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tiques dans ce s 2ns seraient les bienvenus. En tout cas, les maîtres qui ont à enseigner le vocabulaire devraient avoir une foi moins robuste dans la valeur pédagogique de l'étymologie; s'ils ne peuvent l'éviter (et c'est impossible, voir § 75), qu'ils s'efforcent, comme on l'a fait plus haut, de signaler à 'leurs élèves, comme dangereux, les cas où la parenté de forme n'est plus appuyée par la parenté de sens.
Ce sujet est si important qu'il vaut la peine d'en extraire un chapitre particulièrement instructif: il s'agit des homonymes; mais d'abord il faut s'entendre sur la définition de ce mot.
§ 49. Homonymes étymologiques. On sait le sens qui s'attache ordinairement à ce terme: il désigne des mots d'origine absolument différente, auxquels le hasard des changements phonétiques a donné une prononciation, souvent même une orthographe identiques; c'est le cas pour l'allemand kosten dans «Geld kosten» (du latin constare), et dans «eine Speise kosten» (du latin gu^^tare); en français, louer dans «louer un élève» (latin laudare), est homonyme de louer dans «louer une maison» (latin locare). Mais ces homonymes-là ne nous retiendront pas un seul instant. Et même, pour le dire en passant, l'importance donnée dans les grammaires à ces produits du hasard prouve, comme beaucoup d'autres choses, l'esprit scolastique qui règne encore dans l'enseignement des langues.
§ 50. Homonymes sémantiques. A côté de cette homonymielà, il y en a une autre plus importante, mais plus difficile à saisir: rhomomjmie sémantique. Nous entendons par là que deux ou fdusieurs sens d'un même mot ont perdu tout contact entre eux: c'est là le maximum d'écart que peuvent atteindre les divergences sémantiques. On peut constater que les homonymes de cette espèce ont subi, à un point de vue au moins, une évolution exactement opposée à celle du type louer: dans le cas d'homonymie étymologique, deux mots différents à l'origine ont pris une forme setnblable; dans le cas d'iiomonymie sémantique, un même mot a pris avec le temps des sens différents, si différents qu'au point de vue de la pensée ils sont complètement distincts. Quand p. ex. on compare deux expressions comme tirer = «ziehen» et tirer = «schiessen», ou encore décliner
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une offre («ablehiien») et décîhier un substantif (*de]d[n\ereny>), on a dans chaque cas l'impression de deux mots du type louer, car leurs sens n'ont plus aucun point de contact, et l'esprit ne les relie plus du tout; la différence (colossale pour l'historien du langage et nulle pour nous), c'est que tirer et décliner sont sortis respectivement d'un seul et même mot qui, à un moment quelconque dans le passé, n'a eu qu'un sens et non plusieurs.
Les homonymes sémantiques prouvent, mieux que tout, combien le mot, tel que le présente l'écriture, est une illusion, et à quel point cette illusion fausse la vue des moyens d'expression. La tendance au moindre effort, dans l'étude d'une langue étrangère, ne se manifeste pas seulement par des rapprochements arbitraires entre les mots et par la création de familles imaginaires: elle cherche aussi à identifier chaque mot avec un mot de la langue maternelle; cette habitude trouve un appui dans l'usage d'apprendre les mots isolément et en les traduisant par des mots correspondants; rien ne fausse plus la physionomie du vocabulaire; l'étude des homonymes semble être un utile contrepoids à cette tendance funeste.
§ 51. Les homonymes et la sémantique. Il va sans dire que ce terme d'homonyme ne doit pas être pris à la lettre; il n'y a pas toujours de limite tranchée entre les différentes significations. Quand peut-on dire à coup sûr si deux sens d'un mot sont ou ne sont pas com{)lètement séparés? L'écart peut être très variable, depuis des nuances à peine perceptibles jusqu'à la séparation absolue, qui seule constitue l'homonymie dans le sens que nous lui attribuons. La sémantique ne reconnaît aucune différence de principe entre la nuance et la séparation absolue; soumettez à un sémantiste le mot point et les différents sens de ce mot, p. ex. ceux que présentent les phrases suivantes: 1. La ligne droite est le plus coui't chemin d'un point à un autre. 2. Un point en litige donne lieu à une discussion. 3. Je n'ai point d'argent. Le sémantiste, ne visant qu'à une solution historique du problème, concentre toute son attention sur la communauté d'origine, sur les causes et la filiation des changements de sens.
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§ 52. Les homonymes et la stylistique. Tout autre est le point de vue de la stylistique. Elle se place dans les mêmes conditions que le sujet parlant, qui vit et pense dans le présent, non dans le passé; elle s'attache à saisir les rapports à la fois spontanés et constants entre la parole et la pensée; tout ce qui n'est pas contemporain de ces rapports n'est pas de son domaine. A ce point de vue, voici ce qui frappe dans les exemples ci-dessus. Le sujet parlant établit encore une relation entre les sens 1. et 2. du mot point (§ 50), mais aucune entre le troisième et les deux premiers ; ce sens a beau être exprimé par les mêmes sons et les mêmes lettres, il y a là un mot différent: point = ail. «nicht» est un homonyme absolu de point ■-= ail. «Punkt». De courts contextes comme les précédents suffisent souvent pour montrer l'abîme qui sépare les sens de deux homonymes, p. ex.: la voix humaine et la voix passive; le génie de Goethe et un officier du génie; en allemand: einen Brief erhalten et das Leben erhalten. C'est de ces cas extrêmes et très clairs qu'il faut partir pour juger les nuances intermédiaires, comme celle qui existe entre point (1) et point (2); celles-là aussi, nous les envisageons d'un autre point de vue que la sémantique; elle relie les sens les uns aux autres, que les associations soient vivantes ou perdues; nous les séparons au contraire le plus possible. Il ne faut pas se laisser rebuter par la difficulté qu'il y a à distinguer la simple nuance de l'homonymie absolue; en tous cas, mieux vaut diviser que d'unir; et pour commencer, on devrait recueillir les cas absolument clairs d'homonymie, comme ceux que l'on a lus plus haut; enregistrés dans les ouvrages traitant de ces matières, notamment dans les dictionnaires, ils seraient pour tout le monde, et surtout pour les étrangers, de précieux points de repère dans le dédale des possibilités douteuses.
§ 53. Les homonymes et les familles de mots. Les constatations faites tout à l'heure sur les homonymes nous invitent à une dernière réflexion sur les rapports étymologiques et les familles de mots. Qu'y a-t-il d'étonnant, pourrions-nous dire maintenant, que des mots parents, mais caractérisés par des
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différences de fornoe ou des particularités de prononciation ou d'ortiiographe, aient perdu le contact étymologique, puisqu'un seul et même mot peut présenter des écarts de signification qui en font deux ou plusieurs mots entièrement distincts? Pourquoi p. ex. s'étonner que facteur n'ait rien de commun avec facture, puisque ce mot, dans son sens le plus usuel («Brieflrâger»), est l'homonyme absolu de deux autres mots {facteur de pianos et facteur du produit d'une multiplication)', pour que cet exemple résume entièrement notre développement, ajoutons un autre sens, qui apparaît dans un contexte comme: «les principaux facteurs de la Révolution française». Le sémantiste réunira immédiatement cette acception à la seconde (facteur du produit d'une multiplicati&n) ; notre unique souci, à nous, sera au contraire de savoir si actuellement un Français, à l'énoncé de ce mot, avec ce sens spécial, perçoit ou ne perçoit pas une analogie avec l'opération d'arithmétique, autrement dit une image ; nous penchons pour la négative ; mais, ce rapport dût-il exister, notre devoir n'est pas de le mettre plus en lumière qu'il n'est dans la réalité; on serait même tenté d'exagérer l'écart, de façon à marquer plus fortement les différences que les rapprochements et à établir plutôt trop que trop peu d'homonymes. Le remède radical est du reste ailleurs que dans des constatations négatives de cette nature : il se trouve dans l'identification des notions logiques contenues dans les faits d'expression (II® partie).
g 54, Les Jeux de mots. Citons, à titre de curiosité, l'effet démonstratif produit par les jeux de mots lorsqu'ils reposent sur des contacts étymologiques rétablis artificiellement. En général, un jeu de mots, à moins d'être un vulgaire calembour, n'est pas autre chose; alors la distance qui sépare les deux termes rapprochés brusquement éclate d'une façon inattendue. En allemand Vorurteil n'est plus dans la dépendance de Urteil, mais on sent mieux le divorce entre les deux mots, quand on les voit réunis dans cette phrase: Urteil, nicht Vorurteil ist Denken. C'est encore un jeu de mots, nous le verrons à propos du langage figuré, que de présenter comme vivante une image définitivement morte; c'est ce que faisait, sans le savoir, cette
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domestique qui disait: «J'étais en service chez un aveugle, mais je n'ai pu y rester: il était trop regardante C'est par le même procédé que Chateaubriand a pu dire: «Les douleurs ne sont point éternelles: il faut qu'elles finissent, parce que le cœur de l'homme est piii> ; et Donnay, dans les Oiseaux de passa/je, en parlant d'un anarchiste: «Il vous fera tous sauter, et pas de joie!» La fameuse maxime: «Le cœuv Si ses raisons que la raison ne connaît pas» repose sur un jeu de mots où raison est homonyme de lui-même.
§ 56. Les échanges de langne à langue. Plus haut, § 50, à propos de la paresse Hnguistique et de l'instinct analogique, on a signalé le danger des exercices de traduction, qui poussent le débulaiit à chercher des correspondances infaillibles et immuables entre les mots de deux idiomes; les meilleurs traducteurs finissent par subir cette suggestion des mots «interchangeables». Convenons cependant (|ue le langage se fait luimême complice de ce travers, en se laissant aller, lui aussi, à des traductions automatiques, soit par tendance au moindre effort, soit par le besoin d'aller vite en besogne, soit enfin par scrupule d'exactitude. Toutes les langues en fournissent la preuve dans deux grandes classes de mots: les emprunts elles calques. Si nous insistons sur ce fait, c'est pour montrer une fois de plus, par un exemple caractéristique, combien le point de vue de la stylistique diffère de celui des sciences historiques.
Ces deux phénomènes de l'emprunt et du calque ont une signification sociale autant que linguistique; ils sont les symboles et, pour ainsi dire, les témoins des échanges qui se font de peuple à peuple; ils sont la marque de l'influence exercée par les civihsalions les unes sur les autres; les calques et les emprunts suffiraient à prouver l'existence de cette «mentalité européenne», dont il a été question dans les premières pages de ce livre, § 25-20.
§ 56. Les emprunts. On sait assez ce qu'est un mot d'emprunt: toutes les langues modernes en sont comme sa-
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tarées: l'alleinand en a reçus du latin, que personne ne prendrait pour tels à première vue : Schule (scola), Slrasse (strata), Laune (luna), dichten (dictare), schreiben (scrihere), kochen (cotpiere) ; ceux de l'époque moderne sont légion ; leur nombre s'accroît chaque jour, et malgré la guerre acharnée que leur font certains grammairiens, rien ne pourra les déloger s'ils répondent à un besoin ; pour les autres, la langue opérera elle-même la sélection; des mots comme Kanone, Kolonie, Klavier, Drama^ Interesse, Prozess, etc., existeront tant que les choses qu'ils désignent seront exprimées ou que l'idée qu'on s'en fait ne sera pas altérée.
§ 67. Les calques. Quant aux calques, ce sont des mots et des locutions formés automatiquement, par traduction mécanique, sur le modèle d'autres expressions tirées d'une langue étrangère (p. ex. lorsque sur le modèle latin interrumpère l'allemand forme unterhrechen, ou sur le modèle du français *cela ne laisse rien à désirer* *es Idsst nichts zu tciinschen ûbriff»). On conamence seulement à étudier ces faits ; ils sont encore mal connus; on a de la peine à les distinguer de phénomènes analogues, mais en réalité différents; quoi qu'il en soit, le calque est un facteur important d'explication en matière de langage.^
Voici d'abord quelques exemples : unterdrûcken n'est pas un composé formé spontanément, c'est un simple calque du latin supprimere; Gegenstand a été copié sur ohjectum; le grec auveibricn; a laissé sa trace dans toutes les langues : le latin l'a calqué en forgeant conscientia, les langues germaniques en ont tiré ce qui est devenu en allemand Geicissen, les idiomes romans se sont contentés d'emprunter tel quel le mot latin (fr. conscience, etc.). En français, dans le langage biblique, on dit que J.-G. est notre Rédempteur: c'est un emprunt de redemptor, et qu'il nous a rachetés de nos péchés: c'est un
* H s'agit du phénomène désigné quelquefois par le mot d'hybridation; mais ce terme est ambigu et difficile à retenir; le mot calque est ai contraire fort simple; il désigne proprement la reproduction exacte et mécanique d'un dessin par un procédé manuel; on pourrait le traduire par l'allemand Abktaisch.
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calque du latin redimere, qui à son tour est calqué sur un mol grec des Evangiles.
§ 58. Extension du calque. Avant de formuler Une conclusion, nous ferons trois remarques générales:
1) Le calque paraît plus fréquent que l'emprunt quand il s'agit de traduire des idées, des abstractions, des sentiments.
2) Les langues qui ont l'instinct de la composition, comme l'allemand, calquent plutôt qu'elles n'empruntent, lorsque le mot étranger est lui-même composé.
3) C'est presque toujours par le calque que les expressions idiomatiques, les locutions composées de plusieurs mots passent d'une langue dans Une autre.
§ 59. Caractères communs de l'emprunt et du calque. C'est une erreur que de faire une distinction rigoureuse entre l'emprunt et le calque ; ils diffèrent dans leur forme extérieure, mais très peu par leur origine et leurs caractères fondamentaux; ils ont une seule et même raison d'être et une égale influence dans la formation du vocabulaire. Toute action exercée par une civilisation sur une autre: inventions de toute espèce, institutions, coutumes, modes, échange d'idées, influence réciproque des littératures, etc.^ tout cela trouve une expression dans des formes nouvelles de la langue (termes techniques, locutions, etc.). Le fait capital est celui-ci: ces expressions sont très rarement créées de toutes pièces; ce sont le plus souvent ou des emprunts ou des calques, c. à d. des traductions automatiques. Si les langues se pénètrent si profondément les unes les autres, ce n'est pas toujours la paresse linguistique qu'il faut en accuser; souvent ces imitations serviles et un peu na'ives sont dues à un scrupule, au respect de la tradition, à la crainte de dénaturer la réalité; qu'on pense à la langue de l'Écriture Sainte: la. plupart des mots et des tournures qu'on lui doit sont des traductions Utlérales et presque mécaniques du texte sacré; ici la négligence des traducteurs n'est pas en cause; ils ont apporté au contraire un soin si pieux à leur tâche, qu'ils ont préféré rendre servilement ce qu'ils n'osaient interpréter librement. Quoi qu'il en soit, le calque produit, quand on y regarde de près, l'impression d'une véritable contre-
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façon linguistique; à ce point de vue et à tous égards, les calques ne valent ni plus ni moins que les emprunts et méritent tout autant (ou tout aussi peu que ceux-ci) d'attirer les foudres du purisme: étude des origines et usage sont choses distinctes; l'emprunt et le calque, une fois admis par la langue, ne se distinguent plus du mot autochthone. L'allemand Punkt est un emprunt au latin punctum; il ne fait pourtant plus l'impression d'un mot étranger; il est aussi aUemand que Kunst ou Zunft. Or avec ce mot la langue a formé, (sur le français cette fois), un calque: auf dem Punkte stehen, eiwas zu tun, correspondant à l'expression <t-être sur le point de faire quelque choses ; ce calque étonne aussi peu que le «Fremdvs^ort» Punkt. On ne comprend pas encore l'extension et l'importance de cette forme de l'imitation, qu'on surprend dans les replis les plus cachés de la langue, mais plus tard il apparaîtra que l'emprunt n'est qu'une variété d'une tendance générale, que sa diffusion est bien moins grande que celle du calque, et peut-être prendra-t-on alors de plus haut la question du îFremdwort». Le calque est appelé à donner une nouvelle impulsion aux études lexicologiques ; dans 50 ans on ne concevra plus de dictionnaire étymologique qui ne tiendra pas compte: 1) de la filiation sémantique des sens, 2) de l'étude systématique des mots introduits par traduction.
§ 60. Côté social; conséquence pédagogique. L'universalité de ce phénomène donne lieu encore à deux remarques:
1) D'abord, il est, comme nous le disions, un indice des échanges de toute nature qui existent entre les peuples de civihsation européenne; mais à son tour, ce parallélisme des moyens d'expression facilite énormément le commerce intellectuel; malgré la différence des idiomes, il active la circulation des idées et renforce la cohésion de la mentalité commune.
2) Au point de vue pédagogique, c'est l'envahissement des langues par l'emprunt et surtout par le calque qui contribue à faire de l'étude d'une langue de notre type quelque chose de beaucoup plus facile qu'elle ne le serait sans cela, et aussi une opération beaucoup plus mécanique; le nombre des symboles interchangeables de langue à langue est devenu
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si considérable que l'effort de réllexion est pour ainsi dire nul; la conséquence en est que l'étude du langage devient de plus en plus automatique (cf. § 2). Pour la culture de i'esprit, une langue moderne ne pourra jamais remplacer les langues classiques, même quand on les enseigne mal, parce que les moules de la pensée antique sont tout différents de ceux de la pensée moderne et qu'un examen attentif de l'idée est nécessaire pour la traduction de la première phrase venue. § 61. Conclusion; point de me de la stylistique. Mais dira-t-on, qu'est-ce que la stylistique a à voir dans l'étude des emprunts et des calques? Quelle position prend-elle? Pourquoi cette question intervient-elle à propos de l'instinct étymologique? C'est qu'ici, comme dans tous les domaines où la stylistique rencontre l'histoire du langage, il y a une différence de point de vue, et voilà pourquoi on a insisté sur la nature de l'emprunt et du calque. Que recherche le hnguiste qui étudie l'emprunt et le calque? La réponse n'est pas douteuse: c'est le problème des origines qui l'intéresse; dans chaque cas il se demande quelle langue a prêté, laquelle a emprunté, quelles causes il faut attribuer à chaque emprunt, quelles conclusions on peut tirer de ces échanges. La stylistique, elle, a son point de départ là où la linguistique a son point d'arrivée: s'efforçant de voir ce qui se passe dans le cerveau du sujet parlant au moment même où il exprime sa pensée, elle fait, à propos des emprunts et des calques, cette constatation, déjà énoncée au § 60: que le sujet ne distingue pas entre le mot autochthone et le mot d'importation, pourvu, naturellement, que le mot importé ait acquis son plein droit de naturalisation. Lorsqu'un Allemand examine, même à tête reposée, le choix à faire entre Sache et Gegenstand, ce choix est déterminé par tout autre chose que la question d'origine; il n'a pas conscience que Sache est un vieux mot germanique, tandis que Gegenstand est un calque du latin ohjectum; quand il emploie la locution «sîcA vergessen* («wie konntest du dich doch so vergessen!») dans le sens de «aller plus loin que ne le permettent les convenances», il ne songe nullement qu'il imite un tour identique du français. Ce que le sujet ne fait pas, la stylistique ne doit
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pas le faire. Elle se souvient plutôt du danger qu'il y a pour elle à traiter ces questions par la méthode historique. Ce danger, voici quelle forme il prend ici.
§ 62. Autonomie de Pempnuit et du calque. Une fois acclimatés dans leur nouvelle patrie, les emprunts et les calques se dégagent des associations qui les reliaient à leur langue d'origine, et, comme les autres mots, ils vivent de leur vie propre, évoluent, subissent des changements sémantiques; ceuxci, la plupart du temps, ne concordent pas avec ceux du même mot dans le pays d'origine; ainsi Umstand est calqué sur lat. circumstantia, et, par conséquent, recou\Te exactement, pour la forme, le français ^circonstance» ; mais il lui correspond dans une partie seulement de ses sens, non dans tous; si un étranger s'imagine pouvoir toujours traduire les deux mots l'un par l'autre, comme cela était possible au moment de l'emprunt, il tombe dans des absurdités ; p. ex. «Mâche keine Urastânde», ou encore «in guten, schlechten Umstanden sein», sont des locutions où le mot circonstance serait un barbarisme. Et puis il y a les dérivés et les modifications de tout genre, qui prouvent la vie indépendante des emprunts et des calques : si Musik correspond à un mot existant dans toutes les langues modernes, musizieren est une création de l'allemand; Aufmerhsamkeiten dans le sens de «égards, soins», peut bien être traduit, ou plutôt «retraduit» en français pai" «attentions», qui lui a probablement servi de modèle ; mais quand l'allemand dit: «Das ist sehr aufmerksam von Ihnen», il y a innovation; la traduction Httérale serait barbare. Bref, le calque et l'emprunt sont un danger perpétuel pour la stylistique; c'est tout ce qu'elle y voit, et ce danger est au fond de même nature que n'importe quelle association fondée sur une analogie de forme. C'est pourquoi il fallait en parler ici.
§ 63. Élément musical des faits d'expression. On ne saurait passer complètement sous silence les associations que l'étranger rattache aux sons proprement dits de la langue étudiée, à l'élément musical des mots. Il n'est pas douteux que le système phonétique d'une langue, la combinaison usuelle
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des voyelles et des consonnes, la fréquence de certains sons dont la- langue maternelle est dépourvue, le plus ou moins d'intensité ou de musicalité de l'accent, etc., que tout cela produit sur l'étranger une impression agréable ou désagréable, l'affecte d'une manière ou d'une autre ; et c'est une chose beaucoup plus importante qu'on ne le croit, parce qu'elle peut fausser l'idée générale qu'on se fait de l'idiome dans sa forme concrète; il s'agit bien d'une conception fausse, parce qu'elle est subjective; les impressions auditives rattachées à une langue sont à peu près absentes chez celui qui la parle habituellement; il y aurait une jolie étude à faire sur les idées qui courent le monde sur la valeur «esthétique» des langues et leur effet musical sur l'oreille : ces idées reposent en partie sur des comparaisons faites avec la langue maternelle, en partie sur des préjugés concernant les peuples qui parlent ces langues, les qualités et les défauts que la tradition leur attribue, etc. Ainsi l'allemand passe en France pour une langue rude et inharmonieuse ; pourtant l'espagnol, qui jouit d'une tout autre réputation, a plusieurs des «duretés» de l'allemand.^
§ 64. Les sons de la langue maternelle. L'étranger doit donc veiller aux effets onomatopéiques qu'il prête aux mots d'une langue autre que la sienne; nous commettons quelquefois la même erreur dans l'usage de l'idiome maternel, mais à un moindre degré; car là, les associations entre le mot et l'idée priment tout le reste et coupent court à toutes celles qui leur seraient opposées. Que d'idées erronées on colporte sur l'harmonie imitative et l'effet onomatopéique de certains sons et de certains mots! La plupart du temps, il s'agit d'une pure illusion : c'est le sens du moi qui pousse à chercher un effet musical dans un groupe de sons: par ex. on croit percevoir une résonnance imitative dans les sons du verbe tinter («khngen»);
* Que dire alors, quand on voit appliquer ces jugements erronés à des langues qui n'existent plus ! On parle beaucoup de l'harmonie, de la musicalité du grec ancien; qu'en sa vons-vous? On pourrait prétendre que ses aspirées sourdes devaient le rapprocher de l'allemand suisse, que son accent de hauteur nous paraîtrait étrange comme une mélopée continue, et ainsi de suite; mais à quoi bon insister sur une chose futile en elle-même?
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mais son homonyme teinter («farben»), qui se prononce de la même manière, n'évoque aucune impression onomatopéique. On peut donc adopter une thèse plus modeste, mais dont les «esthètes» ne se contenteront pas: certains groupements de sons favorisent, le cas échéant, une impression des sens, une représentation sensible, si le sens du mot se prête à cette association ; à eux seuls, les sons ne parviendraient pas à produire une action de ce genre.
§ 65. Les sons de la langue étrangèrec Ceci posé, il est naturel que dans une langue étrangère, où nos associations pensée-parole sont imparfaitement fixées, l'esprit se laisse induire à exagérer les effets musicaux là où ils existent, et à les imaginer là où il n'y en a pas. Il s'agit alors d'associations presque insaisissables, où les impressions individuelles jouent un grand rôle, et qui font un peu penser à l'étymologie populaire (voir § 69). Le verbe zioitschei-n («gazouiller») me frappe par ses sons, beaucoup plus que ce n'est sans doute le cas pour un Allemand; mais cette illusion a quelque raison d'être dans le sens du mot; que penser, en revanche, d'un mot comme efklecklich («considérable») qui produit sur moi, à chaque nouvelle rencontre, un effet comique et étrange que ne justifie pas sa signification !
Tous ces faits s'exphquent par le principe énoncé au § 37. Plus les associations évoquées par le sens des mots font défaut, plus on voit intervenir les associations artificielles provoquées par la forme de ces mots : c'est ce qui explique la valeur onomatopéique qu'on attribue à leurs sons. Chacun a fait l'expérience que les noms propres de personnes que nous ne connaissons pas produisent sur nous un effet agréable ou désagréable, souvent comique, quelquefois même irritant, et que ces impressions s'effacent peu à peu quand nous faisons connaissance avec les personnes elles-mêmes; il y a alors substitution d'un groupe de sentiments à un autre groupe ; auparavant nous associions des symboles à d'autres symboles, maintenant nous relions le symbole à l'objet qu'il symbolise. On ferait la même constatation sur les noms de lieux.
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§ 66. L'étymologie proprement dite. On se rappelle peutêtre la distinction établie, au début de ce chapitre, § 34, entre l'instinct étymologique et l'étymologie proprement dite, qui est la recherche de l'origine des mots; en tant que science historique, elle ne rentre pas dans le cadre de notre étude ; bien plus, elle ne la gêne pas. Elle serait un danger pour la recherche stylistique si Ton était tenté de faire de l'étymologie en l'absence de rapports suggérés spontanément, comme on en fait par instinct et par paresse; mais ce n'est pas le cas. Un Français qui n'est pas Hnguiste a-t-il la moindre velléité de rapprocher frêle et fragile, crétin et chrétien? Non, pas plus qu'un Allemand ne penserait à relier Pcu:ht à Pakt, hiibsch à hofisch; et pourtant chacun de ces couples de mots remonte à une forme identique, ce sont des doublets; frêle et fragile = \si\.in fragilis, etc. Il en est de même des mots qui font partie de locutions: un Français, s'il n'a pas fait de recherches spéciales dans cette matière, ignore le sens des éléments de l'expression avoir maille à partir avec quelqu'un («mit jemandem auf gespanntem Fusse stehen»); il n'en voit que la signification totale et actuelle; quant à l'étranger, il ne pourra se tromper qu'en donnant aux mots composant cette locution leur sens ordinaire (partir «fortgehen» ; maille «Masche»*); mais alors il ne fait plus de l'étymologie, il se laisse aller une fois de plus à l'instinct étymologique.
§ 67. Son inutilité pour la stylistique. N'y a-t-il pas là une indication sur la méthode à suivre? Oui, si nous nous rappelons que seules les associations actuelles et spontanées ont de la valeur pour la stylistique. Si un Allemand n'est pas tenté de rattacher saupoudrer à sel, et si, pas plus qu'un Français, il ne se fait scrupule de dire: «saupoudrer un gâteau de sucre*, pourquoi réveiller en lui une association depuis longtemps disparue, qui viendrait grossir comme à plaisir la masse des relations dangereuses suggérées par l'instinct? Il est bien plus urgent de lui dire que saler, salade et salaire, qui
' Du reste maille, dans la locution citée, n'est qu'un homonyme étymologique du mot maille actuel et remonte à metallea.
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sortent de la même source, n'ont plus rien de commun entre eux; et il faut le faire, parce que, spontanément, l'étranger peut établir ce rapprochement, et qu'il ne doit pas l'établir. Il est peu tenté d'identifier camp et champ Ç\a.i. campus), maintenant que leur sens et le son de la consonne initiale les séparent; mais, chose plus importante, dans les deux familles de mots greffées sur chacun de ces noms, d'une part camper, campement, campagne, décamper, etc., d'autre part champêtre, champignon, Champagne, Champagne, champion, etc., il sera peut-être tenté de voir deux groupes sémantiques distincts, ce qui, dans l'état actuel du français, est absolument faux; camp, carnper, campement marchent bien ensemble, mais campagne est détaché de la famille, et décamper est un synonyme familier de «partir à la hâte-», sans qu'on songe à l'image d'un camp qu'on lève; bien plus, camper, dans une phrase comme camper son chapeau sur sa tête, est un pur homonyme (§ 49) de l'autre mot camper. Dans la seconde série, champ et champêtre ne sont pas encore détachés l'un de l'autre, mais champignon, Champagne, champion sont autant d'aînneaux détachés de la chaîne, et, de plus, sans contact les uns avec les autres.
§ 68. Encore les familles de mots. On voit la méthode à suivre dans l'étude styhstique des familles étymologiques dans le sens classique du terme (au § 45 il n'était question que des groupements de mots provoqués par des associations spontanées). C'est une erreur de présenter pêle-mêle tous les mots appartenant à une même famille. Prenons comme exemple l'ensemble des mots issus du latin rota «roue» : on voit, en parcourant la liste ci-dessous, combien il est arbitraire de confondre les groupes séparés ici en alinéas distincts:
roue, rouer, roué, rouet;
rond (rotundus de rota), une ronde d'enfants, rondeau, arrondir, arrondissement;
rôle, enrôler, contrôle, contrôler ;
rouler, rouleau, rouher, roulette, roulotte;
crouler (le rapport de ce mot avec rouler est du reste contesté), s'écrouler.
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(J'omets nalurellemenl les formations purement savantes comme rotation, rotatif, etc.; et c'est précisément ce que ne font pas les grammaires).
Reprenons cette série: il est immédiatement évident que tout contact est perdu entre rotie et rond, entre 7-ond et rôle, entre rôle et rouler-, mais que rouer et roué (dans son emploi d'adjectif, ail. «abgefeimt») soient devenus étrangers l'un à l'autre ; que rôle et enrôler puissent être, selon leurs sens, unis ou séparés, voilà ce qu'il importe de savoir. On ne peut entrer ici dans le détail de cette question ; qu'on se rappelle seulement que l'examen des mots isolés ne donne aucun résultat; on l'a déjà vu par la confrontation de rôle et enrôler; de même il ne faut pas dire que rouer est sans rapport avec roue ; ce serait tout aussi inexact que de se borner à dire qu'il y a parenté entre ces deux mots; la vérité est que dans un contexte comme «■rouer de coups» il y a séparation entre rouer et roue, tandis qu'il y a encore contact entre eux quand rouer a son sens plus ancien de «appliquer le supplice de la roue». Le mot n'est pas une unité psychologique, c'est le symbole d'une agglomération d'idées qu'il faut trier, puis identifier à des faits de pensée ; pour cela il faut des contextes, des situations qui suppriment toute équivoque. Si l'étude des mots a pour buf de préparer la connaissance des procédés d'expression, la famille étymologique doit céder le pas à la famille sémantique. Tout le vocabulaire est à revoir à ce point de vue, mais si ce triage est fait pratiquement, il rendra service même à l'étude élémentaire de la langue. Seulement ce travail en suppose un autre (qui est le remède radical contre l'instinct étymologique), l'identification des faits d'expression (II* partie).
§ 69. Étjmologie populaire. Toute étymologie vraie est sans valeur pour nous si elle est perdue ; inversement, une étymologie fausse peut entrer en ligne de compte, si elle est sentie spontanément; il s'agit de l'étymologie dite «populaire»; son action s'étend beaucoup plus loin qu'on ne le pense, car elle comprend toutes les associations inexactes que l'esprit forme inconsciemment; en insistant sur ces faits, on tomberait dans la pathologie du langage et même du langage individuel (voir
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sur ce sujet § 21). Mais on peut s'en tenir aux faits dûment contrôlés: «un jour ouvrable*, c'est pour beaucoup de Français un jour où l'on ouvre les magasins; grossière erreur d'étymologie, mais qui ne peut être simplement ignorée, puisqu'elle est dans la conscience du sujet; en tout cas elle a plus de valeur que la véritable étymologie {operare «travailler»), qui est perdue ; de même, celui qui rapproche souffreteux «krânklich» de souffrir (étymologie fausse!) est plus près de l'état actuel du langage que celui qui relie le mot au latin suffracta; si hébéter \nod\i\l un effet si vif, c'est qu'on le rapproche de bête et abêtir,
§ 70. Rôle de la sémantique* L'étymologie aurait-elle un correctif dans la sémantique, qui étudie les changements survenus au cours du temps dans la signification des mots ? Opérerait-on avec plus de logique en suivant pas à pas l'évolution du mol dans le passé, au heu de remonter tout de suite aussi haut que possible vers les origines? Cela peut se soutenir; actuellement déjà, il n'y a plus d'étymologie sérieuse sans intervention de la sémantique. A un certain point de vue l'instinct étymologique n'est pas autre chose qu'une faute' consistant à supprimer les filiations de sens : il est possible de tempérer ses excès en suivant patiemment les étapes de formation. Un moyen très simple de faire quelques essais de ce genre, c'est d'étudier les homonymes sémantiques en essayant de rétablir les chaînons intermédiaires d'associations; pour faciliter ce travail, si le français en fournit la matière, on consultera de préférence le Dictionnaire Général, qui observe la filiation sémantique plus que tous les autres dictionnaires de la langue française. Voici un exemple emprunté aux deux sens homonymes d'un même mot. Le verbe jurer a deux significations absolument distinctes dans 1. je jure que je suis innocent; et 2. le vert jure avec le bleu. Le sémantiste expliquera le passage de la manière suivante: *jurer*, c'est d'abord «attester une chose par serment» ; puis: «prononcer le nom de Dieu dans un serment»; ensuite: «prononcer ce nom en manière de blasphème, de juron» ; alors, par une image très énergique, on a pu dire que «deux couleurs
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jurent d'être ensemble» ; enfin, l'image s'effaçant, on a dit par pure abstraction: «le \qv\. jure avec le bleu».
Mais ces opérations ont beau corriger les défauts de l'étymologie, elles ne sont pas en parfait accord avec le principe de notre étude. D'abord elles s'appuient sur le passé de la langue, ensuite elles concentrent toute l'attention sur l'étude des mots pris isolément et non sur leur action réciproque et contemporaine, dans le même état de langage à une époque donnée; enfin et surtout, les relations ainsi établies sont stylistiquement inexactes, en tant qu'elles sont dues à un effort de réflexion; si ces associations étaient spontanées, elles auraient pour nous beaucoup de valeur; mais alors la sémantique ne constituerait plus une discipline distincte ; tout le monde porterait en soi son «système sémantique». Cette science renoue des faisceaux que la conscience linguistique a déliés ; les associations qu'elle rétablit sont d'ordre intellectuel ; celles des sujets parlants sont spontanées, toujours plus ou moins affectives, et la plupart du temps inconscientes; ce sont des «sentiments linguistiques»: la stylistique doit les mettre en lumière quand ils existent, elle s'interdit de les raviver quand ils sont éteints.
§ 71. Une langue étrangère ne peut être étudiée comme la langne maternelle. Avant de terminer ce chapitre, une dernière réflexion sur les méthodes d'enseignement. Dans l'étude des langues étrangères, l'instinct étymologique, au lieu d'être tenu en bride, semble être exagéré et comme exaspéré. D'où cela vient-il? Pourcjuoi ces fausses associations sont-elles cultivées avec soin, au lieu d'être combattues? Pourquoi fait-on même de l'étymologie dans le sens restreint et érudit du mot, .créant ainsi un nouveau danger auquel l'élève pai- lui-même ne serait pas exposé? La cause de cette erreur doit être cherchée dans une autre faute de méthode qui a déjà bien des méfaits à son actif: on veut calquer l'enseignement de La langue étrangère sur celui de la langue maternelle; on croit qu'apprendre une langue étrangère, c'est la mêm.e chose que de discipliner l'instinct linguistique dans
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l'idiome maternel. N'y a-t-il pas des pédagogues pour soutenir qu'un étranger ne doit apprendre le français que dans les manuels faits pour des Français? Le plus souvent, il est vrai, on se borne à imiter certains préceptes de l'enseignement de la langue maternelle; malheureusement, ceux auxquels on donne la préférence vont presque toujours à l'encontre du but qu'on poursuit. L'étude de l'étymologie est de ce nombre.
§ 72. Tendances dominantes dans Penseignement de la langue maternelle. Si l'on tombe dans cette erreur, c'est qu'on oublie un fait capital. La culture de l'idiome maternel est dominée avant tout par un instinct de cotiservatian sociale; on force le regard à se tourner vers le passé, beaucoup plus que vers le présent et l'avenir. Le présent, c'est la pratique journalière de la langue, et cette pratique peut se passer de stimulant; elle a bien plutôt besoin d'un régulateur et d'un frein; pour un groupe linguistique, il y a un danger social à ce que la langue, c'est-à-dire le moyen de communication par excellence, se transforme trop rapidement; c'est pour cela que l'enseignement de la langue maternelle cherche son appui dans le passé ; on le propose comme idéal et on veut par là empêcher l'instinct novateur de dénaturer la langue, de la rendre méconnaissable d'une génération à l'autre. Mais on oublie trop que les conditions diffèrent du tout au tout, suivant qu'il s'agit d'une langue étrangère ou de l'idiome maternel; dans ce dernier cas, l'enseignement peut, sans aucun danger, assurer la continuité de la tradition en faisant appel à l'histoire de la langue, à l'étymologie, à la sémantique, en maintenant rigoureusement les règles de l'orthographe (qui, elle aussi, n'a de raison d'être que dans le passé). Le souci de la correction du langage, du bien écrire et du bien dire, dérive au fond du même instinct; ce qu'on enseigne généralement sous les noms pompeux d'art d'écrire, de composition et de rhétorique n'a trop souvent d'autre but que d'assagir le sujet parlant et d'opposer une digue au flot montant des innovations et des néologismes. D'abord, l'étude du passé de la langue maternelle est sans danger; les associations naturelles et contemporaines de l'iridividu parlant sont chez lui si bien enracinées, que toutes cel]e.s qui viennent
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s'y greffer ne peuvent occuper qu'une place secondaire; le passé ne peut triompher du présent; le système des moyens d'expression n'est en rien altéré par l'étude historique de la langue ; on pourra passer des heures entières à faire de l'étymologie ou à lire des textes du moyen âge: quelques minutes de Conversation suffiront pour balayer les impressions artificielles qui commençaient à marquer leur empreinte à la surface de la conscience.
§ 73. Conditions différentes dans Pétnde de la langue étrangère. Dans l'étude de la langue étrangère, tout change, et la grande faute est de s'imaginer que cet appel au passé produit les mêmes effets salutaires en dehors du groupe linguistique qui l'applique pour son compte; croire cela, c'est obscurcir la vue d'un fait capital: l'étranger qu'on soumet à cet entraînement ne peut rien opposer aux associations artificielles qui veulent s'implanter dans son esprit; il est désarmé en face d'elles, et elles arrivent sans peine à occuper la première place. Le contrepoids fait défaut, et l'absence d'un entraînement poursuivi dès la naissance rend très dangereux cet enseignement fondé sur le passé.
§ 74. Groupement rationnel des faits d^expression. A la fin des études seulement, alors que les associations naturelles sont solidement assises, on pourrait recourir à ces procédés qui entravent l'étude au début. Du moins c'est ce qui devrait se faire dans un enseignement idéal; malheureusement, cet enseignement n'est pas possible, ou plutôt il n'existe pas encore. A coup sûr, si l'on sape l'étymologie, si on lui fait une guerre aussi acharnée que nous l'avons fait dans ce chapitre, il faut la remplacer par quelque chose d'autre; le vocabulaire est un dur morceau à avaler, et si l'élève, à ses débuts, ne trouve aucun point de repère dans cette tâche ingrate, comment l'empêcher de se perdre ? L étymologie a en outre le privilège d'offrir un système, et tant qu'on n'aura pas trouvé une méthode pour mettre de l'ordre dans l'étude des mots, il faudra se contenter de ce qu'on a. J'essaierai de montrer plus loin (Ille partie) que le vocabulaire est susceptible d'être classé selon un principe plus conforme à la réalité et capable de faire de
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l'étude des mots un travail de pensée, sans qu'il s'y mêle rien d'étranger à l'état actuel de la langue.
§ 75. Compromis. En attendant que des habitudes nouvelles s'implantent dans l'école, faisons une constatation qui est en même temps une concession à la routine :
Les langues, même si on les étudie scientifiquement, supposent un très grand effort de mémoire, et même de mémoire irraisonnée, un travail presque automatique; il est impossible de se placer exactement dans les mêmes conditions qu'un sujet qui commence à s'assimiler sa langue maternelle; aux procédés naturels, on est forcé de substituer des moyens artificiels; c'est surtout la mémorisation des mots qui pousse à ce contre-sens; on ne peut, surtout au début, emmagasiner un grand nombre de mots sans être quelque peu une machine ; il faut faire la part du feu, courageusement, s'abandonner un peu sur la pente qui tout à l'heure paraissait fatale: les indices tirés de la structure des mots et de leur groupement en familles sont d'un trop grand secours pour qu'on n'en profite pas. Et qu'on ne m'accuse point de me contredire: l'expérience prouve que, dans ces matières, il n'y a pas de méthode infaillible; ainsi, devant enseigrier le grec dans un gymnase, j'ai acquis la conviction que le vocabulaire de cette langue représente un effort trop grand si l'on ne se résigne pas à analyser les mots dans leurs éléments; j'en dirais volontiers autant de toutes les langues modernes qui ont conservé une tendance marquée à la composition et à la dérivation libres: l'allemand, le russe, etc. ; d'une manière plus générale, je ne voudrais faire aucune distinction sous ce rapport entre les différentes langues; il n'y en a pas une qui puisse, au début, s'apprendre autrement. La mémorisation automatique des mots et des règles est un mal nécessaire. II en est de même de la traduction, de ces thèmes et versions que les méthodes nouvelles voudraient bannir de l'enseignement élémentaire: on ne peut s'en passer tout d'abord sans tomber dans un irrémédiable à peu près.
§ 78. Transition à l'étude rationnelle. L'essentiel est d'atténuer le plus vite possible les inconvénients de ce travail mécanique, de faire prévoir à l'élève que la vérité est ailleurs,
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de l'initier peu à peu aux procédés d'observation qui sont à la base de notre étude. Les exercices de reproduction libre et de conversation sont tout indiqués ici; ce sont de puissants correctifs; seulement, si la méthode dite «intuitive» veut r^ner en maîtresse absolue, elle arrive avec beaucoup de peine à un but qu'elle recule sans nécessité. Et puis, je ne suis pas persuadé qu'elle ait sa place marquée au début même de l'étude; ne devrait-on pas la faire intervenir un peu plus tard, quand l'élève, possédant quelques notions bien claires et une provision suffisante de mots, peut faire un plus libre usage de ses connaissances sans être désorienté ? C'est peu à peu que l'élève demande à être affranchi; il ne faut pas faire trop tôt violence à sa paresse linguistique. Même remarque à propos de la traduction: ce n'est certes pas dans les rudiments qu'elle peut être un exercice vraiment intéressant, et pourtant, là aussi, il faut en faire, pour fixer les notions fondamentales; on ne peut la bannir complètement. A la longue seulement, elle cessera d'être un exercice mécanique, et c'est plus tard encore, bien plus tard, qu'elle pourra devenir, non plus un moyen, mais un but; elle suppose alors une méthode spéciale, qui n'est du reste qu'une application des vues exposées dans ce livre, et que j'aurai peut-être l'occasion de développer ailleurs plus longuement, avec textes à l'appui, en me servant des principes exposés au dernier chapitre de mon Précis de Stylistique (pages 163 et ss.).
§ 77. Bésumé. I/illasion du mot. Récapitulons encore une fois les faits observés jusqu'ici : nous préparerons mieux la transition à un nouveau chapitre. Si nous embrassons d'un coup d'oeil ce qui précède, tout revient à se demander: Qu'est-ce qu'un mot ? El tout de suite, on se trouve en présence de deux réponses contradictoires, selon le point d'où l'on fait partir les observations. L'illusion de l'écriture, l'orthographe et l'histoire de la langue concourent à donner du mot une notion qu'on pourrait appeler «visuelle>. Chez l'étranger, la paresse linguistique et le maniement automatique des faits de
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langage aggravent les conséquences de cette faute de perspective; au contraire, l'observation des rapports existant entre la parole et la pensée montre que, dans une infinité de cas, le mot «vu» est une illusion; l'unité graphique ne recouvre pas toujours une unité de pensée, peu importe que cette unité de pensée soit une représentation concrète ou un concept abstrait. Un mot n'est, donc pas forcément une unité lexicologigue, si par ce terme on entend ce qui, dans un contexte parlé ou écrit, correspond à une unité indécomposable de la pensée.
§ 78. Le problème de la âéllmitatioii. Ainsi se précisent ses termes du problème de la délimitation des faits d'expression, tel qu'il a été formulé au § 18; tant qu'il n'a pas trouvé de solution, on ne peut pas procéder à l'identification de ces faits.
La délimitation d'un fait d'expression présente une triple alternative: en effet, si l'on applique l'une sur l'autre l'unité de pensée et l'unité graphique (c. à d. le mot), on constate que tantôt elles se recouvrent exactement, tantôt la première n'est qu'une partie de la seconde, tantôt enfin la seconde n'est qu'une partie de la première. Autrement dit:
1) Ou bien le mot, tel que l'écriture le présente, recouvre l'unité de pensée, l'élément psychologique: c'est le cas le plus fréquent, le plus facile à observer, et qui fait malheureusement oublier les autres. Il est évident p. ex. que d'innombrables noms d'objets, comme table, route, maison, d'innombrables abstractions, comme vertu, courage, d'innombrables adjectifs, comme heau, laid, d'innombrables verbes désignant l'action ou l'état, conune marcher, mvre, correspondent à des unités de pensée, quand on les prend dans un certain sens, qui est en général leur sens dominant.
2) Ou bien le mot, tout en formant un bloc au point de vue graphique, renferme deux unités de pensée: c'est le cas expliqué au § 42 s. et illustré par les exemples relire et cuillerée.
3) Enfin, troisième possibilité: l'unité psychologique excède les limites de l'unité graphique et s'étend stir plusieurs mots; le mot n'est qu'un élément de l'unité réelle, qui se trouve être alors une locution composée; si, dans un groupe de mots, chaque unité graphique perd une partie de sa signification individuelle ou n'en conserve aucune, si la combinaison de ces éléments se
Bail y, Traité de styllsUqae fraoçaise, 6
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présente setUe avec un sens bien net, on peut dire qu'il s'agit d'une locution composée. Un exemple suffira pour caractériser le phénomène: l'expression adverbiale tout de suite, qui correspond à l'allemand gleich, n'a conservé le sens d'aucun des trois mots qui la composent; en revanche, elle en a acquis un par elle-même, comme l'allemand sofort, sogleich (= so fort, so gleich), aiif der Stelle, im Nu, etc. C'est l'ensemble de ces faits que nous comprenons sous le terme général de phraséologie et qui fera l'objet du chapitre suivant.