Chapitre
L'entourage des faits d'expression.
Étude du vocabulaire par les contextes.
On peut tirer de l'étude des mots en contexte des enseignements de toute sorte, dont l'ensemble et le groupement constitueraient une véritable méthode d'observation et de recherche ; il s'agit d'ailleurs de procédés extrêmement simples et dont l'application peut se poursuivre indéfiniment; s'ils paraissent un peu élémentaires dans l'étude de la langue maternelle, ils sont particulièrement précieux appliqués à l'étude d'une langue étrangère.
Toutes les expériences de ce genre ont pour but de montrer dans quelle dépendance sont vis-à-vis de leur entourage les mots en apparence les moins équivoques.
Sans doute on trouverait une foule de vocables qui offrent un sens absolument clair, même quand on les prend isolément ; mais, une fois qu'on a mis de côté les termes scientifiques et techniques, qui sont pour ainsi dire en dehors de la langue vivante (je pense à des mots comme hypoténuse, idiopathie, hydratation^ etc.), peut-on citer beaucoup de mots qui, en dehors de tout contexte, offrent une signification absolument déterminée? Sait-on à coup sûr ce que veulent dire mçiison, pied, boti, mauvais, marcher, prendre, etc.?
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Quand on observe la différence de conception entre un mot étudié isolément et ce même mot placé en contexte, on voit reparaître toutes les possibilités envisagées à propos de la délimitation des faits de langage. Certains mots, livrés à euxmêmes, n'ont aucun sens, et n'en reçoivent un que par l'adjonction d'au moins un mot caractéristique. D'autres (et c'est la majorité) ont par eux-mêmes un sens «dominant» qui peut se trouver en contradiction avec l'acception que lui donne un texte déterniiné (cf. le pied et <fune longueur d'un pied»); on sait que ces différences de sens peuvent aller jusqu'à l'homonymie absolue (SF. § 50). Inversement, un mot peut avoir un sens quand on le prend isolément et perdre toute signification dans un contexte, parce qu'il fait partie d'une locution (SF. § 81); ex. pied: «un pied-k-teTTe-» ; et ainsi de suite. Partout il s'agit d'une différence de conception, sans changement aucun dans la forme des mots, et c'est ce qui fait l'importance de ces constatations.
1) Ces observations peuvent se faire d'une façon presque enfantine. On n'a qu'à utiliser un texte de manière que les mots apparaissent autant que possible isolément, par exemple en couvrant chaque ligne avec le doigt et lisant les mots un à un; on peut aussi, quelque bizarre que cela paraisse, lire le texte à rebours, pour être moins tenté d'expliquer les mots par leur entourage, ou recouvrir le texte d'une feuille de papier munie d'une petite ouverture allongée, de la grandeur d'un mot ordinaire, qu'on promène un peu au hasard sur la page, de manière à. lire les mots séparés de leur contexte. Le mieux est, si cela est possible, de se faire dicter le texte assez lentement pour qu'on ait le temps de réfléchir sur chaque mot caractéristique de la façon qui va être expliquée.
Je prends au hasard une phrase quelconque, dans la première chrestomathie venue, et je la soumets à l'expérience décrite plus haut. Voici les constatations que je suis amené à faire sur chaque mot, et que je transcris sans y rien ajouter; ces constatations, qui figurent dans les parenthèses, paraîtront
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un peu naïves à un Français ; nous rappelons que nous visons surtout les étrangers.
Rome Ga ville, sans doute?) entière (même conception) était accourue (on ne parle donc pas de la ville, mais des habitants!) au cirque pour boire (de l'eau, du vin?) le sang (drôle d'occupation!), des martyrs (je vois maintenant qu'il s'agit d'une image hardie signifiant: «pour assister au supplice des martyrs»). Phrase reconstituée: ^Eopte entière était accourue au cirque pour boire le sang des martyrs^ (Chateaubriand).
Voici un autre exemple, un peu plus délicat:
Avec (sens dominant, comme dans «venez avec moi»?) cette rage (sens dominant? «rage, maladie des chiens»; ou «rage, colère violente» ? cependant le pronom cette contredit déjà mon idée) d'aventures (ce mot me montre que rage veut dire «désir vilolent»), ce besoin d'émotions fortes (ce membre de phrase confirme le sens adopté pour rage), cette folie (sens dominant: «perte de la raison?») de voyages (ce mot fixe la signification de folie, soit «désir irrésistible et irraisonné»), de courses (mot fixé par le terme coordonné voyages, donc = «excursions»), comment diable (le contexte empêclie de donner à diable son sens dominant; sa présence dans une interrogation montre que c'est une exclamation exprimant l'embarras ou l'étonnement) se trouvait-il (qu^, il? Se trouver a-t-il le sens de «être», comme dans <ise trouver bien ou mal», «se trouver à un endroit?») que (ce mot suffit à lui seul pour montrer que il se trouve est une expression impersonnelle signifiant «il arrive que», «une chose se produit») Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon? (Ici seulement on voit que le premier mot de la phrase, avec, n'a pas le sens supposé tout d'abord, mais signifie «étant donné, vu, si l'on pense à, etc.»). Reconstitution de la phrase:
^Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cette folie de voyages, de courses, comment diable se trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon?» (A. Daudet).
2) On peut extraire d'un texte, par le procédé indiqué p. 76, des mots isolés qu'on transcrira sans aucun ordre; on lira ensuite le texte d'où ils ont été tirés, et l'on procédera comme plus haut, par comparaison. On notera à ce propos les points suivants:
a) si le mot était entièrement inconnu avant la lecture du texte, on cherchera à fixer son sens, au moins partiellement, au moyen de son entourage (ex.: soc, cf. «le soc d'une
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charrue», d'où soc — probablement «une des parties de la charrue») ;
b) si le mot était déjà connu, on comparera le sens qu'on lui attiibuait avec celui qu'il reçoit dans le texte;
c) on se rendra compte si le mot est indépendant dans le texte (comme il l'était forcément dans la première conception), ou bien s'il fait partie d'un groupe phraséologique;
d) on cherchera surtout quels sont les mots du contexte qui ont particulièrement contribué à fixer la signification, l'effet, la fonction de chaque mot étudié.
Voici, à titre d'exemple, une liste de mots sur lesquels on pourra opérer de la manière indiquée; le texte d'où ils sont extraits est transcrit ci-aprés.
A) Mots isolés de leur contexte : Caractère, dévorer, baigner, vague, chaume, possession, perdre, flotter, rayon, divin, servir, ormeau, heure, grive, haie, clarté, pipeau, surgir, ouvrage, couverture, poudreux, retracer, conseil, revers, pâlir, épuiser, bêler, bouquin, savourer, garder, jeune, travail, abriter, compagne, crépuscule, rappeler, tomber.
B) Texte auquel ces mots sont empruntés:
Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil^ un consolateur éloquent et calme, dont je ne pouvais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour les grandes occasions. Oh ! quel est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourésl La couverture d'un bouquin poudreux que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée ne vous a-t-elle jamais retra^^é les gracieux tableaux de vos jeunes années? N'avez- vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rougis clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes, et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh! que la nuit tombait rite sur ces pages divinesl Que le crépuscule faisait cruellement flotter les caractères sur la page pâlissante] C'en est fait: les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend possession du chaume de la plaine, les formes des arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout à V heure les caractères sur le livre. 11 faut partir. (George Sand.)
3) Ce premier exercice d'observation peut être suivi d'un exercice de mémoire. Une fois les faits constatés, il faut
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s'efforcer de retenir les mots étudiés avec leur contexte immédiat, avec les mots grâce auxquels leur sens a pu être fixé. En un mot, il faut chercher à reconstituer des fragments du texte primitif au moyen des associations d'idées suggérées par les mots isolés. P. ex., dans le morceau transcrit plus haut, je me rappellerais le mot flotter au moyen du contexte: «Les caractères flottent sur la page», revers par «le revers d'un fossé», rayon par «les rayons d'une armoire», etc. On peut même essayer, en se servant de ces modèles^ de former d'autres tournures analogues.
4) Voici un autre exercice à proposer à des élèves pour les habituer à tenir compte de l'entourage des mots. Un texte renferme des lacunes qui doivent être comblées au moyen du sens général de la phrase. Cet exercice n'a de valeur démonstrative que si les mots à suppléer sont vraiment caractéristiques et se déduisent logiquement du reste de la phrase. On peut aider la recherche en faisant suivre le texte d'une liste de mots, entre lesquels l'élève choisira. Il est bon de commencer par des cas extrêmement simples.
Voici quelques phrases très élémentaires montrant le but de ce travail (voir Carré, Vocabulaire français, Cours moyen, i"" leçon).
J'ai manqué le but, je suis un . . . — J'ai couru, je suis tout ... — Mon oncle part pour le Brésil, il . . . — Il n'a plus guère de dents, il est . . . — Dire du mal de quelqu'un, c'est en . , . — Mettre un mort en terre, c'est 1' . . .
Supposons qu'une liste de mots, jointe à l'exercice, renferme les mots edenté, enterrer, maladroit, médire, s^expatrier : on complétera aisément chaque phrase par ce moyen: J'ai manqué le but, je suis un maladroit», etc. Sous cette forme élémentaire, l'exercice est enfantin ; mais, appliqué à des cas plus délicats, il peut affiner le sens d'observation et avoir une grande utilité.
5) L'exemple cité plus haut: «Mettre un mort en terre, c'est l'enterrer» montre quelle forme nouvelle et plus générale