‹ Traité de Raja YogaChapitre 7 sur 36 · Le défaut ordinaire de concentration est ac · texte numérisé non relu

Le défaut ordinaire de concentration est ac

compagné par la nervosité, la respiration irrégulière, la peine, la détresse.

Ces effets s’ajoutent aux obstacles précités et marquent l’état d’être. Remarquons l’effet de la distraction mentale sur la respiration : celle-ci n’est alors plus normale ; son irrégularité est donc un indice de distraction. Dans le Samadhi, au contraire, où le calme mental est absolu, la respiration est presque entièrement suspendue. Avec une bonne concentration ordinaire, le mental et le corps luimême se reposent. Dans les essais de pratique, la répétition du mot sacré et l’abandon de soi à Dieu augmentent beaucoup les possibilités de succès.

32. Pour obvier aux inconvénients précités il faut s’appliquer intensivement à une seule chose pendant un temps déterminé.

En effet, cela fait prendre pendant un certain temps au mental la forme d’un objet déterminé, et cela détruit les obstacles en question ou empêche de s’égarer pendant ce temps-là. Il y a lieu d’adapter cette règle aux conditions propres et de tenir compte des données suivantes.

33. Le mental est pacifié par la pratique de la sympathie, de la compassion, de la bonne humeur, en étant aussi indifférent au bonheur ou au mal-

heur eux-mêmes, et de même à la vertu ou au vice ; en somme, par l’impassibilité dans la com-

passion et la sagesse.

La sympathie ici entendue doit s'appliquer à tout, au bon comme au mauvais. La compassion doit être active et non simplement de pensée. La bonne humeur doit subsister au milieu même de la peine qu'on peut éprouver. Et l’indifférence au vice n'exclut pas l’essai d'y remédier, mais il ne faut pas exagérer son importance.

En somme, nous devons être l'ami de tout le monde, heureux du bonheur ressenti, indifférents aux mauvais actes eux-mêmes, miséricordieux toujours envers les êtres.

Il convient aussi de bien s’entendre sur l’indifférence dont il est parlé ici. Beaucoup des difficultés de la vie nous seraient évitées si nous ne nous trompions pas à ce sujet. Par exemple, lorsque quelqu’un nous fait du tort, nous sommes d’abord portés à réagir et cette réaction même montre que nous ne pouvons contenir Chitta en nous puisque celui-ci projette en quelque sorte ses vagues vers l'objet et échappé ainsi à notre pouvoir. Toute réaction du genre est donc une perte mentale, tandis que le contrôle est une augmentation. Toutes les fois que l’on retient un mouvement de colère ou de haine, on accroît la somme de son énergie propre, et de même en d’autres sentiments.

L’indifférence au bonheur d’autrui veut dire d’être mesuré dans l’expression d’une sympathie qui doit certainement exister. Or, c’est notre somme d’énergie qui est la base des hauts pouvoirs que nous avons à développer en nous.

34. On facilite l’obtention du résultat en respirant comme il convient le mieux.

11 est fait application ici d’une partie de Prana yarna dont il a été traité précédemment. Cette partie vise la manière d’inhaler, de retenir et d’exhaler le souffle. Patanjali parle principalement de la retenue et de l’exhalation, mais l'inhalation y est naturellement sous-entendue puisqu’elle est nécessaire à la retenue.

En fait, il s’agit surtout ici de l’usage de Prana . Nous avons vu que l’Univers n’est qu’une combinaison de Prana et d ’Akasa ; il en est de même du corps humain. Le premier principe est la Force, le second la substance ; Prana n’est donc pas le souffle, mais ce qui cause le mouvement du souffle, ce qui fait vivre ce souffle. De même Prana se manifeste en mouvements nerveux, en sensations, en pensées, etc... car il agit sur tous les plans. A le considérer au commencement de son action pour nous — qui ne sommes que des êtres mentaux — l’étoffe mentale, Chilta ) est l’appareil qui différencie Prana

et le transmue en les forces vitales subséquentes, c’est-à-dire dans celles qui ont trait d’abord à la conservation de l’organisme, puis à celles de la pensée, de la volonté, etc. C’est pourquoi le mode de respiration peut influencer et influence les différentes fonctions de l’être. Nous avons vu que les courants praniques se réduisent principalement à trois : Ida à gauche, Sushumna au milieu, et Pingala à droite de la colonne vertébrale ; que le premier et le troisième agissent chez tous les hommes, mais Sus humna — seulement chez ceux qui sont avancés. Prana étant la conscience aussi bien que la vie, plus son influx est normalement abondant, plus augmentent les perceptions de l’être, aussi bien celles ordinaires, par le cerveau, que celles plus élevées. C’est pourquoi il est avantageux d’ouvrir le canal du centre, ce qui a lieu, comme on l’a vu, en commençant par la pratique correcte de Pranayama et en continuant celle de la Raja Yoga.

35. Les genres de concentration qui exaltent les centres physiques eux-mêmes produisent en même temps la persévérance mentale.

Cela s’applique aux étudiants qui ne peuvent pas encore s’élever au-dessus des sens physiques, bien que les autres, tout en allant plus loin, en Dharana , par exemple, en bénéficient aussi. C’est ainsi que, en concentrant le mental sur l’extrémité du nez, on

ne tarde pas à sentir, où que Ton soit, de délicieux parfums ; en concentrant de même sur la racine de la langue, on goûte des saveurs particulières ; sur le milieu de la langue, on y ressent comme un contact; sur le palais, on voit devant soi de singulières choses, etc. Ces réalisations peuvent en outre dissiper le doute à l’endroit des effets de la Yoga. Ce ne sont là naturellement que les plus inférieures de ses pratiques.

36. On peut procéder aussi par la méditation sur Punique resplendissant qui est au-dessus de toute peine.

Ce genre de concentration consiste à imaginer le lotus au cœur, ses pétales renversés, diriger de là sa pensée vers Sushumna. m l'abordant parle bas, le suivre en pensée en remontant, les pétales alors redressés. On doit alors percevoir comme une lumière douce dans ce lotus, une lumière au moins astrale qui s’accompagne d'un grand calme. Si on ne percevait rien, on pourrait imaginer cette lumière, et au bout d’un certain temps elle se produirait sans doute d’elle-méme.

37. On peut faire de même sur le cœur d’un être qui a abandonné tout attachement aux objets des sens.

Un cœur ainsi libéré est certainement celui d’un

être très élevé ; en fixant de la manière susdite sa pensée sur ce que l’on conçoit être le cœur d’un Krishna, d’un Bouddha, d’un Christ, d’un Mahomet ou d’un Maître quelconque, on tend à communier à lui et à participer aussi de ses qualités.

38. Il est profitable aussi de méditer sur la connaissance qui vient pendant le sommeil.

Le sommeil, on le sait, donne lieu à diverses impressions dont les moins importantes sont celles cérébrales que l’on se rappelle le plus. Celles plus élevées, susceptibles d’être de divers ordres ellesmêmes, laissent parfois dès les débuts de la Yoga un souvenir fugitif qui s’agrandit par la suite. Il peut en effet arriver, pendant que le corps physique est endormi, qu’on perçoive un être avancé, homme ou déva, qu’on entende ses paroles ou ses mélodies, ou qu’on soit pénétré d’une impression vraiment religieuse. Il faut, au réveil, retenir cette impression en revenant dessus.

39. Il est toujours utile de méditer sur les choses qu’on a des raisons de tenir pour bonnes.

Celte règle donnée par Patanjali est assurément très large ; elle doit dériver de l’expérience aussi. Il est bien entendu qu’il ne convient pas de prendre pour sujet de méditation un objet associé à des influences discordantes ; à part cela on peut même

p6ns6r à quelque chose de physique, à un joli pay* sage, à une belle symphonie, etc...

40. Le mental de celui qui médite ainsi arrive à s’étendre du plus petit atome à l’infini.

La sanction de la concentration bien dûment réaisée est de pouvoir contempler aussi bien l’infinimenl petit que l’infiniment grand, ce qui est encore loin d être notre fait. Par une telle extension qui fait tout comprendre, les vagues mentales deviennent plus faibles, ont moins de force ; cela est un autre avantage.

41. Celui dont les vagues mentales, Vrittis, sont ainsi affaiblies par le contrôle, réalise dans le receveur ou connaisseur (le Soi), dans le réceptacle ou la connaissance (le mental), dans le reçu ou connu (les objets extérieurs), réalise, disons-nous, l’absorption complète, l’identité entière, comme le cristal placé devant des objets colorés.

Lorsque le mental est arrivé à perdre les tendances à transformations, ce qui est le résultat d’une longue pratique, il devient comme un morceau de pur cristal qui réfléchit exactement l’objet qui est devant lui ; il devient donc en quelque sorte cet objet. Il y a ainsi absorption, identité avec ledit objet. Le mental est alors comme remplacé par

l’objet, c’est-à-dire que c’est cet objet qui est vu à sa place.

Or, trois sortes d’objets sont offerts à sa méditation. D’abord les choses grossières, comme les objets dits matériels, Bhutas ; puis les choses subtiles, comme le mental, Chitla ; enfin l’essence de Purusha , le Soi. La pratique fait aboutir la méditation sur chacune de ces sortes d’objets et arrive ainsi à les identifier successivement à la conscience.

42. La concentration dite rationnelle implique le mélange de mots pensés, avec leur signification et la compréhension de l’ensemble.

Dans cette concentration-là on considère la dualité du sujet et de l’objet qui provient de l’ensemble des mots, de leur signification et de leur compréhension. H y a d’abord la vibration quasi extérieure, le mot qui, passé à l’intérieur, évoque sa signification, après quoi se produit dans Chitta une vague en retour qui est la connaissance, laquelle provient en somme des trois éléments ci-dessus. Tel est le substratum de toute concentration du genre dit Savitarka.

43. La concentration dite non rationnelle vient d’un mental purifié qui ne pense qu’à la significa-

tion de l’objet de la méditation comme si la mémoire du nom avait disparu.

Lorsque le mental n’a plus ou pas conscience du nom, de la forme ou de son rapport avec l’objet, lorsque la nature de l’objet qui dérive de son nom est en quelque sorte disparue, il s’ensuit une absorption complète du mental dans l’idée seule de l’objet et cela constitue la concentration du genre dit Nirvitarka . Il s’est alors produit comme une suppression de la mémoire concrète qui préside généralement à l’association des idées représentées par leurs noms. C’est là un état non rationnel dit « le Vide », en ce sens que la raison ordinaire n’y intervient pas, mais dans lequel intervient un élément plus élevé, l ’Ego vrai .

44. Par les deux procédés précités s’expliquent aussi les concentrations avec ou sans raisonnement, avec ou sans effort de discernement sur les objets subtils.

C’est-à-dire que les deux modes de concentration dits Savilarka et Nirvitarka embrassent tous les sujets de méditation qui ressortissent aux hommes d’un développement parvenu aux limites de l’ordinaire. Ce qu’on appelle ici « objets subtils » mène du reste assez loin, ainsi qu’il va être dit dans le verset suivant.

Il y a deux autres modes de concentration dits Sananda et Sasmita qui s’appliquent exclusive-, mentaux éléments subtils. Les auteurs ne s’étendent pas à leur sujet, comme s’ils pouvaient être compris dans les premiers.

45. Les objets les plus subtils s’arrêtent à l’indissoluble, à Pradhana.

Les objets dits grossiers sont ceux qui proviennent des éléments proprement dits, Bhuthas. Les objets les plus subtils commencent aux Tanmatras, tels le sentiment du moi, le mental, le sentiment issu des Gonnas, et vont jusqu’à ce qui, tout en étant encore matériel, est si éthérc qu’il n’est plus susceptible de division, Pradhana. Au delà commence Purusha.

Quand on a réalisé les quatre stages de concentration dont il a été parlé précédemment sous les noms de Savitarka, Xirvilarka, Sananda et Sasmita on a le contrôle de Pradhana et le pouvoir sur toute la nature.

46. Ces concentrations-là, c’est-à dire sur le manifesté si subtil qu’il soit, sont dites aussi « à semences ».

C’est-à-dire qu’elles ne détruisent pas les semences des actions passées et dès lors ne libèrent

pas encore. Elles produisent les résultats spécifiés ci-après.

47. La concentration dite sans l’aide du raisonnement ou improprement dite irrationnelle (v. 43) étant purifiée, Chitta devient fermement fixe et le contentement interne s’ensuit.

C’est le dernier degré du Samadhi mineur ; il produit une joie permanente. Les Gounas Tamas et Rajas sont alors annihilées, il ne reste que Satwa et il s’ensuit la pureté et la lumière inhérentes. C’est à cela que conduit la suspension des transformations du principe pensant, ainsi qu’aux prémisses de la félicité inhérente à Purusha, dont on est alors tout proche. Cet heureux état du mental est dit Prasada.

48. L’intellect peut alors discerner la Vérité, parce que tout ce qui d’ordinaire fait obstacle à la connaissance intuitive de la nature est alors enlevé, dissipé et ne s’oppose plus à l’accès de la vérité.

L’explication ressort du texte même du présent Sutra complété par le suivant.

49. La connaissance qui dérive du témoignage et de l’inférence n’a trait qu’aux objets ordinaires;

celle qui vient du Samadhi est d’un ordre bien plus élevé et peut pénétrer là où n’accèdent ni l’inîérence ni la révélation.

Il est cerlain que nous tenons généralement noire connaissance de la perception directe qui nous vient de l’inférence tirée et du dire ou du témoignage de personnes tenues pour compétentes. Celles de ces dernières qui sont le plus qualifiées sont les Iiishis des anciens temps et les véritables voyants. La seule preuve ou valeur des véritables Ecritures religieuses est que les révélations qu’elles contiennent sont le témoignage de personnes compétentes. Ces écritures ne font cependant aboutir leurs étudiants à la réalisation que si ceux-ci pratiquent leurs enseignements. Ainsi la réalisation de la Yoga est la seule vraie religion intégrale vécue, comme pouvant réunir la connaissance à la dévotion, et toute autre chose n’est que préparation, un travail du premier âge, Pravritti Marga , tandis que le Aï* vritti comporte, pour être bien suivi, la culture de la Yoga. Les vérités religieuses, lame et Dieu, ne peuvent pas être perçues par les sens externes, y compris l’intelligence ou la raison ordinaire, autrement dit selon le mode actuel dit « scientifique ». On a discouru, discuté, cherché des milliers d’années dans ces conditions sans avancer d’un pas. Mais l'homme a en lui la faculté et le pouvoir de

dépasser son intellect et c’est la Yoga dûment pratiquée qui les lui fait réaliser. C’est que la connaissance qui surgit des divers états de Samadhi a trait aux éléments les plus subtils et ne dépend ni du temps ni de l’espace.

50. L’impression produite par un Samadhi se met en travers des autres impressions antérieures.

Nous avons bien éprouvé que c’est en essayant de réaliser la concentration que nos pensées, qui ne sont généralement que le produit d’impressions subies, Samskaras , tendent le plus à s’épandre ; la raison en est que la compression de ces pensées les fait réagir davantage. Et il en est ainsi tant que subsistent ces impressions dont les éléments en nous atliennent à Chitta. L’expérience des âges a reconnu que le meilleur moyen de supprimer les Samskaras ordinaires est de réaliser Samadhi ; non que les Samskaras susdites en soient absolument détruites, mais parce que celles qui les remplacent alors sont différentes, non discordantes avec 1 état intervenu et si puissantes qu’elles s’opposent entièrement à l’action des précédentes, ce qui est le résultat cherché. L’impression produite par Sama dhi est le sentiment grandissant de la félicité inhérente à Purusha .

Page 1