‹ Traité de puéricultureChapitre 3 sur 14 · JO · texte numérisé non relu

JO

Pendant un an, quinze mois, elle vivra ainsi, attentive, aimante; puis, un jour, alors que son cœur se sera complètement attaché à son élève, la mère lui enlèvera le fruit de ses veilles, de ses fatigues : un mince salaire, et tout sera dit. Aucune récompense, aucune mention honorable pour avoir produit, suivant ses forces, un sujet appelé peut-être à devenir l'orgueil d’une nation ; rien pour cette femme, souvent l’oubli.

Toutes les nourrices, il est vrai, n’accomplissent pas leur devoir avec désintéressement. Trop fréquemment nous devons flétrir ces mères étrangères qui ne considèrent dans ces innocentes créatures, douées d’une âme, d’un cœur comme elles, qu’un prétexte à spéculation, s’inquiétant fort peu si le régime qu’elles leur font suivre est ou non préjudiciable à leur délicate constitution.

Pourquoi la municipalité de chaque commune ne fonderait-elle pas des concours où la nourrice, encouragée par le stimulant d’une récompense glorieuse et lucrative, recevrait le prix de son dévouement? Nous verrions alors diminuer les chiffres effrayants de la mortalité des nouveau-nés et s’accumuler dans l’hérédité d’incalculables bénéfices de constitution. Les enfants éloignés de leurs mères trouveraient, sinon dans la tendresse et l’affection, du moins dans l’espoir d’une satisfaction d’amour-propre et d’intérêt, des soins jusqu’alors négligés, et, par cela même, jouiraient de l’efficacité d’un contrôle exercé par un comité local appelé, lors du concours, à faire partie d’un jury.

La mère ne serait pas convoquée à ce concours; sa tendresse est un sûr garant de sollicitude ; ce serait humilier la dignité mater-

nelle que proposer une récompense pour son dévouement.

11 est encore un autre projet qui rendrait de grands services à l’art d’élever les enfants : c’est de confier cette tâche à des communautés religieuses.

Fréquemment nous voyons se créer, s’organiser de nouvelles congrégations, s’élever des temples à la gloire de Dieu.

Chaque jour, des émissaires de charité, mues par un noble sentiment, se réunissent, sous une direction intelligente, puis s’en vont, faibles et timides, mais fortes et intrépides de dévouement, quêter de maison en maison pour les malheureux qui viennent s’abriter sous l’égide de la religion. D’autres vierges se dévouent à l’enfance au sortir du berceau, pro-

tégent ses premiers pas dans la vie ; et, lorsque la raison commence à prendre son essor, anges gardiens de la vertu, elles la dressent aux sentiments d’honneur, la cultivent pour en reproduire les fruits, sur l’éducation professionnelle, qui, plus tard, sera le bien-être d’une famille.

Jetons les yeux autour de nous.

Que d'ordres religieux se sont dévoués et se dévouent encore au soulagement des malheureux gisant sur un lit de misères et de souffrances !

Toujours tendres, infatigables, les sœurs de saint Vincent de Paul et d’autres encore fournissent de longues stations au chevet des malades, leur prodiguant sans cesse secours et consolations. Pourquoi, à leur entrée dans la vie, ces nouveau-nés, espoir des nouvelles

générations, ne jouiraient-ils pas des bénéfices accordés à celles qui s’en vont ? Le Christ n’at-il pas prêché la patience, la douceur, l’abnégation , qualités essentielles pour bien s’acquitter de cette mission?

Au commencement de ce siècle, l’honorable docteur Morlanne, de Metz, fonda par sa générosité, l’ordre des religieuses de la Charité maternelle. Dans cette communauté, la prière cède une partie de ses droits à une auguste mission, et les âmes d’élites venant y chercher l’oubli du monde dans le culte de Dieu, sacrifient les sentiments de pudeur pour assister la femme prête à donner au monde un nouveau convive, et lui faciliter le laborieux travail de la nature, et certes, cette idée si noble, l’est encore davantage par son exécution.

Auprès des sœurs accoucheuses, que seraient pour les saintes filles de la religion les embarras, les difficultés d’un berceau? Leur cœur palpiterait d’affection à la vue d’un enfant tendant ses petits bras vers elles ; leur âme se dilaterait devant le sourire d’un bébé, et, suivant nous, ce serait le plus bel hommage qu’elles rendraient à Dieu que leur dévouement pour ces petits êtres au seuil de l’existence. Fortes du concours des nourrices appelées sous leur surveillance ou des appareils créés par l’industrie humaine, elles réaliseraient par la suite l’idéal cle la puériculture.

Tout en maintenant l’idée de ce projet, en approuvant la création d’un ordre de sœurs accoucheuses, nous sommes loin de vouloir enlever aux gouvernements le monopole de cette grande œuvre, et ce serait

avec plaisir que nous verrions les sommités des nations s’intéresser à la création d'établissements civils analogues dans chaque commune, pour l’éducation de la première enfance. Lorsqu’il s’agit de l’humanité, on doit puiser à toutes les sources, quand pour elle on réclame des bienfaits.

Si la société tout entière entrait dans nos vues, si son opinion s’associait à la nôtre, ce serait un grand pas dans l’œuvre civilisatrice des nations que l’extension de la Société générale protectrice de la première enfance, dont la création honore le docteur Mayer et tous ceux qui l’ont secondé dans ses nobles projets.

Les membres dévoués et généreux de cette société, divisés par départements, par arrondissements ou communes, étendraient leurs secours et leur surveillance sur les berceaux

confiés aux nourrices cupides et indifférentes; ils paralyseraient ainsi les affreux résultats que causent au monde l’abandon des devoirs maternels et les décrets du destin, qui, dès sa naissance, privent l’enfant de sa mère.

Il existe, nous le savons, des Sociétés dont les secours s’étendent aux femmes en couches et aux enfants au début de la vie, mais leurs ressources sont si restreintes, qu’elles ne peuvent soulager qu’un petit nombre d’ infortunes, et dans de bien faibles proportions.

De nos jours, beaucoup de praticiens, d’hommes éminents, ont énergiquement protesté contre l’usage barbare de la constatation des naissances à la mairie. En effet, à peine a-t-il fait son apparition dans la vie, que le nouveau-né doit braver l’intempérie des saisons, pour venir, témoignage d’exis-

tence, justifier de son identité et prendre rang sur la liste civile des citoyens.

Il arrive parfois que, sur le certificat d’un médecin déclarant l’enfant malade, l’autorité déroge à ses habitudes et délégué un employé pour constater, contre rétribution, la naissance à domicile : exception humanitaire que l’on devrait désintéresser et étendre à tous.

Le préfet de la Seine a compris toute la gravité de cette situation; à lui revient l’honneur de l’initiative qui, si elle est suivie, donnera satisfaction aux justes réclamations de tous.

Pour Paris, un arrêté de M. Haussmann a décidé qu’à partir du 1er janvier 1869, un médecin de l’état civil se rendrait dorénavant à domicile, pour constater gratuitement la naissance du nouveau-né, et cela sur la seule

demande des parents. Pourquoi la municipalité de chaque commune ne suivrait-elle pas cet exemple, puisque c’est du ressort de leurs attributions? La France entière pourrait jouir ainsi des prérogatives de la capitale.

La loi dit bien, il est vrai, qu’il faut venir déclarer l’enfant à la mairie dans un délai déterminé, et, dans un autre paragraphe, qu’on doit le présenter à l’officier d’état civil pour procéder à la constatation du sexe; mais elle ne précise pas si c’est à la mairie ou à la demeure des parents que devra se faire cette présentation.

Du reste, nous ne voyons pas quelle pénalité encourrait un père de famille s’il venait franchement déclarer à la mairie : « ma femme est accouchée d’un enfant de tel sexe; il fait trop froid, ou trop chaud, ou

une pluie torrentielle , ou il fait beau temps, mais ce petit être est tellement délicat, que le médecin déclare qu’il n’est pas prudent de le faire sortir, et je ne crois pas que je puisse lui faire affronter une sortie prématurée sans commettre un crime de lèse-exi-

stence. » Devant une telle déclaration, il n’y

a pas d’officier de l’état civil qui ne consentira à faire constater la naissance à domicile.

Un seul point reste à éclaircir : le déplacement de l’employé chargé de cette constatation sera-t-il rétribué ? Dans ce cas, comment agirait-on avec un pauvre ouvrier insolvable ?

A cet égard, peu versé dans la législature, nous ignorons s’il existe réellement un texte de loi, et quelle serait la pénalité en cas d’infraction. Nous voulons, bien entendu, parler

de toutes les communes de France qui ne sont pas encore dotées des avantages concédés récemment à la capitale.

Les religions aussi pourraient fournir leur tribut d’humanité; leurs ministres, il est juste de le reconnaître, s’empressent de se rendre gratuitement aux désirs des parents pour ondoyer à domicile l’enfant malade seulement; mais cette action devrait s’étendre à tous.

Un malade est-il à l’agonie? Aussitôt le prêtre de son culte vole à son chevet, adoucit ses derniers instants, l’aide à mourir pieusement, et, à son dernier soupir, un médecin, délégué par la loi, constate que le pays vient de perdre un citoyen.

Croit-on que la petite créature qui vient de naître mérite moins de soins, moins de pré-

cautions, soit moins digne d’intérêt que le malade débile et mourant ou le vieillard décrépit accablé sous le poids des ans?

Le premier, perspective d’avenir, 11e vautil pas le second, image de décadence ?

Il est donc inhumain de sortir les nouveau-nés trop tôt après leur venue dans ce monde. Ces usages de notre civilisation fauchent chaque année beaucoup de fragiles existences.

A ce propos, la lettre de M. le docteur Rimaud à la Gazette des Hôpitaux trouve naturellement sa place ici :

« L’arrêté du préfet de la Seine prescrivant que la constatation des naissances sera faite à domicile à dater du 1er janvier 1869, n’est que la mise à exécution des vœux plusieurs

fois exprimés par T Académie de médecine. Cette mesure n’est aussi qu’un pas dans la voie de l’hygiène des nouveau-nés, ainsi que le prouvent les faits suivants :

« Le 8 janvier, je mets au inonde une » petite fille de la plus belle venue, pesant » langée, 4,500 grammes. Tout se passe bien » jusqu’au lendemain soir, où on la porte, par » un temps brumeux, dans une église fraîche » et humide ayant façade au nord. L’enfant,

» baptisée avec de l’eau froide, est ramenée » chez ses parents un peu moins bien qu’elle » n’était partie et ayant de l’oppression. Néan- » moins elle prend bien le sein, et la nourrice » l’emporte à la campagne avec toutes les pré-

» cautions voulues, partie en chemin de fer,

» partie en voiture particulière. Le lendemain

» on vient annoncer aux parents la mort de )> leur petite fille. Il résulte de l’enquête que » l’oppression a augmenté dans la nuit, que » l’enfant n’a plus poussé de cris et qu’elle est » morte ainsi malgré tous les soins. Il est plus » que probable que le germe de la maladie a » été puisé à l’église.

» Quelque temps auparavant , dans la » même église, un autre enfant avait été pris » de fatigue subite pendant son baptême : hor- » ripilations, pâleur, puis lèvres cyanosées. » Grâce à des soins empressés, on avait pu » faire cesser cet état, qui avait donné des in- » quiétudes sérieuses. »

* » Je cite ces faits, récents dans ma mémoire ; leurs semblables doivent certainement n’être

pas rares. Ne serait-il donc pas à désirer qu’au moins pendant toute la mauvaise saison, les enfants puissent être baptisés soit à domicile, soit au moins dans une sacristie qui ait toujours une température convenable ?

» En effet, si on a reconnu qu’il y avait de graves inconvénients dans le transport des nouveau-nés de leur domicile à la mairie, où ils sont cependant reçus dans un local bien chauffé et où ils ne résident que quelques minutes , à combien plus forte raison ces dangers existent-ils lorsqu’on les transporte dans des églises de campagne, plus ou moins éloignées, ou dans des églises de ville, souvent froides et humides. Notons encore que les enfants doivent y séjourner un temps assez long en attendant le prêtre, quelquefois empêché, et qu’on n’a pas toujours la précaution de se servir d’eau chaude pour le baptême.

» Sans aucun doute, il y a quelque chose h faire sous ce rapport. Aux médecins de signaler le danger, à qui de droit d’aviser et de rechercher les moyens qui puissent faire concorder l’hygiène des enfants avec la discipline de l’Église.

» Dr R ni aud (de Saint-Etienne . «

En sondant cette plaie profonde de notre humanité, après avoir étudié les meilleures conditions sociales relatives aux nouveaunés, nous n’avons pu résister au désir de faire ressortir tous les avantages de l’allaitement naturel ou artificiel pratiqué hygiéniquement, avec intelligence et dévouement. Regrettant de ne pas voir s’instituer des cours pour instruire les mères et les nourrices des différents détails de leur mission, nous venons offrir

notre tribut de conseils, mûris par vingt années de travail et d'expérience. Puissent-ils être salutaires !

Dans ce travail, divisé en deux parties, nous parlerons d’abord de l’allaitement en général, de son influence sur l’éducation de la première enfance, de la nécessité de l’allaitement maternelles inconvénients qui peuvent vicier le lait, de l’utilité de l’allaitement artificiel, de son rôle indispensable dans bien des cas, et des appareils d’allaitement.

La deuxième partie comprendra l’hygiène et ses diverses catégories , ou conseils aux mères et aux nourrices pour bien élever leurs enfants, le sevrage et les conclusions.

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