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Chapitre

L'entourage des faits d'expression.

Sommaire. On doit distinguer soigneusement entre les groupes de mots q\ii sont nécessaires pour identifier les unités lexicologiques, et les groupes de mots qui forment eux-mêmes des unités ; les premiers sont des contextes, les seconds des groupes phraséologiques. Bien que la phrase ait une réelle unité, elle ne peut être confondue avec l'unité lexicologique, qu'une analyse strictement logique peut seule révéler. Fautes d'identification résultant de cette confusion.

L'entourage d'un fait d'expression est constitué, non seulement par le contexte, mais par la sitiiation, la mimique et Yintonation. Malgré l'importance de ces divers facteurs, notamment de l'intonation, le contexte occupe en général la première place. L'étude de l'entourage des faits d'expression doit jouer un rôle dans l'enseignement.

§ 101. Locution phraséologiqae et contexte. Les explications du chapitre précédent permettent de mieux saisir une distinction importante dont nous donnerons d'abord une idée par des exemples.

Soit le groupe de mots: *gagner de l'argent au jeu»; gagner apparaît nettement comme un élément indécomposable, il se détache aisément des mots voisins ; «gagner de l'argent au jeu> n'est donc pas une locution phraséologique, et gagner fbrme une unité lexicologique. Pourtant il n'a de sens précis que grâce au reste du groupe: gagner, par lui-même, n'aurai

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pas une signification assez claire (comparez «gagner sa vie», «gagner l'estime de quelqu'un» et l'homonyme «gagner la ville»). Il en est tout autrement du groupe «gagner du terrain»: non seulement gagner ne se suffit pas à lui-même, mais il offre un sens global qu'on peut identifier par le terme «avancer».

Il faut donc distinguer soigneusement 1) les groupes phraséologiques, où les mots, par leur ensemble, offrent un sens global, et 2) les contextes, où plusieurs unités lexicologiques se trouvent déterminées les unes par les autres. Ainsi, la délimitation des deux groupes: *faire une fautes et *faire part d\[ine nouvelle à quelqu'un)» est différente; l'identification des deux groupes diffère dans la même mesure; dans le premier cas, faire est une unité lexicologique (déterminée d'ailleurs par le contexte); dans le second, faire n'est pas un mot indépendant, il n'est qu'un élément de l'unité ^faire part de* (= «communiquer»). On voit donc quelles sont les deux fautes à éviter en matière de délimitation: l'une consiste à considérer un contexte comme une unité, et l'autre, à prendre une locution pour un groupe de plusieurs unités lexicologiques.

Qu'il n'y ait d'ailleurs aucune limite définie entre les deux ordres de faits, cela se déduit naturellement de toutes nos explications antérieures et de la cohésion variable des groupes phraséologiqUes (voir notamment § 80); ainsi, l'unité est complète dans faire part de, elle l'est moins dans gagner du terrain. Nous nous dispensons de justifier une fois de plus notre désir d'établir des distinctions pratiques, par l'étude de cas extrêmes et nettement caractérisés.

§ 102. L'unité lexicologiqne et la phrase. Comment et dans quelle mesure l'entourage d'une unité lexicologique peut-il fixer celle-ci sans en faire partie?

On a dit quelquefois que l'unité linguistique est constituée par la phrase et non par ses éléments; cette question relève plus de la philosophie du langage que de la stylistique. Lorsque nous prononçons une phrase telle que: «Où est ma plume?», nous percevons une unité indéniable; celui qui la prononce et celui qui l'entend la conçoivent comme un tout;

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mais la réflexion ne larde pas à discerner des éléments parfaitement définis que le sujet parlant a dû, lui aussi, mais inconsciemment, concevoir dans l'énoncé de sa phrase. On peut donc dire qu'une phrase présente une unité, mais que cette unité se divise, grâce à un effort d'attention, en un nombre variable d'éléments linguistiques, dont chacun correspond à un élément de pensée. Or l'identification des faits d'expression ne peut reposer que sur un effort d'attention, dont le résultat est d'assimiler chaque élément de langage à un élément de pensée.

Cette distinction fondamentale est très fréquemment négligée au début des recherches; cette négligence peut à la Longue compromettre le résultat du travail d'identification, et par là fausser la vue des faits stylistiques proprement dits. Au fond, il s'agit là d'un instinct opposé à l'instinct étymologique; au lieu de décomposer trop, on ne décompose pas assez; au lieu d'envisager les unités lexicologiques, on s'attache à V impression totale, plus ou moins vague, qui se dégage d'une phrase ou d'un groupe de mots.

Balzac parle quelque part de pauvres vieilles femmes qui attendent avidement leur tour dans une distribution de soupe: «Des vieilles affamées, dit-il, tendaient la tête comme des chiens en arrêt devant la perdrix». Un de mes élèves, voulant identifier les faits d'expression contenus dans cette phrase, prétendait qu'elle exprime l'avidité. On ne saurait dire que cette constatation est absolument fausse; mais elle ne repose pas sur un travail d'identification; c'est le résultat d'une impression; celle-ci se dégage de l'ensemble du contexte et plus encore, de la situation supposée par le passage tout entier, et même par le roman d'où est tiré le passage. Cette faute en entraîne une autre, qui n'est pas nouvelle pour nous: l'élève qui raisonnait ainsi était en train de faire une observation de style ; en poussant plus avant son examen, il nous aurait appris comment, dans ce passage, en se servant des ressources offertes par la langue, Balzac est arrivé à rendre une impression personnelle de l'avidité, et surtout comment il l'a rendue littérairement ^ esthétiquement. Pour mieux

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comprendre cette distinction capitale, il suffit de se reporter au § 21: toute combinaison personnelle d^s unités d'expression reste en dehors du domaine de la stylistique; de plus, toute combinaison personnelle qui poursuit un but esthétique est du ressort de l'art d'écrire et de la littérature; elle est donc plus éloignée encore de notre cliamp d'observation.

Dans cette même phrase, un autre élève découpait le groupe tendre la tête et l'identifiait par les termes «désir intense, besoin pressant, avidité». Cette faute est du même ordre, mais, portant sur des faits plus restreints, elle se laisse mieux saisir et se révèle double. 1. Le groupe de mots ainsi délimité ne forme pas locution; ce n'est pas une unité: tendre et tête correspondent à deux représentations distinctes; 2. ici encore, il y a confusion entre le sens réel, usuel de ces mots et l'impression qui se dégage du contexte; cette impression ne résulte pas des mots eux-mêmes, ni de leur combinaison, mais d'une combinaison plus complexe, pius subtile, personnelle à l'auteur, et tendant à donner à l'expression tendre la tête, par résultante, accidentellement, la valeur symbolique d'avidité; par elle-même, elle ne comporte pas cette valeur. On exprimerait la même chose autrement en disant qu'on s'est trompé sur la nature du moyen ou procédé d'expression (§18): on a cru que tendre la tête est une image, et cela n'est pas; c'est une expression de sens concret et matériel; ici elle est, si l'on peut dire, en puissance d'image, mais grâce à Balzac, non en vertu d'une valeur inhérente à cette combinaison.

§ 108. Factenrs qui constitueut l'entourage d'an fait d'expression. Que doit-on entendre par entourage d'un mot ou, plus généralement, d'une unité lexicologique? Lorsqu'on étudie surtout la langue écrite, on croit que l'entourage est formé uniquement par les mots environnants, le contexte (§ 101); mais quand on aborde la langue parlée, on voit que l'entourage est un ensemble de facteurs et que le contexte n'est qu'un de ces facteurs, le plus important, il est vrai.

La preuve, c'est que le contexte ne suffit pas toujours à

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identifier une unité. Dans l'exemple «gagner de l'argent au jeu», les mots voisins fixent bien le sens du verbe gagner; mais en est-il toujours ainsi? Supposez qu'en voyant quelqu'un tomber dans la rue et se relever tout couvert de boue, vous lui disiez plaisamment: «Vous voilà propre!»; écrivez maintenant cette phrase et demandez-en le sens à une personne qui n'a pas assisté à la scène; si vous n'ajoutez aucun commentaire, vous risquez de recevoir une explication diamétralement opposée au sens que vous mettiez vous-même dans ces mots; c'est que le contexte, à lui seul, ne peut pas faire voir que, par ironie, l'adjectif propre est pris dans le sens de sale. Mais par quoi ce sens est-il révélé? D'abord par les conditions extérieures dans lesquelles cette phrase a été prononcée, par la «mise en scène», ce qu'on appelle la situation. Mais il y a un autre facteur déterminant: c'est l'inflexion expressive de la voix, l'intonation. Dans le cas qui nous occupe, l'intonation, fixée par l'usage (comme tout, d'ailleurs, dans le langage organisé), est si expressive, qu'elle pourrait faire, sans l'aide de la situation, ce que le contexte ne pouvait pas: donner à propre le sens de sale. Ce n'est pas tout: les jeux de physionomie, les gestes, tous les mouvements du corps comportant une valeur conventionnelle et symbolique, en un mot la mimique, tout cela peut jouer un rôle dans l'identification. Revenons sur » os deux derniers facteurs.

§ 104. La mimique est l'ensemble des mouvements susceptibles d'exprimer, même à eux setils une idée (c'est-à-dire de fixer sa signification logique), et aussi de marquer un senti?nent; mais nous ne considérons ici que les mouvements accompagnant les faits de langage. Si je veux avoir, sans quitter ma chaise l'un des livres qui se trouvent à différentes places dans ma chambre et que je dise à quelqu'un: «Apportez-moi ce livre!», il y a équivoque; deux des facteurs de l'entourage de ma phrase restent insuffisants: le contexte et la situation, puisqu'il y a plusieurs Uvres. Mais un geste indicateur suffira pour désigner le livre que je désire: la mimique a suppléé à l'insuffisance des paroles et du milieu où elles sont prononcées; ma pensée

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se trouve fixée intellectuellement, logiquement. Si, en outre, j'attends impatiemment le livre, ou si la personne interpellée m'irrite par sa lenteur à exécuter mon ordre, ces sentiments peuvent se refléter dans la vivacité du geste (et, naturellement, dans l'intonation); ma pensée se trouve alors fixée affectivement, elle est exprimée avec tout son contenu. La mimique est donc un vrai moyen d'expression; comme ce moyen est étranger aux mots, nous l'appellerons un moyen indirect (voir VI* partie, chap. 1); remarquons cependant que ce terme ne doit pas être pris dans le sens que les moyens indirects frappent l'esprit moins spontanément que les mots; c'est le contraire qui est vrai.

§ 105. L'intonation. Tout ce qui est dit de la mimique peut être répété de l'intonation; ce n'est pas autre chose qu'une «mimique vocale» ; mais taudis que la première est un moyen d'expression accessoire, intermittent et plus ou moins individuel, l'importance de l'intonation est beaucoup plus grande; son emploi dans la langue parlée est constant. Avant tout, il faut distinguer nettement l'intonation de la prononciation, car cette dernière est inexpressive et automatique. Si Ve français se prononce d'une certaine façon dans une position déterminée d'un mot, cette prononciation se reproduit dans tous les mots où Ve occupe la même position, et cette loi phonétique n'a aucune signification pour la pensée exprimée. L'intonation, elle aussi, a ses lois, mais elles ne dépendent pas de \a. constitution des mots ; elles ont un rapport direct avec l'expression des idées et des sentiments.

Nous ne retenons ici de l'intonation que sa valeur de détermination; nous l'étudierons plus tard à un point de vue différent (voir VP partie^ chap. 2). Soit la phrase: Vous êtes là. Supposons que nous l'entendions prononcer sans la voir fixée ni par l'écriture ni par des signes de ponctuation; alors la manière dont elle sera intonée pourra seule m'en révéler la signification: selon l'intonation qui l'accompagne, la phrase sera affirmative ou interrogative ; elle marquera l'étonneraent, la joie, le désir, l'appréhension; dans chaque cas, l'inflexion de la voix sera déterminée par des règles d'usage

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semblables à toutes les autres règles du langage, bien qu'elles soient plus difficiles à saisir et à formuler. D'ailleurs l'intonatiou apparaît même dans les cas où elle n'est pas nécessaire; on ne peut prononcer des mots ayant un sens sans les intoner ; l'intonation est le commentaire perpétuel de la parole et, par conséquent, de la pensée; elle accompagne la parole intérieure comme le langage articulé; nous ne pouvons penser consciemment sans parler, de sorte que la pensée elle-même porte une intonation, identique à celle des mots par lesquels nous l'exprimerions. De même, nous ne lisons pas mentalement sans intoner ce que nous lisons (à condition, bien entendu, que le texte lu soit compris); les signes de ponctuation, surtout le point d'interrogation et le point d'exclamation, ne sont que des tentatives de marquer l'intonation par l'écriture, et dans la plupart des cas on pourrait les supprimer sans nuire à la compréhension.

§ 106. Yaleor didactique de Tintonation et de la mi* miqae. L'enseignement des langues étrangères devrait s'inspirer de ces observations et les utiliser avec plus de méthode. L'étude en deviendrait à la fois plus facile et plus vivante: plus facile, parce que ces moyens indirects d'expression sont, comme on l'a vu, des facteurs d'identification; plus vivante, parce que ces procédés sont affectifs en même temps que logiques; ils permettent aux sentiments et aux émotions de s'unir à l'expr-ession des idées; or les langues vivantes ne sont vivantes que grâce à cette combinaison. L'habitude d'observer et d'utihser ces faits devrait être prise dès le début de l'enseignement et n'être négligée à aucune période de l'étude. La méthode intuitive peut rendre ici de grands services, à condition toutefois d'être plus rationnelle qu'elle ne l'est généralement. Eu effet cette habitude ne saurait être prise à la légère; le maître qui entreprend d'inculquer ces données doit posséder la langue par l'ob-servation autant que par la pratique; il doit pouvoir corriger les intonations fausses comme les fautes de grammaire; l'hitonation peut faire l'objet d'explications raisonuées dans la lecture et la récitation des textes. La mimique elle-même ne saurait être négligée à l'école. Quant à l'enseignement

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supérieur, il trouvera dans l'étude de ces fadeurs d'expression un objet d'étude du plus haut intérêt, et quand on aura défini plus exactement les rapports existant entre les faits de pensée et les moyens indirects d'expression, des données pratiques s'en déduiront plus aisément.

§ 107. Valeur didactique du contexte. Si l'on a un peu insisté tout à l'heure sur l'intonation et la mimique, c'est que leur importance n'est pas suffisamment connue; mais, parmi les éléments d'identification, le contexte reste toujours au premier plan; c'est lui qui donne les informations les plus abondantes et les plus exactes; dans une étude raisonnée des faits d'expression, il joue un rôle qui n'est égalé par aucun des autres facteurs. On a souvent dit que les mots ne doivent être expliqués et appris qu'au moyen de contextes et que l'étude des mots isolés est préjudiciable à l'étude des langues: précepte excellent, mais qu'on applique trop peu et sans grande méthode. D faut, pour se convaincre de son utilité, un entraînement régulier et un ensemble de procédés, dont on a essayé de donner une idée dans les exercices d' apph cation ; comme ils sont beaucoup plus démonstratifs que toutes les données théoriques, nous y renvoyons le lecteur sans plus de détails.

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