AFFECTIONS BUCCO-DENTAIRES ET LES MALADIES DE L'ŒIL
PAR
le D> A. TERSON
Ancien interne des hôpitaux, Ancien chef de clinique oplilalmologique de la Faculté de Paris (Hotel-Dieu)
L'influence éliologique des affections bucco-dentaires sur les maladies des yeux a toujours été l'objet de croyances populaires ; elle a constitué plus récemment le point de départ d'un assez grand nombre d'observations et de travaux scientifiques divers. Il est nécessaire, d'ailleurs, de faire remarquer qu'il s'agit presque constamment en effet d'une affection oculaire provoquée par une affection buccale, et non du mécanisme inverse.
En nous occupant ici des affections oculo-dentaires, nous chercherons à tracer le tableau aussi sincère que possible d'un ensemble clinique et étiologique qui repose sur des bases sûres, mentionnant en regard, comme en marge, ce qui est probable, et, il faut le dire, ce qui a été plus d'une fois affirmé à la légère ou même d'une façon tellement fantaisiste que l'auteur, après avoir rapidement invoqué une étiologie dentaire, semble se retenir systématiquement de juger le procès à fond et de pousser des investigations raisonnées qui risqueraient de faire crouler jusqu'au titre de son observation.
Dans le groupe des affections oculaires attribuablesà une affection dentaire, les faits les plus disparates s'observent et, à côté d'un blépharospasme, d'un larmoiement, d'une amblyopie, d'origine dentaire, troubles nerveux et fonctionnels, transitoires ou curables intégralement, nous trouverons les accidents orbitaires amenant souvent la cécité du côté atteint, et parfois la mort, à la suite d'une sinusite maxillaire, d'une suppuration péridentaire ou de l'extraction, quelquefois exécutée à un moment inopportun, d'une dent, tous processus infectieux au plus haut degré : mais si, dans de nombreux cas, la
relation de cause à effet est évidente, prouvée par révolution clinique et le mode d'apparition, corroborée ordinairement par le résultat thérapeutique, dans d autres cas, non moins nombreux, on doit se contenter d'émettre une hypothèse étiologique au lieu de considérer le rapport causal comme certain. Il y a trop de blépharospasmes, d'amblyopies, de larmoiements, de parésies ou de faiblesses de Taccommodation, d'asthénopies, chez des sujets dont la bouche et la dentition sont en bon ou en mauvais état, qui relèvent manifestement d'une autre étiologie que l'étiolog^ie dentaire, et que l'amélioration ou la guérison de l'état buccal anormal, cure cependant toujours recommandable, ne conduira pas forcément à l'amélioration ou à la guérison de Tétat oculaire, pas plus qu'une iritis syphilitique ou rhumatismale n"a de rapport avec une dent cariée du sujet qui en est porteur ou ne finirait par son ablation.
Nous envisagerons notre travail de la façon suivante.
Après avoir, à notre point de vue spécial, revu, souligné, condensé en un court prologue, les rapports anatomiques et physiologiques de l'œil et de ses annexes avec la bouche et les dents, nous étudierons, après avoir éliminé les coïncidences, l'influence que Vëtat de l'œil a occasionnellement sur celui des dents, pour aborder ensuite l'étude, plus importante et plus abondante, des affections oculaires d'origine buccale. Les troubles neuro-musculaires et les troubles visuels sans lésion objective, les phénomènes vaso-moteurs, enfin les grands processus infectieux où l'œil et l'orbite ne sont parfois que les étapes à marches forcées d'une invasion qui se termine dans l'encéphale, faits plus fréquents qu'on ne le croit et que nous avons déjà maintes fois signalés, seront successivement examinés dans les cadres de la pathologie oculaire et de la pathologie buccale comparées. Ces cadres et leur contenu sont bien loin d'ailleurs d'avoir leur évolution historique terminée; de nouvelles observations parferont ce qui est acquis et fixeront certains points douteux pour l'élimination totale desquels un scepticisme excessif ferait, selon nous, fausse route, car, en supprimant l'étude de ce qui, à l'heure actuelle, est seulement probable et même douteux, on détruirait aussi jusqu'au germe de certaines questions auxquelles, pour une bonne part, l'avenir pourra donner une réponse positive. Ce serait arracher à la fois bonne et mauvaise herbe.
Analyse eisynthèse concises entraîneront d'ailleurs une conclusion pratique.
Ce n'est pas en vue du seul plaisir spéculatif d'accrocher, — on nous passera l'expression, — une étiquette dentaire à une alfection oculaire, même quand leur rapport ne semble donner prise qu'à des soupçons assez vagues, que ces recherches méritent d'être poursuivies. Souvent satisfaisant en théorie, ce point de vue serait presque aussi décevant pour le praticien, ophtalmologiste ou stomatologiste, que pour le malade.
Certes il sera aussi agréable aux uns qu'aux autres de voir disparaître des contractures et des spasmes des paupières, un larmoiement intense, voire mcMne une amaurose aussi émotionnante qu'imprévue, et cela par un traitement dentaire; mais, à côté de la cure de ces affections pénibles, gênantes, mais non dangereuses, il en est d'autres (névrite optique, phlegmon de Forbite, phlébite orbitaire avec propagation éventuelle aux sinus de la dure-mère, aux méninges, au cerveau), d'une gravité si considérable />om/' la vue et même/3o«r la \ie, que le stomatologiste devra être fixé sur la sévérité de leur pronostic. Sans qu'on puisse toujours prévenir ces éventualités si sérieuses et souvent de résultat irréparable, on devra avoir tout fait pour ne pas les déchaîner : on devra les avoir bien connues, bien pesées à l'avance, et parfois on pourra aussi, même si elles se déclarent, en limiter d'urgence les progrès, avant l'instant, si rapidement atteint en général, où la thérapeutique médico-chirurgicale se trouvera en présence d'une situation dont elle ne pourra pas être certaine de se rendre toujours totalement maîtresse. N'ayant pour guides et pour buts que l'intérêt du malade et la perfection de leur art, les rôles respectifs du stomatologiste et de l'ophtalmologiste s'établiront ainsi presque d'eux-mêmes, aussi bien pour la prophylaxie que pour la cure. Ils s'inspireront déjà de ce qui domine primordialement le débat : une affection oculo-denlaire est presque toujours une maladie éuitable,
Ces connexionssontconstituéespar des rapports osseux, vasculaires, nerveux.
Rapports osseux orbito-dentaires. — Les parois de l'orbite sont mises en relation avec le système dentaire par l'os maxillaire supérieur. Toute la partie inférieure de la cavité orbitaire est en rapport, sauf dans sa région inféro-externe (os malaire), avec le sinus contenu dans cet os, sinus dont le plafond constitue le plancher de l'orbite. Cette paroi est presque papyracée, translucide, amincie encore par la présence du canal sous-orbitaire qui la traverse d'avant en arrière et duquel se détache le canal dentaire antérieur. L'âge, sans parler de nombreuses altérations pathologiques, réduira encore l'épaisseur de cette cloison, et même les déhiscences par atrophie ou arrêts de développement ne sont pas rares.
Le sinus maxillaire présente de grandes variétés morphologiques {dimensions, forme, crêtes osseuses, cloisonnements complets ou incomplets bien décrits en particulier par Zuckerkandl).
Il se développe dès le cinquième mois de la vie fœtale, « simple niche qui va, en arrière, du sillon lacrymal à l'alvéole de la deuxième molaire. A la naissance, il présente une forme lacunaire, à grand axe antéro-postérieur. Sa largeur définitive est atteinte dans l'enfance
entre huit et dix ans, et son développement est complet quand la seconde dentition est achevée » [Stanculeanu il)j. Des exemples de sinusites maxillaires, avec ou sans complications orbitaires, chez les nouveau-nés et les petits enfants, longtemps douteux ou niés, sont aujourd'hui démontrés (Voy. p. 305).
Il est très nécessaire, pour Tophtalraologiste comme pour le stomatologiste, détre fixé sur les principaux rapports du sinus maxillaire : avec l'orbite, avec le canal lacrymo-nasal, avec les autres sinus périorbilaires, avec les dents de la mâchoire supérieure.
Dans l'orè/ïe (paroi ophtalmologique du sinus maxillaire), plusieurs organes, vaisseaux et nerfs sous-orbitaires, muscle petit oblique, muscle droit inférieur, sont très voisins du sinus maxillaire : d'ailleurs, une fois la paroi osseuse franchie par une suppuration ou une tumeur, tous les organes orbitaires et l'œil lui-même se ressentiront vite de l'invasion.
Le nerf optique reste toujours éloigné au moins de 1 centimètre du sinus maxillaire (Stanculeanu).
Les rapports du sinus maxillaire avec les autres sinus sont d'une extrême importance. « Le plus souvent, le sinus maxillaire forme le plancher des cellules elhmoïdales postérieures sur une longueur de 2"™, 5 et sur une largeur de l''™,5. Zuckerkandl cite un cas de communication directe entre les cellules ethmoïdales postérieures et le sinus maxillaire. Les cellules du labyrinthe postérieur, à leur tour, poussent des prolongements du côté du sinus frontal, qui, dans le cas où ils sont bien développés, s'accolent à ce sinus » (Stanculeanu). Zuckerkandl a montré aussi que les cellules ethmoïdales antérieures peuvent atteindre et envahir en bulles le sinus frontal. Si l'on se rappelle que le canal fronto-nasal est disposé de telle sorte que le pus qui en vient va infecter la gouttière et le sinus maxillaires et que, d'autre part, les cellules ethmoïdales postérieures poussent des prolongements et ont même parfois des communications directes avec le sinus sphénoïdal, on comprend, sans omettre les infections polysinusiennes simultanées parties de fosses nasales largement infectées, qn une seule sinusite entraîne le plus souvent, par contiguïté et même par continuité, une ou plusieurs autres sinusites, très souvent avec infection de l'éponge ethmoïdale. Toutes ces sinusites, étant périorbitaires, ont de fréquentes conséquences ophtalmologiques.
Avec le canal lacrymo-nasal, les rapports de contiguïté du sinus sont immédiats et présentent par suite une notable importance anatomo-pathologique. Le sac et le canal « font même une saillie assez marquée du côté du sinus maxillaire «(Stanculeanu). Il est clair que les infections sinusiennes retentiront facilement sur le canal.
(1) Stanculea?(u, Rapports anat. et pathol. entre les sinus de la face et l'appareil orbito-oculaire. Thèse de Paris, 1902.
Knfiii, en ce qui concerne les relations des dents elles-mf'mes avec le canal nasal, sur une seclion frontale, on voit que c'est surtout la première prémolaire qui est intéressée et que « le sommet de sa racine est à l'''",5 au-dessous de Torifice inférieur du conduit » (Dieulafé et Herpin^. Malgré les variations individuelles, il est bon de noter cette constatation (fig. 71).
Avecles dents, le sinus maxillaire présente de telles connexions
Fif,'. 71. — Maxillaire supérieur avec sinus ouvert pour montrer les rapports des racines dentaires avec ce dernier (Preiswerk).
a, sinus maxillaire; b, partie maxillaire du cornet nasal inférieur; c, partie ascendante du palatin; d, partie ethmoïdale du cornet nasal inférieur; e, apophyse unciforme : /, plancher de l'orbite; g, fossette du sac lacrymal; h, trou sphénopalatin; /, fosse ptérygo-palaline ; k, dent de sagesse.
que le fond de certains alvéoles est parfois résorbé et pour ainsi dire ouvert dans ce sinus, à peine recouvert qu'il est par son périoste etsa muqueuse. L'inflammalionpéridentaire, une extraction dentaire, n'ont donc même pas toujours la peine de détruire une cloison osseuse. C'est \a première grosse molaire, qui correspond ordinairement au point le plus déclive, point opératoire, de la cavité sinusienne. Mais ses voisines n'en sont pas beaucoup plusloin, etd'ailleurs les variétés morphologiques du sinus sont telles qu'on a pu le voir arriver jusqu'à la canine (fig. 72).
Parinaud(I)a insisté sur l'importance ophtalmologique des alvéoles
(1) Parinaud, Suppurations de la paupière inférieure et de la région prélacrymale d'origine dentaire {Arch. gèn. de méd., 1880).
A. TERSON.
de deuxième dentition chez les enfants. On sait que le fond de l'alvéole de deuxième dentition peut remonter jusqu'au niveau même du
rebord orbi taire : cette disposition est très marquée pour la canine et les premières molaires (fîg. 73). Si une inflammation détruit la cloison qui sépare les deux alvéoles, superposés comme deux boîtes, cette inflammation viendra affleurer le rebord inférieur de l'orbite et la région de la paupière inférieure.
Dieulafé et Gayral (1) et plus récemment Herpin et A. Mouchet ont spécialement étudié les relations topographiques des dents, en particulier des canines, avec F orbite, surtout chez l'enfant où leurs cavités alvéolaires touchent pour ainsi dire l'orbite. Après la sortie des dents de première dentition, on voit aussi que le follicule de remplacement de la canine est intercepté entre la racine de la canine de première dentition et la paroi orbitaire qu'elle touche. Dans le travail de Herpin et A. Mouchet, nous trouvons d'intéressantes constatations.
Chez un nouveau-né, les canines, sous-jacentes au plancher orbitaire, en sont à 5 millimètres de distance. Les follicules des molaires sont encore plus rapprochés et en sont à 2 millimètres d'éloignement. Chez un enfant de quinze mois, la distance du fond de l'alvéole de la canine était de 8"™, 5, à vingt mois de 9™", 5.
A sept ans, le follicule de la canine de deuxième dentition était à 12 millimètres du plancher orbitaire.
La canine mérite donc bien le nom de dent de Vœil. Quoique dents et follicules soient tous, chez l'enfant, très près de l'orbite, les molaires s'en éloigneront davantage par l'interposition du sinus maxillaire, tandis que la canine restera la dent la plus rapprochée de l'orbite et du sac conjonctival (fig. 73 et fig. 74). .
Enfin Parinaud et Reynier ont, de plus, insisté spécialement sur un ou plusieurs canalicules intra-osseux, situés aussi en avant du sinus maxillaire, dans l'apophyse montante du maxillaire supérieur. Un de ces canaux irait de l'alvéole de la canine à un orifice prélacrymal de la branche montante de l'os. Des injections forcées, sur un os desséché, suivraient le canal, et on pourrait donc supposer que des
Fig. 72. — Rapports des dents et du sinus maxillaire avec le canal nasal.
(1) Dieulafé et Gayrai,, La dent de l'œil [Arch. de stomat., nov. 1909).
infoclions alvéolaires viennent par ce trajet donner des abcès prélacrymaux.
Dieulafé et Herpin (I) ont retrouvé fréquemment, mais avec de grandes variations de volume, de siège et de symétrie, le plus grand des orifices signalés par Parinaud et Reynier. L'injection colorée communique presque constamment avec la cavité nasale, dans un quart des cas avec le canal sous-orbitaire, et presque toujours avec les alvéoles de la première prémolaire, de la canine et de
Ir' prémolaire permanente.
' S' prémolaire permanente.
Canine supérieure permanente.
Molaires supérieures temporaires.
Molaires inférieurt temporaires.
Canine inférieure permanente.
w' molaire permanente.
) " molaire permanente.
ire prémolaire permanente. 2» prémolaire permanente.
Fig. "3. — Dents de lait et follicules des dents permanentes d'un enfant de trois ans, vus du côté gauche (Sobotta-Desjardins).
la deuxième incisive. Ils croient donc, avec Parinaud, que ces trajets constituent des voies ouvertes entre le système dentaire et la région de l'orbite.
Fargin-Fayolle, qui a repris ces recherches (2), considère ces canalicules comme des trajets vasculaires sans grande importance : le cathétérisme jusqu'à l'alvéole avec un fil d'argent est impossible, et l'injection qui pénètre dans la substance spongieuse de l'alvéole ne prouve pas grandchose sur des crânes secs. Même si ce canalicule existait régulièrement, son rôle de canalisation infectieuse serait bien loin d'être démontré.
(1) Traité de stomatologie, t. I, p. 167 : Article de Dieulafé et Herpin.
(2) Fargin-Fayolle, Phlegmon d'origine dentaire ouvert au niveau de la paupière inférieure (Rev. de slomat., juillet 1909).
On voit donc que la région orbito-palpébrale inférieure peut être lésée par plusieurs modes de transmission anatomo-pathologique, le sinus, l'alvéole de deuxième dentition, peut-être les canalicules intra-osseux, ces deux derniers modes donnant des suppurations
plutôt palpébrales que franchement intra-orbitaires, ou enfin tout simplement un abcès sous-périosté fusant en haut, ce qui est peut-être le mécanisme, quoi qu'on en ait dit, pour nous le plus ordinaire.
Le sinus maxillaire s'ouvre normalement pardeux orifices, l'un, parfois oblitéré, dans le méat moyen, l'autre dans j'infundibulum; ces orifices se trouvent dans la région non déclive du sinus.
Quant au reste de l'orbite, le maxillaire supérieur ai de à sa constitution en s'articulant par son apophyse frontale avec l'os propre du nez, le frontal et l'unguis, puis par son apophyse malaire ou zygomalique avec l'os malaire, enfin par sa partie interne et postérieure avec l'ethmoïde et le sphénoïde.
Le périoste orbilaire, continu lui-même avec le périoste externe de l'os, s'unit aussi avec la membrane alvéolo-dentaire qui entoure la dent comme un ligament, ou mieux, comme un fourreau fibreux formant une gaine, un tube ouvert pour la couronne dentaire à un bout, pour le paquet vasculo-nerveux de la pulpe à l'autre bout, et que IMalassez a très bien décrite.
Connexions vasculaires. — Les connexions artérielles des branches terminales de l'artère ophtalmique, branche de la carotide interne, avec les rameaux de la maxillaire interne, branche de la carotide externe, maxillaire interne qui donne, en même temps que
Fig. 74. — Radiographie de la tête d'un nouveau-né, vue antérieure. Rapports de la canine avec le canal sous-orbitaire et l'orbite (Dieulafé et Gayral).
l'alvi^olaire, la branche sous-oi'bilaire, avec les rameaux orbilaires, palpébraux et denlaircs antérieurs (canal dentaire) (s'anaslomosant avec les ramuscules de la faciale), enfin la terminaison de Tophtalmique par jonction de sa branche nasale avec l'artère angulaire, terminaison de la faciale, tout cela constitue des rapports classiques, sans parler des nombreuses anastomoses de détail, palatines, nasomaxillaires, ptérygoïdiennes, labiales, buccales.
Les connexions veineuses sont plus importantes, en pathologie oculo-deniaire, à cause de la tendance phlébitique qu'affectent certaines lésions buccales.
Augmentant notablement les connaissances anciennes sur les veines orbitaires, Hyrtl, Sesemann et surtout Gurwitsch (1) et Festal (2) ont bien décrit leurs connexions périorbilaires.
Ce sont les connexions antérieures avec la veine faciale au grand angle de l'œil, veine qui a reçu les veines labiales inférieure et supérieure, l'ophtalmo-faciale deWalther et sa grande anastomose orbilaire à travers la fente sphéno-maxillaire, la branche veineuse de l'angle externe de l'œil (veine prémolaire de Festal, le plexus veineux du canal de Sténon, les veines de lapituitaire, les veines palpébrales et les veines lacrymo-nasales).
Ce sont aussi les connexions externes et inférieures avec la veine faciale qui a reçu les veines buccales, massétérines, le tronc alvéolaire parti du plexus alvéolaire et auquel ont abouti les veines sousorbitaire, palatine supérieure, vidienneet sphéno-palatine. La faciale reçoit, dans sa portion cervicale, les veines sous-mentale, palatine inférieure et celles de la glande sous-maxillaire.
Les veines profondes^ en plus du tronc alvéolaire qui tombe dans la veine faciale, se dirigent vers les ptérygoïdiens et forment le plexus veineux ptérygoïdien, auquel aboutissent les veines temporales profondes, les ptérygoïdiennes, les dentaires inférieures, les massétérines profondes, les méningées moyennes. De ce plexus ptérygoïdien part la veine maxillaire interne, qui, en se réunissant à la temporale superficielle, donnera la jugulaire externe.
Le plexus ptérygoïdien est ici de la plus haute importance, parce qu'il sert de trait d'union entre la circulation veineuse dentaire (surtout celle de la mâchoire inférieure) et amygdalienne^ et la circulation veineuse intracranienne. Trolard a décrit (3) une veine émissaire qui, passant par le trou ovale, fait communiquer directement le sinus caverneux avec le plexus ptérygoïdien. C'est par là que certaines infections péridentaires de la mâchoire inférieure abou-
(1) Gurwitsch, Ueber Anast. zwischen der Gesichts uncl Orbitalvenen (.Irc/u'u f. OphL., 1883).
(2) Festal, Rech. anat. sur les veines de l'orbite et de leurs anastomoses. Thèse de Paris, 1887.
(3) Trolard, Arch. gén. de méd., 1870.
tissent, comme la nécropsie Ta démontré (A. Terson), immédiatement dans la circulation des méninges, fait dont on mesure vite toutes les conséquences, et que Panas a d'abord prouvé pour les suppurations de ïamygdale.
De plus, par le trou pelii rond arrivent dans le plexus ptérygoïdien les veines méningées moyennes, qui communiquent à leur origine avec le sinus longitudinal supérieur.
Ilya donc là plusieurstrajetsd'infectionphlébitiqueintracranienne, partie de la bouche et du pharynx, aboutissant directement dans le crâne, sans passer d'abord par Vorbite. Ce mécanisme est donc Vinverse de celui oii une infection, partie des lèvres, de la face ou de la mâchoire supérieure, commence très généralement par envahir préalablement l'orbite, avant de terminer sa marche dans les sinus veineux intracraniens.
La circulation du sang veineux se fait ordinairement de l'extérieur à l'intérieur, de la face vers le sinus caverneux. Toutefois, comme il n'y aurait pas de valvules dans les veines ophtalmiques, le courant pourra parfois changer de direction, en raison des réplétions et congestions locales.
Les vaisseaux lymphatiques de la muqueuse de la joue vont aux ganglions sous-maxillaires; ceux du palais vont dans les ganglions profonds du cou; ceux des gencives et du périoste arrivent aux ganglions situés aux angles des mâchoires. Bien qu'on n'ait pas pu voir de lymphatiques dans la pulpe dentaire, Kôrner, en déposant des particules colorées dans la pulpe de jeunes chiens, les a retrouvées plus tard dans les ganglions sous-maxillaires : la communication semble donc évidente. Cependant les caries n'ayant pas entraîné d'accidents />eWc/e/z?ai>es ne provoquent pas d'adénite et existent très souvent sans elle.
Les anastomoses faciales et orbitaires avec les lymphatiques conjonctivaux et palpébraux sont certaines. Mais la nature exacte de la circulation lymphatique de l'orbite et ses rapports avec ses divers organes (nerf optique) et les liquides méningiens et oculaires restent en bien des points assez obscurs.
Les adénites sont d'ailleurs assez rares dans les infections et les néoplasies orbitaires.
Connexions nerveuses. — Les connexions nerveuses oculodeutaires sont nombreuses.
En ce qui concerne les branches du trijumeau, le nerf maxillaire supérieur, après avoir donné des filets au ganglion sphéno-palatin, donne, dans la fente sphéno-palatine, les nerfs dentaires postérieurs pour l'os, la muqueuse du sinus maxillaire et les quatre dernières molaires supérieures. Dans le canal sous-orbitaire, à 8 ou 10 millimètres du trou sous-orbitaire, il donne le nerf dentaire antérieur, qui fournit des filetsosseux, alvéolo-dentaires(fig. 75)etnasauxpourlecana//ac/'^/72o-
Vig. 75. — Nerf dentaire antérieur (d'après Clcrmont),
SO, nerf sous-orbitaire ; D, nerf dentaire antérieur ; A, anastomose du nerf dentaire antérieur avec le nerf dentaire postérieur.
;josrt/. On remarque au-dessus de la canine le plexus de Bochdalek,formé par le dentaire antérieur et un filet du dentaire postérieur. Enfin les rameaux sous-orbitaires s'épuisent et s'anastomosent avec les autres nerfs faciaux, dans la paupière inférieure, la lèvre et l'aile du nez.
Dans son trajet par la fente sphéno-maxillaire, le nerf maxillaire supérieur donne un rameau orbitaire qui se divise en temporo-malaire et en lacrymo-palpébral, anastomosé lui-même avec la branche lacrymale de l'ophtalmique de Willis.
Dans une thèse conseillée par nous, Campos (1) a prouvé que le
rameau orbitaire du maxillaire supérieur contient des fibres sécrétoires, etlacliniquelui adémontré que ces derniers fibrespro viennent du facial.
Rappelons les nombreux filets orbitaires du ganglion sphénopalatin, pénétrant dans l'orbite par la fente sphéno-maxillaire, et enfin le nerf buccal du maxillaire supérieur.
Le nerf maxillaire inférieur, par sa branche dentaire inférieure, lionne à toutes les parties constituantes de la mâchoire inférieure.
Tous ces nerfs sensibles s'anastomosent avec le facial^ qui anime tous les muscles faciaux, entre autres l'orbiculaire des paupières, et s'anastomosent aussi, par la branche ophtalmique de Willis, avec les nerfs oculo-moteurs (troisième, quatrième, sixième paires) et avec les filets du grand sympathique. Ces anastomoses existent toujours avec les nombreuses variations compatibles avec l'état normal.
Remarques physiologiques. — Quant à l'action sensitive, musculo-molrice, vaso-motrice, des divers nerfs en question, on ne doit pas dissocier de son rôle sensitif le rôle trophique longtemps attribué au trijumeau. D'ailleurs la bonne nutrition, la santé des organes ne peuvent être évidemment conservées que si toutes les fonctions nerveuses de résistance sont en bon état. Sur un œil insensible, le moindre traumatisme cornéen entraînera une ulcération destructive au plus haut degré.
(I)Campos, Rech. expérimentales et cliniques surles nerfs sécréteurs des larmes. Thèse de Paris, 1897.
Traité de stomatologie. V. — 18
274 A. TERSOX. — AFFECTIONS OCULO-DENTAIKES.
En tout cas. la présence et la complexité des anastomoses ner veuses oculo-denlaires, si intimement liées à des connexions ariérioveineuses, donnent la clef des processus anesthésiques labio-buccooculo-dentaires ; celle de certaines kératites neuro-paralytiques, peut-être de certaines éruptions (zona, etc.), de phénomènes névralgiques, de flux vaso-moteurs (glaucome) et sécrétoires (larmoiement], d'afl'ections neuro-musculaires palpébrales (spasme et paralysie de l'orbiculaire) et oculo-motrices f contractures, paralysies des muscles de l'œil), lorsque ces états pathologiques sont raisonnablement attribuables à une lésion buccale.
Les connexions artérielles el surtout veineuses rendent compte des infections à grande dislance, lorsque les connexions osseuses, périos tiques et sinusiennes ne peuvent les expliquer.
Enfin l'étude de la pathologie oculo-dentaire nous montrera que l'état d'infection ou d'irritation du système nerveux pourra préparer le terrain et modifier la forme et la distribution de Finfection. sanguine.
II. - coïncidences D'UNE AFFECTION OCULAIRE AVEC UNE AFFECTION DENTAIRE ET LEURS CORRÉLATIONS.
Il existe d'innombrables coïncidences simples dans cet ordre d& faits. Que de sujets porteurs à la fois d'une lésion oculaire et de dents altérées de mille manières! Dans la très grande majorité des cas, il n'y a aucun rapport de cause à effet.
Les cas douteux ne sont pas très rares. Une mydriase coexistera avec des altérations dentaires, par exemple. La guérison des dents malades et même leur suppression n'entraînera pas toujours une amélioration de l'affection oculaire. Dans d'autres cas, le sujet est syphilitique, tabétique, diabétique, etc., et rien ne prouve, tout, au contraire, fait repousser une étiologie dentaire ou purement dentaire. Enfin, dans de tels cas survenus à la suite de prothèse et de travaux dentaires divers (bridge), ne trouvant pas d'autre étiologie appréciable, on se heurtera parfois au refus formel de la part du dentiste ou du malade d'admettre jusqu'à la possibilité d'une étiologie dentaire et par suite dune intervention du même ordre.
Il existe enfin des corrélations évidentes entre certains états oculaires et dentaires d'une commune origine dystrophique ou diathésique.
Dans la syphilis héréditaire, on sait comment Hutchinson a appelé avec juste raison l'attention sur les stigmates dentaires si habituels chez tes sujets atteints d'affections oculaires de nature hérédosyphilitique.
Ces stigmates dentaires seront décrits dans le fascicule VII de ce Traité.