CARACTÈRES AFFECTIFS NATURELS
Sommaire. — A. La notion d'intensité, principe général de classement; elle peut être conçue intellectuellement et aflfectivement. Tantôt la notion moyenne est renforcée, tantôt elle est atténuée. Exemples tirés des diminutifs. B. La notion de valeui-; ses variétés; sentiments de plaisir et de déplaisir; expressions laudatives et dépréciât ives. C. Valeur esthétique des faits d'expression; elle n'est pas un principe de classement, parce que les préoccupations esthétiques sont à l'arrière-plan dans la fonction naturelle du langage; mais le beau est en germe dans les faits d'expression spontanés. Tout emploi conscient de cette valeur esthétique constitue un fait de style, étranfîer au parler de la collectivité. Cas limitrophes: expression du comique; expression „pittoresqtie" .
A. Différences quantitatives.
§ 182, La notion d'intensité. Prise dans son acception la plus large, cette notion est impliquée dans toute comparaison des faits de langage, à condition qu'on comprenne sous le terme d'intensité toutes les différences qui se ramènent à une mesure de la quantité, de la grandeur, de la valeur, de la force, etc., peu importe qu'il s'agisse de représentations concrètes ou de concepts abstraits. Si l'intensité relative de deux expressions nous apparaît ordinairement avant tout autre caractère, c'est que l'esprit saisit plus aisément, dans deux choses comparées, les différences quantitatives que les caractères spécifiques. Rien de plus vaste, d'ailleurs, et, il faut le dire, de plus élastique que cet aspect «de la mesure» ou «aspect quantitatif». Tantôt c'est une différence matérielle, concrète de quantité, de
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dimension (ainsi entre mer et océan, presqu'île et péninsule), tantôt c'est une différence d'extension entre deux notions abstraites et voisines, comme c'est le cas pour utile et indispensable, pour usage et abus; tantôt enfin (et nous nous y attendions), une somme plus ou moins grande d'éléments affectifs attachés à deux faits de pensée, quelle que soit d'ailleurs la nature de ces éléments affectifs (voyez p. ex. étonné et ébahi, maigre et fluet).
Comparons ces données avec celles que nous avons posées dans la troisième partie. Tout d'abord, la différence quantitative ou d'intensité est une de ces «catégories» générales que nous appliquons à tous les objets de nos perceptions et de nos pensées; c'est une habitude inhérente à notre esprit; nous voudrions nous en débarrasser que nous ne le pourrions pas.; c'est que nous ne saurions concevoir aucune chose absolument, mais seulement dans sa relation avec une ou plusieurs autres choses. Le langage, cela va sans dire, reflète fidèlement cette tendance ; en fait, on trouverait difficilement deux expressions quelconques, unies par une idée fondamentale, qui ne se distinguent pas l'une de l'autre au point de vue quantitatif, quelle que soit d'ailleurs la nature particulière de ce *quantum*. Aussi avons-nous adopté la notion d'intensité comme norme de classement pour les expressions constitutives d'une rubrique idéologique (§ 145).
Ici, en matière de synonymie, pour la distinction progressive des expressions subordonnées à un même terme d'identification, l'intensité nous apparaît de nouveau comme le principe à la fois le plus général et le plus naturel, et puisqu'il est bon d'envisager les expressions synonymes successivement sous divers aspects, ae les faire passer dans diverses «catégories expressives» (§166), c'est par la catégorie d'intensité qu'il convient de commencer.
Mais une autre remarque se déduit de la définition très large donnée ici de cette notion : quelle que soit son importance pour l'étude des faits de langage en général, elle ne saurait intéresser la stylistique que par une portion seulement des renseignements qu'elle fournit ; inutile de dire que c'est de l'intensité
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des caractères affectifs, ou intensité affective, que nous voulons parler. Une différence quantitative comme celle entre mer et océan, ou même entre usage et abus, n'a, en principe, rien à faire avec la stylistique, puisque le sentiment n'intervient pas dans le travail de différenciation; il y a là une pure opération intellectuelle. Il en va tout autrement d'une différence comme celle entre étonné et ébahi, maigre et fluet: les caractères affectifs étant ici en jeu, si j'apprends qu'il y a une plus forte «dose» d'effet dans le second terme de chaque couple que dans le premier (quel que soit cet effet), je sens que l'analyse ultérieure des caractères affectifs est préparée et facilitée par cette première constatation. Ainsi, dans l'ordre de la recherche, la notion d'intensité est subordonnée, pour nous, à la recherche de la dominante intellectuelle ou affective (§ 164) ; mais, quand on a découvert, à propos de n'importe quel fait de langage étudié, 1) qu'il affecte la sensibihté plus que l'entendement (dominante affective), et 2) qu'il l'affecte plus ou qu'il l'affecte moins qu'un autre qui lui est synonyme (intensité affective), on peut dire que l'étude se trouve engagée dans une voie parfaitement naturelle.
§ 183. L'intensité affective. En matière d'intensité, pas plus que dans les autres catégories, on ne trouve de limite tranchée entre l'aspect intellectuel et l'aspect affectif. Il est souvent difficile de faire le départ entre ce qui revient à la perception et ce qui appartient au sentiment. Sans doute, on saisit sans effort, entre rivière et f,euve, une différence purement matérielle de grandeur et de volume; entre regarder et examiner-, on n'a pas de peine à voir une différence d'intensité d'ordre inteDectuel ; mais la chose n'est déjà plus si claire pour danger et péril, colère et courroux; c'est souvent affaire de contexte. La différence intensive entre terrible et formidable est saisie au moins autant par le sentiment que par l'esprit; on peut en dire autant de fier et hautain, et ainsi de mille autres exemples. Mais qu'importent ces fluctuations, puisque c'est avant tout la tendance qui nous intéresse et la catégorie expressive qui en résulte. Toutefois on voudrait pouvoir recourir à des cas certains d'intensité affective; malheureusement ils sont encore
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liors de notre portée. Ainsi, dans l'expression familière, qui sera étudiée ici en dernier lieu, il y a une manière particulière d'exagérer les idées qui est un cas très net d'intensité affective (cf. VII« partie); supposez, par exemple, qu'on parle d'un homme dont tout le monde est engoué, un homme «à la mode»; on pourra dire qu'il a «une vogue extraordinaire»; cette expression, tout en marquant d'un trait d'intensité l'idée d'engouement, reste assez intellectuelle; mais si l'on dit: «On se l'arrache», il suffit d'abstraire ce que cette tournure a de familier et de ne retenir que son caractère «quantitatif», pour avoir un cas très évident d'intensité affective; quand on parle de la beauté d'une femme, il y a la même différence entre «Elle est extrêmement jolie» et «Elle est jolie à croquer». Il faudrait surtout pouvoir faire appel aux moyens d'expression indirects; ce serait le type parfait de l'intensité affective. Si l'on dit : «Je ne crois absolument pas ce que vous dites», la négation est rendue d'une façon très intensive, mais aussi très intellectuelle; dites maintenant: «Je ne crois pas le premier mat de ce que vous dites», c'est un cas d'exagération familière; la dose affective est déjà bien plus forte; mais il y a toujours emploi de moyens directs, c. à d. de mots ; imaginez enfin des tournures comme : «Moi, que je croie ce que vous dites? Ah! ça, non, par exemple!» ou bien: «Moi, croire cela? Allons donc!»; il y a exclamation presque pure, nous sommes dans l'indirect, et c'est ce qui permet au sentiment d'avoir la première place dans l'expression de l'intensité. On comprend que le moment n'est pas encore venu d'utiliser des procédés semblables pour la démonstration; mais l'occasion était bonne de jeter un coup d'oeil rapide sur quelques parties importantes du champ qui reste à parcourir.
§ 184. L'atténuation; les diminutifs. On appliquera exactement les mêmes procédés aux expressions qui atténuent l'idée au lieu de la renforcer. Dans cet ordre de faits, on pense avant tout aux diminutifs; il en a déjà été question à propos de la formation des mots par voie de suffixes. Les diminutifs ne sont qu'une forme restreinte de l'atténuation, mais ils permettent d'en saisir les variétés d'une manière assez
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claire. La formation diminutive joue en français un rôle bien moins important que dans d'autres langues, l'italien par exemple, mais la question qui se pose est toujours la même : l'idée de petitesse est-elle conçue logiquement, marque-t-elle une différence précise de dimension ou d'extension entre deux choses, ou bien est-elle saisie affectivement? Cigarette opposé à cigare, voilà un exemple du premier cas; maisonnette en regard de maison, voilà un exemple du second. Cette nuance affective peut être de deux sortes; et, bien que cela ne nous occupe pas encore, on peut en parler ici : tantôt c'est un sentiment de plaisir ou de déplaisir, l'expression est laudative ou dépréciative ; laudative p. ex. dans maisonnette (= «une jolie petite maison»), dépréciative dans femmelette (= «femme faible et ridicule»); ou bien la nuance est évocatrice, en ce sens que ie diminutif est familier (cf. longuet, maigrelet, etc.); nuances qui, d'aUleurs, n'ont rien d'absolu et sont souvent fondues les unes dans les autres. D'une manière générale, l'expression familière, dans toutes les langues, a une prédilection pour les diminutifs, et l'on sait que, dans l'évolution du langage, un diminutif se substitue souvent au simple correspondant (après la perte de la nuance affective, bien entendu); c'est le cas du français soleil, venant d'un diminutif du latin sol.
Mais il va sans dire que la question ne se résume pas dans l'étude des diminutifs, car l'atténuation, comme l'intensité, est un fait de pensée. Tâchons de nous rendre compte de ces deux aspects en partant d'une même idée et d'une situation déterminée; le mieux est de choisir une idée comportant par elle-même quelque chose de sérieux, de grave, de mauvais ou de choquant; si l'on parcourt la Hste des expressions pouvant rendre cette idée, dans un dictionnaire idéologique par exemple, on verra vite que les unes conservent à la situation toute sa gravité, ou même l'accentuent, tandis que d'autres l'atténuent et la voilent, et le plus souvent, nous le verrons à propos de la langue parlée, pour une raison sociale. Si l'on parle d'une tâche difficile, on dit la chose telle qu'elle est ; une tâche malaisée ou délicate dit moins que la première expression; cependant on ne peut pas dire que la diminution d'in-
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tensité soit essentiellement affective; mais tout change si, par exemple, on veut exprimer l'idée délicate (surtout socialement) de l'obscénité ; Texpression «un mot obscèneT^ dit la chose telle qu'elle est; «un mot ordurier, dégoûtant-», etc., accentue l'impression de répugnance; au contraire «un propos léger, leste, gaillard, grivois*, etc., sont des expressions atténuantes et qui, pour ainsi dire, excusent; voilà des exemples très nets d'une gamme montante et descendante, résultat d'une vraie transposition du ton affectif. Que ces nuances soient extrêmement délicates, ténues, subtiles parfois, personne ne le nie; mais qu'il y a une tendance, et que cette tendance est en action dans la pratique du langage, voilà ce dont nous voudrions avoir convaincu le lecteur.
B. Différences qualitatives.
Notions du plaisir et du déplaisir, du bien et du maL
g 185. La notion de ralenr et ses rariétés. Après la quantité, la qualité; après la mesure, l'évaluation des caractères propres. Nous voyons intervenir ici les sentiments et jugements de valeur, sur lesquels nous avons dit l'essentiel au § 166. Ce qu'il faut surtout se rappeler, c'est qu'il s'agit d'une catégorie formelle de la pensée, et que, toute variable qu'elle est, elle tend toujours à différencier les faits d'expression dans deux sens déterminés. Enumérons encore une fois les formes les plus caractéristiques de cette notion de valeur : tantôt nous sentons qu'une chose engendre du plaisir ou de la douleur; tantôt nous sentons et jugeons qu'elle est bonne ou mauvaise (pour nous-mêmes ou pour les autres); tantôt enfin qu'elle est bonne ou mauvaise en soi. Plaisir ou déplaisir, convenance ou non-convenance au moi, conformité ou non-conformité à des principes extérieurs au moi (morale, dogmes, etc.), tel est l'ensemble assez complexe, mais en somme concordant, des faits de pensée qui déterminent dans le langage la distinction entre les expressions prises en bonne part ou eti mauvaise part. Comment les nommer? La terminologie est assez imparfaite, mais il importe peu de changer l'usage reçu ; on aimerait
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pouvoir appliquer les termes péjoratif et mélioratif aux expressions qui marquent cette distinction quand elle se rapporte au moi, et réserver les termes laudatif et dépréciatif à la même notion quand elle prend la forme d'un jugement dont la norme est extérieure au moi (jugement moral, etc.). Mais il est hors de propos de faire des distinctions trop subtiles; le langage est d'ailleurs trop imparfait lui-même pour rendre exactement ces nuances essentielles de l'idée de valeur ; il nous suffit de dire que ces tendances cherchent à se refléter en lui, sans y réussir toujours complètement. Soit l'opposition bon: mauvais; même avec des contextes déterminés, que de cas où nous ne pourrons pas dire exactement si ces adjectifs désignent Vagrément et le désagrément que nous éprouvons aux choses, ou bien les avantages et les désavantages qu'elles offrent pour nous, ou bien les qualités et les défauts que nous leur supposons, ou bien les idées de vertus et de vi.ces que nous y rattachons. De l'un à l'autre domaine (sentiment instinctif, utilité, valeur propre, moraUté), les transitions sont infiniment délicates, et toujours il faut, en plus, se demander s'il s'agit, dans la distinction faite, d'une opération claire de l'esprit ou d'une vibration afl"ective. Est-ce à dire que nous sommes à l'entrée d'un labyrinthe où nous désespérons de nous retrouver? Assurément non, car, sous ces dégradations multiples, se cache un instinct primordial; et si nous nous attachons à deux principes de méthode énoncés dès l'introduction (§ 31): dégager les tendances fondamentales et décrire les cas typiques, nous ne pouvons pas nous perdre.
§ 186. Aspects linguistiques de la notion de valeur. Le plus souvent, des synonymes, dont les uns sont pris en bonne, les autres en mauvaise part, se groupent autour d'un mot à sens neutre, qui désigne la chose indépendamment de ses qualités ou de ses défauts. Cela était prévu; un terme d'identification, p. ex., a forcément ce caractère. En outre, on ne doit pas attendre de la géométrie imparfaite du langage qu'elle nous offre toujours, côte à côte, les trois termes de comparaison : terme neutre, terme laudatif, terme péjoratif. Nous savons d'ailleurs que l'esprit est trop paresseux pour comparer trois
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choses à la fois; le plus souvent, il y a opposition d'un terme neutre avec l'un des deux autres, ou bien opposition des deux termes extrêmes. Lit, grenier, acteur, imiter désignent des idées indifférentes au point de vue envisagé ici; ce sont des termes neutres; en face de ces mots, grabat, galetas, cabotin, singer, apparaissent sans peine avec un sens dépréciatif. Peut-on dire avec la même certitude que liberté est neutre et licence péjoratif? C'est affaire à régler de contexte à contexte; en revanche, piété est pris en bonne part et bigoterie a la valeur opposée ; le terme moyen reste nébuleux. Cette dernière opposition est d'ailleurs un exemple d'un cas fréquent; l'exagération d'une qualité est conçue comme un défaut; V économie, poussée trop loin, devient avarice, la dépense devient prodigalité, Vhabileté, ruse; et l'on voit comment la notion de valeur est liée à la notion d'intensité.
Des cas comme habileté: ruse, etc., montrent aussi avec quelle facilité la notion de valeur peut être retournée, suivant la manière dont la perception pure se réfracte dans notre esprit. Il y a un cas bien plus typique de ce fait : il arrive qu'un seul et même terme peut être pris en bonne ou en mauvaise part, suivant les situations où il se trouve impliqué. Ainsi fierté est conçu comme une qualité dans cette phrase : «La fierté de l'âme est compatible avec la modestie*; mais dans cette autre, le même mot est accompagné d'une note de blâme : «La fierté de cet homme indispose tout le monde». Le cas paraîtrait embarrassant s'il n'était au contraire très démonstratif: il prouve, comme beaucoup d'autres, que ces faits d'expression sont le résultat de tendances de notre esprit, lesquelles sont toujours actives, toujours en puissance de réalisation, et toujours prêtes à attaquer n'importe quel domaine de la langue.
On sait en effet que non seulement les mots, mais même les éléments des mots peuvent subir son action; il y a des suffixes péjoratifs et des suffixes «mélioratifs» ; citons parmi les premiers -ard et -aud (bavard, badaud), et parmi les seconds -et, -ette (jardinet, maisonnette). Nous en avons parlé, avec toutes les restrictions qu'ils comportent, § 41, et surtout à Bal] y, lYaité de stylistique française. 12
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propos des exercices correspondant à ce paragraplie: nous y renvoyons le lecteur.