Chapitre
Caractères intellectuels et caractères affectifs
des faits de langage.
Sommaire. — La comparaison d'un fait de langage avec son terme d'identification fait trouver un ou plusieurs caractères qui sont tantôt d'ordre intellectuel, tantôt d'ordre affectif; les uns et les autres ne donnent au fait de langage sa véritable physionomie que s'ils prédominent sur ceux de l'ordre opposé. La valeur affective d'une expression est plus difiBcile à saisir et à déterminer que sa valeur intellectuelle, parce qu'on en est impressionné sans qu'on l'analyse; elle se laisse cependant reconnaître à certains indices. Description de quelques-uns de ces indices (valeur intellectuelle et valeur affective d'un même mot dans deux emplois différents; pré-
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sence ou absence de contraires logiques; en français, place de l'adjectif, variation de l'accent tonique). Valeur des définitions comme point de comparaison; utilisation des dictionnaires idéologiques. Distinction entre les caractères affectifs naturels et les effets par évocation.
§ 169. Les caractères iatellectaels et la stylistique.
Parmi les catégories formelles qui déterminent la comparaison entre deux ou plusieurs faits de langage et permettent de les caractériser, il y en a une qui nous est apparue avec une valeur générale à laquelle aucune autre ne peut prétendre : c'est la présence, en proportion variable, d'éléments intellectuels et d'éléments affectifs (§ 165); les opérations de l'intelligence et les mouvements de la sensibilité concourent à la formation du système expressif, comme ils se partagent toute notre vie intérieure. La distinction entre ces deux ordres de faits domine donc toute notre étude ou, pour mieux dire, elle en est l'objet et la raison d'être.
n suffit de rappeler ici notre définition de la stylistique : l'étude du contenu affectif des faits d'expression dans le langage organisé (§ 19). Mais alors pourquoi, dira-t-on, avoir tant insisté sur l'aspect intellectuel de ces faits, notamment dans le long chapitre consacré à l'identification? Sans doute, ce n'était qu'une introduction et beaucoup de lecteurs l'ont peutêtre trouvée trop étendue; elle était cependant nécessaire, et pour deux raisons :
D'abord, nous l'avons vu (§§ 131 et 153) le côté affectif d'un fait d'expression ne peut être réellement saisi que par contraste avec son contenu intellectuel, en vertu de cette relativité qui domine toutes les valeurs expressives (§ 24). Or, ce n'est pas par la détermination de ses caractères affectifs qu'une expression peut être tout d'abord définie; les seules distinctions qui puissent fixer et classer les faits de langage sont celles que fait découvrir une opération intellectuelle ; le sentiment est chose trop complexe pour servir de point de départ à l'analyse; la définition étant le résumé et l'abrégé des caractères intellectuels d'un fait de langage, c'est par elle seule que l'étude des différences synonymiques est fondée sur une base solide.
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C'est aussi le point de départ de la lexicologie traditionnelle ; mais son erreur fondamentale est qu'elle y reste obstinément attachée; elle ne tient compte que du côté intellectuel et logique des faits de langage, dans l'idée que les aspects affectifs de ces faits sont ou bien négligeables, ou bien insaisissables, ou encore, et surtout, qu'ils ne doivent être étudiés qu'au point de vue esthétique et abandonnés à l'art d'écrire. Cependant une étude du langage qui n'est guidée que par la logique demeure une étude incomplète; tout un domaine de l'expression Hnguistique reste inaccessible par les procédés purement intellectuels (|ui ont résumé jusqu'ici toute la science du langage; entre ces deux points de vue extrêmes, la grammaire d'une part, qui n'est que la logique appliquée au langage, et l'étude de l'expression littéraire d'autre part, il y a place, selon nous, pour une discipline distincte : l'observation purement scientifique des caractères affectifs du langage organisé; or c'est là, on le sait, ce que nous appelons la stylistique.
La seconde raison pour laquelle nous avons tant insisté sur les aspects intellectuels des faits de langage, c'est que ceux-ci ont été jusqu'ici étudiés par des méthodes incompatibles avec, l'objet de la stylistique; comme celle-ci suppose cette étude et vient se greffer sur elle, il fallait mettre au point une quantité de questions et non seulement préparer le terrain, mais faire table rase d'une foule de préjugés d'école et de procédés qui conduisent à l'opposé du but poursuivi.
§ 170. Comment étudier les caractères intellectuels. Dès que nous entreprenons d'étudier les distinctions logiques existant entre les faits d'expression, nous constatons qu'elles sont aussi variées que le monde extérieur et les formes de notre vie intellectuelle. Elles ne comportent donc pas d'autre classification que leurs objets eux-mêmes. Pratiquement, l'observation des nuances intellectuelles a pour base naturelle tantôt la classification par ordre de matières, tantôt la classification logique des idées, telle qu'elle est faite (ou devrait être faite) par les dictionnaires idéologifjues; le Tahleau sijnoptiqtie (\m figure dans le second volume est une esquisse d'une classification de ce yenre.
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Il faut remarquer en outre que, pour ces di-slinclions de fait et d'idée, les manuels de synonymie donnent en général des indications assez sûres, et cela est naturel, puisque ce sont les seules qu'ils envisagent sérieusement. Il n'y a donc pas lieu d'insister sur le détail de ces différences. Elles ne se révèlent qu'à une analyse guidée [)ar la logique: aussi sontelles un excellent travail de pensée; la clarté des idées est la condition nécessaire pour le succès de ces recherches; inversement, l'effort intellectuel qu'elles exigent est un profit pour le développement général de l'esprit.
Quant à la méthode à suivre, elle se ramène tout entière H l'identification, ou, ce qui revient au même, à la distinction entre le genre et l'espèce (§ 119). Identifier un fait d'expression, c'est faire de la synonymie sans le savoir. Nous avons vu (§ 158) comment la série synonymique vient se greffer sur le terme d'identification ; l'attention n'a plus dès lors qu'à se concentrer sur les différences qui séparent de ce terme chacun des synonymes étudiés, pour en dégager ensuite, sous forme de définition, le ou les caractères dominants. Cette méthode nous guidera dans toutes nos recherches ultérieures, à condition que son champ d'action soit étendu de deux côtés différents. En premier lieu, bien que nous l'ayons appliquée d'abord à l'étude des synonymes dans le sens restreint (§ 159), elle doit l'être peu à peu à tous les faits de langage, quelles qu'en soient la forme extérieure et la fonction, pourvu qu'ils soient réductibles à un terme d'identification unique; en second lieu, c'est cette même méthode qui nous fera découvrir, par contraste, les caractères affectifs (c. à d. stylistiques) des faits d'expression.
Pour le reste, l'expérience personnelle et une direction éclairée seront plus utiles que tous les éclaircissements théoriques; c'est pourquoi nous renvoyons le lecteur aux exercices pratiques du second volume.
§ 171. Recherche des caractères affectifs. Nous avons vu au § 165 comment cette question se pose pratiquement dans chaque cas: le sentiment contribue-t-il ou non à caractériser, d'une façon appréciable, le fait de pensée et son expression? On sait en effet (j.u'il n'y a jamais d'expression entièrement
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intellectuelle ou entièrement affective, parce que rintelligeuce et le sentiment, ces deux aspects (je ne dis pas ces deux facultés) de notre esprit, se trouvent mêlés à toutes nos pensées; donc, seule, la proportion importe. Etant donné un fait de langage quelconque, il faut déterminer quel est l'élément qui prédomine dans la conscience de ce fait et lui donne sa marque propre. Le dosage est-il tel que l'expression apparaît essentiellement intellectuelle ou essentiellement aflective? Voilà, ramené à sa formule la plus générale, l'objet de la stylistique. Mais, même sous cette forme simplifiée, cette question est difficile à résoudre; et puis, dans la réalité, elle se présente sous un aspect beaucoup plus complexe ; la réponse qu'on lui donne est déterminée, le plus souvent^ non seulement par la qtiantité, mais surtout par la qualité du sentiment exprimé; le sentiment est en luimême chose délicate, fuyante, complexe; il échappe beaucoup plus que les opérations intellectuelles à l'observation et à l'analyse. Si l'étude du langage a été jusqu'ici régentée par la logique, il n'y a rien là qui puisse nous étonner; encore à l'heure qu'il est, caractériser le langage en tant qu'expression des sentiments et des émotions peut paraître une entreprise hasardeuse, où les tâtonnements et les erreurs sont inévitables ; on ne nous en voudra pas si, par prudence, nous nous en tenons à quelques notions fondamentales et à l'esquisse d'une méthode.
§ 172. Étude «impressire» des faits de langage. Indices affectifs. Cette étude est déjà difficile quand elle a pour objet la langue maternelle; eUe l'est bien plus encore quand elle opère sur un idiome étranger. La valeur «impressive» des faits de langage ne nous y apparaît le plus souvent qu'à travers une brume; il faut, pour qu'elle nous frappe réellement, des circonstances particuUèrement favorables. La plus essentielle est que cette langue soit mêlée, d'une façon ou d'une autre, à la vie. Une langue n'est vivante que si elle est «sentie», et elle n'est sentie qu'à la condition d'être «vécue» ; autrement, l'idiome le plus moderne n'est qu'une langue morte.
Dans la pratique de l'idiome maternel, les sentiments linguistiques enveloppent et pénètrent tout ce que nous disons, tout ce que nous entendons: nous sentons bien plus que nous
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ne comprenons. Les mots les plus ordinaires tels que chaleur, froid, marcher, courir, etc., évoquent en nous des sentiments avant de réveiller des idées; on peut être à peu près sûr que, suivant les personnes et les circonstances, la phrase : «il pleut» fera surgir une impression de plaisir ou de déplaisir avant de faire concevoir l'idée de la pluie. Il en va tout autrement dans une langue étrangère; là, les perceptions priment les impressions affectives, et cela est naturel; d'abord, l'occasion manque le plus souvent pour que le sentiment se glisse dans la trame des associations; ensuite, l'étude d'une langue étrangère suppose avant tout un effort intellectuel, qui paralyse l'action du sentiment ; on veut des notions claires, et la sensibilité ne les fournit pas.
Mais, d'autre part, l'enseignement traditionnel a poussé trop loin l'assimilation des faits de langage par les procédés analytiques; la manière dont on apprend les mots et pratique les exercices de traduction est de nature à étouffer les impressions spontanées qui émanent des faits de langage. Pour leur conserver une partie de leur fraîcheur, une autre méthode devrait contre-balancer la méthode analytique : laisser une plus large place à l'instinct, mêler la vie à l'étude de la langue, faire un emploi systématique des associations d'idées, faire apprendre les mots en groupes, en «masses impressives» (tous nos exercices du second volume s'inspirent de ce principe), tels sont, en gros, les procédés qui remédieraient aux dangers de l'intellectuahsme linguistique.
Mais, comme nous ne faisons pas un cours de pédagogie, notre tâche est ici toute différente : elle consiste à fixer les caractères de l'expression affective et à décrire les signes auxquels on reconnaît sa présence; ces critères, comme tous ceux que nous avons utilisés jusqu'ici, sont fondés sur des oppositions typiques et placent l'observation dans des conditions déterminées.
§ 173. Comparaison de deux sens d'an même mot. Dans certains cas, un seul et même fait d'expression comporte tantôt un sens exclusivement logique, tantôt une valeur affective nettement caractérisée. D'après le principe général énoncé au
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§§8 et 165, tous les faits de langage sont virtuellement susceptibles de présenter cette double face, mais il arrive presque toujours que, dans les uns, la face affective n'apparaît pas et que d'autres au contraire sont dans l'impossibilité de montrer leur contenu intellectuel à l'état pur. Si, en revanche, nous rencontrons des mots qui puissent être, selon leur entourage, ou franchement affectifs, ou franchement intellectuels, la comparaison des deux emplois nous éclairera sur la nature des deux aspects étudiés ici. Le procédé est parfois un peu artificiel, en ce sens que les deux acceptions du mot ne sont pas toujours strictement synonymes.
La terminologie scientifique nous fournit un point de comparaison de cette espèce ; nous l'avons vu, la langue scientifique porte le même caractère que la recherche scientifique elle-même: elle est impersonnelle, objective, intellectuelle (§ 132, 234 et suiv.). Si donc on rencontre, dans un même terme, à côté d'un emploi purement définitionnel 'U même technique, une autre fonction où le sentiment trouve à s'exprimer, la différence d'impression permettra de distinguer entre la perception intellectuelle et la commotion affective, même si les deux sens ne sont pas exactement comparables. Ainsi, dans la phrase allemande: «Das ist doch unvergleichlich'.-», l'adjectif a une nuance affective appréciable, et l'idée qu'il contient, à savoir que la beauté d'une chose ne peut être comparée à aucune autre, disparaît presque entièrement derrière la valeur affective et intensive; mais dans cet autre contexte: «Die Ghemie stellt eine Reihe von ungefâhr 86 unvergleichlichen Urstoffen», la valeur de unvergleichlich est nettement intellectuelle; la preuve, c'est que l'esprit se met aussitôt à travailler, au moins inconsciemment, pour opposer deux ordres de faits : «was verglichen und was nicht verglichen werden kann». Si, a la première rencontre et par méprise, un lecteur con(2oit le mot affectivement, aussitôt le contexte lui fait reconnaître son erreur, et il se produit comme un «avortement» du léger mouvement émotif qui résultait de la fausse interprétation. Comparez encore : «eine fieberhafte Tatigkeit» et «eine fieberhafte Krankheit».
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Voici la même opposition présentée par des mots français : quand on parle de la «-merveUleiise beauté d'une œuvre d'art», mefveilletix, comme tout à l'heure unvergleichlich, sert uniquement à marquer l'intensité de l'idée fondamentale (cf. § 84), et cette intensité est exprimée affectivement (nous verrons plus bas § 176 et suiv., que la place de l'adjectif et son accent confirment cette interprétation); mais si l'on dit que «l'histoire s'alimente, à l'origine, de légendes merveilleuses plus que de faits réels», le même mot apparaît avec une valeur essentiellement logique ou défmitionnelle, comme le donne à penser déjà l'opposition entre réel et merveilleux.
§ 174. Les contraires logiques nous servent, en effet, une fois de plus, de points de comparaison ; l'indice qu'ils fournissent était contenu en germe dans l'indice précédent. Lorsque, dans la conscience du sujet parlant ou dans son expression, un terme s'accompagne d'un contraire nettement caractérisé, c'est toujours l'indice d'une opération plus ou moins intellectuelle. Si l'esprit les oppose sans effort, cela n'est possible que par élimination des caractères particuliers incompatibles avec cette comparaison, et, si deux termes semblent s'appeler l'un l'autre, c'est qu'Mn caractère dominant du premier est contraire ou parallèle à un caractère dominant du second; sans ce «dépouillement» de l'accessoire et de l'accidentel, l'esprit ne pourrait pas associer et combiner les concepts purs. Voici un exemple très simple d'un contraire «pensé» : au-dessous d'une gravure, je lis : «Marseille, le vieux port» ; les données qui accompagnent cette expression m'avertissent qu'il s'agit d'une désignation précise, et, implicitement, la légende de la gravure suppose l'existence d'un nouveau port; à son tour, l'évocation de ce contraire refoule les mouvements affectifs qu'auraien fait surgir les caractères accessoires de l'adjectif vieux: p. ex. une nuance de pittoresque, ou au contraire l'idée de la décrépitude, etc. Mais si je lis ou qu'on me dit qu'«à Marseille il y a un vieux port que les grands vaisseaux ont dès longtemps abandonné», mon sentiment, aidé de mon imagination, se donne libre carrière, parce qu'aucune idée logiquement opposable ne se présente à mon esprit. La valeur démonstrative du phénomène s'accroît
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considérablement lorsque le contraire n'est plus seulement pensé, mais apparaît dans l'expression même: c'était le cas de l'opposition/atY.sr^g/s; légendes merveilleuses (voir § 173); maintenant nous pouvons généraliser.
§ 175. Limitation par des termes voisins. D'une manière plus absolue, les oppositions, les rapprochements, les comparaisons entre des faits non seulement contraires, mais simplement susceptibles d'être associés dans l'esprit, semblent être les indices d'une opération intellectuelle ; c'est le cas, non seulement quand on oppose ou compare des notions dans leur ensemble, mais aussi quand on met en parallèle des nuances de la même notion, qui, isolément, n'appelleraient aucune opposition de cette nature. Qu'arrive-t-il en effet dans l'un et l'autre cas? Un ton affectif peut exister dans chacun des deux faits d'expression ou dans l'un des deux; ce ton affectif éclate dès que les circonstances le permettent; mais il se dissimule et fait place à l'aspect logique, lorsqu'une expression voisine lui est opposée ou le limite; car la comparaison qui en résulte est un acte intellectuel. Si l'on parle d'un peuple <tUjrannisé par un despote sanguinaire», le verbe tyi-anniser, n'étant limité par rien, décharge l'élément affectif qu'il contient; imaginez maintenant qu'on dise qu'un peuple est, «non pas gouverné, mais tyrannisé par son prince», la pensée, sans perdre de sa force, «s'intellectualise», parce que tyranniser se trouve limité par une notion qui ne lui est pourtant pas nécessairement opposable.
L'antithèse est, comme on le sait, un procédé favori de ce que M. Albalat appelle le «style à idées» ; or, qu'est-ce que l'antithèse (dans le sens le plus large), sinon le prolongement, la systématisation de cette tendance de notre esprit qui nous pousse à opposer les notions? L'antithèse est un exemple frappant de ce fait (fue les procédés de style imitent et «estliétisent» les tendances naturelles du langage. Lorsque Glialt-aiibriaud dit : «Quand l'homme a ])assé, les monuments de &h vie sont encore- plus vains que ceux de sa mort», il présente l'opposition des idées par des mots du langage usuel ; mais aussitôt après, son imagination se représente le même contraste avec des images qui lui sont propres, le procédé restant d'ail-
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leurs identique dans son essence : «Son maxisolée, continue-t-il, est au moins utile à ses cendres; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs?»
Il ne faudrait pas croire que la réciproque de cette tendance est toujours vraie dans la même proportion, et que des idées qui ont naturellement un contraire ou un pendant en trouvent toujours l'expression dans le langage. Nuire désigne une idée absolument simple et «dépouillée»; on cherche son contraire, mais on ne le trouve que dans des périphrases ; on 4iit que «le gel nuit aux récoltes» et que «la chaleur leur est favorable, leur fait du bien*, etc., toutes expressions qui ne sont pas des réalisations logiques du contraste. De même on ne saurait dire quel est le contraire de valeur, importance, etc. Ceci ne doit pas nous étonner : le vocabulaire n'est pas cette construction géométrique que rêve la tendance au moindre effort (§ 45), parce que les tendances fondamentales de notre esprit ne se réalisent que partiellement dans le langage (165 et suiv.), et qu'en définitive le langage est un instrument toujours imparfait de l'idée pure.
§ 176. Indice tiré de la place des adjectifs en français. On sait qu'en français l'adjectif se place tantôt devant, tantôt après son substantif: or cette différence correspond souvent (pas toujours!) à une différence d'aspect; l'adjectif qui suit le nom tend à revêtir une valeur intellectuelle, déterminée, définitionnelle (ex.: le bras droit, par opposition au bras gatiche), tandis que sa valeur est essentiellement affective dans le cas inverse (p. ex. : «une verte prairie» produit un tout autre effet que : «une prairie verte*). «La Grèce anti(jue» est définitionnel et technique; <tV antique Grèce» est évocateur et alïectif; ou parlera des «Etats de la Grèce antique» ; mais on dira, dans un mouvement oratoire, que «malgré vingt siècles de civihsation, nous devons presque tout à l'antique Grèce», On sait que la différence d'aspect peut entraîner un véritable changement de sens; «un homme pauvre* ne diffère pas seulement de «un pauvre homme» en ce que cette dernière expression provoque une vibration affective, tandis que la première nous laisse froids, mais de phis, un pauvre homme peut être un homme riche.
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n faut bien se garder de généraliser cette observation jusqu'à prétendre que l'adjectif précédant son substantif a forcément l'aspect affectif; il s'agit seulement de cas très abondants, tous plus ou moins fixés par l'usage, résultats d'une tendance qui ne se réalise pas absolument.
§ 177. Indice tiré de la place de Paccent tonique en français. Le français parlé présente un autre critère, que des oreilles étrangères ont, il est vrai, quelque peine à saisir. Lorsqu'un fait de langage (mot isolé ou groupe phraséologique) s'accompagne d'une valeur affective, l'accent tend à se déplacer ; il quitte la finale et saute sur l'initiale (ou sur la seconde syllabe, si la première commence par une voyelle ou une h). C'est un cas où V accent est en même temps intonation (§ 105), c. à d. devient expressif et a une signification. Le fait étant particulièrement clair dans les adjectifs et les adverbes, on s'en tiendra à ces cas spéciaux. Dans la phrase : «On a trouvé dans les ruines d'un édifice romain une statue colossale de Vespasien», l'adjectif aura l'accent normal de finale, s'il est employé dans un sens purement technique, comme ce sera le cas, p. ex., dans un compte rendu de fouilles archéologiques; c'est qu'il évoque une idée précise de dimension et désigne un type consacré de statue; sa valeur est limitative, elle invite à la recherche de catégories parallèles ou contraires. Mais qu'on parle d'une maison qui a des proportions colossales, il est presque impossible de prononcer l'adjectif sans faire sauter l'accent sur la première syllabe; c'est qu'ici colossal est un adjectif de pure intensité et que cette intensité présente une teinte affective. Les exemples cités plus haut (§ 173) présentent la même opposition accentuelle ; comparez encore : <II fait un temps magnifique, abominable, épouvantable», «Ce vin est excellent^ délicieux, exécrable», «Cette industrie a pris une extension formidable», et en général tous les adjectifs et adverbes qui marquent l'intensité affective.
§ 178. Les expressions affectires et les déftnitions. On peut encore utiHser les définitions à titre de contre-épreuve;, nous nous en sommes servis plus haut (§ 135) pour la découverte et la détermination du mode d'expression logique ; il suffit
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maintenant de renverser les termes. La définition, étant nécessairement intellectuelle, fait ressortir, par contraste, la nature propre d'une expression imprégnée d'éléments affectifs. Je suppose qu'on ait été frappé par certains faits d'expression rencontrés dans des situations et des contextes tels, qu'ils doivent forcément comporter une valeur affective (et sans doute, il y a là une légère inconséquence, puisqu'on veut déterminer une valeur en présupposant que cette valeur est connue). Si par exemple il est question, dans une conversation familière, d'un enfant grognon et boudeur, et si l'on devine dans ces mots quelque chose qui affecte la sensibilité, combien ce caractère apparaîtra mieux si l'on fait intervenir les définitions : •grognon (terme très familier), qui est d'humeur grondeuse et manifeste son mécontentement par des remarques désobligeantes» ; «boudeur : qui a de l'humeur, du mécontentement, et témoigne ce sentiment par une certaine expression du visage et une contraction particulière des lèvres». On ne peut imaginer une plus grande différence d'effet, à tel point que l'on croirait que des mots d'une certaine langue sont expliqués par des mots d'une autre langue.
Cette expérience fait voir une seconde raison pour laquelle l'impression de ces mots diffère de celle de leur définition ; dans le premier cas, les éléments affectifs surgissent eu une fois et rejettent à l'arrière-plan le sens définitionnel ; les définitions donnent au contraire une analyse de ces éléments affectifs, et toute analyse équivaut à un avortement de l'effet; l'effort intellectuel qu'elle impose à l'esprit paralyse la sensibilité; il s'ensuit que les mots qui reflètent ce travail intellectuel ne peuvent être eux-mêmes qu'intellectuels.
Ajoutons, pour préparer une distinction qui sera reprise tout à l'heure, que boudeur et grognon sont des exemples-types des deux grandes catégories d'effets entre lesquelles se répartissent tous les faits de langage au point de vue stylistique: boudeur produit un effet qu'on pourrait appeler naturel, parce qu'il est inhérent à l'idée exprimée, ou plutôt à la façon dont elle est présentée à l'esprit ; grognon participe sans doute du même caractère, mais son effet vient surtout de ce qu'il
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est extrêmement familier, et qu'est-ce qu'une expression familière, sinon une expression représentative d'un milieu et qui évoi/ue ce milieu avec les sentiments qu'y rattache celui qui le connaît; un terme familier est donc un exemple-type des effets par évocation, dont il sera question dans la cinquième partie.
i^ 17!>. Les gallicismes et les définitions. Les gallicismes sont un autre cas typique de faits d'évocation; bien que l'on comprenne sous le terme de gallicisme (ou en général d'idiotisme) des choses assez mal définies, la plupart sont des expressions affectives de la langue de la conversation, et si elles nous affectent, c'est surtout parce qu'elles évoquent un milieu spécial, bien plus que par la saveur propre de la chose exprimée. Il faut donc s'attendre à ce qu'ils présentent un contraste frappant avec leur définition, surtout si l'on part de la définition pour arriver au gallicisme. Comparez p. ex. «Maintenant je suis satisfait» et «-A la bonne heure!'», expression qu'il est impossible de prononcer sans une intonation exclamative (§ 262) ; ou bien: «S'enfuir précipitamment» et «Prendre ses jambes à son cou-» ; «Il a bonne apparence, mais il est au fond sans mérite» et *ll paie de mine-» ; «Je ne suis pas responsable» et «-Je n'en pêux mais'», etc. Le recueil de M™^ Plan (voir bibliographie) fournira des exemples en abondance.
§ 180. Les dictionnaires idéologiques peuvent être mis aussi à contribution, mais pour des expériences et non plus pour des observations. Comme on y rencontre dans un pêlemêle qui est d'ailleurs un défaut (§ 145), des expressions de toute nature, il est facile de se rendre compte, par l'examen critique d'une rubrique, jusqu'à quel point un élève sait faire la distinction entre les aspects intellectuels et les aspects affectifs. Si l'on parcourt p. ex. la rubrique «fuir», on doit arriver à faire le départ entre des expressions neutres et intellectuelles comme fuir, s'enfuir, s'échapper, disparaître, prendre la fuite, et d'autres comme s'esquiver, s'éclipser, qui produisent un effet naturel, c. à d. sont affectives par la manière dont l'idée même de «fuir» est présentée, d'autres enfin, comme se sauver, filer, lever le pied, prendre ses jambes à son cou, prendre la poudre
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d" escampette , dont TefTet vient surtout de la nuance familière, c. à d. d'un effet par évocation. De même, sous la rubrique «colère», on fera un triage analogue; des mots comme colère, irritation, s'irriter comportent un minimum de vibration, tandis que être courroucé, être hors de soi, rî'Hre plus maître de soi, exhaler sa colère, être transporté de colère frappent par la gravité avec laquelle l'idée s'offre à nous (effet naturel) et par la nuance littéraire qu'ils comportent (effet par évocation).
Cette double face des expressions affectives doit être une dernière fois précisée, car tout ce qui va maintenant être dit jusqu'à la fin du livre roulera sur cette distinction.
§ 181. Caractères affectifs naturels et effets par érocatîon. Gomme nous l'avons dit, les premiers sont pour ainsi dire (bien que ce ne soit qu'une fiction) inhérents aux faits d'expression eux-mêmes, tant ils semblent en être une émanation directe; la réalité est que l'effet vient, dans ce cas, de la forme qui est donnée à la chose exprimée, de l'angle sous lequel la fait voir l'expression qui en est le symbole. Nous avons affaire à un effet naturel ou direct lorsque, par exemple, en entendant prononcer un mot, nous éprouvons une impression agréable ou désagréable, sans que la réflexion fasse rien ajouter d'essentiel à cette impression première; c'est encore un effet naturel, lorsqu'une expression nous fait voir une chose avec des proportions ou une intensité frappante; même caractère, quand le fait de langage éveUle en nous une impression de beauté, de joliesse, de grâce, etc. Au contraire, dans l'effet par évocation, Texpression signifie sensiblement la même chose que tel autre mot que nous emploierions; les deux termes ne diffèrent entre eux par aucune modification sensible de l'idée; le sentiment particulier qui se dégage, malgré tout, du fait de langage, provient alors d'une réflexion inconsciente qu'on pourrait traduire ainsi : «C'est une autre personne que moi qui emploierait cette expression», ou bien : «Je l'emploierais dans telle circonstance et non dans telle autre». Voilà l'essence de l'effet par évocation. Si un terme technique, par exemple, produit sur moi une impression, ce n'est certes pas qu'il
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implique rien d'affectif en lui-même : la raison d'être de l'expression scientifique s'oppose à cette supposition; mais c'est parce qu'il évoque un autre milieu que le milieu ordinaire, et une autre forme d'activité que celles de la vie journalière. On pourrait en dire autant de l'expression littéraire, de la langue familière et de tous les autres modec d'expression qui pourront être définis plus loin. Il va sans dire qu'un fait de langage peut participer des deux caractères à la fois, mais il est rare que l'observation ne permette pas de dégager un trait domiriant plutôt que deux. La différence entre ignorant et ignare est d'intensité, et elle m'affecte comme telle; elle est donc «naturelle» ou «directe» ; mais quand j'entends parler de «la gustation des matières sapidesT>, j'ai avant tout l'impression d'une autre forme d'expression, j'allais dire d'une autre langue; c'est l'activité scientifique, c. à d. une attitude spéciale de la pensée qui s'évoque devant mon imagination ; en soi, le fait de *goûter des choses qui ont une saveur^ n'implique aucune intervention du sentiment. Soit encore la phrase : «Où as-tu fourré ton chapeau?»; elle ne saurait m'affecter directement; il n'y a rien d'impressionnant, d'amusant ou d'attristant, de comique ou de grave, d'agréable ou de désagréable à demander à quelqu'un où il a mis son chapeau ; si je suis affecté (et je le suis), c'est encore par l'évocation d'un milieu, en ce sens que le verbe fourrer est famiher, c. à d. qu'instinctivement son emploi me semble admissible dans certaines circonstances et inadmissible dans d'autres ; on voit clairement intervenir ici la valeur sociale du langage et les sentiments qui en découlent (cf. § 12-U).
Les caractères affectifs naturel seront étudiés dans la quatrième partie, les effets par évocation dans la cin(|uième et la septième. La place relativement considérable accordée flans ce livre aux effets de la seconde catégorie pourrait donner une idée exagérée de leur importance, comparée à celle des premiers; ceux-ci sont en réahté les effets fondamentaux, répandus sur toute la surface du langage, et les plus constamment observables; seulement ils reposent sur des principes généraux assez simples, et sont eux-mêmes assez connus pour
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qu'on puisse renvoyer, pour leur étude, aux manuels courants: les autres, au contraire, plus difficiles à saisir et à expliquer, sont aussi plus particuliers et d'une extension moindre; si oa les a décrits ici avec quelque détail, c'est qu'ils ne tiennent pas, comme les premiers, dans quelques brèves formules; en outre, leur droit à l'existence est encore à peine reconnu, et pourtant ils ne sauraient être passés sous silence dans une étude raisojinée des faits d'expression.