PHILOSOPHIE DE LA SENSATION
À Une philosophie de la sensation à à considérer Pexcitant,
organe, l'excitation et enfin la sensation elle-même.
L’excitant. — Bornons-nous AU Cas d’un excitant externe.
La conception moderne de cet excitant est; en général, une conception mécaniste. Descartes, déjà, avait affirmé que tout, dans le monde matériel, se réduit à étendue, à la figure et au . Mouvement; on se bornera souvent, aujourd’hui, en simplifiant encore, à dire que tout excitant consiste en un mouvement : « Les excitants externes qui, agissant sur les organes
des sens, provoquent des sensations périphériques, peuvent
être conçus, de même que tous les phénomènes de la nature, comme des phénomènes de mouvement d quelque espèce. » (WUSDr, ES Éd, 6. I, 362). i Tous ces mouvements qui conStitueraient, en réalité, les | phénomènes du monde extérieur, n’agissent pas, d’ailleurs, sur les organes des sens : les radiations ultraviolettes, les vibrations de l'air dont le nombre dépasse 20 000 environ par seconde n’impressionnent aucun de nos sens.
Tout en admettant une conception générale mécaniste de Pexcitant, les physiologistes et les psychologues distinguent d'ordinaire, pour une raison de commodité, plusieurs espèces
d’excitants; le plus souvent quatre espèces sont considérées : les excitants mécaniques, les excitants physiques (lumière, son, chaleur), les excitants chimiques et l'électricité, Une | Sensation tactile peut être causée par un choc (excitant méca- nique), par une température (excitant physique), par un gaz impressionnant une muqueuse (excitant chimique), par un courant électrique. Hat ts . Nous avons déjà vu qu'on a cherché à démontrer l’exis- . tence d’une relation étroite entre la grandeur de l’excitant … et celle de Ia sensation. On s’est posé aussi la question du … rapport de la qualité de la sensation à l’excitant, | Cette question est résolue actuellement, du moins en … partie, dans deux cas : dans le cas des sensations de son et
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dans celui des sensations de couleur, Les hauteurs des sons forment, depuis le plus grave que nous puissions percevoir jusqu’au plus aigu, une suite continue à laquelle correspondent des nombres croissants de vibrations par seconde des corps sonores. À chaque couleur simple correspond également un nombre déterminé par seconde de vibrations de l’éther. Les tentatives faites pour établir une relation précise entre les qualités des sensations et la constitution des excitants n’ont pas donné pour les sens autres que l’ouïe et la vue des résultats aussi satisfaisants. Si on se place au point de vue strictement mécaniste, il est impossible actuellement de prouver avecrigueur l'existence d’une relation régulière entreles sensations du goût et de l’odorat et les propriétés mécaniques des molécules sapides et odorantes, pour cette simple raison que ces propriétés ne sont que très hypothétiquement connues. Relativement à l’odorat, il est seulement hors de doute, aujourd’hui, que les sensations de ce sens sont causées par des particules qu’émettent les corps odorants et non par des mouvements qui se propageraient de ces corps à l’organe à la manière des Ondulations qui provoquent les sensations de son et de couleur. Berthollet a montré qu’un morceau de camphre, placé dans le vide barométrique, cause, après quelque temps, une dépression de la colonne mercurielle ; donc des particules se sont dégagées du camphre qui, par leur pression, ont fait baisser la colonne de mercure. Une expérience également intéressante est la suivante, de Tyndall : un espace rempli d’un gaz absorbe plus ou moins la chaleur rayonnante qui traverse, au contraire, un espace
vide, sans perdre de son intensité ; or, l’absorption est plus
considérable et varie, d’ailleurs, suivant les corps, lorsqu’on introduit dans un espace rempli d’air pur une petite quantité d’une substance odorante (cité par GLEY, A, 5e éd., 874). Une explication mécaniste de la cause des sensations du goût et de l’odorat à été tentée par HAYCRArT. Non seulement il à essayé de montrer que les corps qui présentent des
propriétés physiques et chimiques semblables se ressemblent 4 |
aussi par leurs saveurs et leurs odeurs ; il s’est appliqué, en outre, à prouver que les saveurs et les odeurs sont causées
par des vibrations des molécules des corps. Dans le domaine du toucher, HAYCRAFT à conclu aussi, comme on l’a vu, au caractère intermittent de l’excitation qui produit les sensations du « sens de la rudesse ».
Les organes. — La question philosophique intéressante qui se pose au sujet des organes est celle de leur formation et de leur différenciation.
Poür les anatomistes évolutionnistes, les organes des sens, tels qu’ils existent chez les Vertébrés supérieurs et en particulier chez l’homme, se sont formés peu à peu à partir d’un
état primitif d’uniformité. Il n’existait d’abord qu’un sens
général, qu’on peut considérer comme une sorte de toucher. Diverses causes ont pu provoquer l’apparition d’organes spéciaux ; par exemple, une région de la surface du corps a pu se trouver particulièrement exposée à l'influence d’un certain excitant et, en conséquence, sa susceptibilité à son égard
s’est peu à peu accrue et il en est résulté la formation, dans
cette région, d’un organe spécialement affecté à l’excitant considéré. WunDT (5e éd., t. I, 454), négligeant les stades intermédiaires, résume de (A Ho suivante le développement hypothétique des organes des sens. Il divise l’ensemble de ce développement en trois périodes. Pendant la première, l'organe sensoriel cutané seul existe ; l'enveloppe du corps constitue un organe sensoriel général. Pendant la seconde, se séparent de cet organe général d’une part des organes tac-
: tiles internes, les organes « toniques », d’autre part des for-
mations spéciäles aptes à être impressionnées par des excitants chimiques et par la lumière. Parmi les sens spéciaux ainsi apparus, ceux qui sont en rapport avec la lumière fonc-
tionnent seuls tout d’abord comme sens uniques ; les autres
sont des sens multiples : le sens tonique est à la fois ouïe et sens statique, l’odorat et le goût ne sont pas distincts. Le sens
général primitif perd, d’ailleurs, peu à peu l’aptitude à réagir . aux excitants qui impressionnent désormais les organes spé-
ciaux ; il cesse d’être un sens universel pour devenir simplement un sens multiple, ne conservant que les sensations de
… douleur, de pression et de température. Pendant la troisième … période enfin, les sens multiples de la période précédente, à
L’'exciation. — Les PA qui se rod KR k les organes et qui constituent l'excitation sont fort peu connus. Ts diffèrent d’ailleurs certainement d’un sens à un autre : l'excitation rétinienne, par exemple, est beaucoup plus compiexe, sans doute, que l'excitation auditive ; tandis que celle- . ci ne dure guère plus longtemps que l’excitant, l'excitation rétinienne peut comprendre, comme on l’a vu, un grand nombre de phases durant ensemble beaucoup pis jongtemps que lapplication de l’excitant.
Les seules connaissances un peu précises que l’on possède concernant l'excitation sont celles qui se rapportent à la vue. On sait que la rétine, impressionnée par la lumière, est le siège de modifications morphologiques, de phénomènes ehiniques, électriques. Mais on ignore à peu près totalement comment se complète ensuite dans le nerf optique et dans Les centres nerveux l'excitation.
WUNDT (5€ éd. t. I, 367) à distingué, relativement au mode | d’excitation, des sens mécaniques et des sens chimiques. I fonde cette distinction sur la durée, inégale pour les deux groupes de sens, de l'excitation comparée à celle de Pexcitant ; lorsque Ia sn de lexcitation ne dépasse guère celle Fe l'application de l’excitant, on a le droit de supposer, dit-il, que la transformation de Pexoit oi qui s opère dans DHL so est moindre que celle qui à lieu lorsque l’excitation dure plus : longtemps que l’excitant ; dans ce dernier cas, il se produit vraisemblablement une transformation chimique. Wundt cite comme sens mécaniques le sens de la pression et l’ouie, comme sens chimiques l’odorat, le goût et la vue. |
La sensation. — T’apparitioni de la sensation, consécutivement à l'excitation, est inexplicable. Si.on admet que lexcitation reste, comme l’excitant, un phénomène essentiellement mécanique, de même nature pour tous les sens, on ne peut, en effet, comprendre comment il en peut résulter ces phénomènes si différents entre eux et du mouvement qui sont les odeurs, les pressions, les sons, les couleurs, ete., tels que nous | les sentons. Ÿ
Pa LES SENSATIONS "308 Considérant les différences qu’on constate entre les sensations, HELMHOLTz (Physiol. Optik, 2e éd., 584) à distingué des qualités et des modalités. Les sensations d’un même sens | forment un groupe de qualités ; les divers groupes de qualités
fr,
des divers sens forment, au contraire, comparés entre eux,
. des modalités ; il n°y à pas de passage d’une modalité à une autre ; il est impossible, par exemple, de relier entre eux un son et une couleur, Au contraire, il existe des transitions entre les qualités ; on peut passer continûment, par exemple, du rouge au bleu par les intermédiaires de l’orangé, du jaune, ete. L'impossibilité de passer d’une sensation à une autre à ébé utilisée parfois comme criterium permettant d'affirmer que diverses sensations, rattachées d'ordinaire à un même sens, appartiennent en réalité à des sens distincts.
. L’énorme différence qui existeentreunecouleur, un son, etc., n'a pas empêché certains philosophes (SPENCER, TAINE) de proposer, par analogie avec la théorie mécaniste moniste des phénomènes physiques et chimiques, une théorie moniste des sensations. La possibilité de distinguer une sensation, afüirme SPENCER, implique une persistance appréciable de tte sensation; si elle dure trop peu de temps, nous sentons ulement qué quelque changement mental s’est produit. our que nous puissions avoir une sensation de rouge, de son gu ou grave, de saveur sucrée, il faut que l’état de consience ait une certaine durée; s’il dure trop peu, les sensations se distinguent plus les unes des autres. « Il est possible, donc, onclut-il, —ne pourrions-nous pas même dire probable? —que elque chose du même ordre que ce que nous appelons un choc erveux est la dernière unité de conscience, et que toutes les férences entre nos états de conscience résultent des modes férents d'intégration de cette dernière unité » (t. I, 152). Les partisans de la doctrine évolutionniste tendront, natuellement, vers une Conception moniste de la sensation telle Welle à dû apparaître [à l’origine. Ils supposeront facileent que les organes du sens statique et de l’ouie, par exemple, t procuré tout d’abord des sensations de même nature,
nsations tactiles primitives.
Remarquons, pourtant, qu’on pourrait peut-être, à la rigueur, admettre l’évolution des organismes sans conclure à | l’homogénéité primitive des sensations. On pourrait supposer, en effet, qre la sensibilité des premiers organismes réagissait déjà diffé emment aux divers excitants, que le choc, La . lumière, la saveur, etc., causaient déjà primitivement des | sensations spécifiques, comme aujourd’hui chez l’homme le | choc, la chaleur, bien qu’agissant l’un et l’autre sur la peau, y * provoquent des sensations très différentes. ‘à
Les sensations étant pour l’homme des phénomènes inex- | plicables, le mouvement n’étant lui-même qu’une sensation | ou un composé de sensations, nous devons nous borner à à constater ou supposer que, par exemple, certaines sensations sont suivies régulièrement de certaines autres, les causent; prétendre que la chaleur, par exemple, est un mouvement serait énoncer une phrase dépourvue de sens. Nous pouvons constater qu’un mouvement est cause d’une sensation quand nous voyons un objet en mouvement 8e diriger vers nous, puis éprouvons, lorsqu'il nous heurte, une sensation tactile de choc ou de pression. Diverses expériences nous ont conduit à admettre que le son, la lumière, la chaleur, etc., se produisent à peu près de la même manière que le choc et la pression, que les sons sont précédés de mouvements, qu’il en est de même. des couleurs, que des particules sont émises par les COTPS. odorants et atteignent notre organe olfactif. Ainsi s’est constituée la doctrine mécaniste de la cause des sensations, qui” les conçoit toutes comme se produisant d’après le modèle du choc et de la pression : nous sommes rencontrés continuelle-" ment par de multiples projectiles, visibles ou invisibles, par de multiples mouvements ; mais, tandis que l’un de nos $ organes réagit par une sensation de choc, un autre réagit par une sensation d’odeur, un troisième par une sensation de son, ete. Comme, d’ailleurs, les phénomènes mécaniques son 7 susceptibles d’une étude plus exacte que, par exemple, couleur (c’est-à-dire la sensation de couleur), la chaleur, le“ son, etc., les physiciens négligent, autant qu’ils le peuvent, ces desire pour se borner à considérer les premiers. ï
Remarquons que les phénomènes mécaniques extérieurs,
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que, dans la doctrine mécaniste, on considère comme provoquant les sensations, ne sont, d’ailleurs, pas a cause de ces sensations, qu’ils ne sont qu’une partie de cette cause. Une cause ne crée pas son effet ex nihülo, elle agit sur quelque chose,
dont la constitution contribue à la production de l'effet. Sup-
posons la couleur rouge ; le nombre de vibrations de l’éther par seconde, par lequel un physicien la définit, ne provoque pas toujours la même sensation ; si la couleur impressionne la périphérie de la rétine, la sensation éprouvée ne sera pas
. celle de rouge ; la sensation pourra varier individuellement :
elle aura un signe local, dont le physicien ne parle pas. Tous ces faits montrent combien nous sommes loin encore d’une
explication mécaniste satisfaisante, complète, de la cause de nos sensations.
] ; de :
Nous venons de considérer le cas de sensations qui se sui-
vent. Très souvent, toujours même, diverses sensations sont simultanées. La phrase « je vois du bleu » traduit un état de
conscience complexe où l’on distinguera facilement : 10 des
sensations qui contribuent à donner un sens particulier au
. mot je ; 2° d’autres sensations, non visuelles, par lesquelles
je me rends compte que je vois (par d’autres encore je me
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