HüFFDING (87), l’un des deux domaines se présente à nous comme un fragment, tandis que l’autre s’étend à l’infini en une continuité ininterrompue. » Il en résulte bien que dans le monde physique « les existences matérielles peuvent se transformer les unes dansles autres, detelle sortequel’énergie perdue dans l’une soit conservée dans l’autre. » (88). Mais les phénomènes psychiques auraient, eux, un commencement absolu, comme dans l’hypothèse spiritualiste.
Que devient alors le parallélisme des deux séries ? — Comparées dans leurs différents termes elles vont encore diverger davantage. « Le monde matériel ne nous montre aucune individualité réelle ; ce n’est qu’au point de vue psycholo- M
gique qu’elles se révèlent à nous, car c’est par lui que nous I découvrons les centres intimes du souvenir, de Paction et de la passion. Si nous pouvions concevoir que des éléments isolés . de l’esprit (sensations, pensées, sentiments, ete.) se transfor- à ment en d’autres combinaisons, comme les atomes chimiques, il MI
‘suivrait de là qu'ils pourraient avoir une existence en dehors d’une conscience individuelle déterminée, ce qui n’a pas de sens. Les sensations, les pensées, les sentiments sont des actes mentaux qui ne peuvent subsister quand la connexion individuelle déterminée dans laquelle ils se présentent a cessé. » (88). Et voici, au mécanisme des phénomènes matériels, explicitement opposée la conscience — l’essentielle individualité de la conscience. Il fallait cette doctrine de l’identité pour accuser, de façon aussi catégorique, l’irréduetible antinomie du physique et du moral. ,
À cette dissociation radicale des deux séries comment remédier ? Par des hypothèses purement arbitraires et métaphysiques, bien que fondées sur de prétendues analogies avec les postulats de la science. Jadis, pour expliquer certains effets, on se contentait de les rapporter à une propriété correspondante des choses, telle l’action dormitive de l’opium dont Molière nous à gardé le souvenir joyeux. Pour rendre compte de l'apparition des faits psychiques «il faut admettre que la cause de production se trouve dans des propriétés ou des aspects de l’existence qui échappent à l'intuition sensible extérieure, intuition qui saisit tout sous la forme de l’espace et sur laquelle toute notre science de la nature matérielle ‘est obligée de s’appuyer. Nous devons admettre que l’existence, en dehors de l'aspect qui nous porte à la eonsidérer comme matière, à encore un autre aspect qui dans notre conscience se manifeste immédiatement à Pintrospection, mais qu’il faut supposer aussi aux autres stades de Pexistence, quoique sous des formes plus simples et à des degrés inférieurs. » (89).
Supposition qui suffit évidemment à démontrer, contre le spiritualisme, qu'aux phénomènes psychiques il n’y à pas de commencement absolu : au lieu de l'âme, imaginez seulement « une certaine propriété de l'existence »; affirmez que cette propriété, dont l’introspection seule nous est garante, existe encore à des degrés où nulle conscience ne paraît se manifes-' ter — et si cette conception. paraissait tant soit peu arbitraire, voici pour lui donner apparence scientifique une édifante analogie : « il faut admettre que ces formes plus sim-
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ples et ces degrés inférieurs sont à ce que nous connaissons en tant que conscience comme l’énergie potentielle est à l'énergie actuelle. » Sans doute, reconnaît Hôffding «nous sommes obli-
gés de faire dans le domaine psychique un usage de la notion
d'énergie potentielle bien plus étendu et bien plus hypothétique que dans le domaine physique ; mais après tout l’expérience ne nous montre-t-elle pas une action réciproque continuelle des états conscients et inconscients ? »
La conscience, énergie actuelle, se trouve donc superposée à l'inconscient, énergie pôtentielle, et grâce à cette notion de l’inconscient la série psychique va pouvoir prendre la continuité, l’extension qu’elle n’avait pas à l’égal des phénomènes physiques dont le tissu nerveux est le siège.
Or si utile, si indispensable que soit en psychologie cette notion d’inconscient, il ne faudrait pas confondre sous son étiquette deux conceptions disparates, et faire bénéficier chacune de preuves et d'exemples qui se rapportent seulement à l'autre. Affaire de définition, sans doute, mais il faut que les définitions soient nettes. -
HERBERTZ l’a bien compris. N’admettant pas, lui non plus, la soudaine apparition, vraie génération spontanée, des phénomènes de conscience, mais ne pouvant leur concevoir des
conditions d’un ordre et d’une nature différents d’eux-mêmes, il suppose l'existence d’antécédents psychiques en dehors de
notre perception, d’antécédents inconscients. De cet inconscient, pour ne point dépasser les termes de l’hypothèse, il est seulement permis d'affirmer qu’il existe ; mais par définition il n’est pas objet d'expérience. Le démontrer par des faits d’observation, comme l’a tenté Hôffding, est illégitime.
Car il existe bien ses états constituant une sorte d’inconscient ou de subconscient ! concret. Tantôt ils sont de telle espèce qu’ils ne trouvent pas à s’exprimer dans la conscience en termes adéquats et pour eux-mêmes. Tantôt ils répondent à des états de conscience abolis, qui, tout en ayant disparu de la conscience, fournissent la preuve de leur survivance ; il ne s’agit, comme pour toute autre espèce de faits, que de les
4. V, Traité, 11, 479. La conscience et la vie subconseiente,
“constater, d’en reconnaître les conditions et les effets. Il y à donc deux sens du mot inconscient, deux sortes d’inconscient qu’il faut se garder d’entremêler ; la discussion est à donble objet : d’une part hypothèse, légitime ou non, c’est à voir ; de l’autre, phénomènes réels qu’il suffit d'observer.
Or de quelque analogie avec les postulats de la science qu’il puisse se parer, le concept d’un inconscient psychique qui doublerait les processus nerveux résulte essentiellement d’un préjugé métaphysique: de la tendance à Opposer, comme irréductibles entre elles, la conscience et la matière. Dualisme ou monisme, Charybde ou Scylla. Qu'est l’Etre en soi? A-t-il double nature ou seulement double qualité ?.. Pareilles questions ne sont pas du ressort de la science positive : son objet n’est pas de déterminer des propriétés, ni, ces propriétés défnies, d’en déduire les effets possibles. Entre deux phénomènes quelconques elle n’établit pas d’incompatibilités qualitatives, elle ne pose pas d’irréductibilités préalables. Elle ne croit pas à une sorte de spécificité commune et nécessaire entre causes et conséquences. Il ne s’agit plus pour elle de retrouver dans les
faits des virtualités, des puissances, des espèces et des genres. Elle est pratique : les raisons d’un phénomène sont les circonstances en dehors desquelles il ne pourrait se produire. Elle ne se permet d’hypothèses que pour établir le rapport défini, mesurable d’un effet à ses conditions ; pour unir deux groupes de faits, où l’expérience à montré des fonctions identiques. Loin de susciter des barrières qualitatives entre les choses, elle tendrait plutôt à représenter leur diversité par des formules purement quantitatives. En ce sens elle imaginerait sous le jeu multiple des apparences un fond identique et homogène. Mais loin d’être la Réalité qui tiendrait en puissance toutes les réalités, il s’agit simplement de ce quelque chose à quoi Poincaré réduisait la notion de matière, c’està-dire de l’affirmation qu’il y a dans tout phénomène quelque <hose de mesurable qui permet de le rapporter à d’autres.