PSYCHISME ET SCIENCE EXACTE
Et c’est 1à précisément qu'est l’obiection traditionnelle + . aux systèmes de nombres, que paraît être la réalité matérielle,
progressivement conquise et pénétrée par la science, on oppose os
cette face de nos perceptions subjectives, toute en nuances et dont les différences ne sont pas degré maïs qualité. Non seulement chaque individu est affecté personnellement et à sa manière, mais une sensation ne peut rester identique à ellemême, comme est l’objet qui la provoque. Eclose à la conscience, il faut qu’elle se modifie ; sa durée lui confère une qualité particulière ; ou plutôt, ne comportant pas de moments entre eux discernables et comparables, elle est un devenir. Le conscient serait variation continue, et la conscience s’opposerait à l’univers matériel comme le monde où surgit ce qui dans notre perception des choses et de l'existence est irréductible à une mesure commune : la qualité pure. Ainsi pas de psychologie scientifique possible.
Cette distinction définitive et absolue semble assez illusoire. Pour prêter de plus en plus à des relations quantitatives, le monde physique n'apparaît peut-être pas au savant comme: si dépourvu de qualités sensibles. En tous cas, les premiers. physiciens, s’il faut en croire leurs dissertations abondantes sur les erreurs des sens, étaient obsédés, comme aujourd’hui les psychologues, par cette opposition du nombre et de la
. qualité ; par la nécessité d'admettre une étendue ou matière
. homogène, quand les objets, dans notre perception, s’expriment sous les espèces d'effets sensibles, d'images hétérogènes, de qualités infiniment diverses et variables.
L'habitude, maintenant prise, de chercher immédiatement aux Changements du monde physique une traduction numérique, une formule abstraite, n'empêche pas le savant, dans ses procédés les plus exacts de mesure et d’expérimentation,
de ne rien connaître qu’au travers deses sensations ;sans doute, elles ne lui sont plus qu’une occasion de percevoir l’univers
À mables. » Très judicieusement il avait noté (165) que «la seule
de ses conceptions : un signe évocateur. Anssi ne $s’attardera-
t-il pas à chercher s’il y a entre les unes et les autres accord
ou discordance : il n’opposera pas la réalité des unes au carac-
tère illusoire des autres : il ne voudra même plus distinguer entre elles : qu’à propos d’une sensation quelconque il se soit représenté un système d’équivalents physico-mécaniques, la sensation n’en existera pas moins pour lui ; elle existe, puis-
qu’il en fait le signe de certaines conditions, sans lesquelles | 1
elle ne pourrait se produire, et qu’il essaie précisément de déterminer et de mesurer. | +)
Aux états psychiques comme tels ce raisonnement S’ap- plique. Il ne s’agit pas d’en traduire la nuance, l’incomparable qualité. Comment, d’ailleurs, le degré de subjectivité et
d’intime originalité où les a portés le philosophe, permettrait-il
encore de les décrire ? Ils sont eux-mêmes, sans assimilation | possible à quoi que ce soit; par suite ils sont inexprimables : c’est tout ce qu’il est possible d’en dire.
Mais que valent pour le savant pareilles subtilités ? Un phénomène est parfaitement défini, quand les conditions en sont toutes connues ; et il n’y a rien d’inconditionné, d’absolu que dans les Systèmes religieux ou métaphysiques. À cet égard pourquoi distinguer entre les faits psychiques et ceux dont s'occupent les sciences physiques ? Pourquoi les dire & priori inaccessibles aux déterminations rigoureuses de la science ? « L’hétérogénéité du sentiment et de la sensation, considérée dans sa qualité, et de la grandeur spatiale, observe RAUH (168-169), n'empêche nullement d'appliquer aux premiers la mesure, Il n’est pas nécessaire qu'ils Soient euxmêmes des grandeurs pour être mathématiquement expri-
grandeur saisie par intuition est l’espace... il semble qu’il
y ait des grandeurs non Spatiales ; mais on peut soutenir
-que ces prétendues grandeurs physiques non spatiales ne sont
-aucunement des grandeurs. T1 ne suit pas en effet de ce que ces
forces s’expriment par des grandeurs, qu’elles soient en elles- mêmes des grandeurs. Si elles sont indépendantes de l'étendue
On peut aussi bien supposer qu’elles sont elles-mêmes de pures On p
qualités, ou encore des consciences obscures qui s’expriment
par des grandeurs. S’il en était ainsi, loin de disparaître avec la notion de force, lPhétérogénéité de la COPRSRRE et de la
grandeur se répéterait dans tout l’univers. »
Confondre un phénomène avec le not qui sert à leme-
surer serait en effet d’un réalisme trop naïf. Sur l'échelle graduée, la colonne de mercure varie de quelques degrés : faut-il
CRRIRTRRRE,
identifier l’espace ainsi parcouru avec les effets caloriques dont il indique les variations et attribuer la coïncidence des
deux faits à de mystérieuses affinités qualitatives ? Ils se correspondent sans doute ; ©’est même par son ingéniosité à découvrir de telles correspondances et à les rendre visibles que le savant arrive à découvrir et à mettre en équation une fonction donnée. Mais de ce qu’il n’a pour la représenter que
des termes figurés dans l’espace, s’ensuit-il que l’espace soit
la raison dernière de tout ce qui existe et que tout soit exactement réductible aux lois de l’étendue ? Ce serait identifier avec leur graphique les phénomènes souvent très complexes, dont seuls d’ailleurs des dispositifs artificiels ont permis d’enregistrer la courbe. Reconnaître si deux séries de faits varient en fonction l’une de l’autre suffit au savant ; ses hypothèses ne tendent qu’à trouver un langage apte à mieux traduire ces variations dans leur diversité et leurs plus lointaines conséquences ; mais l’idée ne lui vient pas de nier des différences qualitatives, qui sont au contraire utiles pour multiplier entre les phénomènes des symboles plus commodes.
Il serait temps d’apporter en psychologie le même esprit positif. Trop souvent encore, une sorte de réduction qualitative est essayée entre des phénomènes dont l'observation à montré seulement qu'ils étaient simultanés : ainsi l'erreur dont est vicié le problème des localisations cérébrales, comme l’a très bien indiqué CH. BLONDEL (542-548). Le fait expérimental est que, telle partie du cortex se trouvant directement lésée, ou isolée par rupture de ses associations avec d’autres centres, une série entière de manifestations psychiques est perturbée ou abolie : il s'ensuit évidemment qu’elles ont pour
condition l'intégrité anatomique et fonctionnelle de ce domaine cérébral. A lPhistologiste, au physiologiste de recon-
naître quelle Structure, quelles espèces cellulaires, quelles . mutations physico-chimiques sont nécessaires à l'exercice “normal de la fonction, et c’est tout ce qu’il y a d’accessible à
leurs méthodes. Mais qu’ils ne s’avisent Pas, Sous prétexte de localisations, d'imaginer, pour les éléments du langage par exemple, une sorte de représentation matérielle dans la substance nerveuse, un système d'images surajoutées à sa strueture et y imprimant comme un décalque des manifestations fonctionnelles.
Dans cette hypothèse que d’invraisemblables ! Il n’y à pas qu’un type de langage : à chaque idiome-type répondrait
donc une organisation différente des centres ? Mais au resce le biologiste’ n’en est pas à pouvoir distinguer ces variétés, si elles existaient. C’est en étudiant directement les manifestations orales des groupes humains que le philologue arrive à en découvrir les modalités, et vraiment il serait puéril de leur attribuer une sorte d’équivalent qualitatif dans l’anatomie et la physiologie nerveuses.
Sans doute, entre les deux séries, il peut y avoir des rap ports : à l'observation et à l'expérience de les établir. Simultanéités et concordances apparaîtront en examinant chacune,
dans tout l’ensemble de ses conditions propres. Mais quelle futilité, quel danger d'imaginer un troisième terme, fantôme combiné des deux autres, sorte de psychisme inconscient, qui flotterait toujours inaccessible à l’expérience, entre la Conscience et les fondements organiques de la conscience !
Ce n’est pas à dire que seuls soient faits d'observation les
faits de conscience. Le psychisme ne se réduit pas au domaine de l’introspection. Partant des rayons visibles, le physicien à élargi la notion à toute une série de phénomènes réels qui débordent la prise immédiate de nos perceptions. Ainsi du psychologue : il n’arrêtera pas la série des faits psychiques aux limites de la conscience, s’il se révèle à l'expérience un ‘inconscient non plus théorique, mais réel, efficace, indispensable aux manifestations de la vie mentale. L’observation seule établira si c’est en vertu de Caractères spéciaux ou de
circonstances particulières qu'il difière des faits de conscience. |
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