ACCIDENTS PRIMAIRES
Chancre induré de la bouche. — Le premier cas authentique de chancre induré de la bouche a été rapporté par Botal, en 1560. 11 était dû à une inoculation indirecte par un verre à boire. L'inoculation peut être directe par les rapports directs de bouche à bouche, les rapports ab ore, etc. La fréquence très grande du chancre syphilitique de la bouche avait déjà été attribuée avec un grand sens clinique par J. Rollet à ce fait que la syphilis secondaire était contagieuse, se transmettait toujours sous forme de chancre primitif, et qu'elle était localisée de préférence dans la cavité buccale ou le gosier.
Le soufflage du verre a été une cause de la propagation de la syphilis parmi les ouvrier.s.
D'après les statistiques de Fournier et d'autres syphiligraphes, le chamcre de la bouche s'observerait dans la proportion de 4 % chez l'homme et de près de 10 % chez la femme. 11 peut siéger sur un point quelconque d© la cavité. Les statistiques donnent les résultats suivants :
Hommes. — Chancre des lèvres (sans autre désignation) 23
■ — de la lèvre inférieure 6
— de la langue 8
de la gencive 1
— de la joue 1
Total 39
Femmes. — Chancre de la bouche(sans autre désignatiotn) 4
— des lèvres 7
— de la lè^Te inférieure 8
— de la lèvre supérieutre 4
— des commissures labiales 1
— de la langue 2
— de la luette 2
Total 28
Le ciiancre primitif s'observe également sur la luette, les piliers du voile du palais, les amygdales.
Chez les nourrissons, l'inoculation de la sj^hilis se fait presque toujours à la bouiche. Aussi est-ce au nivieau des lèvres qu'on observe surtout le chancre primitif. Il siège généralement au milieu de la lèvre supérieure, sur une espèce de lobule développé à ce niveau par la succion. Viennent ensuite, par ordre de fréquence les commissures, le repli gingivolabial, le filet, la pointe de la langue.
Généralement unique, ce chancre débute par une papule qui ,s'ulcère et atteint les dimensions d'une pièce de 20 centimes. L'induration est peu marquée et surtout parcheminée.
Chez l'adulte, le chancre est également solitaire. A la lèvre, il affecte la forme saillante, mamelonnée, et varie de la dimension d'une pièce de 20 centimes à celle d'une pièce de 50 centimes, rarement au-delà. Il est fortement induré. A la face interne des lè^Tes, aux commissures, aux gencives, au voile du palais et aux amygdales, il affecte la forme plutôt plate.
Jamais, sur la muqueuse buccale, le chancre ne revêt la forme croûteuse, ce qui tient à ce que toute exsudation capable de se transformer en croûte est incessamment balayée et emportée par la sécrétion des glandes salivaires et par les aliments ingérés. Aux lèvres cependant, on rencontre des chancres qui sont pour ladnsi dire à cheval sur la peau et la muqueuse, et qui, dans le segment muqueux, sont de forme érosive, tandis que, dans le segment cutané, ils sont revêtus d'une croûte.
Le chancre de la muqueuse buccale semble débuter par une pustule qui se crève raipidement pour faire place à une ulcération superficielle, à contours affaissés, se continuant presque insensiblement avec les parties voisines, à fond lisse et rosé. C'est plutôt une simple érosion qu'une ulcération véritable.
tant la perte de substance semble légère. Cette érosion repose sur une base indurée qui donne la sensation de parchemin quand on la saisit entre deux doigts ; parfois, cette induration, au lieu de s'étendre en surface, s'étend en profondeur et donne la sensation d'être hémisphérique.
Le chancre est indolore. Chez les femmes et les enfants, il a une tendance marquée à subir in situ, la transformation en plaque muqueuse.' C'est là un accident de transition dans lequel il est parfois très difficile de reconnaître les caractères léels du chancre.
L'adénite est la règle. Elle est sous-maxiUaire quand le chancre siège à la bouche, sous-mentonnière quand il siège à la lèvre inférieure, se rapprochant de l'angle de la miâchoire pour les chancres de la lèvre supérieure, des gencives, de la langue et de la joue. Ceux du voile du palais et des amygdales déterminent l'adénite des ganglions parotidiens. Dans le cas de chancre lingual, ce sont les ganglions sus-hyoïdiens qui s'engorgent.
En un mot, les ganglions infectés et indurés sont les aboutissants anatomiques des lymphatiques de la région où siège le chancre.
Cette adénopathie présente des caractères bien particuliers, au point d'être pathognomonique. Les ganglions indurés forment de petits noyaux assez durs, arrondis ou ovalaires, tout au plus de la grosseur d'une aveline, indolores et glissant facilement sur les tissus environnants, sans tendance à la suppuration. Ils peuvent persister pendant plusieurs semaines et même plusieurs mois et finissent par disparaître spontanément sans laisser aucune trace.
Cette adénopathie ne isaurait être confondue avec celle qui accompagne le chancre simple de la bouche. Ici radénopathic est presque toujours mono-ganglionnaire. Le ganglion a la plus grande tendance à s'enflammer et à suppurer en donnant lieu à une ulcération phagédénique.
Fournier divise l'évolution du chancre en quatre périodes :
1° Période de début. — On ne constate guère l'existence du chancre à cette période où il ne se manifeste que par une rougeur insignifiante et banale.
2° Période d'augmentation. — Caractérisée surtout par l'induration de la lésion à sa base.
3° Période de maturité. — Vers le huitième jour, le chancre est constitué par une lésion bien circonscrite de la dimension d'une pièce de 50 centimes, arrondie ou ovalaire. Sa surface est plate, il n'a pas de bords ou, du moins, ses bords forment à peine un léger talus circulaire. Sa surface, rouge chair, est le plus souvent couverte par une fausse membrane adhérente, grisâtre, diphtéroïde. Elle sécrète un liquide séreux. A la palpation, on sent, au-dessous de la lésion, une induration pathognomonique, donnant la sensation d'un morceau de caoutchouc ou de cartilage. Il est indolore.
4° Période de réparation. — Peu à peu, de la périphérie part un tissu épidermique bleuté de cicatrisation, qui marche vers le centre.
L'évolution dure de quatre à six semaines.
Le chancre sj'philitique ne saurait être confondu avec le chancre simple, d'ailleurs très rare dans cette région, ni avec les ulcérations bucco-labiales de l'herpès, delà stomatite miercurielle ou de la stomatite ulcéro-membraneuse. Il a été parfois pris pour un cancroïde ; mais l'erreur est aisée à éviter, car, dans le chancre, les ganglions sont engorgés dès le début, tandis que dans l'épithélioma, l'adénite ne se montre que tardivement.
Le chancre induré se distinguera de la plaque muqueuse par l'induration très considérable que présente sa base, les bords d'un rouge franchement inflammatoire, la profondeur de l'ulcération, l'épaisseur de la fausse membrane qui le recou^Te, l'adénopathie caractéristique. Dans la plaque muqueuse, peu d'induration, à peine un bord un peu calleux, le contour, plus régulier, est recouvert d'une pellicule blanchâtre, l'ulcération est une simple érosion de l'épithélium et n'entame pas le derme.
Cependant, il est certains cas de plaques muqueuses des bords de la langue, entretenues par une dent cariée, ou par le tuyau de pipe, qui présentent une induration plus grande, une ulcération plus profonde. Mais on n'aura jamais les ganglions volumineux et durs qui accompagnent le chancre et on sera le plus souvent tiré d'embarras par la coïncidence, soit de plaques muqueuses dans d'autres régions, soit d'autres accidents syphilitiques de la période secondaire (C. Saison).
Dans le tubercule ulcéré de la langue, on trouve, comme dans le chancre, une ulcération plus ou moins profonde, à bords saillants et durs, à fond bourgeonnant ou recouvert
d'une formation pseudo-membraneuse. Mais, dans le chancre, l'induration est plus marquée et dépasse l'ulcération même. Le chancre est généralement unique : l'adénopathie présente des caractères spéciaux. Dans le cas de chancre, il n'existe aucune autre manifestation syphilitique. Au contraire, dans le cas de tubercule, on trouve sur la peau des traces de syphilides ulcéreuses. Ces cicatrices sont minces, blanches, foliacées, sans aucune tendance à la rétraction. Elles n'ont ni dépression, ni saillie et conservent, pendant très longtemps, un liseré d'une coloration jaune-brunâtre, tout à fait caractéristique.
Toutes les causes d'irritation favorisent l'apparition des accidents secondaires ou tertiaires dans la cavité buccale : fumée de tabac, suc du tabac chez les chiqueurs, usage de la canne chez les ouvriers verriers, etc.