Chapitre
Fondements rationnels de la synonymie.
Sommaire. — La recherche des caractères, soit intellecUiela, soit affectifs, des faits d'expression n'est qu'une vaste étude de synonymie, dans ie sens le plus large du terme. Cette étude ne peut avoir d'autre fondement rationnel que l'identification. Critique des méthodes traditionnelles fondées sur la forme des mots et sur leur origine. L'étymologie, appUquée systématiquement à la synonymie, n'est d'aucun secours pour déterminer les différences actuelles entre les mots.
En principe, la synonymie peut embrasser tous les faits de langage unis par la communauté du sens fondamental, quelles que soient leur forme extérieure et leur fonction grammaticale; mais il est préférable de commencer par l'étude des mots proprement dits, et même par celle des mots de même catégorie {grammaticale. Comment on étabUt une série de synonymes: l'entourage permet de dégager im terme d'identification, qui est le point de départ et reste le centre de la série. Deux pierres de touche: 1. possibihté ou non-possibiUté de substituer un terme à un autre dans un contexte donné; 2. possibilité ou non-possibiUté d'utiliser le contraire logique de tel ou tel terme.
Les caractères qui distinguent un fait de langage de ses synonymes sont multiples, mais il y a toujours prédominance d'un de ses caractères distinctifs; seulement ce caractère dominant peut varier de contexte à contexte. Ces caractères dominants peuvent être ramenés à des catégories générales qui correspondent aux catégories formelles de la pensée et du sentiment, ce qui permet de concevoir l'existence d'un système des valeurs expressives. Ces catégories indiquent la méthode à suivre dans l'étude des synonymes.
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§ 154. Principes fondamentaux de l'étude des synonymes.
Les développements consacrés plus haut à l'identification des faits de langage nous amènent à la conclusion que toutes les expressions réductibles à une même notion logique se prêtent à la comparaison et sont par conséquent synonymes. Mais il nous faut aller plus loin: seuls les faits de langage réductibles à une même notion logique peuvent être considérés comme synonymes. L'acception usuelle du terme «synonyme» doit donc être à la fois élargie et précisée :
1) Elargie, en ce sens que l'étude des synonymes n'envisage pas séparément les mots appartenant à chaque catégorie grammaticale ou partie du discours (noms, verbes, adjectifs, etc.), mais que, au moins en principe, tous les faits d'expression (directs ou indirects) peuvent être comparés au nom d'une idée simple et commune à tous. Le procédé décrit plus haut (§ 130) sous le nom d'équivalence en contexte a montré comment cette comparaison de termes différents dans la forme se réalise dans la pratique ; comparez p. ex. : «Le Ugiiime propriétaire» = «Celui qui a le droit de posséder», où l'adjectif légitime peut être considéré comme synonyme de la locution verbale avoir le droit de, ou même du substantif droit.
2) Précisée, en ce sens qu'on n'a le droit de comparer entre eux que les faits de langage réellement réductibles à une unité logique, à l'exclusion de tout autre procédé de comparaison.
Pris dans toute son extension, le premier principe revient à considérer comme synonymes tous les faits de langage susceplibles de ligurer dans une rubrique de dictionnaire idéologique, selon le plan idéal établi §§ 143 — 145; le second montre, au contraire, qu'on est tenté de considérer à tort comme synonymes des faits de langage qui ne le sont qu'en apparence, en suivant certaines méthodes traditionnelles fondées en partie sur la forme extérieure des mots, en partie sur leur origine historique.
Si donc une méthode semble se déduire du premier de ces principes, le second appelle une critique des méthodes existantes; c'est par là que nous commencerons.
§ 155. L'étude des synonymes et Pétymologie. On retrouve ici les deux ennemis jurés de toute recherche sur la valeur
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expressive des faits de langage : l'instinct étymologique et l'enseignement traditionnel.
On a pris l'habitude d'expliquer les différences synonymiques par des indices tirés de la forme et de l'origine des mots. L'abbé Girard s'élevait déjà contre cette tendance : il n'a guère été écouté. Nous ne répéterons pas ce qui a fait l'objet de la première partie de ce livre ; nous en résumons seulement, une fois de plus, la substance :
a) Les indices fournis spontanément par V instinct étymologiqtte sont trompeurs.
b) Lés données fournies par Vétymologie proprement dite, qui remonte à l'origine des mots, sont ou inutiles ou dangereuses.
c) La sémantique, qui étudie les faits de langage au point de vue de l'évolution des sens, est un correctif de l'étymologie, mais elle n'est guère compatible avec la méthode styhstique, parce qu'elle tend à disloquer le système expressif d'un état de langage donné; or l'existence de ce système est la seule condition qui permette d'expliquer, par son milieu naturel, la valeur expressive d'un fait de langage.
Il serait hors de propos d'insister : si le lecteur n'a pas été convaincu en lisant la première partie, il ne le sera jamais. Nous voudrions seulement montrer à quelle casuistique on est réduit quand on prétend expliquer par l'étymologie les différences entre les synonymes. En somme, on s'adresse à elle quand elle se trouve expliquer ces différences, et on se garde d'y recourir quand elle ne les appuie pas ou les contredit ; mais le pire des procédés consiste à accommoder, à «cuisiner» une étymologie pour les besoins de l'exphcation. Voici un exemple qui montre cette méthode à l'œuvre et sous ses divers aspects.
§ 156. Exemples d'explication des synonymes par Vétjmologie. Bourguignon, p. 446, explique de la façon suivante la série malheur, accidetit, calamité, catastrophe, désastre. Malheur est donné sans étymologie, bien qu'il en ait une certaine et très caractéristique {un peu comparable à celle de désastre) ; mais il est probable que cette étymologie est jugée inutile ou
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gênante; passons. *Acciietit (du latin accidere «arriver») se dit d'un malheur qui arrive inopinément sans qu'on ait pu s'y attendre» (l'étymologie nous dit simplement qu'un accident est «une chose qui arrive» et non pas qu'elle arrive «inopinément»), «Le revers (du latin reversus «retourné») est un accident qui change une situation bonne ou mauvaise.» La définition est d'ailleurs inexacte; mais comment se fait-il que ce terme soit si différent de catastrophe, qui a une origine semblable? En effet «La catastrophe (du grec catastrephein «retourner») est un événement important, considérable, qui renverse, change, bouleverse de fond en comble l'état précédent». Que dire de l'étymologie de désastre? «Désastre (du préfixe négatif dés- et de astre), signifie proprement une grande infortune, un grand malheur causé, suivant les superstitions astrologiques, par l'influence des astres, c. à d. du destin, et, par extension, un malheur irréparable. . .» Qui au monde pense encore à l'influence des astres en prononçant le mot désastre ? Aussi, voyez comme «par extension» vient à propos voiler l'absurdité de l'explication. 11 suffit de feuilleter le hvre pour faire cent autres constatations du même genre.
Pour se convaincre de l'inutihté de ces rapprochements, on n'a qu'à se rappeler le désaccord qui existe entre les membres des familles étymologiques (§ 45 s.) et à raisonner a fortiori. Soient le substantif amour et le verbe aimer : leur origine commune est évidente, il semble qu'on puisse les expliquer l'un par l'autre; mais en réalité, leur extension est différente: *aimer une femme», c'est de V amour, mais ^aimer un ami», c'est de Y amitié; et <i-aiyner la bonne chère»? C'est tout au plus le goût de la bonne chère. Ceci posé, à quoi peut servir l,e rapprochement étymologique entre amour et aimer, et que deviendra-t-il pour la distiDCtion délicate entre ammir, tendresse, affection, etc.? Supposons encore qu'on ait établi la différence synonymique entre calme et tranquille; croit-on, par là, tenir la clé des verbes calmer et tranquilliser? Non pas; on peut dire à des écoliers : «Restez tranquilles!-», mais il serait absurde de leur dire: *TranquUlisez-vous!*; tranquille exprime l'idée fondamentale de repos ou d'immobilité; tranquilliser est un verbe
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causatif se rattachant à la notion de confiance, opposée à celle de crainte. On dit, presque sans aucune distinction, qu'une tâche est aisée ou qu'elle est facile; mais, si l'on peut parler de la «■facilité d'une tâche», on ne dit pas «V aisance d'une tâche». Retourner dans un pays, ce n'est pas la même chose que d'y revenir, et pourtant, celui qui ^revient dans sa patrie» y est de «retour». Mener et conduire se distinguent par des nuances précises, mais ces distinctions ne sont pas celles qui séparent meneur et candticteiir. Les cas semblables sont multiples; c'est une étude que je recommande aux chercheurs; elle r.e les ennuiera pas et leur ménagera des surprises intéressantes. Conclusion : puisque les mots d'une même famille peuvent présenter, dans leur emploi actuel, de telles divergences de sens ou d'extension, il faut attendre encore moins de lumière de l'étymologie pour la distinction synonymique de familles différentes.
Il vaut donc mieux l'avouer : l'étymologie est sans valeur pratique pour l'étude des synonymes ; ajoutons : surtout quand il s'agit d'une langue étrangère. On sait que, dans la langue maternelle, cet appel au passé joue un rôle «conservateur» (§ 72); mais là aussi, le profit attribué à l'étymologie est bien plus illusoire qu'on ne le croit.
§ 167. I/étude des synonymes et la phraséologie. La phraséologie est, elle aussi, en conflit perpétuel avec la synonymie, et c'est encore une faute de méthode fréquente que de mettre sur le même pied les synonymes dans leur emploi indépendant et dans les groupements phraséologiques.
Soit le couple de synonymes merveille et miracle; le premier de ces mots renferme l'idée fondamentale de «beauté», le second une idée de «force surnaturelle» ; une merveille est une chose extrêmement belle, un miracle, une chose au-dessus des forces humaines. Mais cette définition n'est pas valable pour l'expression faire merveille (p. ex. «ce remède fait merveille-», c. à d. «est d'une grande efficacité»), où merveille participe plutôt du sens de miracle; il s'agit d'une locution toute faite, où merveille a conservé une acception ancienne, perdue dans l'usage actuel et indépendant du mot.
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Soient encore les deux synonymes droit et justice; le droit, c'est «ce qui est dû à qn», la justice, c'est «le respect du droit d'autrui» ; mais le caractère propre à chacun de ces mots est effacé dans des locutions comme faire drait à une réclamation c. à d. «en tenir compte»), rendre justice à qn (c. à d. «reconnaître ses qualités»), faire justice à qn (c. à d. «juger en sa faveur»), se faire justice à soi-même («se punir soi-même»), etc.; en tout cas, les informations tirées du sens fondamental de drùit et de justice sont une complication plutôt qu'une explication. C'est que les groupes phraséologiques ont un sens indépendant de leurs éléments; il faut, avaut toute autre chose, les identifier comme des termes isolés et leur chercher des synonymes d'après leur idée fondamentale, et non d'après celle de tel ou tel mot qui s'y trouve renfermé ; un remède qui *fait meri-eille* est «un remède efficace-»: le mot implique une idée générale de force active, de puissance; ^faire droit à une réclamation», c'est accorder et exécuter ce qu'un autre réclame; rendre justice à qn, c'est ^reconnaître et affirmer ses qualités»; se faire justice, c'est «se cofulamner et se punir», et ainsi de suite.
Il y a donc une faute de méthode à ordonner une série de synonymes comme suit : raison, réparation, satisfaction (Bourguignon, p. 549), pai-ce que le premier terme, en tant que mot indépendant, ne renferme pas une notion comparable à celle des deux autres, sinon dans des locutions toutes faites, comme <i-demander raison à qn d'une insulte» ; comme mot isolé, il n'a nullement ce sens.
Il n'en est pas autrement des nuances affectives attachées aux locutions. Soient les synonymes mmge et nue. Nuage est un terme courant, d'effet nul; nue appartient à la langue littéraire, il est donc susceptible de produire un effet par évocation (cf. p. 30 et index). Que vaut cette distinction stylistique pour les groupes phraséologiques dont ces mots font partie? On dit «être dans les nuagesT> pour «rêver sans objet déterminé», et voici que cette expression est familière et légèrement péjorative (un peu comme rêvasser), alors que nuage, livré à lui-même, est sans effet; de même pour nue: «porter qn aux nues-» est, il est vrai, une expression littéraire pour «faire de grands Bail y, Traité de stylistique française. 10
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éloges de qn» ; mais «tomber des nues-», qui signifie «être stupéfait» est extrêmement familier.
Ainsi il y a, en synonymie, un véritable travail d'épuration à faire; pour que cette étude devienne ratioimelle, il faut 1) renoncer à expliquer systématiquement les différences de sens par l'histoire de la langue, 2) distinguer nettement entre l'emploi indépendant des mots et leur emploi en locutions, enfin 3) grouper les expressions synonymes sur la base unique de la communauté d'idée, au nom d'une seule méthode fondamentale, l'identification.
§ 168. Méthode idéale pour l'étude des synonymes. Ramenée à l'identification, la recherche des caractères particuliers des faits d'expression nous met en présence de deux procédés extrêmes, mais en parfaite harmonie l'un avec l'autre et tous deux susceptibles d'applications pratiques ; nous les rappelons brièvement:
1) D'une part, Fidentification proprement dite limite la comparaison à deux termes ; en effet, tout se résume à ceci : a) tirer un fait d'expression d'un contexte et d'une situation déterminés; b) chercher la notion simple qu'il exprime; c) le comparer au terme qui exprime cette notion de )a façon la plus simple (c. à d. au terme d'identification); d) caractériser de la façon la plus précise la différence qui sépare l'expression étudiée du terme d'identification, et cela au double point de vue intellectuel et affectif. Cet ensemble de procédés, rigoureusement fixés par nos développements antérieurs, a le grand désavantage de se répéter chaque fois qu'un nouveau fait d'expression est étudié ; l'horizon de l'observateur est limité au delà de ce qui est admissible dans la pratique; mais que, par là, l'observation gagne en précision et en valeur, cela n'est pas douteux.
2) D'autre part, la classification des faits de langage et particulièrement leur groupement selon le plan idéal proposé aux §§ 143 — 145 nous suggèrent une procédure exactement opposée à la précédente; en effet, nous avons vu que, théoriquement, tous les faits de langage réductibles à une même notion sont comparables entre eux, en dehoi's de toute considération atta-
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chée à leur forme extérieure; ainsi, toujours théoriquement, la série synonvmique a pour limites celles d'une rubrique de dictionnaire idéologique, peu importe qu'il s'agisse de substantifs, de verbes, d'adjectifs, etc., peu importe même que les moyens d'expression comparés entre eux soient directs ou indirects.
§ 159. La série synonymique. Mais, entre ces deux extrêmes, la méthode, au moins au début, doit chercher un moyen terme, et elle le trouve dans l'étude traditionnelle des synonymes, pour autant qu'elle est compatible avec notre point de vue. Or, cette méthode présente deux différences avec notre conception du dictionnaire idéologique : 1) elle ne fait d'abord aucune place aux moyens indirects ; nous l'imitons en ceci, au début du moins, parce que l'étude de ces moyens d'expression exige une observation beaucoup plus pénétrante que celle des mots et des locutions ; il est bon d'en réserver l'étude pour le moment où Ton est rompu aux distinctions entre les mots ; 2) même dans ces limites plus restreintes, les dictionnaires de synonymes ne comparent guère entre eux que les mots appartenant à la même catégorie grammaticale; ainsi, dToit et justice sont bien étudiés ensemble, mais on ne voit pas figurer à côté d'eux Juste et légitime, bien que tous ces mots expriment une même idée fondamentale. Nous nous affranchirons de cette conception trop étroite au fur et à mesure que nous avancerons dans notre étude; le lecteur s'en apercevra soit dans la forme des développements théoriques, soit surtout dans la nature des exercices pratiques contenus dans le second volume. Mais. proAisoirement, nous nous en tiendrons à la définition suivante de la série synonymique:
Une série de 5>Tionymes est un ensemble d'imités lexicologiques (mots isolés ou locutions composées) groupées par la communauté du sens et appartenant toutes à une seule et même subdivision de la rubrique idéologique (voir § l-43j.
Ainsi on pourra faire figurer dans une même série des substantifs abstraits comme entêtement, ténacité, opiniâtreté; des noms d'agent comme roîeur, escroc, cambrioleur ; des verbes comme avoir peur, craindre, appréhender ; des verbes causatifs comme faire peur, terrifier, intimider, etc., etc.
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Même dans ces limites restreintes, on ne doit pas opérer sur des matériaux aussi abondants que ceux (|u'on trouve dans les dictionnaires idéologiques, car on risquerait de se perdre dans la foule des nuances de détail; il est bien plus utile d'apprendre à quels indices pratiques on peut reconnaître qu'une série synonymique est logiquement constituée. Il s'agit là de principes déjà connus; les renvois à des paragraphes précédents le prouveront; mais l'application en est nouvelle, et d'ailleurs il est des choses qu'on ne saurait trop répéter.
§ 160. Indices synouymiques tirés de l'entourage. Le principe fondamental de la connaissance des mots est l'habitude de les voir dans l'atmosphère qui les entoure (II® j)artie, cliap. 1). II s'ensuit qu'une série de synonymes ne peut être établie sur des mots isolés, mais que la seule manière logique de les composer est de la greffer, par association d'idées, sur un fait d'expression déterminé par son entourage. Bornons-nous ici à l'observation du contexte et voyons à quelles erreurs on s'expose en le négligeant.
Soit le verbe veiller; isolé de tout contexte, il pourrait suggérer au moins trois séries de synonymes : veiller, tjarder, .surveiller, etc. ; ou bien veiller, rester debout, se priver de noinuieil, etc. ; ou bien veiller, prendre soin, etc. Rien ne détermine le choix de l'une ou de l'autre de ces associations, et, même dans l'intérieur de chaque groupe, ma conception de ces mots est, pour ainsi dire, impersonnelle; elle n'est pas «vécue». vSoit maintenant une phrase comme: «-Veillez à ce (jtte notre hôte ne manque de rien». Immédiatement tout prend vie et les points de repère abondent ; d'abord je constate que si, dans la première série, on peut parler d'un verbe veiller, il s'agit ici du verbe veiller à ou à ce que, distinction très importante (§ 94); ensuite, veiller apparaît immédiatement avec la troisième des acceptions relevées plus haut. Ici, peut-on dire, le contexte a fixé le point de départ de la série en modifiant la délimitation; mais il permet aussi de l'identifier, et l'identification est à son tour l'embryon de la série synonymique. En effet, sachant, par le contexte, que veiller à implique la notion simple de «soin», d' «attention», je peux, en conservant toujours fidèlement le sou-
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venir du contexte à titre de contrôle, consulter un dictionnaire idéologique sous cette rubrique, et, dans l'alinéa réservé aux verbes et aux locutions verbales, me composer une série ou figureront p. ex. : avoir soin, prendre soin, prendre garde que ; s'appliquer à, voir à; prendre des précautions pour que ; appliquer ses soins à ce que, etc., etc.
§ 161. Indices tirés des substitutions. On devine pourquoi, dans la recherche des synonymes, le contexte doit rester présent à la mémoire, et comment il détermine, même sans que nous nous en doutions, le choix ou l'élimination des mots que nous rencontrons ; c'est que nous substituons ces expressions à celles du texte; nous les acceptons ou les rejetons selon qu'elles peuvent ou non les remplacer sans altérer le sens général du contexte. Si donc, dans un texte donné, un fait de langage peut se substituer à un autre sans défigurer le sens ni heurter de front la correction du langage, cette substitution fait apparaître et la parenté qui unit ces mots et le caractère particulier de chacun d'eux. On peut se borner au début à un petit nombre de substitutions, ou même substituer un seul mot au mot donné ; et on ne fera cette opération que lorsqu'elle sera manifestement possible, p. ex. «Il va souvent (fréquemment) à la ville» ; «il s'imagine (se figure) qu'il est un grand homme», etc., et, toujours au début, il est préférable d'insister sur la possibilité de substitution beaucoup plus que sur les différences entre les mots comparés.
§ 162. Indices tirés des contraires logiques. On peut souvent mesurer la justesse d'un rapprochement synonymique à la facilité plus ou moins grande avec laquelle on trouve le contraire du ou des mots choisis comme synonymes (voir §§ 127 ss.); ce procédé, qui n'est pas toujours apphcable, a l'avantage de donner des indices très démonstratifs.
Soit le contexte : «Un enfant sage^y ; supposons qu'on établisse la série sage, sensé, raisonnable, judicieux; mais le contraire de «Un enfant sage» est «Un enfant sot», c. à d. désobéissant, et nous voilà bien loin de la série proposée tout à l'heure.
Retournons les termes, et imaginons le contexte : «Cet homme n'est point sot* ; va-t-on construire une série comme
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sot, désobéissant, indocile? Le contexte nous montre suffisamment combien ce serait absurde: aucun de ces mots ne peut se substituer au mot du texte; mais le contraire le montre encore mieux; si cet homme «n'est point sot», qu'est-il donc? intelligent, spirituel, avisé, etc. ; sot est donc synonyme de inintelligent, bête, imbécile, et les limites de l'observation sont, par là, plus nettement tracées. Dans tous ces cas, il s'agissait de sens homonymiques de sage et de sot (§ 50), et les contraires nous les ont fait voir mieux que ne l'auraient fait peutêtre d'autres procédés (cf. § 129).
La série synonymique est supposée établie; le champ est ouvert à l'observation des différences et des caractères spéciaux : comment se guider dans la complexité des nuances de détail?
§ 163. Caractère dominant et variable. Par un mode d'exposition qu'il est impossible d'éviter, les manuels de synonymie présentent les distinctions entre les synonymes d'une façon globale et uniforme, soit par de brèves définitions, soit par des descriptions plus ou moins étendues, le tout appuyé d'un nombre forcément restreint d'exemples. Ce procédé donne une idée erronée de l'essence des différences synonymiques; le jeu capricieux des analogies et des contrastes se présente tout autrement dans la réalité. Sans doute, tous les caractères distinctifs énumérés dans les dictionnaires existent à l'état latent dans la conscience; mais, dans chaque situation et pour chaque contexte, un fait de langage ne peut montrer l'ensemble de ses caractères ; il apparaît chaque fois avec l'un d'entre eux au premier plan, et celui-ci relègue provisoirement les autres dans l'ombre. Or l'entourage peut seul montrer quel est le trait fondamental mis en évidence.
S'il fallait tenir compte de cette complexité d'une façon absolue, l'étude des synonymes deviendrait à peu près impossible; il s'agit, fort heureusement, d'une tendance, non d'une loi; ce qui en découle au point de vue méthodique n'est pas une règle, c'est une direction générale; mais elle est bonne à suivre, surtout au début des observations. Pour que celles-ci
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soient dès l'abord disciplinées et ne s'égarent pas à la recherche de l'accidentel et de l'accessoire, il faut s'appliquer, dans chaque cas et pour chaque couple d'expressions envisagé, à dégager une seule différence, celle que la situation et le contexte font éclater manifestement. Ce procédé, qui donne à l'étude une .grande sûreté d'allure, ne se justifie pas seulement au point de vue empirique, il s'appuie sur un principe général et naturel : les différences synonymiques, quelque compliquées et diverses qu'elles paraissent être, se ramènent à des types fondamentaux; ceux-ci, à leur tour, ne sont que les reflets des formes fondamentales et constantes de nos pensées et de nos sentiments. Ceci demande à être précisé.
§ 164. Les catégories de différences. Nous prétendons donc que ces caractères dominants et variables que le paragraphe précédent nous a fait connaître se ramènent à un certain nombre de types de catégories, et que ces différences «catégoriques» correspondent elles-mêmes à des catégories formelles de notre esprit, aux aspects sous lesquels nous sommes destinés, de par notre nature, à percevoir et à sentir les choses. Tantôt il s'agit des éléments constitutifs de notre être, de ses tendances constantes, de ses besoins et des limites qu'il ne peut franchir; tantôt ce sont les conditions imposées par la communication des pensées et par la vie en société. Ces tendances psychologiques et sociales se reflètent dans le langage, où elles prennent la forme de tendances expressives, et, en matière de synonymie, la forme de différences entre les expressions parentes par le sens. Décrire en détail ces tendances est chose impossible; caractériser les plus importantes, ce serait anticiper sur tout ce qui va suivre ; contentons-nous de deux exemples, l'un général, l'autre plus spécial, d'où nous tirerons une conclusion générale.
§ 165. Premier exemple: la, dominante intellectuelle et la dominante affective. Notre introduction a marqué une tendance autour de laquelle pivote toute l'étude du langage au point de vue stylistique. Notre pensée oscille entre la perception et V émotion; par elle nous comprenons ou nous sentons; le plus souvent nous avons à la fois Vidée et le sentiment des choses
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pensées ; en proportions infiniment variables, il est vrai; mais, pour l'observation pratique, on peut dire que c'est tantôt V intelligence, tantôt le sentiment qui donne le ton; la pensée est orientée vers l'un ou l'autre de ces pôles, sans jamais les atteindre complètement; elle a, selon les cas, une «dominante» intellectuelle ou une «dominante» affective. Mais la pensée, qui demande au langage de la refléter, exige de lui un jeu d'expressions correspondant à la différence d'orientation ; que le langage arrive ou non à réaliser, dans chaque cas, le contenu de la pensée, on ne peut pas même le concevoir ; mais, pratiquement, il est certain que le langage reflète les mêmes «dominantes» que celles qui s'observent dans la vie de l'esprit. Donc nous gommes sûrs d'avoir caractérisé une tendance fondamentale de l'expression qui correspond à une catégorie de la pensée; sa réalisation a beau ne pas être absolue, il nous suffit que ses manifestations observables soient réelles et concordantes. Le phénomène, une fois saisi dans sa raison d'être, fournit une indication de méthode; j'ai dès lors le droit de m'attendre à ce qu'un fait de langage donné ait, au moins au point de vue de l'observation pratique, une dominante intellectuelle ou une dominante affective, et je suis autorisé à me poser toujours cette question très simple : «Tel fait de langage exprime-t-il surtout une idée ou surtout un sentiment?»
§ 166. Second exemple : la notion de yaleur. Voici maintenant un cas plus spécial. Notre pensée (et c'est une des causes de son incurable impuissance) surajoute spontanément aux moindres perceptions une «idée de valeur», c. à d. qu'un obscur instinct de conservation rapporte tout à notre moi, à notre vie, à notre bien-être. Le premier résultat de cette infirmité est que nos perceptions s'accompagnent de sentiments de plaisir ou de déplaisir ; les choses nous affectent agréablement ou désagréablement; elles se divisent en choses dont nous jouissons et en choses dont nous souffrons. Quand l'instinct de conservation écoute mieux l'intelligence, il trie les impressions selon la formule de l'utile: «Ceci est bon, ceci est maurais-^ ; enfin, quand Tinstinct de conservation imagine de placer en dehors du moi les normes du jugement d'utilité
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(principes de morale ou dogmes religieux), il adopte une formule plus haute et dit : «Ceci est bien, ceci est mah. Ce triage, inhérent à notre nature, nécessaire à notre conservation, comment pourrait-il ne pas se refléter dans le langage? Et il en est ainsi; sans doute, les nuances et les dégradations sont infinies, mais la tendance prédominante qui marque la pensée en marque aussi l'expression; elle crée, là encore, une dominante expressive; le fait de langage qui apparaît comme expression de cette double face de notre pensée exprimera ou bien essentiellement le sentiment de plaisir ou bien celui du déplaisir; il y a, comme disent les grammairiens, des expressions péjoratives, et d'autres mélioratives (qu'on me pardonne le néologisme); ou bien elles rendront essentiellement la notion «Ceci est bien» ou au contraire elles exprimeront qu'une chose est mal; il y aura des expressions essentiellement laudatives ou essentiellement dépréciatives. Allons-nous soutenir maintenant que tous les faits de langage doivent porter cette marque-ci ou cette marque-là, que tout est pris forcément en bonne ou en mauvaise part? Il serait absurde de le prétendre; mais que la tendance existe, et qu'elle soit toujours prête à exercer son action, qu'elle se manifeste dans une foule de faits de langage, qu'on ait même le droit de dire que tous sont en puissance d'expression péjorative ou méliorati^'e, voilà ce qu'il nous importait de faire comprendre.
De là à concevoir non seulement un ensemble de tendances expressives, mais une action réciproque de ces tendances, il n'y a qu'un pas; c'est cette action réciproque qui nous a donné, déjà dans l'introduction (§ 24), l'idée que les faits de langage forment dans notre conscience un système expressif. Ce système est une pure abstraction dans sa totalité, mais, par ses manifestations partielles et concordantes, il est, pour nous, une réalité concrète.
§ 167. L'identification et les catégories synonymiques. Peut-être comprenons-nous mieux maintenant la véritable raison d'être de ce que nous appelons l'identification. Qu'est en effci un terme identificateur, sinon celui qui exprime une pensée d'où l'on aurait éliminé, par la réflexion, toute manifestation de
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l'une ou l'autre des tendances inhérentes à l'esprit humain? Peut-on se représenter un terme d'identification qui soit péjoratif ou laudatif, qui produise un effet par évocation (par exemple en donnant l'impression du langage familier ou de la langue littéraire)? Peut-on imaginer, d'une façon générale, un mot identificateur qui soit essentiellement affectif? Non, et si nous nous donnons tant de peine pour trouver à chaque idée une expression aussi «neutre» que possible, c'est que nous voulons chercher à quelle catégorie de pensée correspond un fait étudié, en le comparant à un autre fait qui ne rentre, lui, dans aucune de ces catégories.
§ 168. Principe de méthode. Ces catégories seront les points de repère de notre étude ; elles seront notre principe de classification, et nous allons passer en revue quelques-unes d'entre elles. Nous les envisageons séparément, mais il est entendu que dans la réaUté elles coexistent, et que plusieurs en même temps peuvent constituer des caractères dominants (voir l'exemple du § 18). La méthode se présente donc à nous sous la forme simplifiée suivante : chaque fait de langage, après avoir été comparé avec son terme d'identification, doit être envisagé stuxessivement sous les aspects formels définis plus haut, jusqu'à ce que l'examen fasse trouver celui ou ceux qui donnent à l'expression étudiée son caractère dominant, lequel devra être nécessairement absent du terme d'identification.