ORGANISATION D'UN SERVICE DE STOMATOLOGIE DANS L'ARMÉE
L Circulaire du 10 octobre 1907. — Tandis que les notions d'hygiène de la bouche se répandaient de plus en plus dans le public,
(1) Jkan Monod, Note sur les soins dentaires dans l'armée française.
(2) Circulaire relative à l'organisation d'un service de stoniatologie dans l'armée {Bulletin officiel du minislère de la Guerre, n" 43 du 4 novembre 1907).
(3) Nous reproduisons ci-dessous la plus grande partie d'un travail très complet du D' Jean Monod, médecin-major de 2^ classe, chef du service de stomatologie à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, publié dans la Revue de stomatologie (févr. mars 1908).
et tandis que les procédés des soins et de la conservation des dents progressaient d'année en année, l'armée paraissait, à ce point de vue, rester en dehors du progrès. Il s'imposait de combler cette lacune et d'assurer aux soldats les soins nécessaires et rationnels de la bouche et des dents.
C'est le but que s'est proposé la circulaire ministérielle du 10 octobre 1907. relative à >< l'organisation d'un service de stomatologie dans l'armée ».
Cette circulaire expose en lermes excellents ce quil faut faire et le bénéfice qui en résultera : elle organise dès maintenant au Val- (le-Grâce (École d'application du service de santé militaire) un service et un enseignement clinique, mais elle ne s'en tient pas là, et l'examen soigneux de ses termes fail espérer plus encore :
« En vue de préparer l'application à l'armée du service spécial de stomatologie, dont l'organisation est ainsi décidée, le sous-secrétaire d'État proscrit: qu'il sera donné au Val-de-Orace un enseignement de slomalologie. >■
Voilà donc décidée une organisation qui doit s'étendre à toute l'armée; et, comme il est logique, elle débute par la création d'un enseignement cliniqueau Val-de-Grâce. Ouellesera l'ulilité de celte première création ? La réponse est dans la circulaire même :
« Il importe, dit-elle, de développer chez le médecin militaire les connaissances tech niques indispensables pour la surveillance et le traitement des affections dentaires. »
11 ne s'agit donc pas, comme ont voulu le comprendre certains détracteurs de'la nouvelle organisation, de faire des spécialistes de tous les médecins militaires, mais bien de leur assurer les « connaissances indispensables » que doit avoir tout médecin, et surtout tout médecin militaire ; car le soldat ne choisissant pas son médecin a droit à des garanties spéciales, et c'est une de ces garanties que l'on vise à lui donner.
Mais, s'il faut que tous les médecins de l'année reçoivenlau moins une éducation stomalologique, n'est-il pas nécessaire aussi de former des spécialistes ? A cette question encore la circulaire semble répondre dans son dernier paragraphe : • Alors que l'enseignement donné au Val-de-Grâce aura donné un certain nombre de spécialistes, on pourra organiser plus complètement le service dans chaque garnison. Des instructions complémentaires interviendront en temps utile à cet effet. » Cette phrass nous parait vouloir dire que le Valde-Grâce, outre l'éducation stomatologique donnée à tous les médecins militaires, formera encore |»armi eux des spécialistes.
Les ordres du sous-secrétaire d'Etat à la Guerre sont arrivés à leur heure ; il fallait en effet faire quelijuc chose, et déjà depuis un temps appréciable on s'en préoccupait de divers côtés. Les médecins
Si:UVICE DK STOMATOI.OGII-: DANS l/ARiMEK. '.IIJ
inililaiies, les premiers inté'ressés el compétents tians la question étaient ponr la plupart convaincus de cette nécessité, et ({uekjues elï'orts, nous le verrons j)lus loin, avaient et»'- faits dans le sens des soins de la bouche et des dents.
D'autre part, certains chirurgiens-dentistes espéraient que l'organisation nécessaire recevrait sa réalisation pratique dans la création d'un corps spécial de dentistes militaires, recrutés en dehors et fonctionnant à côté des médecins de l'armée.
Il faul enfin mentionner une opinion qui, estimant inutile toute organisation spéciale, pensait utiliser dans cliaipie garnison les ressources en médecins spécialisés ou des chirurgiens-dentistescivils. Nous dirons plus loin pouniuci de semblables conceptions nous paraissent irréalisables. La circulaire du 10 octobre ne laisse d'ailleurs pas subsister d'équivoque, et c'est aux médecins militaires qu'incombent u la surveillance et le trailement » des alTections bucco-deni aires.
Son ap|)arilion a juovocpié nombre d articles dans les journaux spéciaux.
Le D'' Monod résume et commente les travaux dont nous reproduisons en note la bibliographie [l).
II. Ce qui a été fait jusqu'ici. ~ Officiellement. — Par initiative individuelle. — Avant rapj)arition de la circulaire, quelques elïorts avaient d(>jà été faits.
C'est ainsi que de tout temps, au Val-de-Gràce, l'un des professeurs agrégés faisait quelques conférences sur « l'art dentaire ». On y avait aussi organisé, vers 1898, un cabim^t dentaire, où opérait un soldat chirurgien-dentiste, sous l'autorité du professeur de diagnostic chirurgical spécial.
A l'hôpital Desgenettes, à Lyon, existait aussi un cabinet dentaire avec un soldat dentiste. En 1905, la consultation dentaire s'élargit et devint plus active, et il y fut adjoint une installation prothétique. En môme temps, il était fait des conférences sur «l'artdentaire » par le répétiteur chargé de ce service.
D'autre part, l'initiative personnelle des médecins militaires avait cherché la solution de la question, et dans quelques hôpitaux ou corps de troupe on s'était organisé tant bien que mal, avec un maté-
(1) Revue de stomatologie, no^^. 1907, p. 750. — Cruet, Une circulaire de M. Chéron [Revue de slomatoloffie, déc. 1907, p. 6'i3). — L'Odontologie, 15 oct. 1907, p. 342 ; 15 nov. 1907, p. 430, lettre à M. le sous-secrétaire d'Étal à la Guerre. — L. Joly, Les chirurgiens-dentistes dans l'armée (Journal odontologique de France, déc. 1907, p. 188i. — Prost-Maréchal, médecin- major de !'« classe, Étude sur l'organisation des services dentaires dans l'armée (L'Odontologie, 30 déc. 1907, p. 548). — Blot, médecin-major de 2« classe, Un service dentaire au 76* régiment d'infanterie (L'Odontologie, 30 déc. 1907, p. 562). — Vennat, médecin-major de 2° classe, La dentition du soldat (Tablettes odontologiques, nov. 1907, p. 750). — Grenier, médecin aide-major de l'<^ classe, Les soins dentaires au régiment (Le Caducée, 18 janv. 1908).
'j14 m. GUIBAUD. — HYGIENE DE LA BOUCHE ET DES DENTS.
riel généralement fort sommaire, et en employant un soldat chirurgien-dentiste.
Ces diverses tentatives, quoique utiles et intéressantes, ont un vice commun qui est leur précarité: elles n"ont enefTet rien d'officiel, et leurs ressources sont dues à la générosité de Tunouà l'ingéniosité de l'autre. Elles n'ont aucun caractère permanent et sont dépendantes du changement d'emploi de leur auteur. Elles auront au moins le mérite d'avoir préparé la voie et d'être le stade nécessaire entre la période où l'on ne faisait rien et celle qui s'est ouverte le 10 octobre 1907, où débute l'organisation systématique du service de stomatologie dans l'armée.
III. Que doit-être la nouvelle organisation? — Nécessité de la confier à des médecins militaires. — Emploi des soldats chirurgiens-dentistes. — Le principe est donc admis qu'il faut soigner les dents des soldats ; mais comment s'y prendra-t-on ?
Ne devrait-on pas tout simplement recourir dans les garnisons à des cabinets civils qui assureraient les soins de la bouche ?Ce procédé paraît impraticable ; il serait d'abord très coûteux, car il faudrait indemniser de leurtemps et de leur peine les praticienschargés de ces soins. Sinon on retomberaitfatalement dans les anciens errements, et le remède principal resterait l'extraction, procédé bienplus expéditif que les soins patients souvent nécessaires. Le contrôle et la surveillance seraient ensuite pratiquement impossibles.
Faut-ilcréer un corps spécial de chirurgiens-dentistes militaires ? Cette mesure ne nous paraît avoir d'avantages que pour ceux qui en seraient l'objet : elle ne cadre pas avec notre organisation militaire, orientée de plus en plus vers les nécessités de la mobilisation, et ces nouveaux employés militaires, à part un petit nombre, ne trouveraient pas leur emploi, à l'heure où tous devront concourir à la défense de la Patrie.
Doit-on charger des services dentaires les soldats chirurgiensdentistes? Sans doute, ils pourront être employés lorsque leur instruction militaire sera suffisante ; mais leur jeunesse, leur peu d'expérience, leur manque d'autorité ne permettent de s'en servir que sous une direction efïective, compétente et capable d'assumer les responsabilités.
Sans qu'il soit besoin de créer un organisme nouveau, c'est aux membres du corps de santé militaire qu'incombe l'exécutiGn du service de stomatologie dans l'armée, et cela parce que médecins d'abord, parce que médecins militaires ensuite. // s'agit certes de soins de dents, mais plus encore peut-être de pratiquer par eux la prophijlaxie de toutes les affections qui, de près ou de loin, sont tributaires d'une mauvaise denture, et la logique veut qu'un pareil service soit confié à des médecins.
Si:ilVR;H DE STOMATOLOGIK DANS I/ARMKL-:. '.1.')
Et CCS inôdccins doivcnl èlrc mililaires, car la médecine d'armée tétant une spécialité relaLivemeiit ù la médecine, la stomatologie militaire en sci'a également une pari rapporta la slnmalologie.
IV. But à atteindre pour le nouveau service. — Soins qu'il <ievra donner. — Nécessité de la prothèse. — Il laut donc, <^lans rarniée, organiser des services dentaires ; ils doivent l'aire partie intégrante du service de santé. Leur personnel doit être exclusivement militaire (1); la direction doit en être confiée à des médecins militaires, assistés pour Texécution par des soldats spécialisés, étudiants en médecine ou chirurgiens-dentistes. Mais que devront faire ces services ? Ils devront donner des soins adaptés au milieu spécial auquel ils sont destinés et viser surtout à augmenter laptitude au service militaire. Ils auront pour but : Iode supprimer les causes de l'infection buccale et de ses complications ; 2" de conserver et de restaurer la fonction masticatrice indispensable à une digestion et une nutrition normales. Les travaux de luxe et les considérations de pure esthétique, dans la restauration de l'appareil dentaire du soldat, n'auront pas à entrer en ligne de compte.
Les services de stomatologie devront arriver à ce résultat : 1° d'une façon aussi peu onéreuse que possible pour l'État; 2" en subordonnant toujours leur fonctionnement aux exigences de l'instruction militaire que, loin de contrecarrer, ils doivent faciliter.
Ce fonctionnement devra donc être réglé dans une entente étroite avec le commandement, pour éviter de désorganiser le service général, et de fournir le moyen de s'y soustraire, aux soldats insuftisamment fanatiques de leurs obligations. Il y a là une question de détails facile à régler ; on pourrait profiter d'abord des journées d'indisponibilité, des séjours à l'intirmerieetà l'hôpital pour soigner déjà un grand nombre d'hommes; quant aux autres, l'attribution de jours •et heures fixes à chaque unité, en tenant compte des multiples exigences du service, permettrait de les faire bénéficier des soins qui nous occupent. Les traitements trop prolongés, ou douteux dans leurs résultats, devront donc être proscrits ; sans doute la conservation des dents sera le but, mais il y aura des sacrifices nécessaires; et pour la décision à prendre, il ne sera pas de trop que le médecin responsable ait acquis des notions sur le traitement desafl'ections de la bouche et des dents. En résumé, le service de stomatologie militaire devra donner des soins de clinique conciliés avec les exigences du service militaire à court terme.
Mais encore faudra-t-il donner des soins assez durables dans leurs résultats, pour les voir se prolonger pendant tout le service actif
(1) Nous n'insisterons pas ici sur les considérations d'ordre purement militaire; «lies sont exposées dans le travail de M. Prost-Maréchal (loc. cil.).
'il6 M. GUIBAUD. — HYGIENE DE LA BOLCIIE ET DES DENTS.
d'abord, ensuite et si possible durant le passage dans les diverses réserves.
Dans nombre de cas, la restauration de la fonction masticatrice ne pourra se faire sans recourir à la prothèse.
Jusqu'ici la prothèse dentaire n'est prévue dans larmée que pour les hommes chez qui la perle de dents peut être rattachée au service militaire: la dépense nécessaire n'est engagée que sur l'autorisation du ministre, et la prothèse étant exécutée dans les laboratoires civils, son prix de revient est élevé.
Ces soldats ont de toute évidence droit aux appareils nécessaires; il semble qu'il en devrait être de même des militaires de profession (sous-officiers rengagés ou gendarmes). Il faut mentionner les mutilés de la tête ou de laface justiciables de la prothèse restauratrice: à ceux-là aussi est due la prothèse nécessaire.
Quant aux hommes qui ne font que passer sous les drapeaux, faudra-t-il lesmunir d'appareils, s'ils sontnécessairesàlamasticalion? Oui, sans hésiter, etceladansie plus grand intérêt de l'armée. Tous ceux d'ailleurs qui oui étudié la ({uestion, M. le médecin principal Sieur, MM. Prost-Maréchal, Blot, Grenier partagent cette manière devoir. Beaucoup dhommes, en elïet, sont écartés chaque année par les conseils de revision, ou classés dans les services auxiliaires, soit pour mauvaise denture, soit pour des affections digestives en relevant fréquemment. D'autres, une fois incorporés, sont réformés pour les mêmes causes, et il en résulte un déchet très appréciable d'hommes par ailleurs valides, qui, soignés et munis des appareils nécessaires, augmenteraient de façon très sensible le nombre des combattants.
Quant à l'inaptitude à faire campagne de porteurs de prothèse dentaire, cette objection ne parait pas fondée.
Ne seront-ils pas aussi aptes à combattre qu'un myope muni de lunettes, ou un hernieux avec son bandage ? Nous estimons même (ju'ils le seront davantage, leur appareil étant moins exposé que celui du myope, sans que la perte en soit plus sensible, au contraire.
Et cependant lunettes et bandages sont délivrés d'une façon courante aux hommes du service armé.
La seule objection de quelque valeur, plus apparente que réelle, se base sur le prix trop élevé de la prothèse dentaire. Or, si le service de stomatologie militaire l'exécutait lui-même, la dépense serait réduite à un taux des plus minime, et la question se trouverait résolue parl'adjonction à quelques-uns des services dentaires d'un laboratoire de prothèse. La mise de fond du début serait peu élevée, puisqu'on n'aurait à exécuter que des travaux simples, à base de caoutchouc. Cette dépense serait couverte dès la première année par l'économie de 7.j p. 100 réalisée sur la confection des appareils exé-