‹ Traité de stylistique françaiseChapitre 11 sur 35 · DÉFINITION DE LA STYLISTIQUE · texte numérisé non relu

DÉFINITION DE LA STYLISTIQUE

Sommaire. — L'étude du langage n'est pas généralement ce qu'elle devrait être: l'enseignement traditionnel des langues tend à procéder mécaniquement, analytiquement et historiquement, tandis qu il devrait établir avant tout les relations existant entre la parole et la pensée. Car le langage est un système de symboles d'expression. Il exprime le contenu de notre pensée, à savoir nos idées et nos sentiments: les éléments intellectuels et les éléments affectifs étant presque toujours unis à doses variables dans la formation de la pensée, la même composition se reproduit dans l'expression. Mais le langage est aussi un fait éminemment social: non seulement c'est un ensemble de symboles capables de classer l'individu socialement, mais il porte aussi la marque des efforts faits par l'individu pour s'adapter socialement aux autres individus du groupe.

Définition de la stylistique: eUe étudie la valeur affective des faits du langage organisé, et l'action réciproque des faits expressifs qui concourent à former le système des moyens d'expression d'une langue. La stylistique peut être, en principe, générale, collective ou individuelle; mais l'étude ne peut présentement se fonder que sur le langage d'un groupe social organisé; elle doit commencer par la langue maternelle et le langage parlé. Cependant les langues modernes du type «européen» portent la marque d'une mentalité commune, qui permet de faire sans trop de danger une comparaison entre ces différentes langues au point de vue stylistique. La stylistique peut, en principe, s'attacher à l'étude d'une langue morte ou d'un état de langage qui n'existe plus ; mais en aucun cas elle ne peut être une science historique; la cause en est que les faits de langage ne sont faits d'expression que dans la relation réciproque et simultanée qui existe entre eux.

Au point de vue méthodique, il faut distinguer la règle et la loi: la stylistique doit étudier les faits d'expression sans esprit de système et déterminer les tendances générales sans rigueur trop grande. La comparaison des faits d'expression joue un grand rôle dans sa méthode.

B al ly, Traité de stylistique française. 1

2 Introduction.

§ 1. Opposition de deux principes. La méthode appliquée dans tout cet ouvrage peut faire comprendre le but poursuivi et conduire assez naturellement à l'énoncé d'une définition.

Toute notre recherche se fonde sur deux principes:

A. Le premier est négatif: lutter autant que possible contre les méthodes traditionnelles partout où celles-ci réduisent l'étude des langues à un travail à la fois automatiqtie, analytique et historique: automatique par tendance au moindre effort, analytique par contre-coup, historique par routine et, pour ainsi dire^ sans le savoir.

B. Le second principe est positif: il tend à montrer que l'étude d'une langue n'est pas seulement l'observation des rapports existant entre des symboles linguistiques, mais aussi des relations qui unissent la parole à la pensée, que c'est une étude en partie psychologique, en tant qu'elle est basée sur l'observation de ce qui se passe dans l'esprit d'un sujet parlant au moment où il exprime ce qu'il pense; une élude plus linguistique que psychologique cependant, en ce qu'elle est tournée vers la face expressive de la pensée et non vers la face pensée des faits exprimés.

§ 2. Étude automatique des faits de langage. Reprenons ces points avec quelque détail. L'étude des langues tend, disons-nous, vers un traitement automatique et mécanique du langage; elle met trop souvent l'esprit dans une disposition passive et prépare imparfaitement à l'observation désintéressée et scientifique. Pourquoi cela? parce qu'elle veut mener le plus tôt possible à parler et à écrire la langue: but contraire à tout idéal scientifique et qui d'ailleurs pourrait être atteint autrement. La méthode de traduction favorise ce travail mécanique précisément parce qu'elle traduit, c'est-à-dire qu'elle habitue à échanger entre eux des symboles linguistiques, disons plus simplement des mots, sans obliger l'esprit à passer par l'idée. La méthode intuitive, plus rapprochée du mouvement naturel du langage, s'en tient éloignée en ne faisant pas assez appel à l'observation des faits.

§ 3. Étude analytique des faits de langage. On voit dès lors pourquoi cette étude est en même temps analytique: elle

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l'est parce qu'elle est mécanique. Pour favoriser la tendance au moindre effort, on habitue l'esprit à concentrer toute l'attention sur les éléments les plus simples du langage; remarquons expressément que ces éléments ne correspondent pas aux unités de pensée ou y correspondent par hasard; il est important de le noter, parce que toute notre étude est fondée sur la recherche de ces unités de pensée et leur correspondance avec les faits d'expression. Ici il s'agit au contraire d'éléments découpés arbitrairement dans le tissu des phrases d'après des indices extérieurs, formels, étrangers au mécanisme de la pensée.

Ainsi l'unité lexicologique, telle qu'elle est donnée par l'écriture, le «mot» enfin, est une unité illusoire et trompeuse dans beaucoup de cas et ne correspond pas toujours aux unités de pensée, aux représentations, aux concepts, aux notions de l'esprit. Non contentes de créer cette première illusion, les méthodes courantes favorisent la décomposition des mots, de telle sorte que l'unité lexicologique paraisse être dans les éléments qui composent ces mots; mais ces éléments (préfixes, rad'caux, suffixes) sont, plus souvent encore que les mots eux-mêmes, dépourvus de toute réalité psychologique. L'instinct de décomposition ou instinct étymologique, mal presque inévitable au début de l'étude des mots, est un des plus grands obstacles que rencontre la stylistique, parce qu'il l'entrave dans son premier travail, qui est la délimitation des unités d'expression. Ceci nous amène à parler du troisième des défauts énumérés plus haut.

§ é. Étude historique des faits de langage. L'étude du langage est le plus souvent (et sans qu'on s'en doute), une étude historique. II semble à première vue que ce soit faire son éloge, car l'histoire d'une langue est en elle-même chose très sérieuse: mais nous voulons dire simplement que les explications de presque tous nos manuels nous disent ce que la langue a été en croyant nous dire ce qu'elle est; et ces explications sont historiques parce qu'elles sont analytiques. C'est faire de l'histoire que de trouver le sens du mot reprendre (c'est-à-dire «censurer quelqu'un qui a commis une faute») en analysant les éléments re- et prendre, car il s'agit d'une asso-

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ciation d'idées qui n'existe plus; c'est faire de l'histoire que d'expliquer banal par ban, alors que ces deux mots sont irrévocablement séparés; on procède encore historiquement quand on cherche le sens de la locution battre la campagne (c. à. d. «déraisonner») en se demandant ce que veulent dire séparément es mots battre et campagne: car dans l'acception qu'a prise cette locution, ils ont perdu toute signification individuelle: le groupe n'a de sens que dans son ensemble.

On le voit, il s'agit là de procédés qui tendent tous à créer dans l'esprit des associations contraires à la réalité psychologique, c. à. d. à la correspondance entre le fait de pensée et le fait de langage; or nous verrons que cette réalité et cette correspondance, sans être le but que poursuit la stylistique, sont cependant les conditions nécessaires de sa recherche.

§ 5. Fondement psychologique de Pétnde du langage. Mais si la stylistique ne peut s'accommoder des procédés décrits tout à l'heure, quels sont ceux sur lesquels son étude peut s'établir? Ceci revient à se demander comment on doit comprendre ce principe: que toute recherche linguistique est illusoire, tant qu'elle n'arrive pas à relier l'expression à la pensée, et qu'elle cesse d'être un travail mécanique en trouvant derrière le mot l'idée. La chose semble simple à l'énoncé, elle apparaît d'autant plus difficile à l'expérience. Si elle était aisée dans son application, on s'étonnerait davantage de la voir poursuivie avec si peu de conséquence. En fait, si Ton oublie presque toujours que le langage est fait pour exprimer ce que nous pensons, cet oubU s'explique par la difficulté des recherches fondées sur cette vérité. Cette correspondance du langage et de la pensée n'est révélée directement ni par la parole ni par l'écriture. Elle ne peut éclater que par l'observation simultanée de la pensée et de son expression, et cela n'est possible que par la réflexion intérieure. Si nous arrivons dans la suite à prouver cette assertion, nous aurons montré du même coup comment l'étude du langage pourrait, tout en restant pratique, devenir une recherche scientifique. Voyons comment:

Apprendre une laugue, et surtout une langue moderne, c'est le plus souvent un travail mécanique: l'observation inté-

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rieure atténuerait ce défaut: le contrôle incessant de la pensée et de son symbole montrerait l'irréalité des procédés mécaniques en usage. Apprendre une langue, c'est encore se livrer à une opération analytique, opposée aux lois fondamentales du penser humain: la découverte des rapports entre la parole et la pensée supprimerait les innombrables relations artificielles établies par une méthode moins soucieuse de la réalité; on verrait alors que les faits de langage ont un caractère beaucoup plus synthétique qu'on ne le pense et que ne le fait supposer l'analyse dite logique. Apprendre une langue est une opération involontairement historique: tous les rapports irraisonnés, toutes les illusions évoquées par un enseignement resté trop scolastique disparaîtraient, dès que l'esprit se concentrerait sur l'observation simultanée de ce qui est dans la parole en même temps que dans la pensée.

Mais le langage, envisagé de cette façon, sous quel aspect nous apparaîtra- 1- il? Ce ne sera plus un amas de mots alignés en phrases, au nom de règles mécaniques, mais un ensemble de phénomènes naturels expliqués par des lois psychologiques et sociales. Examiné de plus près encore, cet organisme se révélera sous la forme d'un système de moyens d'expression, c'est-à-dire un système de symboles vocaux destinés à communiquer ou simplement à manifester ce qui se passe en nous, nos pensées.

Mais que doit-on entendre par ce terme vague de «pensée» ? Qu'exprimons-nous par la parole? La question paraîtra ridicule au premier abord, tant elle est simple pour les uns et complexe pour les autres. Pourtant, dans le dédale des faits, on peut procéder à une première distinction essentielle, qui à elle seule éclaire, à un point de vue au moins, toute la recherche, et qu'on retrouvera partout dans la suite de cet exposé.

§ 6. le langage exprime nos idées. D'abord nous exprimons des idées; la parole a pour mission (mais ce n'est ni la première, ni la plus importante) d'extérioriser toute la partie intellectuelle de notre être pensant. Quand nous constatons, affirmons ou nions que telle chose est ou n'est pas, nous exprimons de? idées; (p. ex. «ia terre tournet>); nous en expri-

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mons encore lorsque nous apprécions, que nous jugeons simplement, objectivement, sans mêler notre moi aux phénomènes sur lesquels se porte notre attention (p. ex. «.Dieu est bon'»). Nous pensons par idées même quand nous exprimons une volonté, à condition de ne mêler (ce qui du reste est fort rare) aucune parcelle de sentiment à notre volition (p. ex. «^Honore ton père et ta mère'»). En un mot, nous pensons par idées toutes les fois que nous nous affranchissons de notre moi pour pénétrer dans le domaine de ce qui n'est pas nous. L'idée est, en d'autres termes, l'effort fait par l'esprit pour se rapprocher de la réalité objective ou de ce que nous concevons comme tel, peu importe que cette réalité soit du monde extérieur ou du domaine intérieur.

§ 7. 1/6 laugage exprime nos sentiments. Mais cet effort est presque entièrement vain, parce que nous sommes esclaves de notre moi; nous le mêlons sans cesse aux choses, et la réalité, au lieu de se refléter, de se réfléchir fidèlement en nous, s'y réfracte: elle y subit une déformation dont la nature de notre moi est la cause.

Or ce moi, qu'est-ce qui le constitue essentiellement, qu'est-ce qui crée notre personnalité dans le sens le plus vrai du mot? Ce ne peuvent être nos idées, car il n'y a rien de plus impersonnel qu'une idée; c'est bien plutôt toute la partie affective de notre être, nos émotions, nos sentiments, nos impulsions, nos désirs, nos tendances: en un mot tout ce qui vibre en nous, tout ce qui a un retentissement sur notre être physique, tout ce qui nous pousse à l'action, tout ce qui constitue notre tempérament et notre caractère, lesquels ne sont pas du ressort de notre intelligence. Si nous tenons compte de la constitution fondamentale de l'homme «moyen», qui fait le langage et le transforme, nous comprendrons que ce langage, qui exprime aussi des idées, exprime avant tout des sentiments. Notons cependant (nous y reviendrons à maintes reprises), que le langage, étant un fait social, ne peut exprimer des mouvements de l'être individuel que la face accessible à la connaissance des autres individus ; autrement dit, on ne peut montrer ce qu'on pense et ce qu'on sent soi-même que par des moyens

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d'expression que les autres peuvent comprendre; nos pensées nous sont propres, les symboles employés pour leur expression sont communs à tous ceux qui parlent de la même façon que nous.

§ 8. Proportion variable des éléments intellectnels et des éléments affectifs de la pensée. Nous ne prétendons pas du reste que le sentiment soit toujours apparent, ni surtout également appréciable dans tout ce que nous disons: si d'une part on peut affirmer que nous ne pensons ni ne parlons jamais d'une façon entièrement intellectuelle, d'autre part la dose affective de la pensée peut être si minime que pratiquement son expression doit être classée dans la catégorie du langage de la logique. Mais la réciproque est également vraie: le sentiment peut dominer au point de réduire l'idée à zéro pour l'observateur. Ainsi tout est ici question de plus ou de moins; cependant cette relativité, loin d'entraver l'ordonnance des faits, donne à l'observateur une grande indépendance sans compromettre ses résultats, surtout si l'attention se porte tout d'abord vers ces cas extrêmes, les plus démonstratifs de tous. En voici un exemple. Supposons que quelqu'un, rencontrant une autre personne à un endroit où sa présence n'était pas attendue, exprime son étonnement de cette rencontre; les deux faits de pensée: 1. perception de la personne rencontrée, 2. surprise causée par cette rencontre pourraient être énoncés sous forme de jugement pur (ce qui d'ailleurs n'arrive presque jamais) ; l'expression de ce jugement serait à peu près celle-ci: *Je suis étonné de vous rencontrer ici.i^ Encore faut-il, pour que cette forme de pensée soit exclusivement intell ectueUe, que Vintonation, l'inflexion de la voix, soit assez inexprersive pour ne révéler aucune trace d'élément affectif ou émotif. Voilà ce que nous appelons un cas extrême. Imaginez maintenant une proportion toujours plus grande d'émotion dans le fait de pensée, vous obtiendrez une gradation parallèle dans l'expression: * Tiens! Vous êtes ici?'> — * Comment/ vous ici?* — ^ Vous h, jusqu'à ce qu'enfin l'émotion, ne trouvant plus dans les mots d'expression adéquate, s'extériorise dans une exclamation pure, telle que: <0h'!* Cette interjection, surtout si elle est soiilignée

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d'une intonation susceptible de marquer toute l'intensité de rëmotion, est pour nous un cas extrême dans le sens opposé au premier de nos exemples. Cette exclamation n'a plus l'air d'être un fait de langage, mais il en est un tant qu'il est intelligible pour le sujet entendant.

§ 9. Expression des faits d'ordre «social» dans le langage. Les développements qui précèdent ont pu faire deviner un principe dont l'importance apparaîtra toujours plus au cours de notre exposé, à savoir que la langue parlée est la seule vraie langue et la norme à laquelle toutes les autres doivent être mesurées. Mais on ne peut guère parler sans parler à quelqu'un, ou sans penser à quelqu'un; il n'y a que la pensée pure^ étrangère aux conditions fondamentales de la vie (pensée scientifique, littéraire, etc.) qui puisse s'affranchir de ces conditions. Envisageons donc le langage comme expression d'une pensée communiquée à autrui ou exprimée avec la représentation d'autrui; il importe peu d'ailleurs qu'autrui soit un individu, une foule ou tout le monde. Dans ce cas le langage n'est plus seulement un fait psychologique, mais un fait social. Prenons un exemple qui montre cette fonction, tout en résumant les points de vue envisagés jusqu'ici.

§■ 10. Exemple résumant les trois fonctions. Soit l'expression d'une volonté, d'un ordre.

a) Cette volition peut être imaginée objective, intellectuelle, aussi peu affective que possible : premier, cas extrême. On se représente des phrases telles que: ^Faites cela*, *Je veux que vous fassiez cela*, étant bien entendu que l'intonation est aussi inexpressive que possible: ce qui est presqu' un tour de force; cette difficulté prouve une fois de plus combien l'expression intellectuelle des faits de pensée est une quasi impossibilité, et quel rôle le sentiment joue dans le langage.

b) Nous pouvons aussi, comme nous l'avons vu, comme nous venons de le constater tout à l'heure une fois de plus, mêler à l'énoncé de la pensée des mouvements de la sensibilité, j'entends par là des mouvements affectifs tenant à nous, des sentiments individuels. L'expression en est modifiée dans le sens et la mesure qu'on a vus au § 8. Elle revêt des

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formes telles que: «O/i/ faites cela h] o-Oh! comme je voudrais que vous fissiez cela h, i-Ah! si vous vouliez faire cela!*, <iOh! dites que vous le ferez!*, «-Oh! oui, faiies-le!* <^0h! oui, n'estce pas?* et ainsi de suite, jusqu'au maximum de vibration émotive, qui peut faire échapper l'expression au fait de langage, en le réduisant à un pur réflexe de la sensibilité.

Jusqu'ici, rien de spécialement «social»; mais voici la troisième possibilité:

c) Nous pouvons manifester cette volonté, cet ordre, ce désir, en pensant surtout à la personne à qui nous l'exprimoDS ou à qui nous pensons en l'exprimant, (ce dernier cas p. ex. sous la forme lAh! s'il voulait faire cela!*). On se représente alors la condition sociale de cette personne, sa situation, supérieure ou inférieure à la nôtre, surtout les relations qui existent entre elle et nous et qui peuvent nous éloigner ou nous rapprocher d'elle: ces considérations créent à leur tour des sentiments d'un or(ïre spécial, elles affectent diversement; elles viennent s'ajouter aux sentiments individuels, elles les modifient par atténuation, quelquefois par renforcement; elles se substituent même à eux; cette modification et cette substitution influent à leur tour sur l'expression de la pensée et le tout se manifeste par un fait de langage caractérisé par une marque spéciale; nous l'appelons «sociale» parce qu'elle est l'expression de sentimaux sociaux c. à. d. de sentiments nés de faits étrangers à l'individu. Ex.: ^n Voulez-vous faire cela, je vous prie?-» — <Si vous faisiez cela ?* — « Oserais-je vous demander de le faire?* — *Faites-le, je le veux!* — <i Allez/ faites-moi ça!*

§ 11. ConjBit entre les sentiments individuels et les sentiments sociaux. L'ensemble de ces constatations doit montrer définitivement le rôle important que joue le sentiment sous ces deux formes dans l'expression de la pensée par le langage. On arrive à se dire que l'homme moyen, celui par qui le langage se fait et se transforme, est un être essentiellement afîectif, que la pensée pure est contradictoire à sa nature propre et aux nécessités constantes et impérieuses de la vie; que, l'expression intellectuelle des faits de pensée mise à part comme quantité négligeable (dans le langage spontané,

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bien entendu), l'expression linguistique oscille sans cesse entre deux pôles qui sont 1) les sentiments individuels et la poussée émotive pure, 2) les sentiments sociaux, nés de considérations étrangères à l'individu. La lutte entre ces deux ordres de sentiments, en général contradictoireiB, se marque par un fait de limitation ; le fait social étant avant tout un fait de coercition, léquilibre général et normal de l'expression est sans doute la résultante de la poussée émotive individuelle et de la retenue provenant de considérations étrangères à l'individu. Ces sentiments s'opposent généralement les uns aux autres, comme ils diffèrent dans leur essence. Le fait social ralentit dans la plupart des cas la poussée émotive, qui sans cela envahirait l'expression de la pensée. Il y a donc en nous lutte perpétuelle entre ces deux ordres de sentiments: les uns et les autres aspirent à la suprématie dans l'énoncé de la pensée; il y a quelquefois victoire et défaite, mais plus souvent il s'établit une sorte de balance, de compromis et d'équilibre instable, en sorte que dans la majorité des cas l'analyse de ces faits consiste à établir le «dosage» des éléments affectifs de chaque espèce qui ont concouru à la formation de la pensée, telle qu'elle apparaît dans le fait de langage étudié.

§ 12. Le langage symbole de classement social. Le langage est encore un fait social au premier chef parce qu'il classe d'une manière ou d'une autre le sujet parlant. Sans doute, il le classe individuellement avant de le classer socialement; de plus, lorsqu'il le classe dans un groupe, ce groupe est une réalité mal défmie, il n'a pas la rigidité d'une classe sociale dans le sens strict du mot; c'est un milieu, dans le sens qui sera expliqué § 13. Ce n'est pas tout encore: ce classement a souvent, en apparence, un caractère moral, mais en apparence seulement. En tenant compte de la mentalité moyenne des individus, on voit bientôt que le parti qu'on tire du langage pour déterminer un sujet et pour l'apprécier worolement ne va presque jamais jusqu'à fixer ses caractères strictement personnels et strictement moraux; la plupart du temps, en entendant parler quelqu'un, on s'efforce de le loger dans un compartiment tout fait, établi d'avance; et c'est en ce sens

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que nous pouvons dire que le langage est un principe de classement social. On classe socialement et non moralement un individu quand on dit, par exemple, qu'il est «comme il faut»,

«bien», «distingué», «charmant», etc ou au contraire

«vulgaire», «sans tenue», etc.

§ 13. Commeitt le lani^age classe les indlridiis. Ce classement est fort délicat, il n'a pas de contours arrêtés: il part de considérations dont un sociologue ne se soucierait guère ; pounant, sous ce rapport, la sociologie aurait beaucoup à apprendre de l'étude du langage. Ces phénomènes seront repris plus en détail quand nous parlerons des faits d'évocation de milieu (VI' partie, chapitre 1). Bornons-nous ici à montrer comment on se définit par son propre langage. Celui qui «parle argot» se classe par ce mode d'expression; on rattache à l'argot une notion symbohque; on évoque vaguement un «milieu» à l'exclusion de plusieurs autres, on y rattache des idées de vulgarité, d'éducation imparfaite; cette détermination deviendra beaucoup plus précise, si le sujet parlant conserve son argot dans un milieu où il est particulièrement déplacé, dans une conversation de gens «distingués», dans un société où l'on se pique d'avoir de l'éducation. Le mot d'argot choque alors beaucoup plus; il fait naître des sentiments particuliers, qui classent l'individu parlant et sont tout à son désavantage.

§ 14. Ce classement résulte de seutimeats sociaux. Ces distinctions peuvent paraître vaines, parce qu'elles sont purement symboUques : mais c'est précisément ce qui leur donne une grande valeur: le fait social a toujours un aspect symbolique, tend à se cristalliser dans un symbole, qui crée à son tour des sentiments déterminés. Voyez la mode: elle aussi classe et distingue; elle aussi fait naître des sentiments agréables ou désagréables, résultant de l'observance ou de la non-observance de conventions sociales tacites et inconscientes. Eh bien, de même que la coupe d'un habit peut être une marque sociale, imparfaite, je le veux bien, mais une marque sociale enfin, pour l'individu qui le porte, de même une forme de langage pose l'individu parlant d'une certaine façon et l'attribue à une certaine classe; de même encore qu'une blouse d'ouvrier choque

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au milieu des fracs et des robes décolletées, de même un mot d'argot paraît déplacé dans une conversation de gens «bien»; on en est désagréablement affecté, et celui qui risque cette expression dans une semblable circonstance se classe plus nettement encore que par l'emploi du même terme dans son milieu naturel. Il en est de même du point de vue moral ; les notions courantes de cet ordre sont surtout des notions de classe, des notions sociales : si l'on collectionnait ces notions et qu'on cherchât leur expression typique dans le langage (p. ex. les rapports sociaux entre les sexes), on étudierait l'aspect social du langage, beaucoup plus que des notions morales. Il est impossible d'insister davantage sur ce point; mais ce qu'il faut noter encore, et très fortement, c'est que ce «classement» par le langage a pour intermédiaire, comme tout ce que nous avons constaté depuis le § 7, des sentiments, et que l'on voit toujours mieux l'importance de l'élément affectif dans le langage,

§ 15. Résumé Récapitulons ces divers points de vue:

1. Le langage est pour nous un ensemble de moyens d'expression simultanés aux faits de pensée, dont ils ne sont qu'une autre face, la face tournée vers le dehors.

2. Le sujet parlant donne aux mouvements de l'esprit tantôt une forme objective, intellectuelle, aussi conforme que possible à la réalité; tantôt, et le plus souvent, il y joint, à doses très variables, des éléments affectif ê; tantôt ceux-ci reflètent le moi dans toute sa pureté, tantôt ils sont modifiés socialement par des conditions tenant à la présence réelle ou à la représentation d'un ou de plusieurs autres sujets.

Le langage réel présente donc, dans toutes ses manifestations, un côté intellectuel et un côté affectif, ces faces de l'expression surgissant avec une intensité très variable selon la disposition du sujet parlant, la situation et le milieu.

§ 16. Place de la stylistique dans l'étude générale du langage. Voilà ce qu'est pour nous le langage, et ce point une fois fixé, nous sommes mieux à même de comprendre ce que peut être la stylistique. Si l'étude du langage est l'étude d'un système de relations entre l'esprit et la parole, la stylistique ne peut être cela, et tout cela ; car son domaine propre ne se di-

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stinguerait alors en rien du champ général de la recherche linguistique; bien plus, une définition aiissi large en ferait une discipline intermédiaire entre la psychologie et la linguistique; or nous prétendons que son objet est l'expression parlée et non le fait pensé; son regard est tourné vers le ddiors, non vers le dedans; mais alors quel est son objet particulier dans cet ensemble? Pour le faire comprendre il est préférable de commencer par des exemples. Par le premier on pratiquera un sondage provisoire; le second, traité plus systématiquement, permettra de formuler une définition.

§ 17, Premier exemple. On apprend qu'un homme a péri victime d'une catastrophe et on s'écrie : «Le malheureux^ Voilà un fait d'expression très caractéristique; mais il ne fournit matière à observation stylistique que d'une façon particulière. On pourrait par exemple se borner à l'enregistrer, à en collectionner d'autres semblables, l'étudier grammaticalement dans sa structure; ce travail, mené aussi loin et aussi longtemps que possible, ne serait à aucun moment une recherche stylistique. Mais il y a autre chose à observer dans cette phrase: on peut se demander à quel fait de pensée cette expression correspond le plus exactement (ici p. ex. la pitié); mais la pitié peut être une notion perçue par l'intelligence, ou bien une émotion, un fait de sensibilité; on est amené par là à déterminer la nature psychologique de l'expression; il est évident que dans un tour du type *Le malheureux h la proportion des éléments affectifs est très supérieure au contenu intellectuel. On peut ensuite se demander comment, par quels facteurs une émotion si forte peut se refléter si complètement dans le langage sous une forme si simple et si brève; on voit alors que dans cette courte phrase plusieurs moyens d'expression sont combinés; on remarque par exemple que l'intonation est un facteur essentiel de sa nuance affective, et on arrive ainsi à se demander quel est le rôle de l'intonation comme procédé d'expression du sentiment; on remarque aussi que l'absence de certains mots exigés par la logique grammaticale contribue à la production de l'effet, et l'on se demande en quoi Vellipse est un moyen d'expression et une source d'effets, ou, en généralisant, quel est le rapport

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entre la construction des phrases et les mouvements affectifs de la pensée.

§ 18. Second exemple. Dans la pièce d'Augier Le Gendre de Monsieur Poirier on lit ceci: «.E/i bien! cher beaupère, comment gouvernez-vous ce petit désespoir? EteS'^ous toujours furieux contre votre panier percé de gendre?^ L'expression à laquelle je m'attache est un peu particulière, mais elle permet d'autant mieux d'embrasser d'un coup d'oeil les observations successives auxquelles un fait d'expression peut donner lieu pour la stylistique. Qu'allons-nous faire de ce membre de phrase votre panier percé de gendre? D'abord on voudrait savoir ce qu'il signifie, le définir, l'identifier ; mais aussitôt on s'aperçoit qu'un premier travail est nécessaire ; il faut délimiter les contours des faits d'expression, jusqu'à ce qu'ils correspondent à des unités psychologiques; est-ce le groupe entier «votre panier percé de gendre» qu'il faut définir? Ou bien panier, gendre, percé sontils assimilables chacun à une notion simple? On voit aussitôt que panier et percé sont inséparables au point de vue du sens; c'est par leur union qu'ils expriment une idée; au contraire le mot gendre se suffit à lui-même, et le groupe panier percé, qui lui est joint, peut en être séparé; il y a là deux unités et non pas trois; chacune de ces deux unités peut entrer dans des combinaisons différentes sans que leur sens soit altéré. La délimitation des faits d'expression doit donc précéder leur identification: il faut savoir dans quelles portions d'un texte donné des unités expressives correspondent à des unités de pensée. Alors seulement on peut se demander ce que ces unités signifient. Le sens général de la phrase, la situation, le caractère du personnage qui parle, ea un mot l'entourage du fait d'expression, joint aux expériences linguistiques antérieures où cette même expression apparaissait avec le même sens, tout cela m'avertit qu'elle correspond à une notion simple et abstraite, celle de prodigalité ; appeler quelqu'un *panier percé*, c'est, au point de vue de l'idée pure (mais à ce point de vue seulement) l'appeler prodigue, dépensier. C'est l'établissement de cette correspondance que je nomme Y identification d'un fait d'expression.

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Le premier effet de ce travail est de permettre une comparaison entre le fait étudié et le terme qui sert à l'identifier ; cette comparaison était déjà implicitement contenue dans cette remarque que les deux termes sont identiques au point de vue de l'idée seulement. Panier percé et prodigue recouvrent la même notion simple, mais diffèrent entre eux sous plusieurs rapports; par exemple, l'expression du texte est -figurée, et l'image qu'elle contient porte certains caractères affectifs qui ne se retrouvent pas dans toutes les images : elle m'affecte parce qu'elle est sensible et concrète : elle se présente vivement à mon imagination, et c'est par elle qu'elle arrive à ma sensibilité, ce qui ne se vérifierait pas pour d'autres images. Puis cette expression produit un effet comique, ce qui, si l'on veut, est un sentiment d'ordre esthétique: ensuite elle m'affecte en ce qu'elle appartient au langage familier, c, à. d. qu'elle évoque un milieu spécial, une forme de la vie et des rapports sociaux où cette expression est particulièrement usuelle. Découvrir, fixer et classer ces caractères très différents, mais tous, plus ou moins, d'ordre affectif, déterminer en un mot la nature affective des faits d'expression, telle est la première tâche de la stylistique.

On peut encore se demander comment sont nées ces diverses impressions et chercher les facteurs qui les ont produites. Ainsi la comparaison des notions abstraites avec les objets du monde sensible est une source abondante de faits d'expression; l'on peut doruc dire que l'image est un moyen d^ expression. La recherche des moyens d'expression mis en oeuvre par le langage rentre de droit dans notre étude.

En allant plus loin encore, (plus loin sans doute que nous ne le pourrons ici), on arriverait à se rendre compte que les faits d'expression groupés autour des notions simples et abstraites coexistent à l'état latent dans les cerveaux des sujets parlants et se manifestent par une action réciproque, une sorte de lutte, dans l'élaboration de la pensée et dans son expression par le langage; que dans ce travail ils s'attirent et se, repoussent par un jeu incessant et complexe de sentiments linguistiques; ainsi il s'étabht entre eux des rapports d'affinité ou de contraste par lesquels ils se limitent les uns les autres et se

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définissent en se limitant. Gomme c'est la relativité des faits d'expression qui fixe leur nature, leur caractère propre, et que les différents caractères peuvent se ramener par abstraction à quelques types fondamentaux, correspondant aux catégories constitutives de la pensée et surtout du sentiment, on est amené à concevoir l'existence d'un système expressif des faits de langage, dont l'explication est la tâche la plus haute qui incombe à la stylistique. (Voir plus loin § 24.)

§ 19. Définition. La stylistique étudie donc les faits d'expression du langage organisé au point de vue de leur contenu affectif, c'est-à-dire l'expression des faits de la sensibilité par le langage et l'action des faits de langage sur la sensibilité.

Si l'on compare cette définition sommaire avec l'expUcation analytique du § 18, on voit que la recherche de cet objet se trouve encadrée dans une étude préparatoire et dans une étude constructive, qui en est du reste une partie intégrante et même le point culminant.

La partie préparatoire comprend la délimitation et Videntification des faits expressifs. Délimiter un fait d'expression, c'est tracer, dans l'agglomération des faits de langage dont il fait partie, ses hmites propres, celles qui permettent de l'assimiler à l'unité de pensée dont il est l'expression; l'identifier, c'est procéder à cette assimilation en définissant le fait d'expression et en lui substituant un terme d'identification simple et logique, qui corresponde à une représentation ou à un concept de l'esprit.

Ces deux opérations, purement intellectuelles, sont étrangères à l'étude stylistique proprement dite, mais lui sont nécessaires: ce n'est que par la détermination du contenu logique d'une expression que sa valeur affective peut être mise en évidence.

La partie proprement stylistique de notre étude comprend les caractères affectifs des faits d'expression, les moyens mis en œuvre par la langue pour les produire, les relations réciproques existant entre ces faits, enfin l'ensemble du système expressif dont ils sont les éléments.

Il faut le répéter, la première partie ne saurait être reven-

Définition de la stylistique, 17

diquée par la stylistique seule; elle pourrait aussi bien être réclamée par la grammaire et la lexicologie; mais d'autre part la stylistique ne peut s'en désintéresser, parce que c'est de la manière dont ces faits sont étudiés que dépend le succès de sa recherche propre: si les fondements logiques de notre science occupent une grande place dans ce livre, c'est que cette étude s'inspire généralement de méthodes empiriques, incompatibles avec le but que nous poursuivons, et capables de fausser dès le début la yue des faits.

§ 20. Les trois stylistiques. On ne peut se flatter de répondre par une définition générale à toutes les questions qui surgissent; les explications particulières devront être cherchées aux points du livre où elles ont leur place naturelle; mais il est une question de principe qui ne saurait être passée sous silenct. Ces moyens d'expression, les chercherons-notis dans le mécanisme du langage en général, ou dans une langue particulière, ou enfin dans le système d'expression d'un individu isolé? Devons-nous entendre par moyens d'expression les tendances universelles de l'esprit humain, telles qu'elles se reflètent dans la parole articulée, ou bien nous attacherons-nous à caractériser celles d'un idiome particulier, ou encore chercherons-nous le reflet d'une personnalité dans le parler d'un individu quelconque?

Je crois qu'il est pratiquement impossible de répondre à une question aussi générale: elle suppose la solution des problèmes les plus difficiles, de ceux qu'une science n'aborde que lorsqu'elle a pris conscience d'elle-même et qu'elle est en possession d'une méthode définitivement étabhe. Précisons. Si l'on demande que la stylistique détermine les lois générales qui gouvernent l'expression de la pensée dans le langage, elle ne pourra le faire qu'en étudiant toutes les langues humaines pour n'en retenir que les traits communs; c'est comme si l'on exigeait du psychologue une définition et une description de l'homme en général, non pas de l'homme en soi, dans ses caractères immuables, mais de l'homme tel qu'il apparaîtrait si l'on superposait les portraits de tous les êtres humains. Si l'on demande, ce qui est déjà plus modeste, comment la ]>eiisée

Bally, Traité de stylistique française. 2

18 Introduction.

se reflète habituellement dans ridiome d'un groupe social déterminé, cela équivaut à demander le portrait psychologique de ce groupe social: entreprise à peine ébauchée à l'heure qu'il est, mais bien moins chimérique que la première. Demander enfin de définir le parler d'un individu, c'est comme si l'on demandait à la psychologie le portrait moral de cet individu. Tels sont les termes du problème: la stylistique éludie-t-elle les procédés d'expression de tous les hommes, des groupes linguistiques ou des individus? Passons en revue ces propositions et procédons par élimination.

Le premier terme peut être exclu d'emblée: il ne viendra à la pensée de personne, j'imagine, de demander un tableau, même sommaire, des moyens d'expression de toutes les langues du passé et du présent. Sautons provisoirement par-dessus le second terme, et demandons-nous ce qu'on doit penser du «portrait styUstique» d'un individu isolé?

§ 21. La stylistique indiridaelle et le style. Remarquons qu'eu cette matière *individuel» peut signifier deux, choses complètement différentes et même contradictoires, au point de vue de notre étude.

a) On peut se demander comment et dans quelle mesure le langage d'un individu diffère du langage de tout le groupe lorsqu'il est placé dans les mêmes conditions générales que le» autres individus de ce groupe. Chaque individu a sa manière propre d'employer son idiome maternel; il lui fait subir, dans certaines circonstances ou habituellement, des déviations portant sur la grammaire, la construction des phrases, le système expressif; il lui arrive d'employer dans l'usage courant des mots dont les autres se servent rarement. Ces particularités sont en général peu apparentes, mais elles ne sont pas entièrement négligeables : d'abord parce que ces déviations du parler individuel peuvent amener à la longue des changements dans la langue du groupe, si des circonstances favorables font adopter par la collectivité les innovations individuelles; ces déviations ont, ensuite et par ce fait même, une importance méthodologique, puisqu'on peut montrer, par des exemples particulièrement significatifs, la nature de ces changements individuels et

Définition de la stylistique. 19

leur répercussion dans la langue; toutefois, maigre quelques travaux remarquables, la méthode à suivre pour étudier les parlers individuels n'est pas assez bien établie pour qu'on puisse sérieusement conseiller de s'y livrer. Il n'en est pas moins vrai, notons-le expressément, que c'est dans ce sens, et dans ce sens seulement qu'on peut parler d'une stylistique individtielle.

b) Tout autre chose est d'étudier le style d'un écrivain ou la parole d'un orateur. Il y a là ime distinction capitale, et si nous n'arrivions pas à la faire compreçdre, il y aurait confusion entre deux objets d'étude étrangers l'un à l'autre, et un malentendu intolérable planerait sur tous les développements de ce livre. On a dit que «le style, c'est l'homme», et cette vérité, que nous ne contestons pas, pourrait faire croire qu'en étudiant le style de Balzac, par exemple, on étudie la stylistique individuelle de Balzac: ce serait une grossière erreur. Il y a un fossé infranchissable entre l'emploi du langage par un individu dans les circonstances générales et communes imposées à tout un groupe linguistique, et l'emploi qu'en fait un poète, un romancier, un orateur. Quand le sujet parlant se trouve dans les mêmes conditions que tous les autres membres du groupe, il existe de ce fait une norme à laquelle on peut mesurer les écarts de l'expression individuelle; pour le littérateur, les conditions sont toutes différentes: il fait de la langue un emploi volontaire et conscient (on a beau parler d'inspiration; dans la création artistique la plus spontanée en apparence, il y a toujours un acte volontaire); en second lieu et surtout, U emploie la langue dans une intention esthétique; il veut faire de la beauté avec les mots cwiune le peintre en fait avec les couleurs et le musicien avec les sons. Or cette intention, qui est presque toujours celle de l'artiste, n'est presque jamais celle du sujet qui parle spontanément sa langue maternelle. Cela seul suffit pour séparer à tout jamais le style et la stylistique. Tout ce qu'on peut alléguer pour combattre cette thèse se ramène, selon nous, à l'existence de cas intermédiaires, comme on en trouve partout dans l'étude du langage. D'ailleurs nous profiterons de chaque occasion pour éclairer cette distinction à la lumière des faits particuliers : par exemple

20 Introduction.

à propos de l'identification des faits d'expression, à propos des faits de langage qui passent pour avoir une valeur essentiellement esthétique, à propos du langage figuré, et de l'expression littéraire, etc. (voir l'Index). Même si cette vue était fausse, ce que nous croyons de moins en moins, on devrait, par Une sorte de paradoxe, la soutenir encore dans l'intérêt d'une saine méthode: que d'erreurs ne sont pas dues à l'habitude vingt fois séculaire d'étudier le langage à travers la httérature, et combien celle-ci, pour être appréciée sans parti pris, gagnerait à être ramenée à sa source naturelle, l'expression spontanée de la pensée!

§ 22. Étude de la langue maternelle ; étnde de la lan^e parlée* Il semble donc que, par élimination, la tâche provisoire de la stylistique soit plus nettement délimitée de deux côtés; mais Test-elle réellement? Le chercheur peut-il, avec ces remarques préliminaires, aborder une étude presque entièrement nouvelle, sans craindre de faire fausse route? Si nous sommes arrivés à la conclusion que la recherche doit se porter de préférence sur un idiome particulier, nous voici obligés de choisir entre les innombrables langues qui se sont parlées ou se parlent sur la surface du globe, et notre embarras s'en accroît Mais si l'on songe que dans ces premiers pas la recherche veut avant tout établir sa méthode et a besoin d'un contrôle incessant, on devine que c'est par la langue maternelle qu'il convient de commencer. C'est là que la correspondance entre la parole et la pensée se manifeste de la façon la plus claire et la plus aisée. Chacun porte en soi, dans la langue qu'il emploie à tout instant et qui exprime ses pensées les plus intimes, les éléments de l'information la plus fructueuse et la plus sûre. Ainsi nous dirons que la stylistique ne saurait mieux commencer que par la langue maternelle, et cela sous sa forme la plus spontanée, qui est la langue parlée. Ce double principe sera bien souvent utilisé dans la suite; il sera notre norme de comparaison ; et ne savons-nous pas que tout est comparaison dans notre étude? En résumé, si d'une part on juge les faits d'expression d'une autre langue d'après les impressions

Définition de la stylistique. 21

éprouvées dans la pratique de l'idiome maternel; si en outre, dans l'étude de cet idiome, on ramène toutes les observations au parler proprement dit, on a toutes les chances de serrer de près la réalité dans les choses de cet ordre.

§ 23. La stylistique et la linguistique historique. Autre question, plus brûlante encore: la stylistique peut-elle être une science historique? Pourquoi ne le serait-elle pas, puisqu'elle est une partie de la linguistique, dont plusieurs ont prétendu qu'elle serait historique ou ne serait pas? Si le lecteur a lu attentivement le § 4, il devine notre réponse. Qu'il y ait une linguis*ique historique, c'est une vérité évidente par elle-même; mais la stylistique ne saurait être historique, à la manière dont on comprend généralement ce terme en matière de langage, c'està-dire qu'elle ne saurait fonder sa recherche sur les changements observables dans l'évolution des faits isolés, ni même des groupes de faits. Le fondement de son étude est dans les relations constantes entre le langage et la pensée. Le sujet qui parle spontanément sa langue maternelle a tout le temps conscience d'un état, nullement d'une évolution ni d'une perspective dans le temps. A moins d'être un érudit, il vit dans l'illusion que la langue qu'il parle a toujours existé telle qu'il la parle; cette illusion, qui se reflète dans une foule de faits, naît d'un obscur instinct de conservation sociale. Théoriquement, .l'existence d'un état de langage est une abstraction, car l'évolution est ininterrompue: mais pratiquement, cet état est une réalité, justifiée par la lenteur de l'évolution et par Finstinct des sujets parlants.

§ 24. Action réciproque et système des faits expressifs. Ainsi la styhstique, ne pouvant adopter aucune méthode contraire aux opérations naturelles du langage, ne saurait être historique. En revanche, elle peut prolonger son observation dans le sens de ces opérations naturelles, et alors elle constate que la cause qui donne la conscience et fait la réalité d'un état de langage chez les sujets parlants, c'est l'action réciproque des faits de langage, leur solidarité hs uns vis-à-vis des autres. 11 faut le répéter : les moyens d'expression sont entre eux dans un état de relativité ; ils ne forment pas un

"I"! Introduction.

ensemble par leur nombre, mais un système par leur groupement et leur pénétration réciproque; les symboles linguistiques n'ont de signification et ne comportent d'effet qu'en vertu d'une réaction générale et simultanée des faits de langage, qui se limitent et se définissent les uns par les autres; les mots ne sont compris et sentis que par une comparaison incessante et inconsciente qui se fait entre eux dans notre cerveau. Pour que cette comparaison se fasse, il importe peu que tel ou tel mot ait eu autrefois un sens ou un autre, un effet semblable ou différent de son effet actuel; l'important est que chez le même sujet, le mot soit relié par association à d'autres mots, plus précis ou plus généraux, plus abstraits ou plus concrets, plus ou moins propres à exciter la sensibilité, ou à évoquer un milieu social plutôt qu'un autre. Ce qui maintient la cohésion de ce système, c'est que les «compartiments» dont il se compose correspondent aux catégories habituelles de notre pensée. Sans la vue très nette de cette relativité synchronique des moyens d'expression, il n'y a pas de stylistique possible, pas plus qu'il ne peut exister de système grammatical. A la rigueur, une telle étude pourrait être historique si l'on comparait entre eux les systèmes d'expression dans leur totalité, par plans successifs et non dans leurs éléments; inutile d'ajouter que c'est là une besogne à laquelle il ne faut pas songer pour le moment-

Nous pouvons maintenant compléter et restreindre de la façon suivante notre définition du § 19: si la stylistique s'attache à Vétude des faits d'expression d'un idiome partictdifr (langue maternelle ou langtie étrangère), elle ne peut le faire qu'en s'atta^hant à V examen d'une période déterminée de l'évolution de cet idiome.

% 25. Étude d'antres lan^nies modernes. Tout en prenant pour centre d'étude la langue maternelle (§ 22), la stylistique semble pouvoir rayonner autour de ce point sans y rester trop obstinément attachée. Qu'est-ce qui l'autorise à cette liberté plus grande? Même pour un observateur superficiel, les langues modernes des pays dits «civilisés» offrent des ressemblances en nombre incalculable, et dans leur incessante

Définition de la stylistique. 23

évolution, ces langues, loin de se différencier, tendent à se rapprocher toujours davantage. La cause de ces rapprochements n'est pas difficile à trouver; elle réside dans les échanges multiples qui se produisent de peuple à peuple, dans le monde matériel et dans le domaine de la pensée. Ces échanges se font depuis près de trente siècles; la commodité des communications les a multipliés à l'époque moderne. Il s'agit là d'une véritable mentalité commune, élaborée par la Grèce et par Rome, mûrie par la civilisation de l'Europe occidentale, puis largement répandue dans les temps modernes sur tous les pays que les Occidentaux ont pénétrés et se sont assimilés. Appelons ce fonds conmiun, faute de mieux, la mentalité européenne.

§ 26. La mentalité earopé«nne. Les peuples marqués de cette empreinte ont beau parler des idiomes divers dans leurs origines, ces langues ont entre elles un air de famille. C'est que les sociétés qui les parlent ont dans la vie de tous les jours, les institutions, les idées et les sentiments, des milliers de points de contact. La presse et le livre sont les symboles vivants et les plus puissants facteurs de ces ressemblances. Des choses semblables ne peuvent être exprimées par des moyens très différents; la communauté intellectuelle se reflète dans la langue et dans les rapports entre la langue et la pensée ; il y a dans les moyens d'expression de ces divers idiomes, dans leur manière d'exprimer les sentiments, tranchons le mot, dans leur stylistique, d'innombrables similitudes absolues, et des analogies moins absolues, mais plus nombreuses encore; on peut donc risquer l'idée qu'il y a une «stylistique européenne , comme il y a une mentalité européenne. Notez que ce lien entre les langues n'a rien à faire avec la parenté proprement linguistique : le finlandais et le hongrois n'ont, sous ce rapport, rien de commun avec l'anglais ou l'italien, ce ne sont pas même des idiomes indo-européens ; pourtant ils rentrent dans le cercle des langues occidentales, car ils ont, pour les concepts de la mentaUté européenne, des moyens d'expression sensiblement parallèles à ceux des autres idiomes de ce type. L'idée de créer une langue dite universelle est une conséquence curieuse de ce que nous avançons ici; s'il n'y avait pas dans les esprits tout un fonds

24 Introduction.

commun d'idées, une façon unique de concevoir et d'exprimer les faits fondamentaux de la vie, dans toutes ses manifestations, jamais un cerveau humain n'aurait pu concevoir la possibilité d'une telle langue. En effet, la mentalité commune a fait mieux que de rendre désirable une langue universelle, elle lui a préparé les voies; l'espéranto est à l'état latent dans tous les idiomes que les Allemands désignent par le terme de «Kultursprachen». Le mot de langue universelle est d'ailleurs abu§if, car il n'est applicable qu'aux langues représentant la mentalité européenne; un Chinois ou un nègre d'Afrique qui ne saurait rien de notre civihsation et n'aurait aucune connaissance du français ou d'un autre idiome de ce type, rencontrerait à peu près les mêmes difficultés dans l'espéranto que dans une langue quelconque; c'est la tournure générale de notre pensée qui serait pour lui le plus sérieux obstacle.

§ 27. Stylistique comparée. Profit pour l'étnde de la langue maternelle. Ce sont les traits communs à nos langues qui permettent à la stylistique d'évoluer, prudemment il est vrai, autour de l'idiome maternel et d'étudier à son point de vue les autres langues modernes. Elle peut les comparer pour chercher entre elles des ressemblances d'abord, puis des différences. Nous croyons qu'elle peut le faire sans grand danger, et qu'elle en tirera un grand profit. D'abord elle y prendra conscience d'elle-même et y affermira sa méthode; ce sera pour elle un contrôle d'un nouveau genre. Gomment cela? C'est que la langue maternelle en sera éclairée par contrecoup d'une lumière inattendue; la recherche des particularités stylistiques des autres langues fera mieux connaître celles qu'on emploie sans cesse inconsciemment ; toutes les expressions parallèles d'une langue étrangère, dussent-elles ne nous rien apprendre de positif, font ressortir plus fortement celles qu'elles traduisent. Tout le monde a remarqué combien les fautes des étrangers parlant notre langue maternelle nous frappent désagréablement; c'est là un exemple de cet effet en retour: on apprendrait infiniment de choses, et des plus intéressantes, sur la structure de sa propre langue, sur les caractères de son

Définition de la stylistique, 25

expression, si l'on systématisait l'étonnement, et, pour ainsi dire, l'irritation que cause l'élocution d'un étranger.

Mais le résultat peut être positif autant que négatif. Voyous comment.

§ 28. Profit pour l'étude de la langue étrangère. A force de faire des constatations négatives, on finira par tourner son attention vers les caractères de la langue étrangère elle-même; car, Dieu merci, les langues, pas plus que les nations, n'ont entièrement passé sous le rouleau niveleur du cosmopolitisme; si le mode d'expression appelé «langue écrite» montre un degré assez avancé d'unification, il n'en est pas de même du langage parlé. Nous ne pouvons énoncer ici que des généralités et ne hasarder que des conjectures. D'abord, dans les traits communs^ il peut y avoir des différences de quantité ou d'intensité ; telle ou telle tendance générale, très marquée dans un idiome, peut être plus effacée dans un autre; tel fait caractéristique du système expressif d'une langue peut faire défaut dans une autre; la nature des images, le langage figuré dans son ensemble révéleraient des différences profondes; les faits d'évocation et la valeur symbolique et sociale des faits d'expression fourniraient aussi des indices précieux (voir plus haut §§ 9 ss.). Mais, pour que ces recherches fussent fructueuses, il faudrait qu'on les fît porter sur l'ensemble du système, et cela suppose des matériaux plus abondants que ceux dont on dispose actuellement.

§ 29. Méthode; ce qu'il faut observer. Après avoir délimité le champ de l'étude, il reste à dire un mot de la façon dont il sera abordé ici, bien qu'une méthode se dégage d'elle-même des développements précédents.

11 faut d'abord se rappeler que la stylistique n'étudie pas tout le langage, ou plutôt qu'elle observe les faits d'expression sous un angle spécial; il est inutile de revenir sur ce qui a été dit §§16 à 19; en revanche, l'importance de la distinction établie § 21 b ne saurait être trop souvent remise en mémoire: confondre les habitudes spontanées d'un individu avec les tendances générales de la langue, c'est une faute, mais on a rarement l'occasion d'y tomber ; au contraire, quand on s'attache

26 Introduction.

à l'étude des textes, la confusion entre l'observation stylistique et l'observation des faits de style est un danger permanent : on croit étudier la nature d'un fait d'expression, et en réalité l'on étudie Vemploi qu'en fait un auteur. La correction de nombreux travaux d'élèves m'a montré que l'on ne se familiarise que lentement avec cette distinction fondamentale. Retenons encore à l'exemple qui a servi à introduire notre définition § 18. On se rappelle les constatations auxquelles a donné lieu l'expression panier percé; nous avons recherché sa signification, ses caractères affectifs, sa place dans le système expressif, les procédés qui lui donnent sa physionomie; voilà ce que la stylistique observe. Mais dès qu'on examine si cette expression est conforme au ton général de la pièce, si elle convient au caractère du personnage qui parle, etc., l'on fait de l'esthétique littéraire, de la critique, mais on ne fait pas de la stylistique.

Soit encore cette phrase de Daudet: «Le corps de Tartarin était un brave homme de corps, très lourd, très sensuel, très douillet, très geignard, plein d'appétits bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur pattes de l'immortel Sancho Pança». La stylistique ferait sur cette phrase les mêmes observations que sur la phrase d'Augier : elle rechercherait la nature affective des expressions contenues dans ce passage, les procédés de langage mis en œuvre pour produire ces effets, la place occupée par chacune de ces expressions dans le système général : mais on ferait une étude de style si l'on se demandait p. ex. pourquoi Daudet emploie tant d'expressions familières, quel effet il veut produire par leur combinaison, quel rôle général joue l'expression familière et l'imitation du langage parlé dans le système de son style, et ainsi de suite. A chaque occasion il faudra insister sur cette distinction de principe, sans laquelle notre étude perdrait toute originalité et jusqu'à son droit à l'existence.

§ 30. Dispositions d'esprit II faut distinguer ici les dispositions d'esprit que suppose cette recherche et les procédés qui peuvent la guider; dans le premier ordre, de beaucoup le plus important, il serait rationnel de parler d'abord des dispositions dont il faut se débarrasser pour faire avec fruit ces

Définition de la stylistique. 27

observations. Il s'agit malheureusement d'habitudes enracinées par une tradition vingt fois séculaij'£ de l'étude des langues : nous en sommes encore sensiblement, pour l'enseignement de la grammaire, au point où les Grecs l'avaient amené. Nous opérons, comme eux, sur des règles empiriques et nous nous assimilons les faits automatiquement ; malgré les progrès de la linguistique et de la psychologie, la pratique de l'école en est restée au même point; on ne comprend pas que de meilleurs résultats sont possibles avec des procédés moins scolastiques. Il faudrait substituer à la routine un esprit scientifique sans pédanterie, mis à la portée des jeunes : si on les habituait à beaucoup observer, à réfléchir sans parti pris sur les observations faites, puis à décrire au lieu de généraliser ou avant de généraliser, ils ne jureraient pas si volontiers par des règles toutes faites et incontrôlées.

§ 31. Principes de classification. Que le lecteur ne cherche pas dans ce livre des lois absolues et rigides; les principes énoncés au cours du développement, même lorsqu'ils sont formulés avec une certaine rigueur, ne veulent marquer que des tendances générales; les classifications proposées, tout en se fondant sur les faits observés, n'ont rien d'absolu ; ce serait une faute de méthode que de les appliquer aveuglément et sans réserve. Les faits d'expression, qui comportent par leur nature même des nuances délicates et des dégradations infinies, ne peuvent s'accommoder de cadres immuables. Quand les psychologues classent les tempéraments et distinguent les sanguins, les colériques, les flegmatiques et les sentimentaux, on serait bien naïf de s'imaginer qu'un tempérament particulier se range à coup sûr sous l'une ou l'autre de ces rubriques; il serait plus ridicule encore de croire qu'un fait d'expression est tout entier affectif ou tout entier intellectuel; qu'il appartient uniquement à là langue parlée ou à la langue écrite, et ainsi de suite pour toutes les distinctions proposées. Les faits d'expression reposent sur des combinaisons psychologiques où chaque élément entre dans des proportions variables ; la bonne méthode consiste à dégager dans chaque cas le facteur dominant d'après lequel un phénomène stylistique peut être classé. Pour saisir sur le

28 Iittroduction.

vif les relations entre la pensée et la parole, et en dégager la valeur expressive, il faut un instinct et une sorte de flair. Cette recherche peut être secondée par des connaissances élémentaires de psychologie, de même que le côté social du langage est plus facile à saisir si Ton possède quelques notions sur les tendances qui régissent les sociétés. Mais en étudiant ces sciences auxiliaires, il faut bien se garder de les faire passer au premier plan, car leur rôle est pour nous secondaire ; nous ne faisons pas de psychologie du langage, pas plus que nous ne prétendons faire de la sociologie. Toute notre attention se porte sur la face expressive et non sur la face intérieure des faits de langage: le langage est ici but, non moyen.

§ 32. Méthode de comparaison. Quant aux procédés qui peuvent guider la recherche, ils se ramènent à un seul: la comparaison. Ce procédé se déduit naturellement de ce principe de relativité que nous avons défini plus haut § 24. C'est cette relativité qu'il faut faire éclater par l'analyse des faits d'expression. Si p. ex. un terme nous apparaît avec un sens très général et très simple, ce n'est pas par sa vertu propre, mais parce qu'il existe dans la langue des termes plus spéciaux, unis au premier par les fils ténus des associations de l'esprit; si un mot désigne une idée avec une netteté toute particulière, on est presque sûr de trouver cette expression précisée et limitée par des termes voisins ou par des termes contraires. De même pour les effets: si une expression nous affecte, c'est que nous la comparons inconsciemment avec une autre qui ne comporte aucun effet ou un effet contraire. De même encore pour les effets de nature sociale : un terme d'argot nous semble-t-il vulgaire et choquant? C'est que ce mot évoque en nous par contraste d'autres mots plus «convenables», utilisables dans les circonstances ordinaires de la vie sociale. Ainsi la styhstique peut établir des distinctions et des tendances générales en constatant consciemment ce que l'esprit du sujet parlant sent inconsciemment.

§ 38, Normes de comparaison. Mais qui dit comparaison, dit aussi terme de comparaison. Un principe important de notre méthode, c'est l'établissement, par abstraction, de certains modes d'expression idéaux et normaux; ils n'existent

Définition de la stylistique. 29

nulle part à l'état pur dans le langage, mais ils n'en deviennent pas moins des réalités tangibles, dès qu'on observe 1. les tendances constantes de l'esprit humain et 2. les conditions générales de la communication de la pensée. Ces modes d'expression caractéristiques se ramènent à deux types fondamentaux :

1) le mode d'expression intellectuel ou logique, qu'on pourrait appeler aussi le langage de l'abstrait ou langage des idées pures (voir II* partie, chap. 3); c'est à cette norme que l'on peut mesurer a) toutes les différences définitionnelles ou différences de sens entre les faits d'expression , b) la présence ou l'absence de caractères affectifs.

2) la langue commtme, à laquelle peuvent se ramener toutes les particularités sociales du langage, tout ce que nous comprenons sous le terme général de faits d'évocation de milieu (voir V* partie, chap. 1).

Quant à la langue parlée, dans le sens restreint du mot, c. à d. la langue de la conversation ou expression familière, il faut se garder d'y voir un mode d'expression idéal, une langue déduite par abstraction des tendances générales du langage ; c'est au contraire une réalisation concrète de ces tendances, c'est la seule langue réelle et vivante qui existe. Bien loin qu'elle soit un terme de comparaison, c'est elle qui doit bénéficier de tous les procédés d'explication auxquels nous aurons recours.

Exposé sommaire du sujet.

Pour avoir un premier aperçu de la marche suivie dans l'exposé du sujet, il suffit de se reporter aux §§ 18 et 19.

On l'a vu, tout revient à délimiter les faits d'expression (I« partie) pour pouvoir les identifier; à 'es identifier (IP partie) pour pouvoir découvrir leurs caractères affectifs; à déterminer ces caractères (III^ partie), en distinguant les effets naturels (1V« partie) et les effets par évocation (V« partie).

Pour délimiter un fait d'expression, c'est-à-dire pour permettre son assimilation à un fait de pensée dont il est le symbole,

30 Introduction.

il faut lutter contre l'instinct étymologique, qui tend à décomposer les mots dans leurs éléments (I, chapitre 1), et à isoler les uns des autres les mots des groupes de mots formant une unité (1, chapitre 2).

L'identification d'un fait d'expression demande qu'on tienne compte de son entourage (II, chapitre 1) ; elle demande en outre que les faits d'expression ne soient rehés entre eux que par des associations naturelles (II, chapitre 2) ; elle-même consiste à trouver pour toute expression étudiée un équivalent strictement logique, et cette valeur logique conduit à une classification des faits d'expression (II, chapitre 3).

La nature des faits d'expression repose tout entière sur. la distinction constante et instinctive entre les caractères logiques et le ton affectif des faits de langage (III* partie).

Les caractères affectifs naturels (IV' partie) comprennent les effets par intensité, les effets produits par les sentiments de plaisir et de déplaisir, et par leur valeur esthétique.

Les effets par évocation résultent de la valeur symbolique des faits d'expression et de la faculté qu'ils ont d'évoquer les milieux où leur emploi est le plus naturel. Cette évocation n'est possible que par l'existence simultanée d'une langue commune et de modes d'expression particuliers aux diveis milieux; les types les plus remarquables des faits d'évocation sont la langue écrite (V, chapitre 2), la langue scientifique et la langue littéraire (chapitre 3), enfin V expression familière, dont l'élude occupe toute la VII" partie.

Quant aux moyens d'expression, ils seront étudiés en même temps que les faits d'expression ; la raison en est donnée dans la VP partie, consacrée à un type spécial de moyens d'expression, les moyens dits indirects.

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