‹ Traité de sociologie généraleChapitre 48 sur 52 · RÉSIDU SEXUEL · texte numérisé non relu

RÉSIDU SEXUEL

889. I® Classe. Instinct des combinaisons. Cette classe est constituée par les résidus correspondant à cet instinct, qui est puissant dans l'espèce humaine, et qui a probablement été et demeure une cause importante de la civilisation. Un très grand nombre de phénomènes donnent pour résidu une tendance à combiner certaines choses. L'homme de science, dans son laboratoire, les combine suivant certaines règles, certaines vues, certaines h3'^pothèses, la plupart du temps raisonnables; mais quelquefois aussi il le fait au hasard. Il accomplit, en grande partie, des actions logiques. L'ignorant fait les combinaisons, guidé par des analogies, la plupart du temps fantaisistes, puériles, absurdes, et souvent aussi au hasard. Ce terme de hasard indique seulement notre ignorance des causes que ces actions peuvent avoir eues. En tout cas, ces actions sont en très grande partie non-logiques. Nous avons un instinct qui pousse aux combinaisons en général, et qui, pour des causes passagères, ignorées,.donne le genre (!-«). Souvent on unit des choses semblables et parfois contraires ; c'est ainsi qu'on aie genre (I-/3). Si ces ressemblances ou oppositions sont génériques, on a l'espèce (I-^ 1). Souvent on unit des choses rares à des événements importants, et l'on a l'espèce (I-P 2) ; ou bien des choses et des événements terribles, et l'on a l'espèce (I-i3 3). En outre, (I-y 4), un état heureux attire à lui des choses bonnes, louables, et vice versa. Un état malheureux attire à lui des choses mauvaises, répugnantes, qui font horreur, ou vice versa. Nous avons un genre (I-7) de la combinaison mystérieuse de certaines choses et de certains actes. Ce genre se divise en deux espèces : la première (I-7 1) comprend les opérations mystérieuses en général; la seconde (I-72) unit mystérieusement les noms aux choses. Suit un genre (I-S), qui se rapporte au besoin que l'homme éprouve d'unir différents résidus. Enfin, on a deux genres : l'un (I-«) est donné par le besoin, d'autant plus grand que les peuples sont plus civilisés, de recouvrir d'un vernis logique les actions

non-logiques, et de créer des théories même imaginaires, pourvu qu'elles soient logiques. L'autre genre (I-ç) est donné par la croyance en l'enicacité des combinaisons. En résumé, il y a, pour ce qui concerne la h classe : 1» une propension aux combinaisons ; 2° la recherche des combinaisons estimées les meilleures ; 3" la propension à croire à l'efficacité des combinaisons.

890. En outre, il y a une partie passive, dans laquelle l'homme subit les combinaisons, et une partie active, dans laquelle il les interprète et les fait naître. La propension aux combinaisons est un sentiment général, indistinct, qui agit passivement et activement ; il est puissant dans les jeux, qu'on observe chez tous les peuples. La recherche des combinaisons estimées les meilleures est évidemment active. Quant à la propension à croire en l'efficacité des combinaisons, elle présente une partie passive et une partie active. En fait, sous l'aspect passif, on peut croire que A est nécessairement uni à B, et que, par conséquent, si l'on observe A, B doit se -produire ; ou bien, sous l'aspect actif, qu'en produisant artificiellement A, on produira par conséquent aussi B (,§ 971 et sv.)

891. Dans les phénomènes concrets, des résidus d'autres classes jouent aussi un rôle ; et parmi ceux-ci il faut noter les résidus de la II' classe, sans lesquels les combinaisons de la première seraient passagères et inconsistantes. On peut comparer de tels phénomènes à un édifice dont l'instinct des combinaisons, la recherche de celles qui sont les meilleures, la foi en leur efiicacité fournissent les matériaux. La persistance des agrégats donne de la solidité à l'édifice, constitue le ciment qui l'affermit. Enfin, la foi en l'efficacité des combinaisons intervient pour pousser l'homme à se ser\nr de cet édifice. En de nombreux phénomènes, spécialement chez les peuples civilisés, on trouve un mélange d'actions logiques, de déductions scientifiques et d'actions non-logiques, d'opérations dictées par le sentiment. Ici, nous avons disjoint par analyse des choses qui peuvent se trouver réunies.

892. (I-«) Combinaisons en général. Les causes des combinaisons génériques existent précisément comme celles des combinaisons spéciales (I-^) ou d'autres ; et, si cela était utile, on pourrait séparer différentes espèces dans le genre (a). Des milliers et des milliers d'individus jouent au loto en assignant un numéro à certaines choses qu'ils ont rêvées ou à certains événements sur lesquels ils fixent leur attention K On comprend pourquoi le numéro 1 a été

892 » Voir, par exemple : Il libro dei sogni ovvero l'eco délia fortuna. Firenze. A. Salani editore, 672 pagine. Quand la loterie existait en France, on ne manquait

assigné au soleil. Il y a là un résidu (^-1) : le soleil, étant unique, a bien un rapport de convenance avec le nombre 1. Mais pourquoi la lune a-t-elle le numéro 6, une paire de ciseaux le numéro 7, la chatte blanche le 31, la chatte noire le 36, et ainsi de suite? On ne viendra pas dire que c'est l'expérience qui a fait croire à cette correspondance. Cela peut être arrivé, en certains cas peu nombreux, mais à parcourir le livre des songes, on comprend qu'on n'a jamais pu faire des expériences assez étendues pour pouvoir donner tous les nombres de ce livre. Il faudrait vraiment avoir la manie des interprétations logiques, pour croire que les paroles privées de sens des opérations magiques aient été choisies par l'expérience ; que Caton, par exemple, ou quelqu'un d'autre pour lui, après avoir expérimenté diverses paroles, s'est arrêté à celles qu'il emploie dans son opération magique pour guérir les luxations (§184 0-

893. C'est tout le contraire. On commence par avoir foi en certaines combinaisons et, après seulement, arrivent des gens qui g ssaient de justifier cette foi par la logique et l'expérience ^ Les Grecs croyaient aux songes, bien avant qu'un Artémidore parût pour en démontrer, au moyen de l'expérience, la correspondance avec la réalité.

89 i. Quand on lit Y Histoire naturelle de Pline, on est frappé du nombre infini de combinaisons qu'on a essayées pour guérir les maladies; il semble vraiment qu'on ait tenté toutes les combinaisons possibles ^ Par exemple, pour l'épilepsie, nous avons d'abord la racine de laserpitium chironiiim avec la présure de veau marin, à la dose de trois parties de la plante pour une partie de coagulum; le plantago, la bétoine ou l'agaric dans l'oxymel, et ainsi de suite (XXVI, 70). Il y a en tout, dans ce paragraphe, 12 plantes, outre la présure de veau marin et celle de castor. Puis il y a des remèdes tirés du règne animal ; c'est-à-dire (XXVIII, 63) : les testicules d'ours, ceux de sanglier, l'urine du sanglier, et notez bien qu'elle

pas de livres semblables, k Liste générale des rêves (Paris, 1787, in-12), avec les noms des choses rêvées et leurs numéros correspondans pour les tirages de la Loterie Royale de France ; ouvrage traduit de l'italien de Fortunato Indovino ; enrichi de quantité de figures analogues à la dite loterie. Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée avec les tables des tirages de la même loterie».

893 1 Un auteur s'imagine que les actions non-logiques proviennent de r«escogitation», qui est toujours logique, et que c'est seulement après avoir oublié ces motifs logiques, que les hommes inventent des explications qui font paraître nonlogiques les actions.

8941 Pltn. ; Nat. Hist. Les livres et les paragraphes sont indiqués dans le texte.

Ji 895 LES RÉSIDUS 471

est plus efficace si on l'a laissée se dessécher dans la vessie de l'animal, les testicules de porc, desséchés et broyés dans le lait de truie, les poumons de lièvre avec de l'encens et du vin blanc, etc. En tout, 19 combinaisons sont indiquées dans le paragraphe. N'oublions pas le sang de gladiateur (XXVIII, 2). Un autre paragraphe (XXXII, 37) indique 8 combinaisons tirées du règne animal. Un autre (XXX, 27) en donne 2i). En additionnant, on a 69 combinaisons, et il y en a eu certainement d'autres que Pline n'a pas indiquées. Four guérir la jaunisse, Pline nous dit qu'on peut boire du vin dans lequel on a lavé les pattes d'une poule, après les avoir nettoyées dans l'eau ; et comme il ajoute que ces pattes doivent être jaunes (XXX, 28), nous sommes dans le cas d'un résidu (Ji). Mais quand on nous dit (XXX, 30) que, pour la fièvre, il est bon de porter sur soi la plus longue dent d'un chien noir, nous ne réussissons à trouver aucun motif, même fantaisiste, de cette prescription. On pourrait en citer d'autres semblables, par centaines et par milliers, sur toute la surface du globe. Elles persistèrent dans nos pays jusqu'à une époque récente. Le cardinal de Richelieu fut traité au crotin de cheval détrempé dans du vin blanc. On guérissait la fièvre en portant au cou une araignée vivante, enfermée dans une coquille de noix*. Les vipères et les crapauds jouaient un rôle considérable dans la pharmacopée. Tout cela n'est qu'absurdité; mais si ces absurdités n'avaient pas existé, la science expérimentale ne serait pas née non plus *.

89o. P. Du Chaillu raconte un fait qui est caractéristique ^ Après qu'il eut tué un léopard, les indigènes demandèrent l'extrémité de la queue, parce que c'était une amulette erotique. Ils voulaient aussi la cervelle, car c'était une amulette pour avoir du courage et être heureux à la chasse. Enfin ils le prièrent de détruire le fiel, parce que c'était un poison. Les deux premières combinaisons sont certainement inefficaces ; la première est du genre (I-a) ; la seconde peut être du sous-genre (I-p 1), car le léopard est bon chasseur ; la troisième combinaison peut être efficace, à cause des ptomaïnes qui tirent leur origine de la putréfaction.

894' Voir de nombreux détails, dans Humbebt de Gallier ; Les mœurs et la vie privée d'autrefois.

894* On a voulu voir Torigine de la civilisation dans les jeux de hasard. Il y a un peu de vrai dans ce paradoxe, en ce sens que le jeu de hasard est l'une des très nombreuses manifestations d« l'instinct des combinaisons , qui a été effectivement et demeure un très puissant facteur de civilisation.

896» P. DU Chaillu; Voy... dans l'Afrique mérid., p. 74-75.

896. Il peut sembler ridicule de prêter attention à une histoire de queue de léopard, quand on veut rechercher la forme des grands événements sociaux. Mais qui raisonnerait de cette manière devrait s'abstenir de s'occuper des crachats des phtisiques, pour découvrir la maladie, ou de s'occuper des rats, pour édicter des mesures de précaution contre la peste. C'est ainsi qu'autrefois, la philologie dédaignait de s'occuper des dialectes, et ne s'attachait qu'à la langue des « bons auteurs ». Mais ce temps est aujourd'hui passé pour la philologie, et doit aussi passer, pour la sociologie (§ 80). L'instinct des combinaisons est parmi les plus grandes forces sociales qui déterminent l'équilibre ; et si quelquefois il se manifeste par des phénomènes ridicules et qui tiennent de l'absurde, cela n'enlève rien à son importance.

897. Les savants qui recherchent l'origine des choses se sont escrimés pour trouver comment on avait pu domestiquer les animaux, et ont rencontré de très grosses difficultés, surtout quand ils étaient poussés par le désir de considérer toutes les actions comme logiques. Nous n'examinerons pas ici toutes les hypothèses quon a faites à ce propos ; nous ne parlerons que d'une seule : celle de S. Reinach, parce qu'elle donne lieu à des observations qui s'appliquent au sujet que nous traitons ici.

898. S. Reinach commence par exclure le cas de simples combinaisons ^ « (p. 88) Là où existent des animaux capables de devenir domestiques, l'homme n'en sait rien ; c'est l'expérience, une longue expérience qui seule peut l'édifier à cet égard. Mais n'ayant pas l'idée de la domestication, comment et pourquoi tenterait il cette expérience? Le hasard peut faire découvrir à l'homme primitif une paillette d'or, un minerai de cuivre ou de fer, mais il ne peut pas lui faire découvrir un animal domestique; puisqu'il ne saurait y avoir d'animaux domestiques que par l'effet de l'éducation qu'ils reçoivent de l'homme ».

899. Ce raisonnement serait excellent, si toutes les actions de l'homme étaient logiques; d'où, à part le fait indiqué par Reinach, où le pur hasard fait tomber sous les yeux précisément la chose qu'il peut être utile et profitable d'accomplir, il résulte qu'il n'y aurait pas d'autre voie pour les découvertes, que de savoir d'abord ce qu'on veut trouver, puis de chercher les meilleurs moyens de l'obtenir. Telle est, en effet, la voie suivie pour arriver aux découvertes faites scientifiquement, grâce au raisonnement. Par exemple,

8981 S. Reinach; Cultes, Mythes et Religion; t. I.

§900-901 i.KS HKSiDis 473

on cherche une machine motrice qui soit légère et produise beaucoup de travail, et l'on trouve la machine des automobiles. Mais le plus grand nombre des découvertes, surtout dans le passé, n'ont pas été faites de cette façon. Il y a une autre voie pour y arriver : c'est justement l'instinct des combinaisons, qui pousse l'homme à mettre ensemble des choses et des opérations, sans avoir un plan préétabli, sans savoir précisément où il veut en venir, comme une personne qui parcourt un bois, pour le seul plaisir de se promener. Et même quand ce plan existe, il na souvent rien de commun avec le résultat qu'on obtient. Le cas de celui qui cherchait une chose et en a trouvé une autre est très fréquent. L'exemple suffira, des alchimistes qui cherchaient le moyen de faire de l'or et qui trouvèrent un grand nombre de composés chimiques. Voilà un individu auquel vient à l'esprit de laisser putréfier de l'urine d'homme. Il la mélange avec du sable fin et distille le tout. La conséquence de ces opérations étranges et compliquées est la découverte du phosphore. En beaucoup d'autres cas semblables, les combinaisons n'ont rien donné d'utile ; on marche à l'aveuglette : parfois on trouve, le plus souvent on ne trouve pas.

900. Notons que, dans le cas des animaux domestiques, les hommes peuvent avoir eu quelque idée du résultat de certaines opérations. Il arrive souvent, aujourd'hui, que les enfants recueillent un petit moineau tombé du nid, et qu'ils l'élèvent ; pour peu qu'il fût utile, ils en feraient un animal domestique. Les enfants n'ont pas du tout ce but : ils veulent seulement s'amuser, donnent libre cours à l'instinct des combinaisons. Ainsi qu'ils le font quand ils se livrent à leurs jeux, ils combinent de la manière la plus étrange les objets dont ils disposent. Il arrive souvent aussi, à la campagne, qu'on élève un levraut trouvé dans les champs ; mais il ne devient jamais domestique ; et en l'élevant, on n'a pas d'autre but que de trouver du plaisir à la chose. Pourquoi n'aurait-on pas pu faire cela jadis, avec le lapin, et ne serait-ce pas la manière dont cet animal s'est domestiqué?

90 1 . Il y a mieux. Voici un fait raconté par un voyageur, où l'on voit à l'œuvre le simple instinct des combinaisons, pour domestiquer des animaux ^ « (p. 287) Sur le territoire appartenant à Hinza, un Cafre, dont les richesses excitaient l'envie, fut accusé d'élever un loup qu'il retenait dans la journée, et qu'il lâchait dans la nuit pour détruire les troupeaux. On s'empara de lui et de tout

901 • CowpER Rose : dans Biblioth., univ. des coy., t. 29.

ce qu'il possédait, ses bestiaux furent partagés, moitié à Hinza, moitié à ses conseillers. L'homme fut banni. En s'éloignant, à son tour, il s'empara du troupeau d'un autre, qu'il conduisit à Voosani, chef des Tambooky. Hinza envoya se plaindre et redemander le troupeau, en informant ce chef du crime de son protégé. Le troupeau fut rendu avec tous les témoignages d'une (p. 288) grande horreur pour le crime. Le missionnaire, parlant à Hinza sur ce sujet, lui demanda pourquoi il avait ruiné cet homme ; à quoi Hinza lui répondit d'un ton ironique et avec un sourire qui laissait voir qu'il savait à quoi s'en tenir : „ C'est vrai, mais vous savez qu'élever un loup est une chose étrange " ».

902. De cette manière, nous voyons ici deux résidus ; soit celui des combinaisons, dans l'homme qui élève le loup, et celui de la néophobie (IV-/3 3), chez ceux qui bannissent l'individu. Remarquons que ces deux résidus peuvent exister chez le même homme ; et peut-être celui qui élevait le loup aurait-il eu horreur d'autres nouveautés, comme ceux qui estimaient que la nouveauté du loup était un crime, se sont peut-être adonnés à d'autres combinaisons nouvelles.

903. Suivant S. Reinach, les animaux domestiques sont d'anciens totem. Il part de là, ajoute des hypothèses et des descriptions de faits ignorés, comme s'il les avait vus. C'est un procédé analogue à celui de H. Spencer et de beaucoup d'autres sociologues. Un auteur ingénieux, intelligent, cultivé, fait une hypothèse. Il en raisonne selon sa logique, sa culture, ses sentiments, et puis s'imagine avoir reconstitué le passé d'hommes arriérés, peu intelligents, incultes et, de plus, vivant en de tout autres conditions que celles où vit le savant, créateur de l'hypothèse et de ses conséquences.

904. «(p. 93) Soient — dit Reinach^ — des chasseurs sauvages vivant dans l'ancienne France, pays où existaient à l'état indigène des taureaux, des chevaux, des chèvres, des ours et des loups, pour ne point parler d'autres animaux. Ces chasseurs sont divisés en clans ou petites tribus dont chacune croit avoir pour ancêtre un animal différent. Le clan du loup croit descendre du loup, avoir fait un traité d'alliance avec les loups et, sauf dans le cas de légitime défense, ne pas pouvoir tuer de loups.... Chacun de ces clans s'abstiendra de chasser et de tuer telle ou telle espèce d'animaux, mais il ne se contentera pas de cela. Puisque ces animaux sont les protecteurs du clan, qu'ils le guident dans ses pérégrinations,

y-.Vii s. Reinach; loc. cit., % 898 1.

§iM»ô-90t) LES RÉSIDUS 475

l'avertissent par leur inquiétude, par leurs cris, des dangers qui le menacent, il faut qu'il y ait toujours au milieu du clan, comme des sentinelles, deux ou plusieurs de ces animaux ». Les faits ne sont pas entièrement exacts. Il est de nombreux clans totémiques qui n'ont pas les sentinelles que l'auteur suppose exister. Passons : il suffit que d'autres en aient eu. Mais pourquoi justement « deux ou plusieurs individus »? Un seul ne sufflrait-il pas? Il serait bien suffisant pour la garde, mais pas pour la reproduction, que notre auteur a en vue. « (p. 93) Ces animaux, pris tout jeunes, s'habitueront à l'homme, s'apprivoiseront ; leurs petits, nés au contact même des hommes du clan, deviendront leurs amis ». Voilà pourquoi il devait y avoir au moins deux animaux totem. Mais cela ne suffit pas : il faut encore qu'ils soient mâle et femelle. Si un clan a pour totem le coq, qui, par son chant, l'avertit des dangers, il faut aussi lui procurer une ou plusieurs poules. Mais quand on est dans le royaume des hypothèses, tout peut facilement s'expliquer. Nous pouvons dire que ces hommes, adorant le coq, cherchent, dans une aimable intention, à lui procurer le plaisir de l'accouplement.

90o. La découverte des plantes qui sont un remède spécifique de certaines maladies, est tout aussi difficile à expliquer que la domestication des animaux. Par exemple, comment le simple hasard peut-il avoir fait connaître aux Péruviens que l'écorce du quinquina est un spécifique de la fièvre? Dirons-nous peut-être que cette plante était le totem d'un clan qui, par vénération pour le totem, a voulu en employer l'écorce en cas de maladie? Soit ; mais cette explication s'appliquera aussi à d'autres remèdes semblables, et nous aurons ainsi autant de totem qu'on a essayé de remèdes pour les maladies ; et celles-ci étant en nombre infini, nous devrons admettre, contrairement aux faits, ce nombre infini de totem.

906. Il n'y a peut-être pas de plante qui n'ait passé pour guérir non seulement une, mais plusieurs maladies. Il faut lire, dans Pline, combien le raifort en guérit! On voit ainsi à quel point est erronée l'idée de ceux qui croient que ces combinaisons sont semblables aux expériences qu'on fait dans nos laboratoires. C'est-à-dire qu'on aurait essayé une plante contre diverses maladies, et l'on en aurait conservé l'emploi seulement pour celles contre lesquelles il aurait été reconnu efficace. Au contraire, les recettes données par Pline avaient été conservées, bien qu'inefficaces, et beaucoup ont survécu jusqu'à nos jours. En réalité, c'est l'instinct des combinaisons qui l'emporte et qui se manifeste, même aujourd'hui, quand.

en cas de maladie, on dit qu'w il faut faire quelque chose », et qu'on donne des remèdes, au petit bonheur.

907. Il se pourrait aussi qu'au temps où l'on domestiqua les animaux, il se soit présenté des cas comme ceux que suppose Reinach ; c'est même probable ; et le fait qu'un animal était totem peut avoir été l'un des très nombreux motifs qui poussèrent aux combinaisons dont résulta la domestication des animaux. L'erreur de S. Reinach consiste principalement à prendre pour unique un motif qui peut avoir existé avec d'autres. Nous ne savons rien de ce temps et ne pouvons, par conséquent, nier une chose qui, en elle-même, est possible; mais nous ne pouvons pas non plus l'affirmer; et, parce qu'une chose est possible sous certaines conditions, affirmer qu'elle a dû se trouver dans ces conditions-là, c'est faire un raisonnement erroné. On peut aller encore plus loin. Si nous aussi ne \oyons maintenant qu'une seule circonstance dans laquelle la chose soit possible, ce pourrait être une présomption qu'elle a effectivement eu lieu ainsi ; mais il serait encore possible qu'elle se fût produite dans d'autres circonstances que nous ignorons à l'heure qu'il est.

908. Dans l'instinct qui pousse à considérer certains jours comme de bon ou de mauvais augure, il peut y avoir de nombreux résidus. Parfois il y a celui de simple combinaison (I-a). Par exemple, il est difficile d'en trouver d'autres en certaines correspondances établies par Hésiode. Parfois il peut s'y trouver un résidu du genre (I-;?). Mais dans ce cas encore, on peut, à la longue, comme nous l'avons déjà vu (§831), revenir au genre (I-k). De cette façon, ainsi que l'observe Aulu-Gelle S le vulgaire romain avait fini par confondre les religiosi dies, qui rappelaient, à l'origine, un événement funeste, avec les simples dies nefasti, pendant lesquels

9081 Gell. ; IV, 9 : Religiosi enino. dies dicuntur tristi omine infâmes impeditique; in quibus et res divinas facere et rem qua,mpiam novam exordiri temperandum est ; quos multitudo imperitorum prave et perperam nefastos appellant. Gomme on le sait, aux jours néfastes, le préteur ne pouvait prononcer les mots : do, dico, addico. — Varro; De ling. lat., VI, 29: Dies fasti, per quos praetoribus omnia verba sine piaculo licet fari. (30) Gontrarii horum vocantur dies nefasti, per quos dies nefas fari praetorem do, dico, addico ; itaque non potest agi, necesse enim aliquo eorum uti verbo, cum lege quid peragitur. L'inverse pourrait aussi s'être produit, à l'origine. Les auteurs de l'époque historique ne savent pas pourquoi certains jours étaient fastes, d'autres néfastes. Le préteur qui, par inadvertance, prononçait les mots do, dico, addico, devait se purifier par des sacrifices. S'il ies avait prononcés, sachant que c'était défendu, Q. Mucius disait qu'il ne pouvait expier. (30) Praetor qui tum fatus est, si imprudens fecit, piaculari hostia facta piatur ; si prudens dixit, Quintus Mucius ambigebat eum expiari, ut impium non posse.

il était interdit au préteur de juger et de convoquer les comices. Outre les jours de fêtes publiques, il y en avait d'autres d'ordre privé. Certaines familles en avaient de spéciaux. Les particuliers célébraient alors, comme aujourd'hui encore, le jour de leur naissance, et avaient aussi d'autres fêtes pour différents motifs '. En Grèce, nous trouvons de même les jours où l'on estimait funeste d'agir, et Lucien, dans une diatribe contre un certain Timarque, dit (|ue les Athéniens appelaient drrotfQâêfç les jours funestes, abominables, défavorables, de mauvais augure, dans lesquels « les magistrats ne siègent pas, aucune cause n'est introduite devant les juges, on n'accomplit aucune cérémonie religieuse et l'on ne fait rien de bon augure.... On fait ainsi pour diverses raisons : ou à cause de grandes batailles perdues, pour lesquelles on décréta que les jours où ces faits avaient eu lieu seraient fériés et impropres à toute

action légale, ou même pour Zeus » *. Les points suspensifs sont

de Lucien, qui dédaigne de rapporter des faits si connus.

009. Ces combinaisons — ou superstitions, comme les appellent les auteurs chrétiens — ont survécu longtemps. Muratori ^ remarque

1108 2 Macrob. ; Satur., I, 16 : Sont praeterea feriae propriae familiarum ; ut familiae Claadiae, vel Aemiliae, seu luliae,' sive Corneliae, et si quas ferias proprias quaeque farailia ex usu domeslicae celebritatis observât. Sunt singulorum ; ut natalium fulgurumque suscepliones, item funerum atque espiationum : apud veteres quoque, qui norainasset Salutem, Semoniam, Seiam, Segetiam, Tutilinam, ferias observabat. Item Flamiuica, quoties tonitrua audisset. feriata erat, donec placasset Deos.

9083 Luc. : Pseudolog., 12-13.

909' MoRATORi; Dissert. LIX, p. 70 et sv. : (p. 70) Inter superstitiones numerantur quoque obsercatio tetnporum, sive dierum. Frequentissima haec olim fuit, reclamantibus frustra Ecclesiae Pastoribus, ac Patribus... (p. 71) Sed quam pertinax impia haec observatio etiam inter Christi fidèles fuerit, exemple erunt dies Aegyptiaci a remota antiquitate ad Saeculum usque XVI Ghristianae Aerae diligentissime a plerisque servati. et publicis etiam Kalendariis inscripti... Videlicet singulis meur sibus dies duo adeo infausti. adeoque mali ominis, atque ii suis sedibus désigna ti, decurrere putabantur. ut nihil nisi adversi tune operanti formidandum foret. Non vulgus dumtaxat, sed et homines politioris Minervae, iis diebus sibi religiose cavebant, rati traditionem hanc tanta antiquitate stipatam gravibus fundamentis niti. quae tamen unice in nubibus, sive in impostorum phantasia olim fabricata fuit. C'est l'erreur habituelle qui substitue les actions logiques aux actions non-logiques, (p. 72) Profecto ne heic quidem Maiorum nostrorum mores ac improvidam credulitatem, sive superstitionem mirari nobis lic*»t, quum ne nostra quidem aetas careat. hominibus, et fortasse plus sibi sapientiae tribuentibus, quam rudium saeculorum mentes sibi tribuerunt : qui die Veneris nuUum iter inchoarent, veriti. ne exemple sno verum comprobarent adagium quoddam Hispanicnm nempe : Die Martis, aut Veneris neque nuptias, neque iter institue. Qui etiam horrent, si quando ad mensam cum duodecim aliis con\ivis se sedere deprehendunt : opinio enim invaluit. non excessurum annum integrum, quin ex iis tredecim unum mors insidiosa surripiat Qui denique, ut plura alla praeteream, si forte sal in mensa eflfundi conspiciunt, infortunium aliqaod imminere sibi continuo -persuadent.

que, depuis une haute antiquité, \es jours égyptiens îurenl observés, et notés même dans les calendriers publics, jusqu'au XVI* siècle de l'ère chrétienne. Ce résidu est l'un des plus tenaces ; nous le trouvons en tout temps, en tout pays, chez les hommes ignorants comme chez les hommes cultivés et même très cultivés, superstitieux ou sans préjugés *.

910. (I-^) Combinaisons de choses semblables ou contraires. La ressemblance ou dissemblance des choses — peu importe si elle est imaginaire et fantaisiste — est un puissant motif de combinaisons. On comprend tout de suite pourquoi, quand on fixe son esprit aux associations d'idées suscitées par ces choses. Les raisonnements non-logiques sont souvent des raisonnements par association d'idées.

911. Il faut prendre garde que si A et B sont des choses semblables, C et D des choses contraires, le phénomène contraire à la combinaison A -\- B est, non pas la combinaison C -\- D, mais bien l'absence de toute combinaison. A la croyance en Dieu n'est pas opposée la croyance au Diable, mais bien l'absence de l'une et de l'autre. A l'état d'esprit de celui qui parle à chaque instant de l'acte sexuel, n'est pas opposé l'état d'esprit de celui qui en parle toujours avec horreur, mais bien l'état d'esprit de celui qui s'en soucie peu, comme de tout autre besoin corporel. Il y a longtemps que les écrivains nous répètent que la haine n'est pas le contraire de l'amour, mais bien l'indifférence (§ 957 ^).

912. Le principe des homéopathes : similia similibus curantur, unit les choses semblables *. Le principe opposé : contraria contrariis,

909^ SuET. ; Oct. 92 : Auspicia et omina quaedam pro certissimis observabat... Observabat et dies quosdam, ne aut prostridie nundinas quoquam proficisceretur, aut Nonis quicquam rei seriae inchoaret ; nihil in hoc quidem aliud devitans, ut ad Tiberium seribit, quam ôva(pT]niav nominis. « Il [Auguste] observait certains jours; il ne se mettait pas en route le jour suivant ceux du marché, et ne commençait aux nonnes aucune chose importante; il n'avait en cela d'autre répugnance, comme il l'écrivit à Tibère, que le mauvais augure du nom ». — M. Bush ; Les mém. de Bismarck, t. II, p. 24 : «Jules Favre vient de télégraphier qu'il serait vendredi à Francfort. Le chef [Bismarck], lui, n'j- sera que samedi, parce qu'il a peur que le vendredi ne lui porte malheur». Il se peut encore que ce fût une excuse diplomatique, mais le fait de l'avoir employée montre qu'il y avait des gens qui y croyaient.

912 1 BiGARDus Heim; Incantam,enta magica graeca latina. V. Similia similibus. (p. 484) Opinio de vi atque potestate similium, quae bis verbis «similia similibus » breviter explicari potest, cura in universa arte magica tum in medicinali multum valebat. De bac re antiqui scriptores superslitiosi multum scripserunt et finxerunt, veluti Ps. Democritus et Nepuaiius quorum libri adhuc extant : ^rept avfj.na6eiC)v koï àvrnradeiùv. Per fictam quàndam similitudinem vera mala depelJi posse credebant homines, qui decipi volebant. [Voilà l'explication logique de Tins-

unit des choses contraires. A ces affirmations arbitraires s'oppose la science expérimentale, qui n'a pas de principes a priori, mais qui, en chaque cas, laisse décider l'expérience.

9I.*Î. (I-;^ 1) Ressemblance ou opposition en général. Les résidus de ce genre sont extrêmement nombreux. On les rencontre souvent dans les opérations magiques : on unit des choses semblables et des opérations semblables ' ; on agit sur un homme, un animal, une chose, en opérant sur une parcelle qui leur a été enlevée. Il y a là une double ressemblance : celle des choses et celle des opérations. On unit aussi des choses contraires et, en beaucoup de cas, il semble que certains sentiments agissent pour pousser les hommes à rechercher des contrastes (§ 738 et sv.) *.

tinct qui pousse à unir des choses semblables ou contraires]. Multa exempla alfert Kopp (pal. crit. III. | 511, 512, 516 sq. : Wuttke, | 477). Mira sunt commenta quae hic superstitio et cogitatio vana creavit, veluti Geop. II. 42, 2... (p. 485) De quibus Herculis leonem sufiFocaiitis imaginibus in tabulis gemmisque haud raro repertis iam antea... dixi...

913 > Réville ; L^s religions des peuples non civilisés, 1. 1 : « (p. 152) I^e Cafre... n'est pas fétichiste, n'est donc pas idolâtre comme le Nègre, mais il a, s'il est possible, plus encore d'amulettes de toute forme et de tout nom... (p. 1.53) C'est l'idée que les qualités ou les défauts d'un objet quelconque se transmettent par le simple contact, et que l'analogie de deux faits, l'un accompli, l'autre désiré, équivaut à un rapport de cause à effet ». C'est là l'erreur habituelle de supposer des raisonnements logiques où ils n'existent pas. Songez donc si un Gafre est capable de raisonnements métaphysiques sur la cause et l'efTet! En réalité, il y a un sentiment non-logique, qui fait croire que choses et actes s'unissent avec d'autres choses et d'autres actes semblables. « (p. 1.53) Un collier de Cafre, par exemple, tient enfilés un os de mouton, un anneau de fer, une grifife de lion, une patte de milan. Pourquoi? C'est pour que son possesseur puisse fuir avec la rapidité du milan, qu'il ait la force du lion, la dureté d'un os et la solidité du fer. S'il se voit menacé de mort, un Cafre se fixe SOT la poitrine un de ces insectes qui vivent longtemps encore, bien que percés d'une aiguille, pour lui emprunter sa faculté de longue résistance à la mort. S'il veut adoucir le cœur de celui dont il désire acheter le bétail ou la fille, il mâche un morceau de bois jusqu'à ce qu'il soit réduit en pulpe... ».

913' Il convient d'observer ici comment on arrive au même point avec la méthode inductive et avec la méthode déductive. Au chapitre précédent (§ 733 et sv.), nous avons étudié directement des phénomènes où apparaissaient des faits semblables, et nous avons cherché si cela se produisait toujours par imitation. La réponse a été négative, et nous avons vu qu'il y a des cas où l'imitation est exclue ; et, par induction, nous avons été conduits à envisager une autre cause île la similitude des faits, c'est-à-dire les sentiments qui poussent les hommes à unir certaines choses. En suivant au contraire la voie déductive, on commencerait par reconnaître, comme nous le faisons ici, l'existence de ces sentiments. Ensuite, de cette existence, on déduirait que dos hommes ayant les mêmes sentiments, peuvent, en certains cas. agir d'une façon semblable, sans s'imiter réciproquement le moins du monde. Alors les faits cités au chapitre précédent, au lieu de servir à l'induction, serviraient à vérifier les conclusions de la déduction. D'une manière ou de l'autre, on opère rigoureusement d'après la méthode expérimentale, puisque, ou par induction, ou par déduction, les faits gbuverùent toujours tout le raisonnement.

914. La magicienne de Théocrite dit ' : « Delphis [son amant] me tourmenta, et moi je brûle sur Delphis un laurier. De même que celui-ci, en s'allumant, crépite fortement et brûle en un instant, et que nous n'en voyons pas même les cendres, qu'ainsi les chairs de Delphis soient aussi consumées par le feu.... Comme je fais fondre cette cire, avec l'aide d'une divinité, qu'ainsi Delphis, le Myndien, soit aussitôt fondu par l'amour ; et comme je fais tourner ce rhombe de bronze, qu'ainsi cet homme [Delphis] soit tourné vers ma porte par Aphrodite ». En outre, elle opère sur des choses qui ont appartenu à son amant : « (53-54) Delphis a perdu cette frange de son manteau, et je la jette dans le feu sauvage, en l'effilant... ». On a cru — et il y a aujourd'hui encore des gens qui croient — qu'en sévissant sur des images de cire, on peut nuire à ceux que ces images représentent ^ Tartarotti écrit ^ : « (p. 192) Jean Bodin, l'un des écrivains les plus passionnés pour exaller la puissance du Démon, des magiciens et des sorcières, parlant de ceux qui font des statuettes de cire, puis les percent avec des

U14 1 Théocr. : II, 24-31. — 'Le scoliaste note : «Comme le laurier mis au feu disparaît tout à coup, que de même aussi le corps de Delphis soit consumé dans la flamme de l'amour ». Plus loin (58), la magicienne dit qu'elle écrase un lézard pour Delphis, et qu'elle lui portera un mauvais breuvage. Là, il n'y a aucune ressemblance : nous sommes dans le cas des résidus (a). — Virgile, Egl., VUI, imite Théocrite et ajoute quelque chose, tiré des superstitions populaires. (79) Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Dapbnim. Limus ut hic durescit, et haec ut cera liquescit Uno eodemque igni: sic uostro Dapbnis amore.

« Gomme cette argile durcit et cette cire se fond dans le même feu, qu'ainsi fasse mon amour à Daphnis». Servius explique : Fecerat illa duas imagines, alteram ex limo, qui ex igné fitdurior : alteram ex cera, quae igné solvitur; ut videlicet mens amatoris ita duresceret ad illam, quam tune amabat, omnesque alias, sicut ad ignem limus ; et ad se ita molliretur et solveretur amore. ut cera ad ignem liquescit. En un mot, son amant devait, tel l'argile au feu, devenir dur aux autres femmes et, tel que la cire, se fondre à son amour à elle. Virgile continue : (82) Sparge molam, et fragilis incende bitumine lauros.

Daphnis me malus urit : ego banc in Daphnide laurum.

« Répands cette farine sacrée et brùle avec le bitume les lauriers fragiles. Le perfide Daphnis me fait brûler, moi je fais brûler Daphnis dans ce laurier». — Servius observe : In Daphnide laurum. Aut archaïsmos est, pro in Daphniden : aut intelligamus supra Daphnidis effigiem eam laurum, incendere, propter nominis similitudinem. Il est mieux d'entendre : in hac lauro uro Daphnidem. La similitude devient plus complète, dans Virgile, par l'opération faite sur les dépouilles de Daphnis. La magicienne les enterre sous le seuil de la porte, pour rappeler Daphnis à cette porte. (92) Pignora cara sui : quae nunc ego limine in ipso, Terra, tibi mande; debent haec pignora Daphnim.

914' OviD. ; Epist. VI. Hypsipyle lasoni,

(91) Devovet absentes simulacraque cerea figit, Et miserum tenues in ieuur urget acus.

914' Tartarotti; Del congresso notturno délie Lamie, lib. II, cap. 17, 2.

§ 915 LKS RKSIDLS 481

aiguilles ou les consument au feu, espérant ainsi se venger de leurs ennemis, ne peut s'empêcher d'avouer que cela se produit rarement, par le fait que Dieu ne le permet pas souvent : • car de cent peut estre, qu'il n'y en aura pas deux offensez, comme il s'est cogneu par les confessions des Sorciers» (Démonomanie, liv. II, ch. VIII) ». Les juges qui jugèrent La Môle, accusé d'avoir fait une image de cire de Charles IX et de l'avoir transpercée avec des épingles, crurent ou firent semblant de croire à ces pratiques ; de même ceux qui jugèrent la maréchale d'Ancre * et d'autres encore.

91o. Il est à noter qu'ici, comme d'habitude, nous avons un noyau autour duquel se disposent diverses amplifications : un résidu avec différentes dérivations. Chez Théocrite et chez Virgile, on trouve une simple ressemblance entre le fait de la fusion d'une figurine de cire et celui d'un homme qui brûle d'amour ; ce germe croît, prospère et devient une longue fable qu'on raconte dun roi d'Ecosse. En peu de mots, celui-ci souffrait d'une maladie que les médecins ne connaissaient pas. Chaque nuit, il transpirait abondamment et, de jour, pouvait reposer à peine. Après diverses péripéties, on découvrit que cela se produisait parce que, bien loin, en Moravie, certaines sorcières possédaient une figure de cire du roi ; et quand elles la mettaient devant le feu, le roi se fondait en sueur, et quand elles récitaient des incantations devant cette image, le roi ne pouvait dormir. II va sans dire que tout cela arrivait par pratique diabolique. C'est là une dérivation que ni Virgile ni Théocrite ne pouvaient connaître, mais qui ne fait jamais défaut, à

914* Fers AND Hayem ; La Maréchale d'Ancre et Leonora Galigai; p. 280. Interrogatoire de L. Galigai. L'accusée répond : «Ne scayt ce qu'on luy veolt dire des images de cire, et que c'est à faire à des sorciers, n'ayant jamais esté autre que chrestienne et qu'il ne se trouvera jamais cela d'elle. — A quoi elle se servoit de ces images de cire? — A dict que Dieu la punisse si elle scayt que c'est desd. images de cire...», (p. 2811 « Dans sa maison, lorsqu'elle fut ravagée, pillée et démolie, eUe avait eu une chambre haulte en forpie de galetas en lad. maison un cercueil, sur une table et en icelle une effigie de cire couverte d'un poille de velours noir, quatre chandeliers aux coings avec des cierges blancs. — A dict qu'elle vouldroit plustôt mourir que de veoir une telle chose que cela...» Reg. crim. du Chat, de Paris; t. II. Procès contre Jehenne de Brigue, en 1390 : ♦ (p. 287) Et lors lui qui deppose demanda à ycelle Jehennete se elle savoit bien qui esloit la femme qui lui faisoit souffrir tel tourment, laquele lui respondi que se faisoit ladite Gilete,... et que elle avoit fait un voult de cire ou elle avoit mis des cheveux de lui qui dépose, et que toutes fois que il estoit ainsi malade, elle mettoit sur le feu, en une paelle d'arain, le dit voult, et le tournoit à une cuillier d'arain, laquelle paelle et cuillier il lui avoit donnée. Et lors lui qui deppose lui demanda comment elle le savoit, et elle lui respondi que elle le savoit parce que elle avoit parlé à ses choses, et que oncques homs n'avoit esté si .fort envoultés, et que. pour le guérir, avoit soofiert moult de paine, et autant que elle avoit oncques souffert».

SOaOLOGIB 31

l'époque chrétienne. Théocrite, il est vrai, a une dérivation semblable dans le rhombe qu'on fait tourner et qui, grâce au pouvoir d'Aphrodite, doit rappeler l'amant infidèle. Wier, qui était médecin, et imbu de cet art expérimental qui déplut tant et déplaît encore aux métaphysiciens et aux théologiens S ne croit point à cette histoire du roi écossais * ; mais les Boutroux et les W. James de ce temps y croyaient, et il leur semblait que c'était d'une vérité qui est bien meilleure que la vérité expérimentale, et qui possède une dignité bien plus grande.

916. Pour extorquer de l'argent aux niais, les sorciers avaient et ont encore l'habitude de leur persuader d'enterrer quelque part de l'or ou des pierres précieuses, en leur donnant l'espoir que, par

915' M. PsELLi; De opérations daemonum, p. 8.5. L'auteur s'en prend aux médecins qui ne veulent pas reconnaître l'œuvre du démon et qui veulent expliquer les phénomènes par des faits expérimentaux, (p. 85) Koi ovâèv OavfiaaTov, ... el ravra 'Àtyocsv laTçoî, nrjôèv e'iôôteç vnèç rf/v aladrjaiv, à?J' s'iç fiôva rà aûfiaTa naçaKhnTovTeç, « Il n'y a pas lieu de s'étonner si les médecins parlent ainsi : ils ne voient rien au delà de ce qui tombe sous les sens, et ne s'occupent que du corps ». C'est précisément ce que, de nos jours encore, les métaphysiciens, admirateurs de Kant et de Hegel ou des beautés sublimes «du droit des gens», reprochent aux personnes qui veulent demeurer dans le domaine des réalités expérimentales.

9152 Wier; Hist. disp. et dise, I «(p. 339) le proposerai en cest endroit une esmerueiable histoire... laquelle a esté escrite par Hector Boece... Le Roy Dussus tomba en vue maladie, laquelle de soy mesme n'étoit si dangereuse que dificile à conoistre par les plus doctes médecins... Car il suoit toute nuit, et ne pouuoit dormir, et de iour il se reposoit, à peine soulagé de la douleur qu'il auoit endurée toute la nuit...» Finalement, en Ecosse, on a vent, sans savoir comment, «(p. 340) que le Roy estoit détenu par vne si longue espace de temps en langueur... non par maladie naturelle, mais au moyen de l'art diabolique des sorcières, lesquelles exerçoient contre luy l'art de Magie et sorcellerie, en vne ville de Morauie, nommée Forres». Le roi envoie des messagers dans cette ville, et découvre que les soldats soupçonnaient déjà la chose, à cause des propos de la maîtresse d'un soldat, laquelle était fille d'une sorcière. Les soldats vont à sa maison, de nuit, «(p. 341) lesquels entrans de force en la maison fermée, trouuèrent vne sorcière qui tenoit une image de cire, représentant la figure de Dussus, laquelle estoit faicte, comme il est vraysemblable, par art Diabolique, et attachée à vn pau de bois deuant le feu, là oti elle se fondoit, ce pendant que vne autre sorcière en recitant quelques charmes, distilloit peu à peu vne liqueur (p. 342) par dessus l'effigie. Ces sorcières doncques étant prises... et interroguees... elles respondirent que le Roy Dussus fondoit en sueur, pendant que son effigie estoit devant le feu : et que tandis que Ion prononçoit les charmes il ne pouuoit dormir, tellement qu'à mesure que la cire fondoit, il tomboit en langueur, et qu'il mourroit incontinent qu'elle seroit du tout fondue. Elles dirent aussi que les Diables les auoyent ainsi apprises... » Ils brûlent les sorcières et « ce pendant que ces choses se faisoyent... le Roy commença à se reuenir, et passa la nuict sans suer, si bien que le iour suyuant il reprit ses forces... » Wier dit que c'est peut-être le démon qui a fait cela; mais il ajoute ensuite : «(p. 343) le dis ceci encores que l'histoire fust vraye, ce que ie ne pense... ».

attraction, de l'autre or, d'autres pierres précieuses, s'ajouteront à celui-ci ou à celles-là, tandis qu'ensuite le sorcier se les approprie. Â chaque instant, on lit dans les journaux quelque bel exploit de ce genre.

917. L'antipathie, réelle du imaginaire, de certains êtres entre eux, a aussi servi à chasser l'un par l'autre. Dans les Géopontiques, on enseigne la manière de sauver un champ du fléau de la plante parasite nommée orobanche, qui détruit les légumineuses. Cette plante s'appelait aussi herbe-lion ; et cela suffit pour qu'on suppose que ce qui passe pour être contraire au lion lui est aussi contraire K « Si tu veux que cette herbe n'apparaisse pas du tout, prends cinq coquilles [ou des tessons et dessines-y avec de la craie ou avec une autre couleur blanche Hercule sufToquant le lion; puis dépose-les aux quatre angles et au milieu du champ. On a trouvé un autre remède physique, agissant par antipathie, et dont Déraocrite témoigne en disant que, puisque le lion, animal, est frappé de terreur à la vue d'un coq et s'en va, de même si quelqu'un f, ayant dans les mains un coq, tourne résolument autour du champ, aussitôt Vherbe-lion est éloignée, et les légumineuses deviennent meilleures, car Vherbe-lion a peur du coq ». Il y a ici des résidus de deux genres : 1° un résidu du genre (I-y 2), qui rattache le nom à l'herbe, de telle sorte que, parce qu'elle s'appelle herbe-lion, elle a aussi les caractères du lion, animal; 2° un résidu du présent genre (I-^ 1), pour lequel existe une opposition entre le coq et le lion. Clisthène, tyran de Sicyone, voulait extirper de sa cité le culte d'Adraste, parce qu'il constituait un lien avec les Argiens dont Clisthène était l'ennemi. C'est pourquoi, raconte Hérodote (V, 67), il commença par demander à la Pythie s'il pouvait chasser Adraste. Ayant reçu d'elle un refus catégorique, il imagina un moyen indirect pour chasser Adraste. Il demanda Mélanippe aux Thébains ; et, l'ayant eu, il lui consacra une chapelle au prytanée. Il fit cela parce que Mélanippe avait été un ennemi acharné d'Adraste. En

917 • Geopont.. II, 42, — f U y a «ne variante que nous rapportons pour montrer comment s'allongent Jes légendes nées d'un rt'sidu. Au lieu de dire simplement quelqu'ttn, l'un des manuscrits porte : « Une vierge à l'âge nubile, pieds nus, nue, n'ayant rien sur elle, les cheveux défaits, portant un coq dans ses mains, etc.» Il y a là un résidu du genre {^2). Cette vierge qui se promène nue autour du champ est une chose exceptionnelle, qui s'unit à la chose rare qu'est la disparition de Vorobanche. Notez qu'on dit qu'elle doit être d'âge nubile, — ûçav Ixovaa yâfiov — car si c'était une fillette, il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'elle allât nue.

l'honorant et en lui transférant les fêtes qu'on célébrait pour Adraste, on supposait que celui-ci devait s'en aller.

9 1 8. La parodie des actes d'un culte fait partie du présent genre de résidus. Cette parodie, souvent employée dans les siècles passés, chez les peuples catholiques, avait pour but d'obtenir des choses contraires à la religion et à la morale. De ce genre étaient les messes noires.

919. Dans l'antiquité gréco-latine, les sacrifices sont souvent déterminés par des ressemblances arbitraires, étranges, absurdes. On peut les considérer comme produits par des résidus religieux, moyennant une dérivation dont le résidu principal est celui des combinaisons (I-/9 1). En Grèce, la tête de la victime était dirigée vers le ciel, quand on sacrifiait aux dieux olympiques ; elle était dirigée vers la terre, quand on sacrifiait aux dieux infernaux. En règle générale, d'ailleurs avec nombre d'exceptions, on sacrifiait des animaux mâles aux dieux, femelles aux déesses. La similitude opérait en beaucoup de cas ; mais en beaucoup d'autres, il y avait des motifs qui, ou bien ne sont pas connus S ou bien paraissent puérils, extravagants.

9191 Arnob. ; Adv. génies. Vil, 19 : Sed erras, inquit, et laberis : nam Diis fœrainis fœminas, mares maribus hostias immolare, abstrusa et interior ratio est, vulgique a cognitione diraota. — Virg. ; Aen., III :

(118) Sic fatus, meritos aris mactavit honores,

Tauram Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo ; Nigram Hiemi pecudem, Zephyris felicibus albam.

— Serv., (118) : Ratio enim victimarum fit pro qualitate nurninum : nam aut hae immolantur, quae obsunt eorum muneribus, ut porcus Gereri ; quia obest frugibus : hircus Libero ; quia vitibus nocet. Aut certe ad similitudinem : ut inferis nieras pecudes; superis albas immolent; tempestali atras; candidas serenitati,...

— ScHOEM.; Aiît. grecq., II : « (p. 292) Nulle part ailleurs qu'à Sparte on n'offrait des chèvres à Héra. Athêna les réprouvait aussi, et l'on pensait que cette rancune venait des dégâts qu'elles causaient aux oliviers. [Dérivation pour expliquer un r'sidu (I-a.)] Pour la même raison, ces animaux ne pouvaient être conduits sur l'Acropole pour être sacrifiés à aucune des divinités dont les temples avoisinaient celui de la déesse protectrice de la ville. On prêtait sans doute à Dionysos un raisonnement contraire [c'est le fait habituel des dérivations : une même dérivation peut servir pour et contre (| 587, 1416, 1774)] ; on croyait être particulièrement agréable à ce dieu en lui offrant des boucs, à cause des ravages qu'ils faisaient dans les vignes». Qu'y a-t-il là de constant? Le résidu de la combinaison (a). Qu'y a-t-il de variable? Les raisonnements ayant pour but de donner une apparence logique au résidu, les dérivations.

— Daremb. S.vgl., s. r. Sacnficium: «(p. 959) Quant aux raisons pour lesquelles les anciens expliquaient préférences ou répugnances de telle divinité vis-à-vis de telle ou telle victime, elles sont parfois futiles [Résidu (a)]; en tout cas elles ne se ramènent point à un seul et unique principe. Ce sont parfois de simples jeux de mots [Résidu (y)]. Le rouget (rçlyTiTi), disait ApoUodore et répète Athénée, s'offrait à Hécate parce que son nom rappelait des épithètes courantes de la déesse : TpijLtop<poç, -oioélrtç, Tçlylrjvoç; le porc, insinue le Mégarien d'Aristophane, est une victime qui convient certainement à Aphrodite, parce que son nom (xoIqoç] désigne aussi les parties sexuelles de la femme. D'autres fois, on arguait d'une ressemblance, plus ou

920. De même, en d'autres occasions fort nombreuses, de singulières ressemblances apparaissent. Par exemple, à Rome, « la nouvelle mariée était ceinte d'une ceinture que l'époux déliait dans le lit. Cette ceinture était faite de laine de mouton, pour que l'époux fût attaché et lié à son épouse, comme la laine enlevée par flocons est entrelacée. L'époux délie le nœud herculéen de la ceinture, en vue du présage, afin qu'il soit aussi heureux en procréant des fils que le fut Hercule, qui en laissa soixante-dix * ».

921. On trouve aussi le présent résidu, uni à d'autres (Viciasse), dans le fait d'Auguste qui, une fois dans l'année, demandait l'aumône * ; et plus généralement dans les pratiques employées pour échapper à 1' « envie des dieux ». Il se retrouve aussi dans l'agrégat de sentiments qui fait traiter des objets inanimés comme s'ils étaient animés, et des choses et des animaux comme s'ils avaient l'usage de la raison. D'une façon générale, il joue un rôle, plus ou moins important, dans les sentiments qui nous poussent à employer l'analogie comme démonstration ; et nous le retrouverons par conséquent dans les dérivations.

922. (I-i 2) Choses rares ; événements exceptionnels. L'instinct qui pousse à croire que des choses rares et des événements exceptionnels s'unissent à d'autres choses rares et à d'autres choses exceptionnelles, ou même seulement à ce qu'on désire ardemment, contribue aussi à entretenir la foi en l'efficacité de cette union ; car justement parce que ces choses sont rares, il n'est pas donné de procéder aux nombreuses preuves et contre-preuves qui pourraient démontrer la vanité de la croyance. Mais il faut prendre bien garde de ne pas voir en cela la cause de la croyance ; car on peut observer que souvent des expériences contraires, même très fré-

moins nielle, entre l'humeur du dieu et celle de la victime... Ici, la prétendue hostilité d'un dieu ou d'une déesse à l'égard d'une espèce d'animaux engageait, prétendait-on, à les lui sacrifier... Là, cette hostilité servait, tout au contraire, à motiver l'exclusion de telles ou telles victimes... Dans les sacrifices aux morts, la victime, quand il y en avait une, parait avoir été d'ordinaire une brebis, el de même dans les sacrifices aux héros, exception faite pour les braves tombés sur le champ de bataille et à qui l'on rendait des honneurs héroïques ; à ceux-là on sacrifiait des taureaux.» [Résidu (/î l|j.

920* Festus; s. r. Cingulum : Cingulo nova nupta praecingebatur, quod vir in lecto solvebat. factum ex lana ovis, ut, sicut illa in glomos subiata coniuncta inter se sit, sic vir suus secum cinctus vinctusque esset. Hune Herculeaneo nodo vinctum vir solvit ominis gratia, ut sic ipse felix sit in suscipiendis liberis, ut fuit Hercules, qui septuaginta liberos reliqait.

^21>Suet; Oct., 91 : Ex noctumo visu, etiam stipem qaotannis die certo emendicabat a populo, cavam manum asses porrigentibus praebens. — Dio Cass. : U\, 35.

quentes, n'ébranlent pas ou ébranlent peu la foi. Ainsi, dans l'Italie méridionale, beaucoup de personnes portent à leur chaîne de montre une corne de corail ou d'autre matière, qui doit être un remède certain contre la jettature; et l'expérience n'a vraiment rien à voir avec cette pratique.

923. La rareté de l'objet peut être intrinsèque ou extrinsèque ; c'est-à-dire que l'objet — ou l'acte — peut appartenir à une classe d'objets — ou d'actes — rares, ou bien être tel, en raison de quelque circonstance accidentelle et même imaginaire. Nombre de talismans et de reliques appartiennent à cette dernière catégorie ^

924. Les présages donnent très souvent des résidus du genre (I-^ 2). Souvent les présages sont inventés après que le fait s'est produit ; quelquefois on les exprime d'abord, puis on tâche d'en trouver une vérification. Il peut aussi arriver que l'attente d'un événement serve à en faciliter l'annonce. Les présages puisent leur force spécialement dans la croyance en l'efficacité des combinaisons (§ 926 et sv.).

92a. Suétone ne manque pas de nous raconter les prodiges qui présageaient le règne d'un nouvel empereur et sa mort ; il en trouve toujours à foison. Il y a, par exemple, la belle histoire d'une poule qu'un aigle laissa tomber sur les genoux de Livie, femme d'Auguste. Cette poule tenait au bec un rameau de laurier. L'événement est donc sans doute étrange, et naturellement il doit se relier à quelque fait important (§ 983). C'est effectivement ce qui se passa, au moins dans la fantaisie de celui qui imagina la fable. Livie planta le rameau de laurier, qui devint un arbre où les Césars prirent les rameaux dont ils se couronnaient dans leurs triomphes. L'usage vint de les planter ensuite au même endroit, et l'on remarqua — tant l'expérience a de valeur ! — qu'après la mort d'un César, le laurier qu'il avait planté dépérissait. Dans les dernières

923* SuET. ; Nero, 56: Alla superstilione captus, in qua sola pertinacissime haesit. Siquidem icunculam puellarem, cum quasi remedium insidiarum a plebeio quodam et ignoto muneri accepisset, détecta confestim coniuratione, pro summo numine, trinisque in die sacriflciis, colère perseveravit ; volebatque credi monitione eius futura praenoscere. Il y avait là concours de circonstances exceptionnelles. — Voilà une chose simplement rare. Emile Ollivier; L'emp. lib., II. Le prince Louis- Napoléon (le futur Napoléon III) trouva dans l'héritage maternel «(p. 55) de précieux souvenirs; un surtout dont il ne se sépara jamais, le talisman. C'était un bijou contenant un morceau de la vraie croix, trouvé au cou de Charlemagne dans son tombeau et envoyé lors du couronnement à Napoléon I". Dans la famille on attachait à sa possession une promesse de protection divine. Joséphine, non sans peine, obtint d'en rester la dépositaire; après le divorce on ne le lui retira pas ; Hortense le recueillit».

années de Néron, tout le bois de laurier se dessécha jusqu'aux racines, et tous les descendants de la poule moururent. Tout cela présageait évidemment la fin de la famille des Césars, qui s'éteignit avec Néron *. Ces expériences sont semblables à celles que font aujourd'hui nos théologiens et nos métaphysiciens : on en tire précisément ce qu'on y a mis. Pourquoi donc le fait qu'une mule met bas doit-il présager quelque événement important? On ne peut trouver d'autre motif que celui de l'union d'un fait rare avec un autre fait rare que les Romains jugèrent devoir être funeste*. Avant que le consul L. Cornélius Scipion passât en Asie, les pontifes observèrent les prodiges, parmi lesquels se trouvait justement une mule qui avait mis bas *. La foudre avait frappé les murs de Velletri, et cela présageait qu'un citoyen de cette ville devait avoir le pouvoir suprême. Entraînés par leur confiance dans ce présage, les Vellélriens firent la guerre aux Romains, mais sans grand succès. « Beaucoup plus lard*, il fut manifeste que ce prodige présageait la puissance d'Auguste », qui était d'une famille de Velletri. C'est là une des très nombreuses prophéties que l'on comprend seulement après que le fait s'est produit (§ 1579), quand toutefois elles n'ont pas été inventées de toutes pièces.

Les chrétiens, qui pourtant rapportent tout à Dieu, racontent souvent les présages sans parler, du moins explicitement, de l'intervention divine, parce qu'il semble naturel que des choses rares et des événements exceptionnels aillent ensemble. Par exemple, la légende de Charlemagne nous fait connaître les signes qui présagèrent la mort de cet empereur. Le soleil et la lune s'obscurcirent ; le nom de Charlemagne disparut spontanément de la paroi d'une église fondée par l'empereur ; et ainsi de suite : il y a bien cinq signes en tout*. Les présages, la divination, entendus comme

a»> SuET. ; Galb., 1. — Plin. ; XV. 4<J. — Dio Gass. ; XLVIII, 52. Ces deux derniers auteurs ne disent pas que les lauriers se desséchèrent ; Pline dit même que. de son temps, il y en avait encore.

9fô« Plin. ; Nat. Uist.. VIII. 69 : Est in Annalibus nostris. peperisse saepe [mulas] ; verum prodigii loco habitum.

925» Liv.; XXXVII, 3.

925 < SuBT. ; Oct., 94.

925» Les grandes'jchroniques de France, publ. par P. Paris; t. II. Le sixiesme livre des fais, etc. .• «(p. 285) Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient sa mort et son deflinement. Le premier fu que le soleil et la lune perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme tous noirs, un pou (p. 286) avant ce qu'il mourust... le cinquiesme si fu quant il chevauchoit un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant

manifestations de l'activité divine, sont une dérivation des résidus (I-i) et principalement des résidus (I-^ 2). Toute chose exceptionnelle pouvait correspondre à ce résidu, et l'on recourut à l'intervention divine pour expliquer cette correspondance.

926. L'origine divine des héros et des grands hommes est un phénomène constant au cours de nombreux siècles. Tout homme, réel ou légendaire, dont l'histoire ou la légende parle beaucoup, doit sa naissance à quelque opération divine ou du moins entourée de prodiges ^ Il ne faut pas confondre la légende d'une origine

brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par devant luy...».

926* La conception de Bouddha fut accompagnée de tant de prodiges, quil serait trop long — et peu utile — d'en rapporter ici ne fût-ce qu'une partie importante. L'exemple suivant suffira. — H. Kern; Hist. du Boudh., I, p. 23-24. La vertueuse reine Mâyà a rêvé que «(p. 23) les quatre souverains divins des points cardinaux l'enlevèrent avec son lit et la portèrent sur l'Himalaya, où ils la déposèrent sous l'ombrage d'un arbre à larges branches... (p. 24) le Bodhisatva prit la forme d'un éléphant blanc, quitta la Montagne d'Or sur laquelle il se trouva.it, monta sur la Montagne d'Argent, entra avec un lis d'eau blanc dans sa trompe, et accompagné d'un bruit formidable, dans la grotte d'or, et après avoir fait trois fois le tour du lit de repos, en prenant la droite, en signe de respect, il ouvrit le flanc droit de la reine et entra ainsi dans son sein... Au moment de la conception du Bodhisatva dans le sein de sa mère, la nature entière fut en mouvement et l'on aperçut trente-deux présages : une lumière incomparable illumina tout l'Univer.-:, etc. ». Les Latins ne donnent pas dans ces extravagances orientales. Suétone, Oct., 94, raconte, suivant Asclépiade Mendès, comment Atia conçut Auguste. Elle était venue au temple d'Apollon, pour y sacrifier. « La litière ayant été déposée à terre, tandis que les autres matrones se retirèrent, elle s'endormit. Tout d'un coup, un serpent s'introduisit auprès d'elle; puis il s'en alla peu après. Elle se purifia comme après les embrassements de son mari. Dès ce moment, elle eut sur le corps une tache en forme de serpent, et l'on ne put jamais l'enlever; c'est pourquoi Atia dut toujours s'abstenir des bains publics». Les serpents, soit dit sans vouloir faire tort à celui qui séduisit Eve, notre mère, paraissent avoir fréquemment et volontiers des rapports avec les femmes. L'un d'eux, soit pour son propre compte, soit pour celui de Zeus, engrossa Olympie, mère d'Alexandre le Grand. — Iust. ; XII, 16. Qua nocte eum mater Olympias concepit, visa per quietem est cum ingenti serpente volutari ; nec decepta somnio est : nam profecto mains humana mortalitate opus utero tulit. « La nuit dans laquelle sa mère Olympie conçut, il sembla à celle-ci, dans son sommeil, coucher avec un énorme serpent; et elle ne fut pas trompée par le sommeil, car elle n'était certainement pas enceinte des œuvres d'un mortel». — Idem; XI, IL II raconte comment Alexandre ad lovem deinde Hammonem pergit, consulturus et de eventu futurorum, et de origine sua. Namque mater eius Olympias confessa viro suo Philippo fuerat : Alexandrum non ex eo se, sed ex serpente ingentis magnitudinis concepisse. Denique Philippus ultimo prope vitae suae tempore, filium, suum non esse palam praedicaverat. Qua ex causa Olympiadem, velut stupri compertam, repudio demiserat. Puis la légende croît et s'^étend. Plutarque, Alex., 2, raconte que Philippe vit un serpent qui dormait auprès de sa femme. Il ajoute que d'autres disent qu'Olympie gardait près d'elle des serpents apprivoisés. Puis (3) il rapporte que Philippe perdit un œil « qu'il avait mis à l'entrebâillement de la porte, pour voir le dieu coucher avec sa femme, sous la forme d'un dragon ». En réalité, Philippe perdit son œil au siège de Métone.

divine avec la qualification de diuin, appliquée à un homme. Souvent cette qualification indique simplement que cet homme est éminent par certaines qualités, qu'il est admirable, vénérable,

Dti nouvelles enjolivures produisent ensuite le roman de la naissance d'Alexandre, dans le Pseudo-Callisthène. Il ne nous importe pas du tout de rechercher quelle part de croyance naïve et quelle part d'artifice il pourrait y avoir dans ces légendes, et pas même si elles pourraient tirer leur origine d'un fait réel, comme celui, cité aussi par Lucien, Pseudomant., 6, des serpents apprivoisés, que des femmes macédoniennes gardaient auprès d'elles. Mais le seul fait de l'existence de ces légendes, et mieux encore de l'accueil favorable qu'elles ont rencontré, démontre qu'elles correspondaient à certains sentiments. C'est cela seul qu'il nous importe de mettre en lumière. Notez de plus, comme d'habitude, l'existence d'un noyau autour duquel s'étend la nébuleuse des dérivations. P. Scipion, le premier Africain, eut aussi pour père un serpent, très gros, cela s'entend, et qui, de plus, devait être divin. — Liv. ; XXVI. 19. Le genre de vie de P. Scipion fit croire stirpis eum divinae virum esse ; retulique famam, in Alexandro Magno prius vulgatam, et vanilate et fabula parem, anguis immanis concubitu conceptum, et in cubiculo raatris eius persaepe visam prodigii eius speciem, interventuque hominum evolutam repente, atque ex oculis elapsam.

— Cfr. Gell ; VII, 1. Servius TuUius ne pouvait pas, ne devait pas être fils d'esclaves. Tite-Live assigne à ce personnage l'origine la moins merveilleuse (I, 39), en supposant que sa mère était déjà enceinte des oeuvres de son mari, thef de Gorniculus, lorsqu'elle fut faite prisonnière. Denys raconte aussi cela, IV, 1. Mais à un si grand homme, le résidu du présent genre devait faire trouver plus et mieux. Aussi Denys lui-même, IV, 2, nous dit-il qu'il a trouvé dans les annales du pays, et chez nombre d'historiens romains, une autre origine, qui se rapproche de la fable, et raconte-t-il une longue histoire, reproduite ensuite par Ovide et par Pline, suivant laquelle Vulcain aurait engendré Servius Tullius d'une manière un peu bizarre.

— Pline, XXXVI, 70, raconte le fait comme s'il y croyait, mais enlève la paternité à Vulcain pour l'attribuer au foyer. Xon praeteribo et unum foci exemplum romanis iitteris clarum. Tarquinio Prisco régnante tradunt repente in foco eius comparuisse génitale e cinere raasculini sexus, eamque, quae insederat ibi, Tanaquilis reginae ancillam Ocrisiam captivam, consurrexisse gravidam. Ita Servium Tullium natum, qui regno successit. — Ovid.; Fast., VI, 627 et sv., restitue la paternité à Vulcain. qui opéra par le moyen du prodige noté par Pline.

(627) Namque pater Tulli Vulcanus, Oeresia mater,

Pracsignis facie, Corniculana fuit.

Hanc secum Taaaquil, sacris de more paratis,

Jussit in oruatam fandere vina focum.

Hic inter cineres obscaeni forma viril is

Aut fuit, aut visa est : sed fuit illa magis. lussa loco captiva fovet : conceptus ab illa

Servius a coelo semina gentis babet.

Un fait est remarquable : quelle que fût sa pensée intime, Ovide montre qu'il ne croit pas que ce fut une vaine apparence (sed fuit illa magis). Arnobe, Ad. gent., V, 18, n'est frappé que par l'obscénité du fait, et la reproche aux païens. — On peut assigner une origine divine, même aux philosophes, quand ils sont éminents. — Origè.«<e I Contra Celsum, I) dit : «(p. 29) Quelques-uns. non pas dans les histoires antiques ou héroïques, mais dans celles qui contiennent des faits récents, estimèrent rapporter comme une chose possible, que Platon naquit de sa mère Araphiction. avec laquelle il avait étt; interdit à Ariston [son mari] d'avoir des rapports, avant qu'elle eût enfant»' le fruit d'Apollon. Mais ce sont Là de pures fables, qui sont produites par la croyance que les hommes réputés supérieurs aux autres pour leur sagesse, devaient tirer leur origine de quelque semence divine, comme il convient à une nature supérieure à celle des hommes ». C'est exactement cela, mais sans tant de raisonnements ; simplement parce que, dans l'esprit, les choses excellentes s'associent à d'autres choses excellentes; les très mauvaises, à d'autres très mauvaises.

excellent. Dans ce sens, par exemple, Homère (Odgss., XIV) nomme le divin porcher, ôToç v<foQ^6ç. Dans les cas concrets de générations divines, il y a différents résidus. Le noyau principal est formé : 1° des résidus de la permanence des agrégats, par lesquels les dieux et les esprits sont un prolongement de la personne humaine ^ ; 2° des résidus sexuels, par lesquels l'homme arrête volontiers son esprit sur l'acte de génération ; 3° des résidus du présent genre : ce qui est remarquable devant aussi avoir une origine remarquable. Cela a lieu de deux façons : ou parce que d'une chose on remonte à une origine imaginaire, ou parce que d'une origine imaginaire on descend à un produit également imaginaire.

927. On peut diviser les générations divines en deux genres : 1» êtres divins qui s'unissent à d'autres êtres divins et ont des produits divins. De là proviennent les théogonies, si nombreuses chez les différents peuples. Viennent ensuite divers appendices. Les êtres indiqués tout à l'heure comme divins peuvent être simplement spirituels ; ils peuvent s'écarter de la personnification jusqu'à devenir de simples abstractions métaphysiques (§ 1070 et sv.). Dans une autre direction, on ajoute un autre résidu à ceux du présent genre. Si la génération divine est habituelle, on l'exclut pour l'être suprême, lequel devient l'être éternel, incréé; de même on regarde comme exceptionnel celui qui n'est engendré que par un seul être, comme Minerve, que Jupiter eut sans avoir commerce avec un être féminin, et Vulcain, que Junon eut sans avoir commerce avec un être masculine 2° Etres humains qui s'unissent à des

9262 Grotk ; Hist. de la Gr., t. I : « (p. 9(5) ...ainsi la g('néalogie était composée en vue de satisfaire à la fois le goût des Grecs pour les aventures romanesques, et leur besoin d'une ligne non interrompue de filiation entre eux-mêmes et les dieux. Le personnage éponyme, de qui la communauté tire son nom, est quelquefois le fils du dieu local, quelquefois un homme indigène né de la terre, qui est en effet divinisée elle-même. On verra par la seule description de ces généalogies qu'elles renfermaient des éléments humains et historiques, aussi bien que des éléments divins et extra-historiques... A leurs yeux [des Grecs]... non seulement tous les membres étaient également réels, mais les dieux et les héros au commencement étaient en un certain sens les plus réels ; du moins ils étaient les plus estimés et les plus indispensables de tous».

927 1 OviD. : Fast., Y :

(231) Saneta lovem Iiino, nata sine matra Minerva Oflicio doluit noa eguisse suo.

Flore lui enseigne comment devenir mère sans avoir de rapports avec un être masculin, et lui raconte l'histoire d'une fleur reçue en cadeau.

(253) Qui dabat, Hoc, dixit, sterilem quoque tange iuvencam, Mater erit : tetigi; nec mora mater erat Protinus haerentem decerpsi pollice florem : Tangitur; et tacto concipit illa sinu.

La légende d'Héphaistos (Vulcain) se trouve déjà dans Hésiode. Théog., 927 ;

êtres humains, et aussi, mais très rarement, à des animaux. Les unions de mâles divins avec des femmes sont, dans nos races, plus fréquentes que celles de femmes divines avec des hommes; cela parce que les légendes furent composées principalement par les hommes de peuples où la famille était patriarcale. Il ne peut y avoir d'autre motif au fait que, dans la Bible, ce sont des anges mâles qui s'énamourent des filles des hommes % et non les anges femmes, des fils des hommes. Comme dans le genre précédent, il y a les appendices ; et, par différentes gradations, on arrive jusqu'au vent, qui féconde les juments et même les femmes *. Là

mais Homère. IL, I, 578. le fait fils de 2^as et de Hèra. Apollodore sait la tradition d'Hésiode. I, 3. b : 'ffpa ii x<^*Ç evv^ éyiwifaev "fffatarov. « Héra conçat Héphaistos, sans embrassements ».

927* Gen. (trad. Second) ; 6... (2) les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes... (4i Les géants étaient sur la terre en ces temps-l.-i, après que les fils de Dieu furent venus vers les filles des hommes, et qu'elles leur eurent donné des enfants ; ce sont ces héros qui furent fameux dans l'antiquité. — D. Hikronym. : t. III : Questiones sive traditiones hebraicae in Genesim : (p. 85ô) Videntes autem filii Dei filias hominum quia bonae sunt. Verbum Hebraicum eloim... communis est numeri : et Deus quippe, et dii similiter appellantur : propter quod Âquila plurale numéro, filios deorum ausus est dicere, deos intelligens, sanctos. sive angelos...

927' Dans l'édition Panckoucke, d'Ovide, l'observation suivante de Desaintange est transcrite dans une note « (t. VIII, p. 327) ...Si nous étions tentés de nous moquer de cette fable légendaire qu'Ovide nous a transmise... rappelons-nous qu'un grave docteur anglais... publia, au dix-huitième siècle, une brochure intitulée Lucina sine concubitu 'Lucine affranchie des lois du concours), dans laquelle il cherche à prouver qu'une femme peut concevoir et accoucher sans avoir de commerce avec aucun homme, comme (p. ^8) les jumens des Géorgiqties (liv. III, v. 271) de Virgile, devenues fécondes sans autre étalon que le Zéphyr ou vent du couchant... Voilà précisément le charme qu'opère le Zéphyr sur les femmes qui préfèrent ses baisers à un plaisir vulgaire : témoin la dame d'Aiguemère, accouchée en l'absence de son mari d'un fils déclaré légitime par un arrêt du parlement de Grenoble, en date du 13 février 1637. Cette dame, une belle nuit d'été que sa fenêtre était ouverte, son lit exposé au couchant et sa couverture en désordre, s'était imaginé que son mari était de retour d'.\llemagne, et qu'elle avait reçu ses caresses. Elle avait pris l'air du couchant : c'est cet air qu'elle avait respiré...». Burette ajoute, et il ne semble pas qu'il plaisante : « (p. 328) ...Ily a certainement dans la nature des forces occultes et mystérieuses que la science n'a pas encore soumises à son empire. Il y a dans l'imagination une puissance que les miracles du magnétisme ont fait éclater». Ef le livre où cela est écrit a été publié en 1835 ! ^

Plis. ; Sat. hist. VIII, 67 : c II est manifeste qu'en Lusitanie. près de la ville de Lisbonne et du Tage, les juments qui se tiennent contre le vent de Favonios conçoivent de par le vent, et deviennent grosses ; les poulains qui naissent sont très rapides, mais ne vivent pas plus de trois ans ». — Varron y ajoute aussi les poules, et dit que le fait est notoire. Varr. ; De agric, II : In foetura res incredibilis est in Hispania, sed est vera. quod in Lusitania ad oceanum in ea regione, ubi est oppidum Olysippo, monte Tagro. quaedam e vento certo tempore concipiunt equae, ut hic gallinae quoque soient, quarum ova vjnivéfua appellant. Sed ex his equis, qui nati pulli, non plus triennium vivunt. — P.\usanias, VII, 17, a une longue histoire de la naissance d'.A.ttis, qu'il est inutile de rapporter ici. 11 suffit de savoir qu'Agdistis

encore, ont lieu de nouvelles adjonctions des résidus du présent genre. Quand la génération par union d'êtres divins avec des êtres humains est devenue commune, on ajoute d'autres circonstances, pour avoir des générations exceptionnelles. Il ne suffit pas qu'un homme naisse d'un dieu : il doit aussi naître d'une vierge. Celle-ci doit enfanter en restant vierge. Il ne suffit pas que Zeus engendre Héraclès : il faut, de plus, qu'il mette trois nuits pour accomplir cette œuvre*. Dans le nombre de trois nuits, que les auteurs

naquit de Zeus, d'une manière étrange ; que d'une partie du corps d'Agdistis, se développa un amandier : qu'enfin, la fille du fleuve Sangaris, ayant mis dans son sein des fruits de cet arbre, ils disparurent, et elle enfanta Attis. C'est ainsi qu'on a l'un des nombreux exemples d'une suite de générations et de faits étranges, pour arriver à une naissance. — Des légendes semblables, on en a tant qu'on veut, toujours avec un noyau de résidus et autour une nébuleuse d'imaginations poétiques ou simplement fantaisistes.

927* Gomme descendante de Persée, Alcmène aussi remontait à Zeus. Suivant Apolf... II, 4, 6, Electryon, père d'Alcmène, la donna avec le royaume à Amphitryon, en convenant que celui-ci la garderait vierge, jusqu'au retour de l'expédition qu'Electryon devait faire contre les Téléboens. Electryon mourut, et Amphitryon, après diverses aventures, fit l'expédition contre les Téléboens. A son retour, Zeus le précéda, et, prenant les traits d'Amphitryon, il jouit d'Alcmène, en une nuit qu'il fit durer autant que trois autres : kui ttjv fiiav TçtirÀacnâaaç viiKTa. C'est pourquoi Lycophron, 33, appelle Héraclès «lion des trois nuits». — Efgh. Wagner ; Epitoma vaticana Apollodori bibliotheca : (p. 23} ... ttjv fiiav vvxra ■wevTaTtTiaaiàaaç rj kutû rcvaç -çm'kaainaaç. «... quintuplant, ou selon d'autres, triplant une nuit. » — Pallad. ; Anth., IX {Epig. demonstr.], 441, donne à Héraclès l'épithète de Tçiaé'Aijvoç. — Statius; Theb., XII. Junon adresse à la lune ces paroles :

(299) Da mihi poscenti munus brève, Cynthia, si quis Est lunonis honos : certe lovis improba iussu Ternoctem Herculeam : veteres sed mitto querelas :

Lact.; Comm., v. 301, note à ce propos : ...ne adventudiei concubitus minueretur voluptas, iussit luppiter illam noctem triplicem fieri, qua triplices cursus Luna peregit. Ex quo compressu Alcmenae Hercules dicitur natus. Merito ergo noctem Herculeam dixit, in qua conceptus est Hercules. — Diod. ; IV, 9, 2, rend très clair le résidu dont nous parlons. Il dit : « En s'unissant à Alcmène, Zeus rendit triple la nuit et par la longueur du temps employé à la procréation, il démontra dès l'abord de quelle force devait être l'enfant». Diodore ajoute que Zeus rechercha Alcmène, non poussé par un désir amoureux, mais avec le but de procréer un fils. — Serv. ; Ad Aen., VIII, 103 : Amphitryo rex Thebanorum fuit, cuius uxorem Alcmenam, luppiter adamavit, etdum vir eius Oechaliam civitatem oppugnaret, de trinoctio facta una nocte, cum ea concubuit : quae post duos edidit filios ; unum de love, id est Herculem ; alterum de marito, qui Iphiclus appellatus est. Pour ce dernier, il fallut moins de peine que pour Hercule. Sghol. kh. Iliad, XIV ,323. Après avoir dit que Zeus fit un fils à Alcmène, il ajoute : « De même Amphitryon, dans la même nuit». ApoUodore fit Iphiclus plus jeune qu'Hercule d'une nuit. Certains auteurs, surtout les Latins, doublent la nuit de la conception d'Hercule, au lieu de la tripler : OviD. ; Amor. I, 13, 45. — Propert. ; II, 22, 25-26. — Mart. Capell. ; II, 157. — Senec, Agam , 814-815. — Hieron. ; Adversus vigilaniium, t. II : (p. 409) In Alcmenae adulterio duas noctes luppiter copulavit, ut magnae fortitudinis Hercules nasceretur. — Hygin. ; Fab., XXIX. — H y a des Pères de l'Eglise qui sont plus généreux, et qui accordent neuf nuits aux plaisirs amoureux de Zeus : Clément. ; Profrept.. p. 28. Pott. — 21. Par. — Arnob. ; Ad. gent., IV, 26 : luppiter ipse rex

s 927 LES RÉSIDUS 493

donnent généralement, mais non exclusivement, il y a aussi le résidu qui fait de trois un nombre sacré (§ 960*) ; et c'est là un cas particulier d'un fait général, c'est-à-dire de l'adjonction, dans les légendes, de nombreux résidus secondaires aux résidus principaux. Dans la haute antiquité classique, il serait plus facile d'énumérer les personnages célèbres ayant une origine humaine, que ceux ayant une origine divine, laquelle apparaît comme proprement normale. On a la preuve de la permanence tenace de ce résidu dans le fait que, sous son impulsion, les chrétiens eux-mêmes employèrent largement les légendes d'union d'êtres spirituels avec des femmes, pour engendrer des hommes exceptionnels. Dans cette fonction, les démons chrétiens se substituèrent simplement aux dieux du paganisme ^ ; et, à vrai dire, on a usé et abusé de la géné-

mandi. nonne a vobis infamatus est... Quis illam in Alcmena novem noctibus fecit pervigilasse continuis?... Et sane adiungitis beneflcia non parva : siquidem vobis deas Hercules natus est, qui in rébus huiusmodi patris sui transiret exuperaretque virtutes. Ille noctibus vix novem unam potuit prolem extundere, concinnare, compingere... — Cirill. ; Adv. lulan., VI.

927 * Delrio ; Disq. Magic, t. I ; 1. II, q. 15. « (p. 180) Dicimus ergo, ex concubito incubi cum muliere aliquando prolem nasci posse ; et tum prolis verura patrem non fore daemonem. sed illum hominem cuius semine daemon abusus fuerit. Negarunt hoc Plutarchusin Numa... sed hoc olim afflrmarunt Aegyptii teste Plutarcho, et affirmant communiter Scholastici, qui omnes etiam optimi pbilosophi fueré. -..Accedunt piurima exempla ab illis et aliis narrata, quae si vera sunt, haud dubie iuxta bas conclusiones explicanda sunt. Vetustas obtrudit suos semideos. Hercules. Sarpedones, A^neas, Servies Tullos ; Anglia, Merlinum ; Pannonia, Hnnnos ex Ariunis strigibus Gothicis et Fa unis natos, ...nec desunt qui Luther um in banc classem retulerint (5 927 •). Et ante sexennium in primario Brabantiae oppido punita fuit mulier, quod ex daemone peperisset : et nostris temporibus id contigisse etiam T.ud. Molina ex nostrae societatis Theologis prodidit, et complures alii gentium diversarum scriptores allatis exemplis confirmarunt. — Iornand.: De reb. Goth., 2A (8) : Filimer rex Golhorura, ...qui et terras Scythicas cum sua gente introisset... reperit in populo suo quasdam magas mulieres, quas patrie sermone aliorumnas is ipse cognominat ; easque habens suspectas, de medio sui proturbat, longeque ab exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terrae. Quas spiritus immundi per eremura vagantes dum vidissent, et earum se complexibus in coitu miscuissent genus ferocissimum edidere; ...Naturellement: telle devait être l'origine de ce peuple féroce et dt'testé. Même l'excellent Saint Augustin se montre aussi bien renseigné sur la gf^nération des démons que sur la question des antipodes, et sur tant d'autres semblables (§ 1438). — D. AuousT. ; De civ. dei, XV, 23 : Et quoniam creberrima fama est. mullique se expertes, vel ab eis qui experti essent, de quorum fide dubitandum non est. audisse confirmant, Silvanos, et Faunes, quos vulge incubes vocant, improbes saepe exstitisse mnlieribus, et earum appetisse ac peregisse cencubitum : et quosdam daemones, quos Dusios Galli nuncupant, hanc assidue immunditiam et tpntare et efficere, plures talesque asseverant, ut hoc negare impudenliae videatur. C'est bien cela : « en sorte qu'il y aurait de l'impudence à le nier ». — Bodin ; De la demonomanie des sorciers. II, 7 : « (p. 104 a) Si les sorciers ont copulation avec les dœmons. — (p. 104 b) J'ai aussi leu l'extraict des interrogatoires faicts aux Sorciers de Longny en Potez, qui furent aussi bruslees vives, que maistre Adrian de Fer, Lieutenant gênerai de Laen m'a baillé. J'en mettrais quelques confessions

ration par leurs œuvres. Ainsi, l'enchanteur Merlin était fils du démon, et l'on trouve aussi des gens pour donner une semblable origine à Luther*. Aujourd'hui, le culte des hommes éminents a beaucoup diminué ; par conséquent ces origines appartiennent seulement au passé.

surce poinct icy ». Suivent divers faits de femmes qui avouent avoir connu charnellement le diable. « (p. 105 a) En cas pareil nous lisons au XVI liure de Meyer... que lan MCGGGLIX grand nombre d'hommes et femmes furent bruslees en la ville d'Arras, accusées les uns par les autres, et confessèrent qu'elles estoyent la nuict transporti'es aux danses, et puis qu'ils se couployent auecques les Diables... Jacques Spranger, et ses quatre compagnons inquisiteurs des sorcières, escriuent qu'ils ont faict le procès à vue infinité de Sorcières, en ayant faict exécuter fort grand nombre en Alemagne... et que toutes généralement sans exception, confessoient que le Diable auoit copulation charnelle avec elles... Henry de Coulongne (p. 105 b)... dit qu'il n'y a rieu plus vulgaire en Alemaigne, et non pas seulement en Alemaigne. ains cela estoit notoire en toute la Grèce et Italie. Gar les Faunes, Satyres, Syluains ne sont rien autre chose que ces Dsemons, et malins esprits. Et par prouerbe le mot de Satyrizer, signifie paillarder. ...(p. 106 a) Nous lisons aussi en Thistoire sainct Bernard, qu'il y eut vne Sorcière, qui auoit ordinairement compagnie du Diable auprès de son mary, sans qu'il s'en apperceut. Geste question (à sauoir si telle copulation est possible) fut traictee devant l'Empereur Sigismond, et. à sçavoir si de telle copulation il pouuoit naistre quelque chose : Et fut résolu contre l'opinion de Cassianus, que telle copulation est possible, et la génération aussi... Nous lisons aussi au liure premier chap. XXVII des histoires des Indes Occidentales, que ces peuples là tenoyent pour certain, que leur Dieu Gocoto couchoit avec les femmes : Gar les Dieux de ce pays là n'estoient autres que Diables ». Voir la suite au I 928 ^ — Dans un livre publié en 1864, un auteur moderne rapporte, en y prêtant créance, une partie des innombrables absurdités qui furent écrites à propos de la génération des démons, et conclut qu'il n'est pas possible de nier l'existence de l'union objective des démons et des êtres humains. — G. des MoussEAUx ; Les hauts phénomènes de la magie : « (p. 297) Nier ces faits étranges, dit « un magistrat distingué et intègre » [En note : A. de G.\sp.\rin, Surn., vol. II, p. 154. Autre bel exemplaire !] le très savant et très expérimenté de Lancre [qui a fait mourir des centaines de sorciers et de sorcières], « ce serait détruire ce que l'antiquité et nos procédures nous ont fait voir» [c'est l'auteur qui souligne]. Et, je le répète, ce serait détruire, en outre, ce dont autrefois — et de nos Jours [c'est l'auteur qui souligne] — la chair et le sang ont témoigné ; ce que l'inspection médicale et la science théologique ont constaté chacune par les moyens qui leur sont propres ». Voilà un bel exemple delà valeur expérimentale à\x consentement universel, aujourd'hui transformé en sentences Am. suffrage universel. Mais peut-être cette nouvelle divinité est-elle exempte des erreurs où tombèrent ses prédécesseurs ?

9276 Delrio ; Magiq. disq., t. I, p. 180 (lib. II, quaest. 15) (| 927 s). A propos de cette origine de Luther, il cite : Fontan. in hist. sacra de stat. religion. Il ne suffit pas que le démon intervienne à la naissance, il devait aussi intervenir à la mort. Le même Delrio, ibidem, t. II, p. 76 (lib. III, pars prier., quaest. 7) : Sane fuit animaduersum, et quo tempore Lutherus obiit, in Geila Brabantiae, ab obsessis daeraones ad Lutheri funus aduolasse. Luther, lui-même, a dit tant de fois, pendant sa vie, avoir vu des démons, qu'il n'est pas si étrange que ces vénérables personnages soient allés à ses funérailles. — I. Wier ; Hist. disp. et dise, t. I, p. 418 et sv. (liv. III, chap. 2.5). Il raconte une longue histoire de la génération diabolique de Luther, et ajoute (p. 420) : «L'histoire Catholique de Testât de la Religion en nostre temps escrite en françois par vn certain docteur en Théologie nommé S. Fontaines, dit que ceste opinion publiée par liures imprimez est vraysemblable, asauoir que

928. Les légendes constituées au moyen des résidus sont ensuite expliquées par les dérivations. Tant que l'être divin ou seulement spirituel, formé par la persistance des agrégats, s'écarte encore peu de son origine humaine, on n'éprouve aucune difficulté à concevoir son union avec d'autres êtres semblables ou avec des êtres, réels. De ce tronc se détache une branche, dans laquelle la difficulté n'est pas grande non plus ; c'est celle où les êtres divins se transforment plus ou moins en abstractions métaphysiques qui s'unissent ensemble. La persistance des agrégats facilite le passage entre des faits comme celui du chaud et de Vhumide, qui font germer le grain, et d'autres faits où les principes métaphysiques deviennent générateurs d'êtres réels ou imaginaires. Mais dans une autre branche, apparaissent de plus grandes difficultés ; c'est celle où la personnification des êtres spirituels demeure, et où leur écart avec les êtres humains s'accroît. Les Grecs ne ressentirent nullement le besoin de rechercher comment la semence de Zeus avait pu féconder les nombreuses femmes qu'il avait connues charnellement, tandis que les chrétiens éprouvèrent le besoin de résoudre une question semblable, au sujet des démons qui avaient des rapports avec les femmes ^.

Marguerite mère do Luther fut engrossée de lui par le diable, qui auoit eu sa compagnie autresfois autant qu'elle fust mariée à lean Luther». — Mainbourg; Hist. du Luth., I, p. 22-24, croit devoir réfuter ces fables : «Il [Luther] naquit à Islebe, ville du comté de Mansfeld l'an 1483, non pas d'un Incube, ainsi que quelques uns, pour le rendre plus odieux, l'ont t'crit sans aucune apparence de vérité, mais comme naissent les autres hommes, et l'on n'en a jamais douté que depuis qu'il devint hérésiarque... ».

928' Cette question : les démons peuvent-ils, et comment peuvént-iis rendre mères les femmes, a été n?3olue en divers sens par les Pères de l'Eglise. Saint Thomas en disserte doctement dans la Summa theoL, I ", q. LI. 3 : Si tamen ex coitu daemonum aliqui interdum nascuntur, hoc non est per semenab eis decisum, aut a corporibus assumptis ; sed per semen alicuius hominis ad hoc acceptum, utpote quod idem daemon, qui est succubus ad virum, fiât incubus ad mulierem : sicut et aliarum rerum semina assuraunt ad aliquarum rerum generationem, ut Augustinus dicit f ; ut sic ille qui nascitur, non sit filius daemonis, sed illius hominis cuius est semen acceptum. — Bonix: De torfemono)nanje...Suitede la citation |927*: «(p. 106 a) Aussi les Docteurs ne s'accordent pas en cecy : entre lesquels les vns tiennent, que les Da^mons Hyphialtes, ou Succubes reçoiuent la semence des hommes, et s'en servent enuers les femmes en Dîemons Ephialtes, ou Incubes, comme (p. 106 b| dit Thomas d'Aquin, chose qui semble incroyable : mais quoy qu'il en soit, Spranger .escript que les Alemans (qui ont plus d'esperience des Sorciers, pour y en auoir eu de toute ancienneté, et en plus grand nombre que es autres pays) tiennent que de telle copulation il en vient quelquesfois des enfans. qu'ils appellent Vechselkind. on enfans changez, qui sont beaucoup plus pesans que les autres, et sont toujours

+ Le livre cité de Saint Augustin est De trinilale lib. quind., III, c. VIII et IX. On y apprend beaucoup de belles choses ; entre autres : (13) : Et certe apes semina filiornm nou coeundo concipiunt . sed tanquam sparsa per terras ore coUigunt.

Les anticléricaux puisent un motif dans ces fables pour condamner la religion chrétienne. Mais celle-ci ne les a pas inventées : elle les a reçues de l'antiquité ; et après tout, ces fables ne sont pas plus étranges que d'autres qui continuent à avoir cours. Au point de vue exclusivement logico-expérimental, celui qui croit aux dogmes du suffrage universel peut aussi croire à l'origine divine des héros, car l'effort intellectuel nécessaire pour avoir l'une ou l'autre foi n'est pas très différent. Au point de vue de l'utilité sociale, les fables anciennes et modernes peuvent avoir eu une utilité grande, petite, nulle, négative. On ne peut rien dire a priori; cela dépend du lieu, du temps, des circonstances.

929. (I-/3 3) Choses et événements terribles. Ce résidu apparaît presque seul, en certains faits, dont le suivant est un type. A propos de la conjuration de Catilina, Salluste dit ^ : « Il y en eut [des gens] dans ce temps-là qui dirent que Catilina, après son discours, voulant lier par un serment les complices de son crime, fit circuler une coupe remplie de vin et de sang humain ; qu'après qu'ils en eurent tous goûté avec des imprécations, comme il est d'usage dans les sacrifices solennels, il leur dévoila son projet : il voulait ainsi, disait-on, les unir entre eux plus fortement par la complicité dans cet horrible attentat. Mais plusieurs pensent que ce détail et beaucoup d'autres furent inventés par ceux qui fvoulaient apaiser la haine qui s'éleva plus tard contre Cicéron, et qui, pour cela, exagéraient l'atrocité du crime de ceux qui avaient été punis ».

Que le fait soit vrai ou inventé, il n'en reste pas moins que l'on unit deux choses terribles : boire le sang humain et conspirer pour détruire la république romaine. On voit encore ce résidu dans certains sacrifices humains, substitués aux sacrifices d'animaux. Ceux-ci suffisent dans les conditions ordinaires ; ceux-là subviennent aux conditions extraordinaires, terribles.

Le serment des complices de Catilina n'est pas raconté de la même façon par tous les auteurs ; mais le même résidu transparaît sous des formes diverses. Plutarque dit de Catilina et de ses

maigres, et tariroient trois nourrices sans engresser. Les autres sont Diables en guise d'enfans, qui ont copulation avec les nourrices Sorcières, et souuent on ne sçait qu'ils deuiennent.

929^ Sallust. ; Bell. Catil., XXII, trad. Nisard. — P'lor., IV, 1, dit simplement : Additum est pignus coniurationis, sanguis humanus, quem circumlatum pateris bibere : summum nefas, nisi amplius esset, propter quod biberunt. « Le gage de la conjuration fut le sang humain qu'on but, pn'sentê à la ronde dans les coupes : crime abominable, mais pas plus grand que celui pour lequel ils buvaient». Ces derniers mots manifestent le résidu pur.

i 9',]0 LKS RÉSIDUS 407

complices* : « Pour se lier réciproquement par la foi du serment, ayant tué un homme, ils en goûtèrent les chairs ». Dion Cassius

lit de Catilina' : « Ayant tué un jeune garçon, il jura sur ses entrailles, puis, en les touchant, lui et les autres conjurés confirmèrent le serment ». Nous avons vu aussi ce résidu dans les sacrifices humains faits à Rome, après la défaite de Cannes. Dion Cassius* raconte comment les soldats de César se révoltèrent, parce qu'ils n'avaient pas reçu l'argent que César avait dépensé pour certains jeux. César saisit et conduisit au supplice un des rebelles.

' Celui-ci fut donc puni pour ce motif; deux autres hommes furent égorgés comme dans un sacrifice. La raison de ce fait, je ne saurais la dire ». La raison est à rechercher, au moins en partie, dans le résidu dont nous traitons. Le crime des rebelles parut énorme, et ne pouvait être expié que d'une manière terrible*. On n'aura d'ailleurs pas manqué de prétextes logiques pour justifier ce sacrifice *.

930. Le oer sacrum nous apparaît de la même façon. Dans les circonstances ordinaires, il suffisait de promettre aux dieux des sacrifices d'animaux, des jeux, des temples, la dîme du butin fait

929 > Plut.; Cic. X, 2.

929^ Dio Gass.; XXXVII, 30 (p. 3<J) : Jldiôa yaQ riva Karadvcaç, kcù «tî t(jv OTzAÔyX' vuv avTov -à oçKia noivaaç, hzeiTa éaiîXâyxvevoev aura fiera tùv â^^uv. E. Gros observe avec justesse : « 'Etteit éair/A-yx^evaev. La version de Xylander, Ea deinde ipse cum

Uix comedit, reproduite par Reimarus et par Sturz a été suivie par Wagner et par M. Tafel. Mais tel n'est pas le sens de èairXâyxvévcev, comme l'a très bien remarqué M. Mérimée dans une note de son Histoire de la Conjuration de Catilina, p. 113. La véritable signification est donnée par H. Etienne : ETz'kayxvevu. — Eocta in

iianus axsumo et attrecto, ut quum coniurati se iureiurando et religione astringeiant... Cf. Duncan, Lexic Homer. — Pindar, p. 1042: Eusthate. Comment, sur V Iliade, I. v. 464 ».

929* Dio Cass. ; XLIII. 24.

929* [Note do traducteur]. C'est ce qu'exprime l'adage : aux grands maux les grands remèdes.

929* Marquardt, Le culte chez les Rom., I, p. 31.5, nous fait connaître un de ces prétextes : « César fit mettre à mort un des émeutiers : deux autres furent sacrifiés au champ de Mars par les pontifes et par le flamen Martialis et l'on exposa ;.urs tètes à la Regia. Si tant est que ces faits soient vrais, le sacrifice accompli à cette occasion était un piaculum ; il avait été nécessité par l'opposition égoïste des soldats à ce que l'on accordât aux dieux les sacrifices et les actions de grâce qui leur étaient dus. Mais comment ce piaculum consistait-il dans un sacrifice humain ? Ola est bien surprenant, pour l'époque de César, quoi que l'on puisse penser d'ailleurs, des sacrifices humains à Rome». — La réponse à la question de Marquardt est simple. Que le sacrifice des deux hommes soit ou non un piaculum, que l'histoire soit ou non inventée, celui qui fit mettre à mort les hommes, ou celui qui inventa l'histoire, trouvait convenable d'unir une chose terrible au fait de la rébellion des soldats, qui devaient tant de reconnaissance à César.

eocioLOGiB 32

à la guerre, etc. Mais quand se produisait quelque chose d'extraordinaire, de terrible, on promettait aux dieux tous les êtres animés qui naîtraient en un printemps. Il paraît qu'en des temps reculés, les peuples italiques mettaient aussi les hommes parmi ces êtres ; mais à l'époque historique, les Romains les excluaient ^ Un ver sacrum fut voué, quand Rome était serrée de près par Annibal ^ Le contrat avec les dieux fut fait avec les précautions formalistes et minutieuses qui étaient propres aux Romains (§ 220 et sv.). Les dieux tinrent loyalement parole, mais les Romains rechignèrent. Ce n'est que vingt-un ans après qu'ils se décidèrent à accomplir leur vœu, et encore pas trop correctement ' ; aussi durent-ils l'accomplir à nouveau *.

93 1 . On trouve aussi le présent résidu dans les opérations magiques, quand on sacrifiait des enfants ^ Les descriptions d'Horace (Epod., 5) et de Juvénal (VI, 552) sont bien connues. En Europe, jusqu'au XVII® siècle, on entend de fréquentes accusations, vraies ou fausses, de ces sacrifices. Il paraîtrait qu'on en fit un pour conserver à M™e de Montespan ^ l'amour de Louis XIV.

9301 Festi epit., s. r. ver sacrum : Ver sacrum vovendi mos fuit Italis. Magnis enim periculis adducti vovebant, quaecunque proximo vere nata essent apud se animaiia immolaturos. Sed cum crudele videretur pueros ac puellas innocentes interflcere, perductos in adultam aetatem velabant atque ita extra fines suos exigebant. — Festi frag.; s. r. Mamertini. — Strab. , V, p. 250. — Dionys.; I, 16. — Serv. ; Ad Aen. ,VII, 796. — Nonn. ; XII, p. 522.

930^ Liv. XXII, 10. Il faut lire avec quelles précautions ingénieuses sont fixées les prescriptions du pacte. En voici quelques-unes. Il dit des animaux gardés pour le sacrifice : Si id moritur, quod fieri oportebit, profanum esto, neque scelus esto, si quis rumpet occidetve insciens, ne fraus esto : si quis clepsit, ne populo scelus esto, neve cui cleptum erit : si atro die faxit insciens, probe factum esto...

9303 Liv. ; XXXIII, 44.

9304 Liv.; XXXIV, 44.

931» CiG. : In Vatin., VI, 14: ...quae te tanta pravitas mentis tenuerit, qui tantus furor, ut, cum, inaudita ac nefaria sacra susceperis, cum inferorum animas elicere, cum puerorum extis deos mânes mactare soleas... — Quint.; Declam., 8. — LuG\N.,VI, 558. — LA.MPRID.; Eliog., 8. — Euseb. : Hist. eccl.,yiH, 14, 5 : IX, 9 ; Vit. Costant., I, 36. — Ammian. Marc; XXIX, 2, 17. — Theodoret. ; Eccl. hist., III, 26. — luv. ; VI :

(551) Pectora pullorum rimabitur, exta catelli,

laterdum et pueri : faciet, quod déférât ipse.

931 2 F. FuNGK Brent. ; Le drame des poisons : «(p. 171) Au jour dit se rencontrèrent à Villebousin, M"»» de Montespan, l'abbé Guibourg, Leroy, «une grande personne », qui est certainement M"« Desœillets, et un personnage au nom inconnu, qui se disait attaché à l'archevêque de Sens. Dans la chapelle du cfiâteau, le prêtre dit la messe sur le corps nu de la favorite couchée sur l'autel. A la consécration, il récita la conjuration, dont il donna le texte aux commissaires de la Chambre : « Astarotli, Asmodée, princes de l'Amitié, je vous conjure d'accepter le sacrifice que

932. (1-5 4) Elat heureux uni à des choses bonnes; état malheureux uni à des choses mauvaises. Quand un certain état A est estimé heureux, on est porté à y rattacher toutes les choses estimées bonnes ; et, au contraire, si un état B est estimé malheureux, on est poussé à y rattacher tout ce qui est mauvais. Ce résidu est souvent uni à un autre de la 11^ classe. Ainsi se forme un noyau, autour duquel se disposent nombre de concepts de choses bonnes ou mauvaises ; et de cette manière se prépare, grâce à l'abstraction, une personnification de cette nébuleuse, qui devient un être spécial, ayant une existence subjective dans la conscience des hommes, et auquel ensuite, suivant un procédé habituel, on confère une existence objective ^ (^ 94 et sv.).

933. Longtemps, en Europe, tout ce qui était bien était placé sous la protection de la « sagesse des ancêtres ». Aujourd'hui, tout ce qui passe pour bon est attribué au « Progrès ». Avoir un « sentiment moderne » de certaines choses, veut dire en avoir un sentiment juste et bon. Autrefois, on louait un homme en disant qu'il avait des « vertus antiques ». Aujourd'hui, on le loue en disant qu'il est un « homme moderne » ; et quelques-uns emploient le néologisme : « qui a un sens de modernité ». Autrefois, il était louable d'agir « chrétiennement». Aujourd'hui, il est louable d'agir « d'une manière humaine », et mieux, « d'une manière largement humaine » ; par exemple en protégeant les voleurs et les assassins. Secourir son semblable s'appelait autrefois être o charitable ». Aujourd'hui, on dit : « faire œuvre de solidarité ». Pour désigner des hommes dangereux, voués au mal, on disait autrefois que c'étaient des « hérétiques » ou des «excommuniés ». Aujourd'hui, on dit que ce sont des « réactionnaires ». Tout ce qui est bon est « démocratique» ; tout ce qui est mauvais est «aristocratique ». Les

je vous présente de cet enfant pour les choses que je vous demande, qui soit que l'amitié du Roi. de monseigneur le Dauphin, me soit (p. 172) continuée, et, honorée des princes et princesses de la Cour, que rien ne me soit dénié de tout ce que je demanderai au Roi. tant pour mes parents que serviteurs ». — « Guibourg avait acheté un écu (quinze francs d'aujourd'hui) l'enfant qui fut sacrifié à cette messe, écrit la Reynie... Les détails de la messe du Mesnil furent déclarés par Guibourg,' et d'autre part, confirmés par la déposition de la Ghanfrain, sa maîtresse. La seconde messe sur le corps de M"* de Montespan eut lieu quinze jours ou trois semaines après la première, la ...troisième eut lieu, dans une maison, à Paris...». 932 » Georges G aclis ; La révolte des Albanais, dans Journ. de Genève, 7 mai 1910 : « Il y a des progrès qui ne s'imposent qu'à coups de fusils dans les masses ignorantes où le mot progrès n'a pas le sens presque mystique que nous lui attribuons ». C'est vrai des .\lbanais ; mais en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, «les masses ignorantes» ont un profond sentiment mystique du progrès.

pontifes du dieu « Progrès » et leurs fidèles frémirent d'indignation quand le sultan Abdul Hamid réprima la révolte des Arméniens; ils l'appelèrent « le sultan rouge ». Mais après avoir dépensé tant d'indignation, il ne leur en resta plus quand, en 1910, les « Jeunes Turcs », couverts par le pavillon du « Progrès », réprimèrent la révolte des Albanais. Le critère de ces gens paraît être le suivant. Un gouvernement a le droit de réprimer une insurrection, s'il jouit plus et mieux que les insurgés, de la protection du dieu «Progrès » ; autrement il n'a pas ce droit.

934. Ceux qui sont hostiles à une institution lui attribuent la responsabilité de tous les maux qui arrivent. Ceux qui la favorisent lui accordent le mérite de tout bien. Que de lamentations fit-on entendre sur les impôts levés par les gouvernements de jadis! Pourtant ils étaient moindres qu'aujourd'hui; maintenant, bien que plus lourds, on les supporte allègrement. Les « libéraux », en Toscane, en voulaient au Grand Duc, parce qu'il maintenait « le jeu immoral du loto ». Voyez ce que Giusti écrivit à ce propos. Mais ensuite il leur parut naturel et moral que le gouvernement italien le maintînt aussi. En France, sous l'Empire, les candidatures officielles excitaient l'indignation des républicains. Arrivés au pouvoir, ils en usèrent plus largement et plus intensément que l'Empire ^ Les mêmes Anglais qui affirment qu'en Russie les délits politiques sont dus exclusivement au mauvais gouvernement, sont persuadés, d'autre part, que des délits identiques, commis aux Indes, sont dus uniquement aux accès de brutalité criminelle de leurs sujets.

935. Les anciens Romains attribuaient aux dieux le mérite des succès de leur république. Les peuples modernes accordent le mérite du progrès économique à des parlements corrompus, ignorants et peu estimables. Il s'y ajoute des considérations sur lesquelles nous aurons à revenir (§ 1069 et sv.). En France, sous l'ancienne monarchie, le roi avait quelque chose de divin. Si l'on voyait se produire quelque abus, on disait: «Si le roi savait!» Aujourd'hui, la république, le suffrage universel sont devenus des

9341 Leurs prédécesseurs de 1848 avaient d'ailleurs suivi la même voie, imitait eu cela les gouvernements monarchiques auxquels ils succédaient. Voir les preuves dans DuGUÉ de la Fauconnerie, Souvenirs d'un vieil homme, p. 299 à 33t).

935^ Par exemple, M. PaulDoumer, n'ayant pas été réélu aux élections générales de mai 1910, écrivit à ses électeurs : « Au moment où je sors du Parlement, après avoir consacré au service exclusif du paj-s tout ce que je pouvais avoir de forces et de connaissance des affaires de l'Etat, je ne veux prononcer ni parole d'amertume, ni

§ 936 I ES KÉSIDUS 501

divinités*. « Le suffrage universel, notre maître à tous! » s'écrient députés et sénateurs, élus grâce au vote de ceux qui proclament le dogme : « Ni Dieu ni maître». Quand on ne peut nier un abus, on en accuse quelque circonstance souvent très accessoire. Il y a des gens qui sont persuadés que tous les maux qu'on peut voir dans un pays parlementaire sont dus au scrutin uninominal, ou au scrutin de liste, ou au scrutin qui ne tient compte que de la majorité, à laquelle on oppose la représentation proportionnelle '. Ces gens croient parer par des artifices de forme à des maux affectant le fond. Ils ferment les yeux sur le fond, parce qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas aller contre le sentiment qui fait voir tout en beau dans le suffrage universel et dans la démocratie.

936. En France, un juge de paix avaitjugé qu'un homme idiot, au sens médical du terme, ne pouvait être électeur. La Cour de Cassation, par jugement du 8 avril 1910, cassa ce jugement et décida que « la faiblesse d'esprit, lorsqu'elle n'a pas motivé l'interdiction, n'est pas incompatible avec la jouissance du droit électoral tel que le réglemente le décret du 2 février 1852 ». Là-dessus, M""= Marguerite Durand présenta comme candidat, dans une réunion populaire, précisément un idiot, et fit cette observation : « Les femmes ne votent pas, mais les idiots sont électeurs et même éligibles ». Cette dame a ainsi montré le ridicule, non seulement de l'inégalité électorale des femmes et des hommes, mais du principe même du suffrage

récrimination. Le suffrage universel est souverain et sa volonté doit être respectée, quels que soient les sentiments qui la dictent et lors même qu'elle s'exprime par un mode de scrutin qui déforme et abaisse tout, qui tend à faire de l'élu, non le représentant de l'intérêt général, mais le prisonnier d'intérêts particuliers souvent les moins défendables ». Et ces gens méprisent les catholiques, parce qu'ils se soumettent à la volonté du Pape ! Pourtant un catholique ne dit pas que « la volonté du Pape doit être respectée, quels que soient les sentiments qui la dictent » ; mais il croit que cette volonté est inspirée par Dieu, et c'est pourquoi il s'y soumet.

935* En France, au mois de mars 1910, plusieurs savants et professeurs d'universités publièrent un manifeste, ou on lit le passage suivant : « Nous voulons la réforme électorale pour fortifier la république et pour améliorer notre régime parlementaire... L'usage du scrutin d'arrondissement a perpétré des mœurs électorales et politiques intolérables : la candidature officielle, l'arbitraire dans les actes administratifs, l'arbitraire même dans l'application des lois, la faveur substituée à la justice, le désordre dans les services publics, le déficit dans les budgets, où les intérêts privés et de clientèle prévalent sur l'intérêt général. Il faut affranchir les députés de la servitude qui les oblige à satisfaire des appétits pour conserver des mandats. Il faut mettre plus de dignité et de moralité dans l'exercice du droit de suffrage ». Il ne leur vient pasà l'espritquelesuffrageuniverseletladémocratie pourraient être pour quelque chose dans ces maux. Ces divinités sont essentiellement bonnes : elles sont même « le bien » ; et par conséquent, elles ne peuvent jamais, en aucune manière, faire mal.

universel. Après tout, un idiot peut bien figurer aussi comme électeur parmi les entremetteurs, les délinquants et autres semblables gens qui votent allègrement. Rappelons-nous qu'ainsi nous ne démontrons nullement qu'à tout prendre, et en un certain moment historique, le suffrage universel soit condamnable. Nous démontrons seulement que l'auréole de sainteté dont on l'entoure est ridicule, et nous mettons en lumière les sentiments qu'exprime l'adoration de cette divinité. Cela ne prouve pas non plus que la croyance en cette divinité ne soit utile à la société. Ce peut être — ou ne pas être — l'un des très nombreux cas dans lesquels une croyance, intrinsèquement fausse, est socialement avantageuse. Dans une étude objective comme celle-ci, il faut s'en tenir strictement aux termes d'une proposition et ne jamais les outrepasser (§ 41, 73, 74, 1678 et sv.).

937. (I-|3 5) Choses assimilées produisant des effets de nature semblable; rarement de nature opposée. Souvent les hommes ont cru qu'en s'assimilant certaines choses, ils acquéraient une part des qualités de ces choses. Quelquefois, ces phénomènes peuvent se confondre avec une communion mystérieuse entre l'homme et son totem ou sa divinité ; mais plus souvent, ce sont des choses distinctes.

938. Zeus, à qui l'on avait prédit que de Métis et de lui naîtrait un fils qui serait le maître du ciel, engloutit Métis, grosse d'Athéna. Un vers d'Hésiode* ajoute : « Afin que la déesse lui communiquât la connaissance du bien et du mal ». Pindare (0/., I, 62) dit que Tantale osa dérober à Zeus et donner à ses compagnons le nectar et l'ambroisie, qui l'avaient rendu lui-même immortel. Ailleurs (Pyth., IX, 63), il dit que les Heures donnèrent à Aristée l'immortalité, en versant sur ses lèvres le nectar et l'ambroisie. On sait quel rôle considérable le Sd/na joue dans la religion des Védas^

9381 Le vers est peut-être interpolé; mais cela importe peu à notre sujet. Hesiod. ; Theog. :

(899) â/U' àça fuv Zevç nçôadev ér^v èyKâTdero vrjôvv, ùç 01 avfKpçâaaaiTo Oeà hyadôv re kukôv re. Gomme on le sait, Athéna sortit ensuite de la tête de Zeus. Appollod. ; I, 3, 6.

9382 Oldenberg; La relig. du Veda: <.<{ç.lkl) Sôma, la boisson divine. — La boisson qui donne à Indra la force d'accomplir ses hauts faits, c'est le suc extrait par pressurage de la plante à sôma. L'idée d'une boisson enivrante, appartenant aux dieux, paraît remonter jusqu'à l'époque indo-européenne. La liqueur qui verse à l'homme une vigueur mystérieuse et une excitation extatique, doit être de nature divine, être la propriété exclusive des dieux. C'est ainsi que, chez les indigènes d'Amérique, le tabac qui leur cause une sorte d'inspiration surnaturelle, est dit «herbe sacrée», et ils pensent que les dieux fument aussi pour se livrer à cette

939. En voyant et en considérant la force, le courage, la rapidité d'Achille, on estima opportun de supposer que, dès l'enfance, il se nourrit de moelle d'os de lions et de cerfs ; on y ajouta aussi la moelle d'os d'ours et les entrailles de lions et de sangliers ^ Là, le résidu est manifeste, à moins toutefois que les fanatiques du totétisme ne veuillent affirmer qu'Achille avait en même temps pour totem le lion, l'ours, le sanglier, le cerf. Les Nouveaux-Zélandais mangent leur ennemi pour acquérir sa force. Comme toujours, on ne manque pas d'explications diverses (dérivations) ; mais le résidu se reconnaît facilement. Dumont d'Urville nous raconte comment les Xouveaux-Zélandais dévorent « l'àme » des ennemis qu'ils ont tués*. On pourrait décrire d'une manière identique la façon dont Achille était nourri, quand il était enfant. On voulait

extase. Les Indo-Européens donc semblent avoir déjà placé au ciel la patrie de la boisson divine... Mais de la cachette céleste, où la garde un vigilant démon, la liqueur est emportée par un oiseau... (p. 152) Les poètes louent la sagesse, la splendeur, la sublimité de Sôma; mais rarement ils lui assignent une forme ou des actions humaines... On le loue de donner la joie aux hommes : « Nous avons bu le sôma, nous voici devenus immortels; nous avons pénétré jusqu'à la lumière et trouvé les dieux ; que peut maintenant nous faire, ô immortel, la haine ou la malignité du mortel?» (R. V.. VIII, 48, 3)».

989» Apollod. ; III. 13, 6. Pour plus de détails, voir Bayle : Dict. hist., s. r. Achille.

939' Dumont d'Urviixe; dans : Bibl. univ. des voy., t. XVIII : « (p. 276) Les Nouveaux-Zélandais pensent qu'après la mort l'âme ou l'esprit qu'ils nomment vcaimioua, est un souffle intérieur, entièrement distinct de la matière corporelle. Les deux *làubstances jusqu'alors unies se séparent ; le vcaidoua demeure trois jours à planer 'autour du corps, puis se rend au fameux rocher de Rein^, mot qui signifie départ ; rocher que nous avons cité comme le Ténare de ces sauvages, et d'où un atoua emporte le vcaidoua au séjour de la gloire ou de la honte, pendant que le corps ou la partie impure de l'homme s'en va dans les ténèbres...». Cette première partie du récit est donnée comme explication de la seconde que nous allons transcrire; mais elle a peu de valeur, car dévorer « un souffle intérieur » reste tout de même une chose étrange ; et l'on voit que cette première partie a été inventée pour donner une explication quelconque de la seconde. « (p. 276) C'est avec ces idées superstitieuses qu'ils sont naturellement portés à dévorer le corps de leurs ennemis; ils croient qu'en agissant ainsi, ils absorberont l'&me de cet ennemi, la joindront à la leur et donneront à celle-ci plus de force. Aussi pensent-ils que plus un chef a dévonî d'ennemis d'un (p. 277) rang distingué dans ce monde, plus dans l'autre son xcaidoua triomphant sera heureux et digne d'envie. Au surplus ce bonheur futur ne consiste que dans de grands festins en poissons et en patates, et dans ces combats acharnés où les vcaidouas élus seront toujours vainqueurs. Comme les Nouveaux-Zélandais croient que le waidoua se tient dans l'oeil gauche, un guerrier qui vient de terrasser son rival ne manque jamais de lui arracher cet œil et de l'avaler». L'auteur ajoute : « (p. 277) Il boit en outre le sang de cet ennemi pour éviter la fureur du waidoua vaincu ; car celui-ci retrouve de la sorte dans l'assimilation qui vient de s'opérer une portion de l'aliment qui le nourrissait et qui dès lors l'empêche de nuire ». Comme d'habitude, le résidu est constant (assimilation d'une partie de l'ennemi) ; les dérivations sont variables (souffle, aliment).

qu'il s'assimilât le waidoiia des lions, des ours, etc., et comme il réside dans la moelle ou dans les viscères, on lui faisait manger ces parties des animaux. De nombreux usages des peuples sauvages contiennent le résidu dont nous parlons ; ce dernier se retrouve aussi chez les peuples civilisés, sous une forme peut-être quelque peu voilée*.

940. Quand les sauvages mangent le totem, on a un cas particulier du phénomène de l'assimilation de ce qu'on croit avantageux ; mais avec l'abus qu'on a fait aujourd'hui du totémisme, on a voulu voir dans la communion avec le totem le « fait primitif » dont les autres seraient issus. Les faits que nous connaissons ne démontrent pas du tout cela. Nous avons seulement de nombreux faits, ayant un résidu commun, qui est celui de l'assimilation. On voit aussi ce résidu dans ce que dit Justin de l'Eucharistie* : « (3) Ensuite on porte au président des frères, du pain et une coupe de vin mélangé d'eau. Il prend ces choses, loue et glorifie le Père de l'Univers, au nom du Fils et du Saint-Esprit, puis fait une

9393 I . G. Frazer ; Le ram. d'or, t. II : « (p. 115) Le sauvage croit qu'en mangeant la chair d'un animal ou d'un homme, il acquiert les qualités physiques, morales ou intellectuelles qui distinguent cet animal ou cet homme. Par exemple, dans l'Amérique du Nord, les Greeks, les Ghérokees et d'autres Indiens de même race «croient que la nature a le pouvoir de transmettre aux hommes et aux animaux les qualités soit des aliments dont ils se nourrissent, soit des objets que perçoivent leurs divers sens. Celui qui vit de gibier est donc, d'après ce système, plus vif que celui qui mange de l'ours, de la volaille, du bétail ou du porc... » (.J.\.nes Ad.vir, History of the American Indian, p. 133)... (p. 116) Les Namaquas ne mangent pas de lièvre pour ne pas devenir poltrons. Mais ils mangent la chair du lion, ils boivent son sang et celui du léopard, pour acquérir le courage et la vigueur de ces animaux (Theophilus H.'^n ; Tsuni-Goam, the suprême Being of the Khi-Khoi, i>. 106). D'autres tribus guerrières du sud -est de l'Afrique observent les mêmes coutumes (J. Magdon.vl ; Light in Afriea, p. 174 ; id. dans: Journal of the Anthropological Institute, XIX, 1890, p. Si82)... (p. 117) Parfois lorsqu'un Zoulou tue une bête fauve, un léopard par exemple, il fait boire le sang de l'animal à ses enfants et leur fait manger son cœur; il espère les rendre ainsi braves et audacieux... Quand une épidémie désole un Kraal zoulou, le médecin de la tribu prend un os d'un vieux chien, d'une vieille vache, ou de n'importe quel autre animal, pourvu qu'il soit très vieux : il le broie et en administre la poudre à ses concitoyens, afin qu'ils vivent aussi vieux que l'animal dont provient l'os ». Ghardin ; Voy. de Paris à Ispahan, t. VII: « (p. 115) Ils [les Persans] estiment le mouton par dessus toutes les bêtes de boucherie, disant qu'il n'a nulle mauvaise habitude, et qu'on n'en peut, par conséquent, contracter de mauvaises en s'en nourrissant ; car leurs médecins tiennent unanimement que l'homme devient tel que les animaux dont il se nourrit ».

9401 lusT. ; Apol., I, 65, 3 et sv. L'auteur ajoute « (66, 4) Les méchants démons ont imité cette institution dans les mystères de Mithra, où l'on offre à ceux qui veulent se faire initier du pain et une coupe d'eau, et l'on profère certaines paroles que vous savez ou que vous pouvez savoir». Là, nous avons l'erreur habituelle, consistant à supposer que deux dérivations d'un résidu ont au contraire été produites en imitation l'une de l'autre.

longue eucharistie pour tous les bienfaits que nous avons reçus de lui... (5) Quand le président a fait l'eucharistie et que tout le peuple a répondu, ceux que nous appelons diacres donnent à chacun des assistants, le pain eucharistique, le vin et l'eau, et en portent aux absents. (LXVI, 1) Nous appelons cet aliment Eucharistie... (2) Car nous ne le prenons pas comme du pain ordinaire ou comme une boisson ordinaire ; mais de même que c'est à cause du verbe de Dieu que Jésus-Christ, notre Sauveur, s'incarna et prit chair et sang pour notre salut, de même aussi à cause des paroles de sa prière, nous savons que l'aliment consacré*, grâce auquel notre sang et nos chairs sont nourris par transformation de Jésus incarné, est de la chair et du sang* ».

941. On sait comment à ce simple fait se sont ajoutées des dérivations sans fin, et avec quelle abondance et quelle àpreté ont disputé sur ce sujet les théologiens, et maintenant aussi les détracteurs du christianisme. Nous n'avons pas à nous occuper de cette question. Notons seulement que le sentiment qui forme le résidu de ce fait ne porte aucune atteinte à la doctrine catholique ou à toute autre doctrine théologique ; autrement, reconnaître comme résidu, par exemple, dans l'amour pour Dieu, le sentiment d'amour envers un être puissant et bienfaisant, serait porter atteinte à toute religion qui inspire cet amour. Quelle que soit la foi, elle ne peut s'exprimer que dans la langue parlée par les hommes, et au moyen des sentiments qui existent en eux. L'étude de ces modes d'expression ne porte aucune atteinte aux choses qu'ils expriment (§ 74).

942. Des controverses comme celles qui ont eu lieu sur l'Eucharistie auraient pu se produire dans d'autres cas analogues. Par exemple, si le paganisme gréco-latin avait duré jusqu'à nos jours, et que les mystères d'Eleusis eussent prospéré, on aurait pu disserter sur le cicéon tout aussi longuement que sur l'Eucharistie, et peut-être même envoyer quelque hérétique au bûcher. Les initiés aux mystères d'Eleusis répétaient la formule ^ : « J'ai jeûné ; j'ai

9M* EvxaçioT^deîaa rpo^ est proprement l'aliment consacré et qui renferme la grâce du Seigneur.

940' On pourrait traduire, d'une manière plus libre : «... A cause des paroles de sa prière, nous savons que l'aliment consacré est de la chair et du sang de Jésus incamé, et que notre sang et nos chairs sont nourris par cet aliment, grâce à une transformation ».

942» Clément. Alex. ; Cohort. ad. gent., p. 18 Potter — p. 14 Paris: 'Eviiarevaatrrtov Tov KVKeCiva iXa^av « Kiarrfç' éçyaaàfuvoç * àneOtfiiiv k\ç Kà^Oov, kcù ix KÔXadov e'iç Kiarriv.

* içyaaâfievoç — ayant opéré — ne donne pas nn sens très satisfaisant. Dans l'édition

bu le cicéon ; j'ai pris dans le ciste ; j'ai vu ; j'ai mis dans le panier, et puis du panier dans le ciste ». Le cicéon que buvaient les initiés n'était évidemment pas un cicéon quelconque, comme on le buvait d'habitude : il acquérait des qualités mystiques, par la cérémonie dans laquelle on l'employait. Déméter avait bu le cicéon, tandis que, désolée, elle cherchait sa fille (Hymn. Hom. in Cererem, 208- 209); et suivant ses prescriptions, il était composé d'eau, de farine et de feuilles de menthe triturées. Dans la suite, la composition de cette boisson paraît avoir changé*; et il semble aussi qu'on y ajouta du vin, bien que Déméter eût refusé d'en boire. Dans VArgonautique, sur laquelle on met le nom d'Orphée, les Argonautes, pour s'engager par serment, boivent un cicéon dont la composition est différente.

943. De ces faits naît une riche moisson de dérivations qui importent peu à la sociologie. Celle-ci doit s'occuper, au contraire, du résidu qu'on rencontre en nombre de phénomènes sociaux, et qui contribue à les'expliquer. Avec le fait raconté dans l'Argonautique, nous avons passé, comme il arrive souvent, d'un résidu spécial à un résidu général, c'est-à-dire du résidu (1-^3 5) au résidu (I-a). Chez plusieurs peuples, on trouve l'usage de faire avaler à un malade un morceau de papier sur lequel on a tracé certains caractères, ou la cendre de ce morceau de papier, ou l'eau dans laquelle on l'a laissé infuser^.

944. (I-7) Pouvoirs mystérieux de certaines choses et de certains actes. On trouve ce résidu en beaucoup d'opérations magiques, dans les amulettes, les serments prêtés sur certaines choses, les ordalies, etc. II constitue aussi la partie principale des phénomènes des tabous avec ou sans sanction. Ce résidu correspond à un sen-

Migne, on propose « deaaâfievoç — id est postquam inspexi sacrum illum pûnov, et secretarn mercem ». Ainsi, le sens est bon.

Arn. ; Adv. gent., V, 26 : leiunavi, atque ebibi cyceonem : ex cista sumpsi, el in calathum misi : accepi rursus, in cistulam transtuli.

9422 Orph. ; Argon., 323-330. Le cicéon est composé de farine, de sang de taureau, d'eau de mer, et l'on y ajoute de l'huile. — Hesych. ; s. r. Kvkeù : e^ oîvov KOI /léTuToç Kal vâaroç Kal àT^^iruv àvajiie/j.iyfiévov irôfia. « Boisson composée d'un mélange de vin, de miel, d'eau et de farine. Le scoliaste de VOdyss., X, 290, y ajoute du fromage.

943 1 J. F. Davis ; La Chine, II : « (p. 92) Les amulettes dont les Chinois se servent consistent en des assemblages mystiques de caractères ou de mots divers... Tantôt on porte ces amulettes sur soi, tantôt on les coUe contre les murs de sa maison. Pour les employer à la guérison des malades, on les trace sur des feuilles qu'on laisse infuser dans la boisson préparée pour eux, ou bien sur du papier que l'on brûle, et dont on leur fait avaler les cendres dans un liquide quelconque ».

timent par lequel des choses et des actes sont investis d'un pouvoir occulte, souvent indéterminé, mal expliqué.

94S. Si nous ne connaissions que le jugement de Dieu, du moyen âge, nous pourrions nous demander si la partie principale est l'intervention supposée, de la divinité. Mais on trouve les ordalies un peu partout, souvent avec intervention d'un jugement supposé de la divinité, et souvent aussi sans elle. Au moyen âge, lejugement de Dieu a été imposé à l'Eglise, malgré sa résistance, par la superstition populaire. On voit par conséquent que la partie principale est l'instinct des combinaisons, et que lintervention supposée du jugement divin est une dérivation qui a pour but d'expliquer et de justifier cet instinct. L'étude des ordalies appartient à la sociologie spéciale ; il nous suffit ici d'avoir indiqué ce cas de l'instinct des combinaisons.

y46. Il sera utile de séparer de la catégorie générale (I-7 1) une catégorie spéciale (I-7 2), dans laquelle les noms des choses sont supposés avoir un pouvoir occulte sur ces choses.

947. (I-7 1) Pouvoirs mystérieux en général. Les faits sont innombrables. Nous ne parlerons ici que de quelques-uns. Souvent un résidu se voit bien dans les faits de peu d'importance. Le 2 mai 1910, fut justicié à Lucerne un certain Muff, incendiaire et assassin. Voici ce que les journaux racontent à ce propos^ : « Les derniers sacrements lui ont été administrés à MufF . En marchant au supplice, il portait sur lui une particule authentique de la vraie croix que M™* Erica von Handel-Mazzetti lui avait fait parvenir avec des paroles de consolation ». Il est impossible de donner logiquement une place quelconque à cette relique dans le jugement que Dieu portera, d'une part sur les crimes de cet homme, et de l'autre sur son repentir. Il faut donc conclure que cette relique a un genre de pouvoir mystérieux, comme serait celui d'une parcelle de bromure de radium, enfermée dans un tube de verre.

948. Habituellement, notre résidu se manifeste sous les voiles d'une de ses dérivations. Les hommes qui éprouvent le besoin de rendre logique leur attitude (résidu I-e) se demandent : « Comment ces choses, ces actes peuvent-ils bien agir ? » Et ils se répondent : « Par l'intervention d'un esprit, d'un dieu, du démon ». Cette réponse vaut celle qui explique que l'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive.

949; Une anecdote racontée par Saint Grégoire de Tours met à 9471 Gaxette de Lausanne, mai 1910.

découvert le résidu et sa dérivation. Un individu accusé d'avoir incendié la maison de son voisin, dit^ : « J'irai au temple de Saint Martin, et, en jurant sur ma foi, je reviendrai innocent de ce crime ». Celui qui apprit le fait à Saint Grégoire dit : « Il était certain que cet homme avait incendié la maison. Tandis qu'il s'acheminait pour prêter serment, m'étant tourné vers lui, je lui dis : « A ce que disent les voisins, tu n'es pas innocent de ce crime ; mais Dieu est partout, et son pouvoir est le même hors de l'église que dedans. Si donc tu as la vaine croyance que Dieu et ses saints ne vengent pas le parjure, voici le temple saint ; prête serment dehors si tu veux, car il ne te sera pas permis d'en fouler le seuil». Il prête serment et, aussitôt frappé par le feu céleste, il expire. On voit que le narrateur flotte entre deux idées peu conciliables : celle que le serment est également efficace en tout lieu, et l'autre, qu'il est plus efficace en certains lieux qu'en d'autres ^ ; car c'est pour avoir osé prêter serment en présence du temple de Saint Martin, que le parjure fut frappé ; raison pour laquelle l'auteur ajoute : Multis haec causa documentum fuit, ne in hoc loco auderent ulterius peierare. « Pour beaucoup de gens, ce fut un enseignement de ne plus oser se parjurer en ce lieu ».

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