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Chapitre

Action de l'instinct étymologique et analogique

dans Tainalyse des mots.

Sominaire. — L'instinct étymologique, qu'il ne faut pas confondre avec la science étymologique, exerce une influence considérable dans l'étude des langues étrangères; or tout rapprochwnent étymologique est sans valeur s'il n'est pas senti spontanément par le sujet parlant sa langue maternelle. Ces rapprochements s'établissent tantôt entre les radicaux des mots, tantôt entre leurs éléments formatifs. Il y a des mots à une et à deux unités. — L'instinct analogique n'est que la forme créatrice de l'instinct étymologique; il altère la forme des mots au lieu d'en altérer le sens. Exemples tirés de la comparaison des mots avec leurs contraires, des familles de mots, des homonymes (dans le sens sémantique du terme) et des jeux de mots. — Les emprunts faits à une langue étrangère et les calques ou expressions formées par traduction d'une langue dans une autre, donnent lieu aux mêmes observations et doivent être ti'aités de la même façon. — L'élément musical du langage donne prise aussi à l'instinct étymologique. — L'étymologie proprement dite n'est pas utile à la stylistique; on le voit par le contraste entre les familles étymologiques et les familles groupées d'après le sens. — La sémantique corrige en partie l'instinct étymologique, mais sa méthode est opposée à celle de la stylistique. — Certaines méthodes d'enseignement renforcent l'instinct étymologique au lieu de le combattre, parce qu'elles tendent à conformer l'étude de la langue étrangère à celle de la langue maternelle: principe illogique parce que les données du problème sont différentes. Cependant un compromis est nécessaire entre les principes de la stylistique pure et les méthodes traditionnelles, surtout dans la mémorisation

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des mots et l'emploi de la traduction. — En définitive, le mot, tel qu'il apparaît dans l'écriture, n'est pas toujours équivalent à une unité de pensée: il ne l'est que dans un cas sur trois; car l'unité de pensée peut correspondre 1) à une partie d'un mot, 2) à un mot entier, 3) à un groupe de mots.

§ M, I/instiuct étymologique et la science de Pétymo* logie. Disons d'abord que l'instinct étymologique ne doit pas être confondu avec l'étymologie proprement dite: celle-ci est une science qui recherche l'origine des mots en remontant aussi haut que possible dans le passé, souvent au delà des limites de l'idiome étudié. Il s'agit là d'une opération volontairement historique; on fait de l'étymologie quand on établit p. ex. la parenté de captif et de chéiif, et qu'on les ramène tous deux au latin capere, pour relier ce dernier, par l'indoeuropéen, à L'allemand heben. L'instinct étymologique est chose beaucoup plus simple et nullement scientifique: son action est inconsciente et ne suppose aucune réflexion. C'est une habitude, une attitude de l'esprit. Elle existe chez l'individu parlant sa langue maternelle comme chez l'étranger qui transporte à une langue étrangère les habitudes prises dans son propre idiome. Mais l'extension et les effets de cet instinct sont différents dans l'un et l'autre cas; c'est cette différence qu'on voudrait préciser ici, en montrant que dans la langue maternelle cette tendance est tenue en échec par des influences contraires, tandis que dans l'élude de l'idiome étranger rien ou presque rien n'enraye son action.

§ 35. Définition. Et d'abord, quelle est sa nature? L'instinct étymologique tend à relier entre eux les mots ou les éléments constitutifs des mots, en considérant leur forme extérieure et non leur rapport avec l'idée dont ils sont les symboles; ou bien il tend à donner un sens à ces mots ou à ces éléments, alors qu'ils n'ont pas de signification par eux-mêmes et appartiennent à un tout, qui seul est significatif; de la sorte, on explique les uns par les autres les mots qui offrent quelque chose de commun dans leur forme, et l'on établit un lien entre les mots par leur forme seule, en négligeant le lien qui unit le fait de pensée au fait d'expression :

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on coupe la communication qui relie le symbole à la pensée et l'on établit une communication de symbole à symbole.

Il est certain que les mots, ou plus généralement les éléments constitutifs du langage susceptibles de recevoir un sens, tendent constamment à évoquer entre eux, pour peu qu'ils présentent des ressemblances de forme, des associations dont cette forme est le point de départ et le facteur essentiel. Ainsi le verbe rougir rappelle sans effort à un Français l'adjectif rouge dont il dérive. Rouge et rougir sont conçus comme parents; Félymologie qui les relie est «vivante», elle existe dans la «conscience linguistique». De même, dans les verbes relire, revoir, recoudre, le préfixe re- apparaît avec une signifitation commune. Dans les deux cas, l'esprit divise chacun des mots en ses éléments: rougir, c'est devenir rouge; relire, c'est lire de nouveau; autrement dit, ces mots ne sont pas tout d'une pièce, ils n'ont pas un sens compact, global, indivisible; ils sont, en dépit de l'unité orthographique, des aggrégats de deux symboles; ils expriment deux représentations ou deux concepts ; p. ex. relire = idée de lecture + idée de répétition.

Mais la relation de symbole à symbole n'existe ici qu'en apparence, ou plutôt elle ne peut exister par elle seule ; pour qu'elle se produi.:'e, il faut qu'un autre facteur, la communauté de sens, la parenté sémantique, soit là pour maintenir le rapprochement étymologique ; dès que l'un des mots évohe vers une autre signification, la similitude de forme, si grande soit-elle, ne suffit plus pour relier les termes autrefois unis; il arrive au contraire que des mots, devenus assez différents d'aspect par suite de changements phonétiques, restent en contact dans la conscience du sujet parlant sa langue maternelle: ainsi saler et sd sont associés l'un à l'autre dans l'esprit d'un Français, malgré l'écart phonétique, tandis que saler et salaire, en dépit de la parfaite similitude des radicaux, n'ont plus rien de commun ; l'on emploie l'un sans jamais penser spontanément à l'autre ; de même réprimer («zurûckdrângen, hemmen») a pour substantif répression, tandis que réprimande («Verweis, Tadel»), qui s'en rapproche davantage pour la forme, eu est complètement séparé pour le sens.

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§ S6, Ses limites. En résumé, le rapport étymologique entre deux mots a une signification toute différente selon qu'on l'envisage à un point de vue historique ou dans un état de langage, dans un système expressif. Puisque dans l'introduction de ce livre on a posé en principe que la stylistique ne peut tenir compte que d'associations contemporaines entre des moyens d'expression formant «système» par leur action réciproque, la parenté étymologique de deux mots est en elle-même sans valeur pour cette étude et n'acquiert de signification que si elle est vivante; or elle ne peut l'être qu'en étant couverte et garantie par une communauté de sens saisie sans effort par le sujet. Tout ce qui ne se laisse rapprocher que par la réflexion et l'analyse^ tout ce qui n'est pas sentiment linguistique spontané est étranger à l'état de langage étudié et ne peut faire l'objet de notre recherche.

§ 37. Deux formes de l'association des idées en matière de langage. Le grand mal, dans l'étude des langues étrangères, c'est que les sentiments linguistiques tendent à s'attacher à la forme des mots plutôt qu'à leur setis vivant; ceci pour une raison fort simple: la forme est perceptible sans effort, le sens ne se déduit que par l'étude. On constate donc deux tendances contradictoires : plus le sens d'un mot est connu, plus les associations se rattachant à des faits de pensée tendent à étouffer celles que provoque la forme du mot ; inversement : plus les associations rattachées aux faits de pensée font défaut, plus les associations provoquées par la forme du mot, et même par ses sons matériels (§ 64 — 65), tetident à occuper la première place dans la conscience. Lutter contre l'instinct étymologique, c'est lutter contre la seconde tendance pour faire triompher la première.

§ 38. Comparaisons. Recourir à l'étymologie pour comprendre la langue vivante, c'est faire comme un phonétiste qui étudierait l'orthographe d'un idiome pour en décrire la prononciation; l'orthographe, lorsqu'elle n'est pas simplement fantaisiste, reflète tantôt les sons actuels d'un idiome, tantôt, et le plus souvent, la prononciation du passé; de même l'étymologie rend compte, dans certains cas, d'associations encore

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existantes, mais plus habituellement, elle ravive des associations dès longtemps éteintes. On pourrait dire encore que l'étranger qui apprend une langue à l'aide de l'étymologie ressemble aux enfants qui découvrent leur langue maternelle : eux aussi sont victimes de cette tendance qui veut qu'on cherche d'autant plus l'explication d'un mot dans sa forme qu'on le connaît moins dans sa signification. II y a des petits Français, (j'en connais), qui croient que assiéger, c'est «mettre sur un siège»; j'en sais même un qui, pour avoir été égaré trop tôt dans le Jardin des racines grecques, définit décadence «une danse de dix personnes» ! Telle est aussi (l'excès en moins), la raison d'être et l'effet de l'instinct étymologique chez l'étranger: c'est un pis-aller et un guide, malheureusement trompeur.

§ 39. L'étymologie et le sens fondamentaL Le moindre mal auquel on puisse s'attendre, c'est que l'étymologie, au lieu de montrer le caractère essentiel d'un fait de langage, n'en livre que le côté accessoire; ce cas est extrêmement fréquent. Ainsi l'étymologie fait croire que s'aliter, c'est simplement «se mettre au lit», tandis qu'on ne s'alite qu'«en cas de maladie»; s'attabler, ce n'est pas «s'asseoir à une table», mais «se disposer à manger» ; les préfixes et suffixes ne donnent aucun irfdice réel de distinction pour les mots suivants: bruit et bruissement, damnation et condamnation, sauveur et sauveteur, observation et observance; car bruit est le terme général, bruissement désigne un bruit léger; la condamnation est temporaire, la damnation est éternelle; le sauveteur sauve le corps, le sauveur sauve l'âme ou l'être tout entier ; observatioti a un sens général, observance un sens religieux, et ainsi de suite. Le mal serait tolérable s'il s'arrêtait là: il n'en est rien. Mais pour comprendre jusqu'où va son action, il est nécessaire de voir quelles formes celle-ci peut revêtir.

§ 40. Deux formes de l'instinct étymologiqne. Reprenons les deux espèces d'associations envisagées plus haut § 35:

1) D'une part les contacts supposés entre des mots formés d'un même radical, comme rouge et rougir (où le rapport est encore senti), saler et salaire (où il est perdu),

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2) L'instinrt qui pousse à donner une signification aux éléments formatifs des mots (préfixes et suffixes), à leur attribuer une existence plus ou moins indépendante, et à croire que sous ces deux aspects ils sont toujours identiques à eux-mêmes.

Commençons par l'étude du second type; le premier sera expliqué à propos des familles de mots (§§ 45 — 46).

§ 41. Préfixes et suffixes. Supposons qu'on ait découvert un sens défini dans le préfixe re-: on s'attend à ce qu'il le montre dans tous les mots où il figure et que partout ce préfixe comporte l'idée de «en arrière» ou «de nouveau» ; mais ce qui est vrai pour revenir, relire, recoîidre, est faux pour remercier, ressembler, revêtir; et, cbose plus importante, ce qui est vrai pour représenter dans «^ représenter un. plat» («ein Gericht zum zweiten Mal auftragen»), est faux pour ce même représenter dans ^représenter une pièce de théâtre» («ein Theaterstiick aufîiihren»); on a là, malgré l'identité de forme, deux mots entièrement différents, deux homonymes (§ 50). C'est pour la même raison qu'on coupe instinctivement en deux parties les mots formés avec le préfixe é- (du latin ar-); on s'imagine que cet élément signifie toujours «hors de» et qu'il est toujours compris de la sorte; que de nouveaux mots peuvent être formés sur le modèle de ceux qui existent; on apprend alors avec étonnement que ce préfixe, la plupart du temps, n'est pas séparé de son radical par la conscience linguistique, attendu qu'il n'est plus guère vivant et que de nouvelles formations de ce type sont rares dans le langage courant (voyez éteindre, éhorgner, échauder). 11 en est exactement de même pour les suffixes: l'étranger sépare nettement le suffixe -ard de son radical partout où il apparaît; aussi est-il surpris de constater que, si montagnard renferme deux unités sémantiques (montagne + ard = <iqui est de la montagne^), des mots comme foulard, brouillard, huimrd excluent toute décomposition. Il croira aussi que le suffixe -elle a un sens par lui-même et voudra lui donner une valeur diminutive: erreur, car le suffixe en question ne forme presque aucun mot de sens actuellement diminutif; en outre, il n'est plus créateur, il n'est plus vivant (cf. tonnelle, fetnelle, dentelle, etc.).

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§ 42. Mots à denx unités. L'opposition montagnard: foidard montre qu'un mot peut contenir, selon les cas, une ou deux unités, pourvu qu'on entende par unité, non pas ce qui est déterminé par l'écriture, illusion toujours trompeuse, mais ce qui correspond à une unité de pensée, à ime représentation, à un concept. Foulard ne peut s'identifier qu'à la représentation d'«n objet; montagnard, psychologiquement, réunit deux idées: c'est un vrai composé, et les deux concepts, à la fois distincts et reliés dans ce mot, peuvent être exprimés par la périphrase: «habitant de la montagne», ail. «Bergbewohner».

§ 43. Exemples empruntés à l'allemand et an français. Cette question des unités doubles est trop importante pour qu'on n'essaie pas de la rendre plus claire à un étranger par des exemples empruntés à une autre langue que le français. L'allemand offre un point de comparaison excellent dans une foule de verbes composés à sens «prégnaut». Prenons des cas tout à fait évidents, comme celui de «ein Fenster aufbekommen» («réussir à ouvrir une fenêtre»), où la soudure des deux cléments est pour ainsi dire à nu; la chose n'est guère moins apparente dans l'emploi de certains verbes formes avec ver-: (sein Geld) vertrinken, verspielen, etc. Dans ces verbes, le sens propre et indépendant du préfixe ver- (c'est-à-dire: «écouler, perdre, dépenser»), apparaît clairement; chacun d'eux est composé de deux unités. Soit encore le verbe verwelschen ; il renferme deux concepts: 1. dans le radical, l'idée d'un certain état de civilisation, et 2. dans le préfixe, l'idée de transformation; si le français répoiid par un verbe et non par une périphrase, on peut prévoir que ce mot présentera le même caractère; ce mot, c'est {se) romaniser; seulement l'idée de transformation, au heu de se trouver dans un préfixe, se trouve dans un suffixe, chose curieuse, mais assez indifférente à notre point de vue. Historiquement, vertvelschen est un composé et romaniser un dérivé; pour nous, ils sont sur le mtime pied. On pourra faire la même constatation avec les mots germaniser, cristalliser, etc. Ma's remarquons tout de suite, ce qui est essentiel pour notre conception du vocabulaire, que dans d'autres verbes cette décom-

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position est impossible, p, ex. dans agoniser, fraterniser', car ils donnent aussi peu l'impression de renfermer deux unités que dépayser et dévaliser, où 0 n'y a jamais eu de suffixe -iser. Ob peut, à ce point de vue encore, comparer le préfixe allemand ver-: s'il forme des verbes à double unité {verspielen, etc.), il entre aussi dans la composition de mots à une seule unité: verfûgen, versagen, etc., sans parler des cas comme vergessen, verlieren, où le simple n'est plus en usage. Dans les substantifs français cuillerée, potée, verrée, fournée, assiettée, etc., le suffixe -ée a un sens parfaitement vivant quand il forme des dérivés de substantifs: il désigne le contenu, et le radical de chacun de ces mots marque le contenant, ou plus exactement la contenance, la mesure du contenu; ce sont des mots à deux unités, de véritables composés au point de vue psychologique: verrée = «la contenance (1) d'un verre (S)»; mais cette dualité est très effacée dans nuée, coudée, etc., et disparaît complètement dans ondée, vallée, contrée et plusieurs autres. On ne peut donc jamais prévoir si un mol historiquement analysable est ou n'est pas un «composé» au point de vue stylistique; il peut toujours se faire qu'il se soit fondu en une unité au cours de l'évolution, et cela seul rend défiant.

Nous sommes arrivés aux dernières limites de l'instinct étymologique; au delà, il n'est plus lui-même, et sous une forme nouvelle, qu'on peut appeler créatrice, il porte le nom d'instinct analogique; voyons ce qu'il faut entendre par là.

f 44. Pisstinet analogique. Il n'y a pas de différence marquée entre l'une et l'autre tendances ; toutes deux dérivent du même état d'esprit. Si l'on trouve que la distinction faite ici est superflue, il suffit de tout ramener à une question de plus ou de moins, et de voir dans l'action analogique l'exagération de l'instinct étymologique. Rapprocher des mots existants en se laissant guider par leur seule forme, c'est déjà grave; mais ce qui est pire encore, c'est de généraliser des données fournies par un ensemble de mots, pour imaginer des formations analogues où l'usage ne les a pas consacrées; il s'agit alors d'une véritable création : de là la distinction faite ci-dessus. On pourrait dire que l'instinct étymologique crée des sens inexis-

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lants et que l'instinct analogique crée des formes; au fond le résultat psychologique est le même et c'est pourquoi il ne faut pas serrer de trop près cette différence. Origine, effets, tout est semblable; en outre l'instinct analogique, comme l'autre, exerce son action sur la langue maternelle, et lui aussi y est tenu en bride par deux puissantes influences contraires : la correspondance entre la pensée et l'expression, ensuite la persistance de la tradition et l'instinct de conservation. Dans l'étude de la langue étrangère, ces deux modérateurs ne fonctionnent plus. Prenons comme exemples les verbes formés avec le préfixe re-. Dans un grand nombre d'entre eux cet élément a l'un des deux sens mentionnés au § 41. Si un étranger applique cette signification à tous les verbes formés avec re-, c'est son instinct étymologique qui l'induit en erreur: ainsi relire est conforme au sens vivant du préfixe, mais remarquer, dans son sens le plus courant, ne se décompose pas en «marquer de nouveau», ou plutôt il ne se décompose pas du tout. Cette analyse équivaut à la création d'un sens inexistant. Si maintenant on applique ce préfixe à des verbes qui ne l'admettent pas, on sera victime de l'analogie: ainsi revenir, retourner, remonter, etc. peuvent faire croire qu'on dit aussi raUer, refuir, ce qui n'est pas. Dans ce cas il y a création de mots.

% 46c Les familles de mots. C'est dans les familles de mots que l'on surprend le mieux l'action combinée des deux instincts. Soient gai, gaieté, égayer, etc. Ces mots sont unis par la communauté de leur radical (gai), et cette association est conforme à l'usage actuel; cependant le préfixe é^ dans égayer n'a pas de sens bien défini. Pour la famille /în^ finance, définir, même communauté de radical; les conditions semblent être exactement les mêmes ; mais cette fois l'usage n'est d'accord ni pour le rapprochement des mots par le radical (fin), ni pour la valeur à attribuer au préfixe dé- et au suffixe -ance; cette famille étymologique est inexistante dans l'état présent de la langue.

Cette idée que les mots de commune origine restent unis par la communauté de sens est une erreur qui fausse toute

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l'étude du vocabulaire; mais cette idée fausse n'est que l'interprétation erronée d'une tendance naturelle. Dans l'étude des langues, on se représente volontiers le vocabulaire comme une construction géométrique, où toutes les parties concourent à la formation d'un ensemble harmonieux. Ce qui est exact, c'e.st que l'esprit fait entrer instinctivement la «matière pensée» dans des moules logiques, auxquels correspondent des formes et des rapports semblables dans les faits d'expression, ou du moins, l'esprit tend à établir cette correspondance; seulement l'usage ne sanctionne pas toujours ces tentatives de réalisation; de plus, chose plus importante, l'usage satisfait ce besoin par des moyens qui ne concordent que d'une façon capricieuse avec la forme extérieure des mots et leurs rapports étymologiques. Exemple: l'esprit tend à se représenter, à côté des verbes, des substantifs désignant l'action et des substantifs désignant l'auteur de l'action (p. ex. marcher : la marche : le marcheur)-, à côté des adjectifs, des adverbes (affreux : affreusement) ; par un besoin essentiellement logique, il cherche à former, en regard de chaque notion abstraite, un mot désignant la notion contraire (justice : injustice). Mais l'usage ne s'astreint pas à suivre l'étymologie dans toutes ces formations et ne choisit pas toujours les deux termes contraires dans la même famille. C'est ici que l'instinct analogique trouve le mieux à exercer son action. Car dans l'étude dhme langue étrangère, la tendance au 7noindre effort cherche à mettre d^ accord la famille sémantique avec la famille étymologique, c'est-à-dire à faire entrer dans les compartiments du système logique de la pensée: a) des mots ayant des radicaux comnmns, b) des mots pourvus de préfixes et de suffixes dont la signification soit bien reconnaissable. C'est ce qu'on pourrait appeler la fabrication des mots à l'emporte-pièce ; il vaut la peine d'examiner quelques-uns des produits qui en résultent.

§ 46. Exemples de l'action combinée de l'étymologie et de l'analogie. Le substantif abstrait de hlanc étant blancheur, on se figure volontiers que noir et noirceur sont dans le même rapport (conception erronée, attendu que le sens de noirceur n'est pas «la qualité d'être noir»); on est victime de

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l'instinct étymologique; mais si l'on imagine qne jaune est accompagné d'un substantif *jamieur, on crée analogiquement; on donne le jour à un monstre, le mot jauneiir n'existant pas en français. Une fois lancé sur cette pente, on ne s'arrête plus et l'on finit par encombre sa mémoire de familles de mots qui ne correspondent pas à la réalité. Car les langues, nous l'avons vu, ne construisent pas leur vocabulaire sur des plans étymologiquement réguliers; d'innom.brables causes, tenant à la variété de la vie et aux conditions sociales du langage, s'opposent à cette simplification; il suffit de prendre des exemples au hasard pour constater le vide de ces constructions régulières auxquelles l'étranger croit si volontiers. Reprenons les deux types noir et noirceur, jmme et jauneur, mais à un point de vue un peu différent; le second, avons-nous dit, est plus monstrueux, c'est-à-dire plus analogique que le premier, puisqu'il ajoute un mot à la langue; mais l'instinct étymologique est plus dangereux. En effet, fabriquer des mots qui n'existent pas est une erreur trop grossière pom* ne pas être bientôt dénoncée et corrigée; mais attribuer un sens inexistant à un mot, c'est une faute au moins aussi grave et plus difficile à éviter : c'est le cas de noirceur, quand on se figure qu'il signifie simplement le fait d'être noir, alors que son sens réel est: le fait d'être obscurci ou entaché par le rnal.^ Voici encore quelques exemples. Soit le verbe mettre et ses composés. Comme admettre) permettre, otnettre ont à côté d'eux les substantifs admission, permission, omission, l'instinct analogique part de là pour appliquer cette correspondance à d'autres composés de la même famille; alors on imagine à côté de promesse, *2^omission, barbarisme du type jauneur, mot inexistant et d'autant plus facile à fabriquer que le français' possède actuellement le substantif compromission en regard de compromettre; ou bien on est tenté de concevoir analogiquement rémission dans son rapport avec remettre; cette fois c'est le cas de fioirceur; on croit que ce mot correspond à

* «Dans toute leur noirceur retracez-moi ses crimes» (Racine). Taine parle quelque part de «la grande noirceur' de la rue>, mais ce n'est qu'une tentative de ramener le mot à son sens premier.

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tous les sens de son verbe : en réalité c'est remise qui les porte presque tous, tandis que rémission ne correspond qu'à l'une des acceptions de remettre et la plus rare, celle de «dispenser, pardonner» (rémission des péchés). Soient encore les deux noms d'agent synonymes assassin et meurtrier; chacun d"'eux est accompagné d'un nom d'action: assassinat et meurtre; quant aux verbes correspondants, ils existent, ce sont assassiner et meurtrir; mais le premier seul a conservé le sens général de la famille, l'autre a pris un sens totalement différent, celui de «contusionner en laissant une marque livide» (en allemand «quetschen, braun und blau schlagen»). Les synonymes certain et sûr sont dans le même cas: les substantifs sont bien là tous deux, mais tandis que certitude correspond à certain, sûreté se rattache à un autre sens de swr («sicher vor Gefahr»), sens que certain ne partage pas. Il y a même dans cet ordre de faits des bizarreries inconcevables: vivacité («Lebhafligkeit») est le substantif de vif et non de vivace («lebenskràftig»), lequel, à son tour, a pour substantif vitalité \ On dit: tm esprit vif, la vivacité de V esprit; on parle d'un organisme vivace et de la vitalité d'un organisme.

§ 47. Les contraires. De même que les synonymes, les contraires permettent de se rendre un compte exact de la distinction entre la famille étymologique et la famille sémantique. Comme nous l'avons vu au § 45, les notions logiques existent côte à côte dans notre esprit avec -les concepts opposés, et ces oppositions sont toujours prêtes à se présenter à la conscience du sujet parlant. On peut dire que le contraire d'un mot abstrait fait partie du sens de ce mot. Mais il faut entendre par contraires les oppositions qui frappent spontanément l'esprit, et non celles que l'étymologie fait trouver par un travail artificiel ; celles-ci sont presque toujours en conflit avec celles-là. Nous nous bornons ici à citer quelques faits pour signaler ces contradictions et montrer que le vocabulaire n'est pas cette construction régulière et géométrique que rêve la paresse linguistique. Sans doute vraisemblable s'oppose à invraisemblable, constant à inconstant, mais vrai a pour contraire faux, la vérité est le contraire, tantôt du mensonge,

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tantôt de Verreur; entre ces cas extrêmes se placent mille nuances intermédiaires, prouvant toutes plus ou moins ce désaccord entre l'usage vivant et la croyance à une formation schématique des mots. Voyez par exemple la variété des préfixes employés pour exprimer la notion du contraire, quand par hasard celui-ci est de la même famille que l'autre mot: on dit bien justice et injustice, utilité et inutilité, mais on dit accord et désaccord, concorde et discorde, contentement et mécontentement, normal et anormal, ordinaire et extraordinaire \ même variété dans les suffixes: comparez significatif et insignifiant, convenable et inconvenant; sans compter les différences dans la forme des radicaux : facile et difficile, décidé et indécis; plus souvent encore (et ceci est autrement grave), le contraire suggéré par l'étymologie existe, mais au point de vue du sens il n'en est pas un: inestimable n'est pas le contraire d'estimable, ni inoffensif celui d'offensif; là-haut ne correspond plus à là-bas; bassesse, dont k sens est uniquement figuré, n'est plus opposé à hauteur, bien que bas s'oppose encore logiquement à haut (seul le mot profondeur pourrait servir àe pendant à hauteur). On n'en finirait pas, si l'on voulait ennsager ce phénomène dans toute sa complexité; ces exemples ne vaudraient du reste que par leur nombre et par l'esprit qui présiderait à leur ordonnance; néanmoins ces quelques oppositions font comprendre la nature du problème; mis en lumière par un exposé vraiment pratique, il changerait radicalement nos idées sur le rôle de l'étymologie dans l'enseignement. § 48< Famille étymologique et famille sémantique. Il y a donc conflit perpétuel entre la famille étymologique et la famille sémantique; il faut choisir ou l'une ou l'autre comme principe de groupement; mais le groupement étymologique n'a de valeur que pour le passé, il n'est jamais exactement conforme au système expressif d'un étal de langage à une époque donnée; notre étude ne peut donc se baser que sur le groupement sémantique, et c'est parce qu'on ne se débarrasse pas franchement du premier que tant de malentendus se perpétuent el que l'instinct analoigique conserve une si forte prise. Le vocabulaire tout entier est à refaire sous ce rapport, et des travaux pra-

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