Chapitre
Action de rinstinct étymologique et analogique
dans l'analyse des locutions composées.
Sommaire. Dans la langue inalemelle, l'assimilation des faits de langage se fait surtout par les associations et les groupements dans lesquels l'esprit fait entrer les mots. Ces groupements peuvent être passagers, mais, à force d'être répétés, ils arrivent à recevoir un caractère tcsuel et à former même des unités indissolubles. Il faut «penser» ces groupements comme le fait le sujet parlant sa langue maternelle. Entre les cas extrêmes (groupements passagers et unités indécomposables) se placent des groupes intermédiaires appelés sériés phra^éologiques (p. ex. les séries d'intensité et les périphrases verbales). Points de vue différents de la stylistique et de l'art d'écrire dans l'étude de la phraséologie.
Les unités phraséologiques se reconnaissent à certains indices extérieurs et intérieurs : les premiers se déduisent de la forme des groupes, les autres (seuls importants), de la manière dont les groupes sont conçus par l'esprit. Les principaux de ces indices sont: l'équivalence de la locution à un mot unique ; l'oubli du sens des éléments (notamment dans les locutions de forme analogue); la présence, dans la locution, d'archaïsmes de mots, de sens ou de syntaxe; l'ellipse, etc. — Les clichés sont des locutions toutes faites, transmises par la langue littéraire à la langue courante. — L'élude de la phraséologie clôt l'élude de ia délimitation des faits d'expression; définition de Vunité lexicoloyique.
§ 79. Commeiit on apprend les mots dans la langne maternelle. Ce qui permet le maniement aisé des faits
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d'expression de la langue maternelle, c'est d'abord que notre esprit les associe constamment à des représentations ou des concepts qui, en se réveillant dans notre esprit, évoquent à leur tour les expressions correspondantes; c'est ensuite que le sentiment intervient presque toujours dans ces associations et contribue à les cimenter (§§ 7 et 11); c'est enfin que notre mémoire retient beaucoup mieux les mots en groupes que les mots isolés. Ces groupements ont tantôt un caractère passager et fugitif; ils se désagrègent aussitôt après s'être formés; tantôt ils ont plus de fixité, et sont d'autant plus stables qu'ils sont plus souvent répétés. Or rien ne contribue davantage à les graver dans notre esprit que ces associations naturelles; jamais nous ne pourrions conserver ni employer tous les mots que nous savons de la langue maternelle, si nous devions les apprendre séparément; l'association des mots est, avec l'intervention du sentiment, la principale cause de l'assimilation rapide de l'idiome maternel. Chaque mot est, dans notre mémoire, une maille d'un réseau aux fils ténus et innombrables; dans chaque mot viennent aboutir, pour en repartir ensuite, mille associations diverses. Ainsi, d'une part les mots, s'appelant les uns les autres, se retiennent plus facilement; d'autre part, la variété de ces associations nous donne une grande liberté dans leur emploi, parce qu'elles offrent non pas une, mais de nombreuses possibilités dans la reproduction de ces mots.
§ 80. Fixité rariable des groupes de mots. Certains mots, avons-nous dit, tendent à se souder entre eux plus étroitement que d'autres, soit que leur groupement ait en luimême quelque chose qui nous frappe, soit qu'il exprime une idée qui nous a particulièrement impressionnés; dans ces deux cas, la relation entre le fait de pensée et le fait de langage reste gravée dans la mémoire ^t tend à se reproduire dans le langage; lorsque l'association atteint son plus haut degré de cohésion, le groupe est définitivement consacré par l'usage. On peut donc dire que la combinaison des mots entre eux varie d'aspect dans les limites formées par deux cas extrêmes: 1) l'association se désagrège aussitôt après sa
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formation, et les mots qui la composaient recouvrent Ifeur entière liberté de se grouper autrement; 2) les mots, à force d'être employés ensemble pour l'expression d'une même idée, perdent toute autonomie, ne peuvent plus se séparer et n'ont de sens que par leur réunion. On comprend qu'entre ces deux extrêmes il y a place pour une foule de cas intermédiaires qui ne se laissent ni préciser ni classer. Gela importe peu d'ailleurs; on connaît notre principe de recherche: pas de divisions rigoureuses, mais caractéristique des tendances générales et des faits typiques pouvant servir de points de répète (§ 31). Comparons différentes combinaisons formées avec le verbe avoir: il est certain que, dans un groupe comme •avoir une maison», l'indépendance du verbe est absolue; d'autre part, on est sûr qu'il l'a perdue tout entière dans la locution avoir lieu («cet événement a eu lieu l'année passée»), comme c'est le cas pour 1 allemand stattfinden, qui a le même sens; mais quand on dit que quelqu'un «-n'a pas de chance*, peut-on dire que le groupe aoolr de la chance est entièrement libre ou entièrement lié? Ni l'un ni l'autre.
Les groupes consacrés par l'usage s'appellent locutions phruaéolorjiques; nous nommerons séries celles où la cohésion des teniics n'est que relative, et unités celles où elle est absolue.
§ 81, Nécessité de Pétude des locations. La stylistique ne peut négliger l'élude de ces phénomènes, puisque la délimitation des faits de langage est la condition nécessaire pour rju'un puisse les identifier (§ 18, 29 s.). Il en est des lucuuons comme des mots isolés: si l'examen auquel on les soumet n'est pas conforme aux opérations du sujet parlant sa langue maternelle, la recherche se trouve faussée dès son point de départ. Il y a là un danger analogue à celui de la décomposition des mots (chap. I). Tout dépend de la manière dont on «pense» ces groupes; ni l'écriture, ni même la prononciation, n'avertissent un étranger qu'il doit unir ou séparer les «molécules» que son instinct étymologique voudrait dissocier. Si l'on s'attache au sens des mots tout, de et suite qui composent la locution fout de suite, on commet
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la même erreur que si l'on traduisait séparément entre et prendre pour expliquer le verbe entreprendre. Si donc i] y a des critères, des indices de cette union ou de cette séparation des éléments, ils ne peuvent consister que dans des faits étrangers à l'écriture et même à la prononciation.
§ 82. Exemple des cas extrêmes dans le groupement des mots. On peut se rendre compte de ce que nous avançons, en examinant des groupes de mots qui. selon les contextes, doivent être considérés comme des associations libres ou comme des unités indissolubles. Soit h phrase: «Une foi qui se montre trop est une mauvaise foh. Il est évident que dans le groupe mauvaise foi, l'adjectif conserve toute son indépendance vis-à-vis du substantif et forme avec lui une association libre et occasionnelle; nous avons affaire non à une, mais à deux unités. En revanche, si l'on dit: *-La mauvaise foi embrouille les affaires les plus simples», non seulement le sens des deux mots mauvaise et foi est différent de ce qu'il était dans le premier cas, mais surtout ils expriment une seule idée, un seul concept: «mauvaise foi» est synonyme de «malhonnêteté, déloyauté». Psychologiquement, c'est un mot, une unité lexicologiqiie (qu'on peut appeler, si l'on veut, unité composée). On trouvera la même opposition dans les deux phrases suivantes: «Cet homme est fier, dans le hon sens du mot», et «Le hon sens suffit pour montrer l'absurdité d'une pareille entreprise» ; dans le premier emploi, bon sens renferme deux unités; dans le second, une seule. Comparez encore: «Un parti pris n'est pas encore exécuté», et «Il faut juger les gens sans parti pris», où parti pris se présente sous deux aspects différents. Il s'agit ici de véritables expressions homonymes, selon la définition donnée au § 50.
Parfois aussi, des oppositions de pensées donnent heu à des jeux de mots et font éclater d'une façon inattendue l'unité d'un groupe phraséologique, par le fait qu'il se trouve artificiellement désagrégé; ainsi, lorsqu'on dit: «Le sens commun est plus rare qu'on ne pense», ou, d'une façon plus pédante: «Le sens commun est moins commun qu'on ne pense», l'esprit se rappelle tout d'un coup que «sens commun» est formé de
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deux mots qui individuellement peuvent avoir un sens; mais, sans le contraste produit par le choc des idées, on n'aurait pas songé au sens des éléments du groupe.
g 83. Cas Intermédiaires. Les séries. Nous aurons à revenir plus Loin sur les indices dont l'étranger peut faire usage pour mesurer le degré de cohésion d'un groupe de mots ; pour le moment, puisque les cas extrêmes sont définis, disons quelques mots d'un cas intermédiaire, celui des séries phraséologiques ou groupements usuels. Là encore, loin de vouloir fixer des nuances insaisissables, nous nous bornerons à quelques points précis, destinés à orienter la recherche. Il y a série ou groupement usuel lorsque les éléments du groupe conservent leur autonomie, tout en laissant voir une affinité évidente qui les rapproche, de sorte que l'ensemble présente des contours arrêtés et donne l'impression du «déjà vu*. Voici un exemple de ce genre de groupements: malade et gravement sont des mots parfaitement indépendants dans leur emploi; néanmoins, pour indiquer l'intensité de la maladie, l'usage a consacré un certain nombre d'adverbes, à l'exclusion de certains autres (p. ex. sérieusement, gravement, dangereusement); gravement malade est donc le type de la série usuelle. Pour donner une idée plus nette de ce caractère usuel, et pour montrer combien l'usage est tyrannique, constatons que gravement a un doublet étymologique (voir § 66): grièvement; mais, chose curieuse, cet adverbe, appliqué à malade, est incorrect; en revanche, il est l'adverbe consacré pour blessé; l'on ne saurait pourtant prétendre que le sens particulier de cet adverbe soit pour quelque chose dans cette préférence; gravement malade et grièvement blessé sont par conséquent deux exemples qui résument toute la question. De même, on dit désirer ardemment et aimer éperdument, mais les adverbes de ces séries ne peuvent pas être interchangés; il est incorrect de dire: aimer ardemment et désirer éperdument.
§ 84. Séries d'intensité. Ces exemples représentent une catégorie importante de séries usuelles qu'on pourrait appeler séries d'intensité: lors(|u'un substantif abstrait, un adjectif ou un verbe, tout en ayant une existence indépendante, semble
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être relié, par un lien d'habitude, à un autre mot marquant une qualité, on remarque souvent que ce mot a pour fonction de renforcer le sens fondamental du substantif, de l'adjectif ou du verbe, sans y ajouter aucune détermination nouvelle, sans eu restreindre ni préciser la notion première. Quand on entend parler de chaleur solaire ou de chaleur artificielle, on n'a nullement l'impression de groupes tout faits: chaque élément garde son indépendance; c'est que les qualités attribuées ici à la chaleur sont spécifiques; ce sont des modifications précises de l'idée générale de chaleur; mais dès qu'on parle de chaleur suffocante, accablante, tropicale, torride, sénégalienne, etc., on sent que chaque adjectif n'a qu'une valeur intensive, sert à marquer un haut degré de la notion de chaleur; mais, d'autre part, chacun de ces adjectifs forme avec le substantif chaleur une série usuelle; tous ces groupes sont stéréotypés: on les entend et ou les lit chaque jour. On peut en dire autant de groupes comme intimement lié; diamétj-alettient opposé, ou refuser catégoriquement, regretter amèrement, etc. Les groupements seront d'autant plus cohérents que les mots ajoutés à l'idée fondamentale ont un caractère plus intensif; ainsi les groupes aimer sincèrement, tendrement, passionnément, bien qu'usuels et communs, le sont moins, cependant, que chaleur suffocante, accablante, etc., parce que, dans les premiers, on perçoit encore des nuances distinctes de l'amour, tandis que, dans les seconds, il n'y a plus que des degrés d'intensité. Analysons à ce point de vue les adjectifs contenus dans cette phrase de Chateaubriand: «Offrons le saint sacrifice, et que chacun y apporte un recueillement profond, une foi vive, une reconnaissance infinie et un cœur humilier». Chacun de ces adjectifs présente un degré différent de cohésion avec son substantif: infini est ici, par essence, un adjectif d'intensité; profond et saint sont les qualificatifs presque obligés de recueillement et sacrifice; les deux mots foi et vive sont moins étroitement unis; enfin humilié reste indépendant de cteur, parce qu'il marque une qualité tout à fait spécifique. On ferait les mêmes constatations dans les cas où un adverbe renforce le sens fondamental d'un adjectif
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ou d'un verbe (comme fermement convaincu, refuser catégariquement).
§ 85. Séries yerbales. On peut citer aussi un autre type de locution qui forme la transition entre la sh'ie et l'unité absolue: il s'agit des locutions qui péripb rasent les verbes. Ce cas est extrêmement fréquent, et on trouverait difficilement un verbe usuel qui n'ait à côté de lui une locution composée équivalente; comme, très souvent, cette locution renferme un substantif de la même famille que le verbe, c'est ce mode de formation qui est le plus démonstratif. Tout le monde sait qu'au lieu de vaincre, on dit aussi remporter une victoire; au lieu de décider, prendre une décision ; de s' e>igager, prendre un engagement, etc. Ici, il est encore moins facile de distinguer les séries d'usage et les unités absolues, mais on sait que cetta distinction n'est pas très importante. Un critère qui, sans être infaillible, peut servir à trier les exemples, c'est la présence ou l'absence des articles le, la, un, une devant le substantif de la périphrase verbale. Etant données les locutions avoir l'habitude et avoir coutume, certains faits montrent que la cohésion des termes est plus grande dans la seconde que dans la première. Avoir Vhahitude peut être varié de plusieurs manières: on a ^habitude de faire une chose; on a une habitude bonne ou mauvaise, invétérée, ancienne, etc.; la construction peut être renversée: on peut dire: l'habitude que j'ai prise, etc. Avec avoir coutume, rien de semblable: aucune addition n'est possible, aucune modification dans l'ordre des mots. Je vois des groupements assez relâchés dans rectieillir des informations, prendre des renseignements, jeter un coup d'œil, faire un tour, jouer un tour à qn\ \\ me semble saisir au contraire des unités dans battre en retraite, faire preuve (de courage), avoir peur, avoir faim,, prendre note (d'îine chose), avoir lieu de (se plaindre, etc.^, faire défaut, perdre connaissance, tenir tête, etc. Mais la présence ou l'absence de l'article n'est pas une norme infaillible: une locution comme prendre la fuite est aussi compacte que battre en retraite. Encore une fois, nos classifications n'ont rien de rigide; c'est l'instinct qui doit guider la recherche. Le
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critère le plus sûr est d'ailleurs la découverte d'un terme d'identification (voir II* partie, chap. 3).
Il va sans dire qu'il y a encore d'autres types de séries; la lecture et l'observation feront trouver diverses catégories sur lesquelles on ne peut insister ici ; l'essentiel était de caractériser le phénomène en général.
§ 86. Séries incorrectes. L'étude des séries, et en général de tous les groupements phraséologiques, est très importante pour l'intelligence d'une langue étrangère. Inversement, l'emploi de séries incorrectes est un indice auquel or reconiiâîl qu'un étranger est peu avancé dans le maniement de la langue ou qu'il l'a apprise mécaniquement; ce qu'on appelle communément la propriété des termes n'a en général rien à faire avec les «termes>, mais beaucoup avec leur groupement; il s'agit, dans la plupart des cas, de la connaissance instinctive des combinaisons consacrées par l'usage. Les étrangers construisent des séries incorrectes, d'abord parce qu'ils s'imaginent que les mots d'un groupe ont^me existence indépendante et peuvent être remplacés par leurs synonymes: ainsi on dira regagner sa liberté («seine Freiheit wieder gewinnen») au lieu de recouvrer sa liberté, parce qu'il n'y a pas de différence appréciable entre regagner et recouvrer; ce qui n'empêche pas que regagner est ici une faute de français; ensuite, par une sorte de confusion qu'on appelle contamination, on fait de deux groupes usuels Une seule série phraséologique ; on dit incorrectement être délivré de sa prison, parce que l'on confond: être délivré de ses chaînes et sortir de prison. D'ailleurs les langues elles-mêmes ne sont pas indemnes du défaut de la contamination ; le français «correct» tombe dans la même erreur que l'étranger lorsqu'il se permet des expressions comme «faire une chose dans tel ou tel but*, d'après l'expression dans telle ou telle intention.
§ 87. Les gronpements usuels et le style. Telle est la méthode à suivre dans l'étude d'une langue étrangère; il faut ajouter que tout se présente différemment au point de vue du style; ceci, dira-t-on, est indifférent pour le sujet: c'est vrai (§ 21 b); s'il en est question ici, c'est précisément
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pour mieux faire comprendre la distance qui sépare l'art d'écrire et la stylistique. Celle-ci observe, celui-là donne des con^ils; celle-ci constate, l'art d'écrire apprend à manier la langue dans une intention esthétique. En fait, l'emploi abusif de ces groupements banals est un des signes les plus évidents de l'absence d'originalité. Plus l'anpreinte du style est forte, moins on y surprend de ces tours que tout le monde a lus ou entendus, tandis qu'ils pullulent dans la littérature de bas étage; la prose des journaux en est farcie. Le véritable littérateur tend à renouveler les séries, comme il renouvelle les images (§ 207). On retrouve souvent, sous un groupement qui paraît entièrement neuf, une série usuelle remaniée; comparez: «Un grand silence se fit» et «Un grand silence tomi^» ; au lieu de «/atVe naître le désir», Maupassant dit quelque part: «Sa conversation était plutôt reposante et v^ allumait point en nous un vif désir de répondre». Le style personnel évite la série usuelle comme il évite le cliché (voir plus bas § 99).
On verra plus tard que le caractère de banalité attaché aux séries ne se retrouve pas au même degré dans les unités dont l'usage a fait des mots simples. L'on devine aisément la cause de cette différence: là où le groupement des mots est définitivement fixé par la langue, l'originalité perd ses droits; on ne peut pas plus changer la composition de la locution prendre parti pour quelqu'un qu'on ne peut remplacer promettre par démettre ou permettre.
Si l'on a insisté un peu longuement sur les groupements usuels, ce n'est pas, comme le ferait croire ce paragraphe, pour habituer les étrangers à prendre de la langue ce qu'elle offre de plus banal, mais c'est que les séries préparent l'étude des unités proprement dites.
§ 88. Unités phraséologiqnes* On dit qu'un groupe forme une unité lorsque les mots qui Je composent perdent toute signification et que l'ensemble seul en a une; il faut en outre que cette signification soit nouvelle et n'équivale pas simplement à la somme des significations des éléments (ce qui du reste serait absurde). On peut comparer ce changement à celui
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qui résulte d'une combinaison chimique. Aussi les unités ne sont pas aussi difficiles à caractériser que les séries; un étranger est moins tenté de les traduire par leurs éléments; le sens total s'impose avec plus de force et le groupe se reproduit tel quel à chaque répétition; si en outre l'unité est d'un usage très fréquent, û est impossible de ne pas reconnaître que le groupe équivaut à un mot unique. C'est le cas par exemple de locutions adverbiales comme tout à Vht.iire, tout de suite, à peii près, tout à fait, sans doute, sans cesse, etc. C'est par ces groupes qu'il faut commencer; ensuite on étudiera les unités verbales, qui sont extrêmement nombreuses.
Toutefois l'instinct étymologique est si fort, qu'on ne saurait prendre trop de précautions: ce sont ces précautions que nous allons essayer d'indiquer.
§ 89. Indices de Tunlté phraséologiqne. Il serait précieux de savoir à quels indices on reconnaît que l'usage a consacré l'unité d'un groupe. Nous décrirons quelques-uns de ces indices, eu distinguant nettement ceux qu'on tire de la forme des locutions et ceux qui tiennent à la correspondance entre la forme et la pensée, c. à d. à la manière dont les sujets parlants comprennent les locutions. Les premiers de ces indices peuvent être appelés extf^ rieurs, les seconds intérieurs; les premiers sont peu sûrs ou tout à fait trompeurs; les seconds ont seuls une réelle importance.
§ 90. Indices extérieurs. On croit reconnaître qu'il y a unité de groupement, quand on constate 1) qu'un groupe est composé de plusieurs mots séparés par récriture, 2) que ces mots sont disposés dans un ordre invariable et ne peuvent pas être séparés par d'autres mots, 3) qu'aucun des mots du groupe fie peut être remplacé par un autre mot. Or l'observation montre que ces conditions ne suffisent pas pour caractériser une locution phraséologique (puisque tout dépend de l'unité de conception), et inversement, qu'il y a des locutions parfaiteinent caractérisées qui ne répondent |ias à ces conditions.
1. L'écriture peut fondre en un seul mot les différents termes d'une locution, comme cela se voit dans l'allemand
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vielleicht et le français toujours (= tous jours), ou, d'une manière moins évidente, dans peut-être (= peut être «kann sein»). Ce cas ne présente d'ailleurs aucun danger pour la compréhension du groupe; l'oeil étant habitué à «voir» un seul mot, l'esprit n'est guère tenté de décomposer le groupe dans ses éléments. Un Allemand voit un mot dans toujours, comme il en voit un dans vielleicht; des mots comme autour, malgré, parfois, partout, pourtant, lui apparaissent comme des unités, parce que l'orthographe opère dans le même sens que l'esprit. Il y a même là un premier point de repère, un indice intérieur pour la compréhension d'autres groupes synonymes; il suffit de comparer autour et à Ventour, malgré et en dépit de, ou des contraires comme partout et nulle part, etc., pour se convaincre que les groupes disloqués par l'écriture sont tout aussi unis que ceux dont l'écriture a consacré l'unité, et ainsi on fait un premier pas vers la conception vraie des groupes, seul résultat qui importe.
2. Une locution peut parfaitement être coupée en deux par d'autres mots de la phrase, sans rien perdre de son unité. Pour se rendre compte de la chose, il suffit de penser aux verbes «séparables» de l'allemand; àbnehmen reste une unité dans «Die Kâlte hat ahgenonunen-» ou v.nimmt ah-», aussi bien que dans «wird àbnehmen-*. Ce phénomène, très remarquable au point de vue psychologique, se vérifie en français; la locution *le premier venui> («der erste beste») peut devenir <ile premier homme venu-» et n'en reste pas moins une locution; la négation ne. . . pas est une unité phraséologique; d'une manière générale, on pourrait prouver qu'une foule de faits de syntaxe ne sont que des groupements phraséologiques à éléments séparables.
3. Une locution peut avoir une partie fixe et une partie mobile ou interchangeable, c. à d. que certains mots peuvent être remplacés par d'autres, sans que le groupe cesse d'être cohérent. Qu'on parle d'un «enfant bien élevé-» ou d'un «enfant mal élevé*, dans les deux cas il y a unité de conception. Souvent la partie mobile d'une locution peut être formée de toute espèce de mots; c'est ainsi qu'on dit «regarder d'un air
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méchant, sévère,' tendre, etc.»; on sait que les adverbes français en -ment étaient à l'origine des locutions à éléments interchangeables; en effet fermement, lentement, ardemment, etc., remontent à lat. firma mente «avec un esprit ferme», lenta mente, ardente mefite, etc. De là aux faits de syntaxe pure, il n'y a qu'un pas; ainsi la notion d'appartenance ou de propriété est exprimée en français par des groupes comme *la maison de Paul* où maison et Paul peuvent être remplacés par n'importe quel substantif, la préposition étant la partie fixe du groupe; qu'est-ce là sinon une locution à éléments interchangeables?
§ 91. Indices intérieim. Les véritables indices auxquds on reconnaît un groupement phraséologique ne sont donc pas des signes extérieurs, tenant à la forme des groupes ; l'attention doit se porter plutôt sur ceux que fournit le fait de pensée comparé avec son expression. Ces critères-là sont précieux, mais aussi plus difficiles à connaître; en outre, aucun n'a un caractère de certitude absolue, et il faut se garder d'y voir des «recettes» infaillibles.
§ 92. Équivalence avec nn mot simple. L'indice le plus général, qui dispense de tous les autres, c'est la possibilité ou l'impossibilité de remplacer une locution par un mot unique, que nous appellerons «terme d'identification»; ainsi, au point de vue de l'idée pure, prendre la fuite équivaut sensiblement à fuir; battre en retraite à se retirer; manière d'agir = procédé; en faveur d'\xn ami = pour un ami, etc. Il s'agit de l'opération que nous avons appelée, au § 18, identification des faits de langage; elle ne peut être étudiée ici en détail, puisqu'elle fera l'objet de toute la seconde partie (et plus particulièrement du chapitre 3). Mais cette étude sera grandement facilitée, si l'on s'habitue, dès maintenant, à l'aide des exercices du livre d'application, à remplacer et à expliquer les locutions composées par des mots simples de sens analogue. On doit s'efforcer de trouver des termes exprimant la même idée de la façon la plus abstraite et la plus générale. Ce procédé n'est pas infaillible; il n'indique pas exactement le
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degré de cohésion des groupes, puisqu'on peut identifier de cette façon les séries (§ 83) comme les unités (§ 88); mais il ne trompe jamais complètement, parce qu'il repose sur une base logique.
§ 93. Oabli du sens des éléments. Les autres indices que nous allons passer en revue n'offrent qu'une diversité apparente; ils se résument tous dans un fait très simple: l'oubli et l'incompréhension. Au fond, la cohésion des éléments d'une locution composée prouve que le sujet parlant ne pense pas aux mots isolés; il dit souvent, sans le savoii-, des choses simplement absurdes ou qu'il se refuserait à dire s'il les comprenait. Un Français ne pense pas au sens des mots maille et partir dans l'expression «.avoir maille à partir avec (jicelqu'icn^ (cf. § 66); jamais il n'oserait dire qu' «il jette les yeux sur un objet» s'il pensait au sens réel du verbe jeter. On peut trouver cette vue paradoxale; mais l'on peut dire, plus paradoxalement encore: c'est une erreur de croire que, dans la pratique de la langue maternelle, on comprend tout ce qu'on dit ou écrit; il nous échappe en parlant une foule de inols sans signification pour nous, et nous conservons, à notre insu, une quantité de vestiges du passé de la langue dont nous ne saisissons pas le sens, même grossièrement. En un certain sens, l'étranger qui apprend le français le «comprend» mieux que nous ; je veux dire qu'il le saisit plus analytiquement que nous; supériorité peu enviable, du reste, car, dans l'étude de la phraséologie, ce don d'analyse est aussi préjudiciable que dans l'étude des mots isolés; pour bien comprendre l'esprit d'une langue, il faut en ignorer beaucoup de choses.
Quoi qu'il en soit, de nombreux indices prouvent que les articulations qui relient les éléments d'un groupe ne sont plus saisies par la conscience, et que ces éléments eux-mêmes ne sont plus «pensés»; les rouages sont encrassés, si l'on peut dire. Ces indices ne permettent pas de découvrir toutes les unités phraséologiques, mais ils s'appliquent à l'immense majorité d'entre elles; ils montrent invariablement que l'esprit du sujet parlant est préoccupé de relier la locution totale à l'idée dont
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elle est le symbole, et que cette correspondance lui fait oublier la valeur des éléments isolés. Dans tous ces cas, il y a, d'une manière quelconque, incompréhension et oubli. Tantôt le sens même des mots qui composent la locution est perdu, tantôt on ne saisit plus les rapports syntaxiques qui relient ces mots entre eux.
§ 94, Locutions de forme analogue. Voici un cas très fréquent qui permet de montrer l'oubli des éléments d'un groupe, et, d'autre part, de saisir le véritable caractère des indices extérieurs dont il a été question au § 90. Beaucoup de locutions ont une forme analogue ou même identique, et diffèrent pourtant complètement par le sens. Prenons comme exemples les deux expressions prendre parti pour quelqu'uti et prendre son jidrti d'une chose; la première signifie «faire cause commune avec qn, défendre ses idées, etc.», l'autre équivaut à «se résigner à une chose»; il n'y a donc aucun contact de sens entre ces deux locutions. D'autre part, la seule différence de forme qui les sépare est la présence dans l'une, et l'absence dans l'autre, du pronom possessif son; -or ce mot n'a actuellement aucune valeur pour la signification du groupe où il figure; il n'est plus «pensé»; il sert tout au plus d' «étiquette» à la locution, un peu comme un préfixe dont le sens est perdu sert à distinguer extérieurement un composé d'autres mots de la même famille ; p. ex. promettre ne se distingue de permettre, admettre, etc. que par la présence du préfixe pro-, qui pourtant n'a plus aucune valeur pour la détermination du sens de promettre.
C'est de la même manière qu'il faut comprendre les expressions si nombreuses où un verbe a des significations différentes, selon qu'il est suivi d'une des prépositions de, à, pour, etc., ou qu'il ne comporte l'adjonction d'aucune préposition. Ainsi les deux verbes prétendre une chose et prrétendre à une chose sont différents au point d'être entièrement séparés pour le sens; le premier veut dire «déclarer, soutenir, affirmer», le second «aspirer à la possession d'une chose à laquelle on croit avoir droit». Dans le second cas, la préposition à fait partie du verbe, absolument au même titre que son préfixe
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pré- ; le simple mot à, vide de sens, le sépare de l'autre locution de la même manière que pré-, dont le sens est perdu, le distingue de tetidre, attendre, etc. Si l'on dit que Anspruch auf etwas machen se dit en français prétendre, c'est comme si l'on disait que erlauhen se dit en français mettre, par oubli du préfixe per- (sous prétexte qu'il est vide de sens par luimême). On peut encore citer les verbes du type avancer: s^avancer; quand on dit «Le travail avance*, le verbe exprime l'idée de progrès, et dans «L'ennemi s'cpvance*, s'avancer veut dire «se diriger dans une direction déterminée». Ainsi on n'a pas même le droit de dire que prendre parti et prendre son parti, prétendre une chose et prétendre à une chose sont deux couples d'homonymes (§ 50); ils ne le sont pas plus que mettre et peimettre. L'homonymie existe pourtant entre les locutions comme entre les mots: ainsi tenir (un bâton) n'est pas homonyme de tenir à (la richesse), mais tenir à (la richesse) est homonyme de tenir à (une cause, en parlant d'un événement, allem. «an etwas li^en>). Il n'y a qu'un correctif aux mille et une équivoques que peuvent suggérer des distinctions aussi délicates, c'est d'apprendre les locutions sans en rien omettre, puis de les expliquer par des termes d'identification, selon le procédé qui sera exposé plus bas (II* partie, chap. 3).
§ 95. Archaïsmeg et expressions vieillies. Un indice important de groupement phraséologique, c'est la présence d'un archaïsme dans une expression. Mais d'abord il faut s'entendre sur le sens qu'il faut donner à ce terme. Pour nous, archaïsme n'est pas du tout synonyme d'expression vieiUie et rare; sans compter qu'un archaïsme n'est pas nécessairement un mot! Lorsqu'un fait de langage est décidément sorti de l'usage, il fait l'impression de quelque chose d'aboh; c'est comme si un vestige d'une langue qui n'est plus renaissait pour un instant; tel est le cas p. ex. du verbe occire signifiant «tuer» : ce mot, qui n'est plus en usage et qui ou bien doit s'expUquer par lui-même, ou bien n'est pas compris du tout, fait immédiatement l'effet d'une expression vieiUie.
Ce que nous entendons par archaïsme est tout autre
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chose, et cela était à prévoir- comme nous envisageons toujours un état de langage déterminé, sans l'expliquer par l'histoire, un archaïsme ne peut en faire partie que s'il est encore vivant. Cela semble paradoxal à première vue; mais voyons la chose de plus près. Soit le contexte: «brandir un bâton en guise de lance»; la locution en guise de est d'un usage constant, et pourtant le substantif guise, qui signifiait cmanière», est vieilli; un Français, interrogé à brûle-pourpoint, ne sait ce que c'est que la guise, mais il comprend sans effort en guise de. Le fait capital est donc que guise n'est vivant que grâce à son entourage, parce qu'il fait partie d'une locution; par là, il devient à son tour un indice du caractère locutionnel du groupe. Voilà ce qu'est pour nous un archaïsme.
Mais il y a archaïsme dans une foule d'autres cas où les mots ne sont pas en cause. Ainsi il y a de? archaïsmes de sens. Quand on dit: 7/ n'y a pas péril en la demeure, le mot demeure est sur le même pied que guise, avec cette différence que demeure, en tant que mot isolé, est parfaitement vivant; mais il n'est plus employé dans le sens que suppose la locution (c. à d. «attente, expectative»). Il y a perte de sens et non perte de mot; mais c'est exactement la même chose pour nous, puisque dans ce cas demeure est son propre homonyme (voir § 50).
Ce n'est pas tout: il y a aussi, U y a surtout des archaïstnes de syntaxe, et, chose plus surprenante, ces archaïsmes permettent parfois la création de néologismes! Ainsi la locution faire panache renferme un archaïsme de syntaxe, et pourtant c'est une locution née d'hier; elle appartient au jargon des chauffeurs d'automobile. Ce qui est archaïque, c'est simplement l'absence d'article; cette absence était normale dans une certaine période de l'ancien français, mais la syntaxe actuelle rétablirait l'article si les mots composant l'expression avaient des valeurs réellement indépendantes, comme dans faire du pain, faire un compte, faire le compte d'un client, etc. L'absence du pronom sujet il est aussi un archaïsme de syntaxe et par conséquent un indice phraséolo- Bail y, Traité de stylistique française. 6
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gique (p. ex. dans 2J6'M^(?^re, n! importe, etc.); il en est de même des constructions contraires à l'ordre usuel des mots (p. ex. «La ville fut prise sans coup férir*). Ces archaïsmes de syntaxe sont donc des «moules» ou des «poncifs» permettant la création de locutions nouvelles; ils se reproduisent, mais les produits de cette multiplication portent toujours la même marque que les locutions antérieures, c. à d. qu'elles ne peuvent, comme celles-ci, avoir qu'un caractère phraséologique; les groupes de mots indépendants n'en sont pas attaqués.
Un archaïsme est donc un fait de langage qui, pris isolément, n'est pas compris du sujet parlant et ne devient intelligible que par sa présence dans un groupe de mots; ce groupe seul a un sens, l'esprit ne s'arrêtant plus à l'analyse des éléments. D'où cette conclusion importante: tout fait d'archaïsme est l'indice d'une unité dont il n'est qu'un élément, autrement dit, l'indice d'une unité phraséologique. Sans doute ce phénomène ne se vérifie pas dans tous les cas, mais la portée n'en est pas moins très grande.
§ 96. Rôle de Pai'chaïsme dans Penseignement des iangaes. A ce propos on peut ajouter deux remarques, un peu étrangères, il est vrai, à notre sujet:
1. La syntaxe vivante d'une langue pourrait s'apprendre d'une manière frappante et comme par contraste, si l'on faisait observer méthodiquement les cas où elle est violée; l'absence d'article, p. ex., devrait être opposée soigneusement à la nécessité de sa présence dans les cas où il n'y a pas archaïsme; inversement, on ferait comprendre la nature archaïque (et par conséquent locutionnelle) d'un groupe en insistant expressément sur le traitement de tel ou tel fait de syntaxe dans la langue vivante.
2. On pourrait, d'une manière très simple et très ingénieuse, «amorcer» des études de sémantique, d'étymologie et de grammaire historique en étudiant les survivances du passé dans la langue vivante; on suivrait alors le chemin inverse de la recherche ordinaire: d'abord parce qu'on remonterait dans le passé au lieu de redescendre dans le présent, ensuite parce qu'on commencerait par la syntaxe au lieu de commencer
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par la phonétique; on irait de la pensée à la parole, au lieu d'aller de la parole à la pensée. A certains points de vue, cette méthode paraît plus naturelle; elle serait surtout plus profitable pour la connaissance de la langue vivante, en mettant à la disposition de l'étude un ensemble de faits qui sont, pour ainsi dire, à la portée de la main ; on se rendra peut-être un compte plus exact de ces idées en observant le principe d'ordonnance de nos exercices sur les archaïsmes.
§ 97. Oubli des rapports syntaxiques vivants; incorrections. Parmi les faits qui prouvent qu'on ne pense pas aux éléments d'une locution, il faut citer la négligence des lois de la syntaxe vivante; bien que le phénomène ne soit pas très fréquent dans une langue aussi «réglée» que le français, il y en a des exemples significatifs. Ainsi, des adjectifs en locutions perdent la faculté d'accord: on dit «A quoi bon l'ambition?»; une femme peut dire «Je me fais fort de réussir» ; la correspondance des temps est enfreinte, p. ex.: «c'esi pourquoi il ne réussissait pas» ; des adjectifs sont juxtaposés contrairement aux règles de la syntaxe, p. ex. : «une insigne mauvaise foi» ; des adverbes se trouvent devant des mots qu'ils ne peuvent déterminer, p. ex.: «Une jeune fille très comme il faut», «j'ai bien peur», etc., etc.
Je dirais même que les incorrections, les fluctuations de l'usage et même les fautes d'orthographe sont bonnes à noter. Un exemple curieux de fluctuation est offert par l'expression des plus qui marque le superlatif; on lit parfois: «un accueil des plus aimable», pour «aimabks», et l'on entend même dire : «un accueil des plus amïcaU ; en tout cas personne n'ose plus parler d'un accueil «des plus amicawx». Je laisse de côté les grossières incorrections du genre de celles-ci: «Qu'est-ce qu'il a l'air?», «Venez de plus bonne heure», «une marchandise plus bon marché» ; mais, tout en évitant soigneusement ces tournures, l'étranger peut en observer le caractère et la raison d être; elle est réelle, car (faut-il le rappeler?) jamais on ne parle ni on n'écrit incorrectement pour le seul plaisir d'être incorrect.
§ 98. Ellipse, pléonasme, dériration, faits de prononciation. Lorsqu'une ellipse n'est plus sentie, c. à d. que
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l'esprit ne cherche plus à rétablir le ou les mots manquants, elle est un indice de l'oubli des éléments d'un groupe; mais il faut distinguer soigneusement l'ellipse en général et celle qui résulte d'un archaïsme de syntaxe (§ 95). Dans beaucoup de locutions devenues usuelles, le français a supprimé un substantif et l'a remplacé par un pronom ou un adverbe personnels {il, elle, le, la, les, en, y); l'ellipse de ces noms était sentie à l'origine et le substantif était sous-entendu, précisément parce qu'il était facile de le suppléer au moyen du contexte et de la situation ; l'emporter a signifié d'abord gmportei" (ou remporter) le prix {de la victoire); mais actuellement on ne sent plus l'ellipse d'aucun substantif dans la locuUon l'emporter, et c'est une différence essentielle. Souvent même, on est embarrassé pour le choix du mot à rétablir; c'est le cas pour «il ij va de ma vie» et «en vouloir à quelqu'un» ; qui saurait dire ce que remplace exactement en dans *en pincer pour quelqu'un», c. à d. «éprouver de l'amour pour quelqu'un»?
Le pléonasme, qui est le contraire de l'ellipse, se voit plus rarement, et ce n'est pas un indice absolument sûr; mais on lui reconnaîtra ce caractère dans des groupes comme: «être en lieu et pla4;e de quelqu'un», «être toujours par voies et par chemins», «une seule et même personne», etc.
Il n'y a pas lieu d'insister beaucoup non plus sur les faits de dérivation; p. ex. bonhomie prouve à lui seul que bonhomme est une unité; débonnairetè n'a pu être formé que lorsque de bon air est devenu un pur adjectif (débonnaire); beaucoup de néologismes, dont le sort n'est pas encore tout à fait fixé, sont des dérivés de cette espèce {jemenfichisine, bienpublicard, etc.).
On pourrait encore mentionner la prononciation parmi les indices phraséologiques. Mais l'oreille d'un étranger n'est peut-être pas assez exercée pour saisir ces nuances délicates. Ainsi, lorsqu'une unité phraséologique est souvent employée, il arrive qu'on la prononce avec une certaine négligence; cela tient à son caractère de locution, combiné avec la tendance au moindre effort; une partie des sons suffit pour identifier le
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groupe, et l'on fait l'éconoraie du superflu. On peut faire une contre-épreuve du genre de celle du § 82; ainsi, Vdiàverhe petit-être (tvielleicht») est prononcé à tout instant avec une prononciation «négligée» p't-étre, et même p't-ét'; mais jamais, dans la prononciation la plus familière, on ne surprendra la même réduction phonétique, si peut et être ont chacun un sens individuel, p. ex. dans cette phrase: «On se demande si réellement cela peut être-». Comparez encore 1) Vous viendrez, n'est-ce pas ? (ou ''spas ? ou même pas ?) ; 2) N'est-ce pas lui qui vient là bas? (sans altération possible).
§ 99. Les clichés. Un mot, en terminant, sur les «clichés»; ils touchent à la phraséologie et sont à signaler aussi comme cas intermédiaire entre l'expression usuelle et la création littéraire ou fait de style (§ 21 b). Les clichés sont des locutions toutes faites, de petites phrases qui correspondent en partie à ce que les Allemands appellent des «geflùgelte Worte» ; les clichés perdent toute saveur à force d'être répétés, mais ils peuvent, dans certains cas, passer pour des créations originales; chez ceux qui les emploient de bonne foi, ils dénotent une demi-culture; quand se rend compte 4e leur véritable caractère, on ne les emploie guère que par manière de plaisanterie; c'est alors un fait d'évocation et de déplacement de milieu (voir V' partie, chap. 3).
La plupart du temps, les clichés sont des expressions littéraires qui ont eu de la vogue et ont passé dans le domaine commun. Les périphrases stéréotypées de la poésie classique en sont des exemples frappants; quel poète oserait aujourd'hui parler de l'astre du jour, du flambeau des nuits, et employer les mille autres expressions par lesquelles autrefois on évitait le mot propre ? Beaucoup de clichés sont des lambeaux de phrases empruntés à des auteurs connus; que l'on pense à l'énorme quantité d'expressions toutes faites que La Fontaine a verst-^s dans le domaine commun! Mais la plupart des clichés oui une origine incertaine, et ceux-là sont particulièrement û\\ ^cûi des sots et des pédants: il est plus facile de les fau-t passer pour des créations originales. Le cliché est en effet le procédé le plus conaraode pour jeter de la poudre aux
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yeux et pour cacher Tinsuffisance du style ou de l'éloquence. Au lieu de dire ««< cetera-» ou «-ainsi de suite-», on entend dire: «J'en passe et des meilleures> ; c'est une citation de La Fontaine; celui qui dit cela sérieusement est un naïf ou un individu de culture équivoque; le plus souvent, on ne prononcera cette phrase que le sourire aux lèvres; on n'est pas dupe de sa valeur. Dire d'un joli tableau que c'est «un pur chef-d'œuvre», c'est user d'un cliché; un orateur qui appelle les droits de l'homme «les immortels principes de 89» est un enflé ou un roublard qui spécule sur la bêtise de ses auditeurs. Le style des journaux regorge de clichés; comment en serait-il autrement? On ne peut guère écrire correctement et rapidement sans en faire. Lisez plutôt les titres des faitsdivers des feuilles de chou: a-t-on repêché le cadavre d'un noyé, on intitule cela «Macabre découverte»; un touriste qui a péri dans une ascension est «une victime de l'Alpe», qui, dans ce cas, sera invariablement «l'Alpe homicide». Certains auteurs se sont fait une spécialité du cliché; George Ohnet sera cité éternellement comme un maître en ce genre; d'autres auteurs présentent sous ce rapport des différences curieuses avec eux-mêmes; P^euillet a écrit le Roman d'un jeune homme pauvre à coups de clichés, tandis qu'il y en a fort peu dans Jtdia de Trécœur. On trouvera un joli pastiche de discours politique à clichés au chapitre VIII de Madame Bovary de Flaubert; dans ce roman, Homais est le cliché incarné; Pailleron a pastiché la conférence à clichés dans Le Monde où Von s'ennuie (Acte II, se. 1).
§ 100. Concinsion. Rappelons, pour finir, notre point de vue dans toutes ces questions: l'étude de la phraséologie et des indices décrits plus haut a pour but d'habituer à «penser» les locutions comme le fait le sujet parlant sa langue maternelle, c'est-à-dire synthétiquement. Pour y arriver, il faut combattre l'instinct étymologique, qui agit ici comme dans la décomposition des mots isolés. Dans l'un et l'autre cas, c'est la délimitation des faits d'expression qui est en jeu; or il est nécessaire de délimiter exactement un fait d'expression pour pouvoir l'identifier correctement, et le problème de la délimi-
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tation des faits d'expression n'est résolu que lorsqu'on a trouvé les limites et les contours de l'unité lexicologiqne. On sait ce qu'il faut entendre par ce terme (§ 77): nous appelons unité lexicologique tout fait de langage qui offre un sens complet et autonome, c'est-à-dire qui correspond à une unité de pensée (représentation concrète ou concept abstrait). Cette unité peut être constituée par un mot, une partie d'un mot ou un groupe de mots (voyez plus haut § 78).
Mais si le sens d'une unité lexicologique est complet par lui-même, il peut avoir besoin d'être fixé par les éléments voisins; ceux-ci peuvent concourir à son identification, et c'est même le cas le plus fréquent. La marche naturelle de notre étude nous mène donc vers l'identification des faits d'expression, mais nous oblige à résoudre tout d'abord cette question: quel rôle joue l'entourage d'une unité lexicologique dans l'identification de cette unité?