CHAPITRE IV
l’aboutissement final
Ce chapitre tend à éclairer le résultat final de la Raja Yoga, c’est-à-dire sur Kaivalya.
1. Les pouvoirs (Siddhis) proviennent d’efforts accomplis dans des existences antérieures, soit de pratiques chimiques actuelles, de profération de mantras, d’austérités ou de la concentration (Sain adhi).
Les pouvoirs ne peuvent évidemment pas être acquis dans une seule fois ; l’obtention en est trop longue et une seule existence trop courte, mais la nature, œuvre admirable du Logos, notre Père, assure d’une existence à l’autre la continuation des efforts à poursuivre et celle des résultats acquis. La formule admise par la science ordinaire que rien vese perd est plus générale qu’on ne croit, puisqu’elle,
s’étend à Famé et dans l’infini du temps. Les moyens énumérés en outre, dans le sutra, ne sont que des adjuvants qui n’agissent effectivement qu’en raison des dispositions générales déjà acquises ou possédées par suite de longs et persévérants efforts précédents; les austérités sont toutefois aussi nécessaires et la concentration — samadhi — à un degré quelconque entée sur la pureté, est relativement suffisante quant au moyen.
2. La transformation en un autre genre résulte de la transmutation de la cause matérielle.
Il s’agit ici du changement de genre de corps que nécessite la naissance des pouvoirs ; c’est l’afflux de Pakriti qui le produit, c’est-à-dire le changement d’éléments matériels — imprégnés de vie bien entendu — dans le corps, parce que chaque état de matière est connexe à un état de conscience, et, ainsi, de vie, de capacités ou de pouvoirs. Ce changement est d’ailleurs influencé par le fait des actes du sujet, par les vertus et les efforts qu’il manifeste.
3. Les actes du sujet ne sont que des causes incidentes dans la transformation ; ils ne font que détruire les obstacles au cours évolutif de la nature, comme fait le cultivateur sur son champ.
Les vertus ou les vices que nous manifestons
n’agissent qu’incidemment sur la production des résultats matériels en question ; ils agissent en préparant ou en obstruant les voies, en les dégageant ou en les encombrant pour la pleine action de prakriti, la nature; c’est pourquoi il convient pour aboutir à bien de mener une vie correcte. Le cas est comparable à celui d’un horticulteur qui, devant irriguer son jardin, doit ne pas obstruer ses conduits mais au contraire les dégager. C’est que les pouvoirs, Siddhis , comme tout, du reste, sont inhérents et latents dans l’homme ; il n’y a qu a faciliter en lui et même hâter — c'est le cas en ^oga le cours normal de 1 évolution. A cela suffisent principalement, pour commencer, les pratiques de Yarna , ftiyama et l'ralhiara.
4. Les divers organes internes qui sont créés procèdent du sentiment de séparativité inhérent au début de la soi-conscience sur chaque plan.
Le Sulra présente la question sur chacun des plans de l’existence, parce qu’il en est ainsi ; on peut d’abord considérer cette question exclusivement pour la personnalité actuelle, et alors 1 organe interne en question est le mental concret. Mais le processus relève partout des mêmes principes. L’Ego, qui sait que sa voie n’a qu’à être désobstruée pour que l’afflux de la vie le conduise à bon port,
tend à créer les instruments de cette purification constamment nécessaire. Cet instrument est le mental, sur le 3 e plan, le mental qui, comme la lance d’Achille, blesse et guérit, car c’est le mental qui provoque d’abord l’obstruction puis qui concourt à l’enlever. C’est que la volonté est inhérente aussi au mental et que tout procède de la volonté. L’Ego, en ellet, est en relation avec la racine de l’existence même, sur chaque plan, Mahat-Talwa , et, comme le sens de l’individualité est le résultat de Alahat , l’Ego peut tendre à susciter l’organe mental qui en dérive.
5. Toutes les activités mentales d’un même homme proviennent d’un seul mental.
Parce que la substance mentale de tous les hommes provient de la même source unique, le mental universel, et que les différences manifestées au cours des existences et aussi d’une même vie terrestre sont le résultat des effets de l’évolution vécue qui différencient plus ou moins la contexture de Chitta.
6. Le mental issu de la contemplation est dénué d’impression.
C est une application des Sutras précédents.
Toute action vécue imprime sa trace en Chili a et
modifie sa contexture ; le Samadhi seul ne laisse qu’une trace minimum, selon son degré, et presque nulle dans les hauteurs.
7. Les actions des Yoguis ne sont ni blanches ni noires ; celles des autres hommes sont de trois sortes.
Cela fait quatre sortes d’actions. Les premières sont dites blanches, ce sont celles des grands Etres ; celles des hommes en général sont grises ; celles des méchants sont noires. Les Yoguis ne relèvent d’aucune des précédentes, par le fait qu’ils ne font pas le mal, qu’ils font sans doute le bien, mais qu’ils ont renoncé à son fruit et ainsi à son effet sur la personnalité.
8. Les impressions laissées et manifestées dans l’homme par ses actions sont celles dont les condi* tions d’existence se sont le plus développées.
11 en est ainsi en toutes choses, dans les trois mondes où nous vivons surtout. L’occultisme enseigne, en oufre, que les impressions surgies de l’action vécue qui n’ont pas été développées à un meme moment déterminé, ne sont pas inexistantes pour cela, mais demeurent à l’état latent, jusqu’à ce que se produisent les circonstances qui conviennent
le mieux à la production de leurs conditions de manifestation. •
9. Il y a relation de cause à effet entre les manifestations des impressions précitées, bien qu’elles soient séparées par le temps et par l’espace, mais en raison de l’unité de la mémoire et des impressions.
Les considérations émises dans les Sutras précédents pouvaient faire douter de la continuité d’effet des diverses impressions subies par suite de l’interruption produite dans les conditions afférentes par les intervalles laissés entre les diverses existences d’un même Ego sur le plan physique. Mais il n’en est point ainsi, parce que, en somme, les impressions et la mémoire procèdent de la même essence, qu’ainsi celle-ci rafraîchit, renouvelle celles-là et les rend quasi continuelles.
10. Les impressions, en outre, sont sans commencement parce que le désir est éternel.
Ce qu’on appelle ici les impressions et, en hindouisme sanscrit, Vasanas, ce sont les éléments d’ordre mental agissant comme cause et effet pour l’homme.
Le présent Sutra relie ces Vasanas au désir et dit que ce dernier élément est éternel. Sans recher-
cher pour le moment si cette éternité ne s’applique pas à la nature prakritique, en la Guna llajas, plutôt qu’à l’entité humaine dont le Soi, seul, est, en lui-même ou en sa parcelle même, éternel, on peut induire d’abord que ce Sutra explique la cause ou au moins l’existence nécessaire de la réin carnation comme champ d’action des Vasanas. Cet élément-là est concomitant avec le désir, et celui-ci émane de Chitia, le mental. Chaque être désire spontanément exister et son mental l’associe instinctivement au Vasana qui lui attient. Ce dernier est donc partout ainsi que le mental, et, de par la mémoire, se manifeste sous forme d'actes partout où les conditions ad hoc se trouvent réunies. Vasana ou le désir est concomitant au monde lui même, il est, comme une loi naturelle, la véritable raison de l’existence, et, à ce litre, ainsi qu’il arrive de toutes les lois de la nature, il n’a, en principe, pas de commencement.
11. Les impressions, Vasanas, n’étant maintenues que par les causes et effets qui sont leur substratum ou leur soutien, ne sont détruites que par la disparition de ces éléments-là.
Les commentateurs orientaux disent eux-mêmes, sur ce point, que l’éternité précédemment alléguée en faveur de Vasana ne doit pas être prise dans le
meme sens pour Pâme, qu’ici il n'y a que le cours des Vasanas qui soit éternel, autrement dit que celte éternité est toute de principe et n’attient qu'à la durée du monde manifesté. .11 s’ensuit que la destruction de la cause des causes peut entraîner Ja leur propre. Or, l’ignorance produit l’égoïsme, et celuici les actions bonnes ou mauvaises ; ces actions donnent lieu à leur tour à des impressions et ainsi le cours des Vasanas est établi. Leur cause est donc l’action ; quant à leurs effets, ils se résolvent en les caractéristiques des hommes. Le substratum en est le principe pensant en même temps que le soutien de la connaissance des objets connus. Lorsque l’acquisition de la connaissance et la culture de la Yoga ont détruit la cause, les résultats des Vasanas sont leur annihilation et Kaivaltja s'ensuit,
12. Le passé et le futur n’existent en leur nature réelle que par suite de la différence inhérente aux conditions de leurs propriétés.
Le futur est ce qui est à être, et le passé est ce qui a été ; le présent est ce qui est en train de fonctionner. Ces trois états peuvent être connus par le Yogui. Et d’abord ils existent réellement puisqu’on en a notion sans même la présence de l’objet auquel ils s’appliquent. Par conséquent, le passé et le futur existent bien en réalité. Un objet est toujours doué
d’un certain nombre de propriétés qui existent suivant diverses conditions. Et si le présent, par son rapport avec telle contingence, existe matériellement, on ne peut pas en dire autant du passé et du futur. Comment donc arriver à nos fins? En considérant que le futur existe dans ce qui doit se manifester de sa forme, comme le passé dans l’objet ou dans la personne qui a été. La manifestation de la forme n’est possible que par les conditions du présent et non par celles du passé ou du futur. Pendant que les conditions présentes existent, il est admissible que les deux autres existent en relation étroite avec le même objet ; d’où il s’ensuit que l’existence de ces trois conditions n’est pas précédée de leur non existence, donc le passé et le futur existent en raison même de la différence de ces conditions.
13. Les choses passées et les futures sont manifestées ou subtiles parce qu’elles sont de la nature des Gunas.
Les Gunas sont les trois sortes de qualités des substances dont l’état le plus grossier — ici appelé le manifesté — constitue l’univers sensible. Les choses passées et futures proviennent des différents modes de manifestation de ces Gunas.
14. L’unité des choses résulte de l’unité qui préside à leurs transformations.
Parce que, bien qu’il y ait trois genres de substances — d’après les Gunas inhérentes — leurs changemenls ne s’effectuent que suivant une loi qui en constitue l’unité. C’est ainsi que Mahat , par exemple, la substance mentale universelle, n’est qu’un assortiment des trois Gunas où Satwa est majeur, et que de Mahat surgissent Ahamkara et les Tanin a Iras inférieurs selon que Rajas ou T amas prédominent plus ou moins.
15. D’un même objet la perception et le désir qu’on en a varient selon le mental des gens.
11 est certain que les choses existent indépendamment du principe pensant, c’est-à-dire extérieurement au mental, mais leur impression sur le mental qui s’y applique dépend des conditions de ce dernier. Il y a bien distinction entre le mental et l’objet de son application, sans quoi il n’y aurait pas de connaissance possible puisque celle-ci n’est pas autre chose que la constatation de cette différence. Dès lors, il est naturel que l’impression laissée dépende notablement des conditions en lesquelles se trouve le mental considéré.