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La langue commune et les milieux.

Sommaire. — Outre leurs caractères affectifs naturels, les faits d'expression ont la faculté d'évo(|ucr les «milieux» où leur emploi est le plus naturel et le plus fréquent, autrement dit, de produire des effets par évocation, qui ne se révèlent que par contraste avec la langue commune.

A. Le sujet parlant a l'impression qu'il y a dans la langue maternelle des mots fréquents et des mots rares, des expressions usuelles et des expressions non usuelles; cela prouve indirectement l'existence d'une langue commune, qui reflète, dans un gioupe linguistique donné, les formes constantes de la vie humaine et de la vie sociale; toutes les formes d'expression servant à des emplois plus restreints, ou particulières à des groupements plus limités lui restent subordonnées. La langue commune ne se confond iju'en partie avec le mode intellectuel (cf. § 131) et se distingue nettement de la langue parlée ou expression familière.

H. La notion de tnilieu repose sur des affinités conscientes ou incojisc.ientes existant dans un irroupe d'individus reliés par la communauté de la condition, de l'activité ou de la pensée. Un individu se classe par le Lmgaj^'e de son milieu, ou élude ce classement en s'adaptant au langage d'un autre milieu. La mentalité moyenne simplifie la notion de milieu et la conc^oit dune manière essentiellement symbolique et quantitative : elle mesure surtout la distance qui sépare de la langue commune une expression propre à un milieu, soit dans le sens de la langue dite «écrite», soit dans le sens de la langue dite «parlée». Exemples de faits d'évocation empruntés à ces deux domaines. Autres exemples empruntés aux effets littéraires et aux faits de prononciation et d'intonation. L'évocation est d'autant plus forte que le mot est employé en dehors de son milieu et que la chose exprimée est familière à la collectivité.

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§ 210. Caractères affectifs naturels et effets par évocation. Tous les caractères afîectifs étudiés jusqu'ici s'expliquent immédiatement par les rapports existant entre les faits de langage et les faits de pensée, pourvu que le sentiment intervienne dans le travail d'association; ces effets semblent émaner des expressions mêmes, parce qu'ils sont inséparables de leur signification; nous les avons appelés effets naturels. Mais beaucoup d'exemples ont déjà montré qu'une quantité d'effets, au lieu de reposer sur ce rapport direct, immédiat, ont un caractère indirect, symbolique, représentatif, en ce sens qu'ils résultent de l'évocation de certaines formes de vie et d'activité ; par des associations devenues habituelles et inconscientes, l'esprit voit dans ces formes d'expression des exposants de certaines manières d'être, d'agir et de penser; c'est comme si les faits de langage lecevaient une odeur particulière des milieux et des circonstances où ils sont naturels. De même qu'une coutume ou un détail de costume peuvent être les marques d'un état social, évoquer des milieux, de même un fait d'expression, même le plus fotfle en apparence, p. ex. un mot, une tournure, un terme technique, une expression littéraire, voire même un détail de prononciation peuvent être conçus comme faisant partie des habitudes et de la vie d'un groupe, pourvu que ces faits soient très usuels dans ce groupe et très peu employés dans les autres. Ils arrivent de la sorte à symboliser, à évoquer ce groupe avec sa manière d'être ou les formes de son activité; tout individu qui emjjl oie spontanément une forme d'expression particulière à un milieu se classe, qu'il le veuille ou non, dans ce milieu.

A ce titre, le langage est un fait de symbolique sociale: virtuellement, il possède sous toutes ses formes celte propriété d'évocation ; elle existe à l'état latent dans tous les faits linguistiques ; mais cette tendance, toujours prête à manifester son action, est tenue en échec par d'autres qui lui sont opposées, en sorte que tous les faits de langage ne sont pas réellement évocateurs. Ce qu'il importe donc d'établir tout d'abord, outre l'existence du phénomène, ce sont les conditions nécessaires pour sa réalisation.

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Or la plus essentielle de ces conditions, nous la connaissons déjà (cf. §32 et suiv.) : la relativité générale qui conditionne la valeur expressive des faits de langage a pour conséquence que cette valeur n'apparaît, dans chaque forme typique, que par un contraste inconscient établi entre elle et une autre forme présentant des caractères opposés: ce principe, qiii est la raison même du système expressif d'une langue, veut, par exemple, que la valeur affective d'un fait de langage ne se révèle que par comparaison et contraste avec un terme d'identification appartenant au mode purement intellectuel. Nous avons donc à rechercher le mode d'expression avec lequel les langues des milieux so;it eu constante opposition; à son tour, re mode d'expression, une fois déterminé, nous permettra peut-être de serrer de plus près la notion de milieu et la nature des phénomènes d'évocation.

A. La langue commune.

§ 311. Statistique d'emploi des faits de langa^. Pour

préparer la recherche qui nous occupe, posons-nous une question très naïve, mais dont la réponse est embarrassante, si elle ne doit pas être aussi naïve que la question elle-même- Pourquoi y a-t-il, dans toutes les langues, des mots fréquents et des mots rares ? Comment se fait-il que je rencontre, dans une même phrase de ma langue maternelle, des expresàious immédiatement intelligibles, et d'autres qui semblent presque appartenir à une langue étrangère? Ce qui montre combien celte question est en réalité délicate, c'est qu'elle est double; en effet, en matière de langage, «rare» peut désigner deux choses très différentes : un mot peut nous paraître tel parce que la chose qu'il désigne ne nous est pas connue; mais en outre, il peut être rare parce qu'il désigne, d'une façon qui ne nous est pas familière, une chose connue de nous; dans ce cas, il vaut mieux dire que le mot n'est pas le mot usuel, qu'il est peu usité. Ces deux types d'expressions sont des cas extrêmes, et, à ce titre, méritent notre attention, puisque les cas extrêmes jouent un grand rôle dans notre méthode.

§ 212. Mots fréquents et mots rares. Sans doute, la

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rareté et la fréquence d'emploi des faits de langage n'est pas une notion rigoureusement définissable; mais elle est réelle, et possède une force active, en ce sens qu'elle pousse l'esprit à faire inconsciemment un triage, grossier, il est vrai, entre les mots: en outre, cette rareté et cette fréquence pro- Yoquejit en nous des sentiments linguistiques d'une nature délicate et particulière ; ils sont, pour le dire en passant, une forme primitive des impressions déterminées par révocation des milieux.

La pratique du langage est une opération si habituelle au sujet parlant, que celui-ci linit par s'imaginer qu'il sait tout de sa langue maternelle; ainsi un Français a le sentiment inconscient qu'un mol doit lui être intelligible pour la seule raison que ce mot est français. En réalité, une personne, même cultivée, ne possède pas le tiers des mots catalogués dans les dictionnaires, et ceux-ci sont loin d'enregistrer tous les mots de la langue. Ouvrez, à n'importe quelle page, le dictionnaire le plus complet de votre langue maternelle ; vous serez frappé de l'énorme proportion de mots qui vous sont entièrement inconnus, ou dont le sens ne vous apparaît qu'à travers un brouillard, en y comprenant (ce qui revient exactement au même) les sens des mots usuels qui ne vous sont pas intelligibles (cas d'homonymie sémantique, voir § 50). A la page 862 du Dictionnaire Généra], je constate que sur 23 mots, 14 me sont totalement inconnus {enibourder, embout, ernbraquer, etc.), et, bien que le mot emhrasser, figurant à cette page, soit pour moi un mot usuel, j'ignore absolument ce qu'il signifie dans l'expression embrasse^' un cheval (terme de manège). Je suis convaincu que cette statistique, poussée plus avant, ne donnerait pas un résultat moyen très différent de celui-ci.

Ainsi il existe dans toutes les langues représentant un haut degré de culture, une foule de mots qui sont, pour ainsi dire, en marge du langage de tout le monde. Mais il s'agit, comme on le voit, de mots rares désignant des choses rares; il est plus intéressant de se rendre compte qu'il y a des mots rares désignant des choses connues; c'est la seconde face de cette même question.

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§ '213. Expressions usuelles et expressions non nsnelles.

Celle distinction apparaît clairement dans l'examen des sér/'es sijnonymiqnes (§ 159): souvent alors on constate que, dans l'ensemble des termes comparés, l'un nous frappe, non par une nuance particulière de sens ou d'effet, mais simplement parce (|ue nous retrouvons en lui la désignation la plus fréquente, la plus usuelle de la chose exprimée; si l'on me dit, p. ex., que les mots coursier, destrier, cheval, monture sont synonymes, c'est le troisième r|ui m/apparaît comme le terme usuel : deux des antres (coitraier. mmiture), tout en existant dans ma conscience linguistique, sont pour moi des mots non usuels (je ne dis pas: inusités); enfin, si je ne suis pas familiarisé avec une langue littéraire spéciale, j'ignorerai complètement le mot destrier ; mais même si je le connais avec son sens exact, il est pour moi un mot nettement inusité. La distinction entre non usuel et inusité, pour subtile qu'elle paraisse, est très réelle; en fait, les mots inusités sont sensiblement la même chose que des mots rares (voir § précédent); les mots non usuels constituent au contraire un cas très spécial et très important pour nous; car, nous le verrons bientôt, ce sont les faits de langage non usuels qui donnent lieu à la plupart des effets par évocation. Mais précisons encore davantage. C'est dans la pratique du langage parlé que cette distinction éclate le mieux; souvent une expression entendue dans la conversation nous étonne parce qu'elle n'est pas dans le ton général ; elle ne désigne pas une chose inconnue de nous; cette expression nous est parfaitement intelligible; il nous est peut-être arrivé de la lire quelques instants auparavant dans les colonnes de notre journal, sans qu'alors elle nous ail frappés d'aucune manière;" que s'est-il donc passé? Nous sentons obscurément que nous ne l'emploierions pas, ou plus exactement, que nous l'emploierions dans d'autres circonstances que celle où elle nous a étonnés; une sorte de loi de convenance nous paraît enfreinte ; mais dans la plupart des cas. nous ne nous rendons compte ni de l'existence de cette loi, ni de la manière dont elle est enfreinte.

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Voici un autre cas. En entendant un étranger parler notre langue, nous avons parfois le sentiment bizarre qu'il la parle trop "bien; il s'exprime avec la plus grande pureté, mais nous sonames étonnés de l'emploi de certaines formes, pourtant irréprochables; elles sont très correctes, ou plus exactement, elles le sont trop, et c'est de là que vient notre surprise. Ces expressions semblent avoir été puisées à une autre source que celle o(j s'alimente le parler usuel; un vague instinct nous avertit d'une certaine discordance dans le choix des termes. Eh bien, au fond, ce sentiment résulte d'un eflFet par évocation, seulement cet effet est raté. Supposez encore que dans la conversation quelqu'un dise sérieusement qu'un de ses parents vient de trépasser; bien que la chose soit triste en elle-même, on aura envie de rire; de nouveau il s'agit d'un effet par évocation qui porte à faux; trépasser est un mot poétique, qui se trouve tout à fait dépaysé dans la langue parlée. On le voit, l'effet- dont il s'agit est indépendant de la signification du mot, indépendant aussi de l'effet naturel qu'il comporte dans son emploi normal : nous sommes donc bien dans une catégorie ou mieux, dans un ensemble de catégories expressives distinctes de toutes celles étudiées jusqu'ici.

§ 214. Définition proTisoire de l'expression usuelle. Gomment, à quelle norme, mesurer cette statistique d'emploi des faits de langage? Où trouver le ou les points de comparaison sans lesquels ces impressions vagues restent sans portée? Car, il faut le reconnaître, les sentiments linguistiques qui se d^agent des mots selon qu'ils sont rares ou fréquents, usuels, non usuels ou inusités, ces sentiments peuvent varier d'un sujet à l'autre; il faut tenir compte de certaines expériences individuelles; le milieu où l'on vit, les formes habituelles de l'activité peuvent déplacer et même renverser la valeur de ces effets; songez, par exemple, qu'un écuyer de manège rira peut-être si je lui dis que j'ignore le sens de l'expression «embrasser un cheval» (§ 212). Si donc il n'y a, pour asseoir l'étude des effets par évocation, nulle autre base que ces impressions variables, il ne vaut pas la peine d'en parler. Heureusement, il y a autre chose; il y a, non seulement un

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fond commun de vocabulaire, mais aussi un ensemble de moyens d'expression de tout genre, sur lesquels tous les sujets parlants sont d'accord sans le savoir; cet accord tacite est la condition nécessaire pour que se réalise cette chose merveflleuse qu'est la communication de la pensée. Mais sur quoi repose cet accord? Quel est ce trésor commun où chacun peut puiser? Où peut-on étudier cet ensemble d'expressions appelé langue usuelle?

Notre réponse, qui devra être immédiatement développée pour se dépouiller de son apparence de naïveté, est en deux mots celle-ci : une expression est dite usuelle 1) quand eUe désigne une chose ou une idée indissolublement liée avec la vie, considérée dans ses caractères fondamentaux, uniformes, constants, ou dans ses caractères sociaux communs à tout un groupe linguistique; 2) quand cette désignation donne immédiatement, à n'importe quel membre de ce groupe linguistique, l'impression que «cela se dit ainsi, doit se dire ainsi, s'est toujours dit ainsi, et se dira toujours ainsi». Cette croyance est, sans doute, une pure illusion, puisqu'elle est démentie par l'évolution constante du langage; mais, par sa valeur subjective, c'est une réalité absolue, sans laquelle la conscience d'un état de langage ne serait pas possible (cf. § 23). L'ensemble des moyens d'expression qui portent ce caractère uniforme dans l'esprit de tous les sujets, voilà ce qu'est pour nous la langue usuelle. Reste à dire ce qu'il faut entendre par ces caractères fondamentaux, uniformes, constants et communs de la vie.

§ 216. Leg formes constantes de la vie. On dit souvent que la vie est changeante, diverse, insaisissable dans ses variétés; c'est une question de perspective; dans ses traits fondamentaux, elle est une, immuable et fatale. Pour s'en convaincre, il suffirait de concentrer son esprit sur quelques-unes des conditions auxquelles la vie d'aucun individu n'a échappé, depuis que l'homme est homme, et de se dire que ce ne sont là que des spécimens isolés d'un formidable ensemble; si l'on cherchait alors à évaluer, en imagination, ce que tous ces facteurs réunis représentent pour la formation, le «pétrissage»

Bail y, Traité de stylistique française. 14

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d'une vie humaine, on verrait s'évanouir dans un arrière-plan nébuleux toutes les particularités des vies individuelles. Ces particularités, chacun de nous les voit, il est vrai, à travers un prisme grossissant, parce que l'égoïsme, fruit naturel de nos besoins, et les désirs qui nous dévorent, nous habituent à tout rapporter ù nous-mêmes. Quant à ces formes communes de la vie. il suffit d'en signaler quelques-unes pour les faire ontrevou- toutes.

Que l'on songe à, notre corps et à ses organes; notre existence dépend de leur conservation; leur fonctionnement crée des besoins multiples, sans cesse renaissants: ils nécessitent, chaque jour, souvent à chaque heure et à chaque seconde, des mouvements, des actes dont l'absence, même momentanée, peut nous tuer; il nous faut manger, boire, dormir, respirer, etc. ; il y a les maladies, les infirmités ; notre pensée, malgré elle, est hantée par ces besoins et ces misères. La vie suit une évolution dont les phases sont déterminées depuis le berceau jusqu'à la tombe; nous les prévoyons, avec joie ou avec terreur, nous les constatons chez les autres; chacune d'elles marque de signes indélébiles notre corps, notre intelligence, notre sensibilité. Notre esprit, malgré les variétés individuelles, a des traits essentiels et immuables, et aussi les mêmes incapacités, les mêmes faiblesses (voir §§ 105—197). Nous sommes tributaires de la nature qui nous entoure ; il faut compter avec elle à chaque minute, pour qu'elle ne nous écrase pas sous ses forces aveugles; cette nature est régie par des lois inflexibles et implacables ; les innombrables phénomènes dont elle est le théâtre ont une régularité, une périodicité absolues, et chacun de ces phénomènes a son retentissement en nous, y créant des besoins, y provoquant des sensations et des sentiments dont le fond est toujours le même; que l'on songe seulement à la masse énorme d'associations forcées que suscite en nous la succession des saisons.

On pourrait emprunter toute une série d'exemples à l'instinct d? sociabilité qui établit entre les hommes des formes de groupements identiques dans leur raison d'être et leur essence (p. ex. l'union des sexes, la famille, etc.). Enfin

Kflets par ivooafioii. !211

chaijue groupemenl social a des formes fondamentales auxquelles tous les individus du groupe doivent se plier sous peine de succomber: croit-on peut-être que la loi soit sans influence siu' la constitution ou la déformation d'une mentalité générale? Ce n'esl pas tout : la civilisation, en se généralisant, propage au loin cet uniforme nivellement, limité tout d'abord aux groupes restreints. On peut se rappelci- l'influence de la civilisation occidentale, toutes les f(jrmes de vie et toutes les formes de pensée (jue nous avons en commun grâce à elle, depuis les usages les plus banals de la vie sociale, jusqu'aux manifestations les plus hautes de l'aspiration religieuse (cf. § 26).

Ici la variété commencerait à apparaître, et ce serait troubler la vue du fait central que de pousser plus avant là recherche des traits communs.

Cette revue une fois faite, si tant est qu'on puisse la faire sans avoir le vertige, quand on s'est convaincu que tout cela, accepté ou non, s'impose à nous, pèse sur Jious, nous forme et nous déforme, dans la vie du corps et dans la vie de l'esprit, que tout cela, quoi qu'on dise, hante à chaque instant notre cerveau : alors il suffirait d'ajouter une seule chose pour renouer le fil de notre exposé a})rès cette digression nécessaire : ce qui. sous des formes semlilables, est au j)remier plan de la conscience chez tous les individus d'un groupe, finit par créer entre ces hommes comme un cerveau commun; or, ce qui est pensé de la même manière tend à s'exprimer aussi de la même manière. A toutes ces conditions tenant à la vie, il faut en ajouter une, la plus importante de toutes ef qui est la raison d'être du langage, ta nécessité de comniimiqtier sa pensée aux autres et de se faire comprendre pour les choses essentielles de la -vie. Dans la constitution du langage, ce besoin impérieux de faire saisir aux autres sa propre pensée suffirait pour contrebalancer toutes les variétés qu'on peut surprendre dans la vie des individus et des groupes restreints.

L'expression de cette mentalité générale d'un groupe linguisti(|ue, voilà ce que nous appelons langue commune et expression usuelle; la langue commune est donc l'ensemble des faits de langage qui, dans une langue donnée, expriment

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les manifestatioDS constantes de la vie d'un groupe linguistique. Toutes les formes de langage qui expriment des aspects plus particuliers de la vie, de l'activité et de la pensée, non seulement restent subordonnées à ce fond commun, mais reçcâveut de lui, par contraste, leur caractère propre.

I 216« Caractères fondamentaux de la lan^e eommnne. A son tour, et pour mieux remplir sa fonction, la langue commune subordonne tous ses moyens d'expression à la nécessité vitale de la communication des pensées; à cet effet, elle s'applique à effacer les diversités du langage qui gêneraient cette fonction; elle supprime autant que possible l'alternative et le choix ; elle a horreur du luxe d'expression ; elle tend à unifier les nuances synonymiques : son idéal est de n'exprimer chaque chose que d'une seule manière. Aussi, dans une langue donnée, à. une époque donnée, il n'y a pas plusieurs manières, mais une seule usuelle de dire les choses qui doivent être sans cesse comprises d'une façon identique; la langue usuelle n'a pas deux manières de dire : corps, bras, tête; vie, mort; été, hiver, avoir chaud, avoir froid; avoir faim, avoir soif; manger, boire, dormir; parler, se taire; croire, savoir, se souvenir, oublier; 'plaisir, douleur, colère, etc. ; et ce qui se vérifie pour ces notions simples n'est pas moins vrai pour d'autres plus délicates. Lorsque cette condition n'est pas rempUe, lorsqu'il existe plusieurs expressions usuelles pour désigner une chose ordinaire, c'est l'indice d'une unité linguistique imparfaite de l'idiome et de son fractionnement en dia» lectes; on a très peu d'exemples de ce fait en français et beaucoup en allemand, où les dialectes sont encore très vivaces, et où l'on trouve, par exemple, deux mots signifiant «samedi» et au moins trois signifiant «cheval».

Ainsi s'explique l'impression que nous font certaines fautes des étrangers en parlant notre langue maternelle, surtout s'il s'agit de personnes qui l'ont apprise dans les livres. On peut avoir dévoré les chefs-d'œuvre de la littérature, étudié la langue scientifique dans les meilleurs manuels; on a beau posséder, grâce à ces lectures, un vocabulaire capable de tout exprimer: il suffit parfois d'une conversation avec un cocher

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de fiacre pour tenir en échec toute cette science. Pourquoi? C'est que les mots qu'il faudrait employer ne viennent pas; on n'est pas compris, ou bien on fait sourire quand on arrive à se faire comprendre. Mais si l'étranger est bon observateur, il arrivera à faire un choix entre les mille expressions dont il dispose, et éUminera de son vocabulaire tout ce qui n'exprime pas les choses de la vie par le langage de la vie; si la réflexion continue son œuvre, il comprendra peut-être que toutes les expressions qu'il a dû rayer de son vocabulaire usuel appartiennent bien à la langue, mais expriment des formes de vie, des formes d'activité, des formes de pessée étrangères à la mentalité commune; et si, par hasard, il s'occupe de stylistique, il verra que ces expressions font sourire parce qu'elles produisent dans la conversation des efTets par évocation, mais des effets ratés.

Ceci nous amène à distinguer la langue commune de deux modes d'expression qui risqueraient particulièrement d'être confondus avec elle: le mode d'expression intdlectttel (cf. § 131) et la langite parlée.

§ 217. La laii|r>c commune et le mode intelleetael. Si la langue commune est une norme de comparaison propre à faire apparaître la valeur des faits d'évocation, au même titre que le mode intellectuel pour la découverte des effets naturels, on peut se demander en quoi ces deux modes diffèrent entre eux ; car leijrs points de contact sont plus visibles que leurs divergences. Dans leur extension totale, ils n'ont ni l'un ni l'autre d'existence réelle; le langage ne montre niÔle part des systèmes de faits d'expression strictement opposables les uns aux autres dans leur ensemble; mais ces deux formes idéales reflètent des tendances toujours actives dans l'esprit du sujet parlant et se réalisent dans le langage par d'innombrables manifestations partielles et concordantes permettant une reconstitution de ces modes dans leur totalité (cf. § 131 et suiv.).

C'est un premier trait commun; en voici un autre plus frappant. Chacun 'de ces modes est caractérisé par l'absence d'un élément essentiel : le mode intellectuel ne comporte aucun effet naturel, et tant qu'il ne recourt pas au terme technique.

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aucun effet par évocation (cf. § j38); à son tour, la langue connmuue a pour caractère Ibndamental l'absence d'eiîets par évocation, ce qui ne veut pas dire que les effets naturels lui soient particuliers; or, fous ces ciîets .sont d'ordre affectif et forment la matière de l'étude stylistique tout entière. On pourrait donc dire que ces deux modes réunis comprennent l'ensemble des faits de langage auxquels la stylistique ne s'attache pas, offrant ainsi des points de comparaison pour mesure)- la valeur des faits qu'elle étudie. Tel est le second trait commun de ces deux formes d'expression.

En fait, la langue commune ressemble beaucoup au mode intellectuel, et ces deux langues idéales se confondent dans une grande partie de leurs domaines: lu où elles accusent des différences, la langue intellectuelle apparaît plus abstraite et la langue commune plus simple et, forcément aussi, plus banale et plus pauvre. On s'en rendra compte par les exemples suivants. Pour trouver la signification commune aux verbes goûter, brouter, pâture)-, bâfrer, dévorer, etc., il faut recourir à un terme d'identification (^ij 12:2 et 12H), et par conséquent à un mol «intellectuel» : mais ce mot appartient aussi à la langue commune : c'est mamjur. En revanche, engloutir, ingurgiter, avaler ont pour terme d'identification absorber et absorption; mais ces mots ne sont pas très usuels; ils ont un aspect plus ou moins scientificjue, et la langue commune n'offre pas d'équivalent. De même le contraire logique di'appétit ne se trouve que dans le vocabulaire technique: c'est inappétence; la langue usuelle ne s'en tire que par une périphrase: manque d'appétit.

Ces différences s'expliquent par la fonction naturelle de chacun de ces modes, la langue intellectuelle visant l'expression abstraite et précise des idées pures, la langue usuelle devant fournir un instrument commode pour la communication des pensées relatives aux choses essentielles de la vie.

Si la confusion qu'on peut faire entre ces deux formes d'expression n'a pas de sérieuses conséquences, il en est tout autrement de la seconde confusion signalée à la fin du paragraphe 216.

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§ 218. La lanpne commune et la lang'ue parlée sont en elTel deux formes de langa},'e que les étrangers oonfondenl souvent entre elles ; c'est, en (juelque sorte, une faute de perspective. Elle résulte de ce fait que le parler, tout en reposant sur le fonds de la langue commune et de l'expression usuelle, s'en distingue presque* toujours par un caractère spécial que nous désignerons, comme tout le monde, et faute de mieux, par le terme de familier, et (jui sera étudié dans la dernière partie de cet ouvrage. Quand on ne prend pas garde à cette distinction, rien n'esl plus fréquent que de prendre pour un terme courant, usuel, valable pour toutes les circonstances, ce qui, en réalité, est familier ou même populain', vulgaire, argoti(jUC. L'argot, étant un cas extrême, fournit les exem|>les les plus frappants. Supposons (pie notn' étranger ait entendu, ta plusieurs reprises, le verhe Ixmffcr pour ^manger" ; s'il ne lient pas compte du milieu et des circonstances on le mot a été employé, il pourra s'imaginer (|ne c'est un terme usuel, et eii arrivera peut-être à l'employer lui-même en parlant; le malheureux ne songe pas que, par là, il se classe, et se classe fort mal; ceux qui l'entendront riront à ses dépens; sans s'en douter, il aura produit une double évocation de milieu qui portera doublement à faux. D'une part, en eflet, si sa qualité d'étranger est reconnue, on est choqué de rencontrer une expression aussi spéciale dans la bouche de (pielqu'un (jui est censé avoir de la peine à posséder la langue de tout le monde; en second lieu, il est très peu probable que l'étranger tienne compte du milieu et de la circonstance (|ui autoriseraient cette expression. L'étranger en question commettrait la même erreur, mais en sens inverse, s'il prenait l'habitude de dire couramment, dans la conversation, consommer pour <^manger» ; dans le premier (^s, il tombait de la langue usuelle dans le famiher le plus trivial; dans le second, il sort de la langue commune, pour ainsi dire, i)ar en haut, en employant un terme de la langue «écrite». Ces distinctions apparaîtront mieux plus loin à la lecture des paragraphes 224 et suivant.

Pour acquérir ce sens si nécessaire du parler usuel sans

^6 Cinquième Partie.

dévier ni d'un côté ni de l'autre, l'étranger dispose d'un indice précieux: par une loi inconsciente d'accommodation, qui n'est qu'une forme de la tendance au moindre effort, nous employons toujours la langue courante quand nous parlons notre langue maternelle avec un étranger: nous normalisons notre expression ; ce sont les mots les plus ordinaires, les mieux compris de tout le monde qui nous viennent à la bouche. D suit de là qu*un étranger aura plus de chance d'étudier l'expression usuelle dans les conversations auxquelles il prend part luimême; au contraire, il aura plus d'occasions d'observer la langue de la conversation et l'expression familière en entendant causer des personnes de même langue, sans prendre part luimême à l'entretien.

f 219. Sources de l'expression nsnelle. Nous avons indiqué aux §§ 134 et suiv. les sources de l'expression intellectuelle; celles de la langue commune sont plus difficiles à découvrir, parce qu'elle est répandue sur toute la surface du parler; elle n'est pas autre chose, en effet, que la langue de h conversation « normal isée> et dépouillée de ses caractères affectifs; constater cela, c'est plutôt indiquer un exercice à faire (et un exercice très utile, dont on donnera des exemples au § 255), que montrer les ressources qui jieuvent le faciliter, n semble que ce soit dans les formes presque inv<4ontaires de notre parler qu'on voit surgir l'expression usuelle ; p. ex. lorsque, dans la conversation, on cherche à se faire comprendre sur un point spécial; plus encore, comme nous l'avons vu plus haut, lorsque l'on parle sa langue maternelle avec un étranger ; dans ce cas, la €normalisation> de la langue parlée en langue usuelle se fait, pour ainsi dire, automatiquement; de même encore, à l'école, l'application de la méthode directe suppose presque toujours l'emploi de l'expression usuelle. C'est donc dans les bons manuels destinés à l'enseignement intuitif, et même dans les manuels des méthodes Berlitz, Dehnas, etc., (ju'on en trouver, les spécimens écrits les plus simples.

La connaissance de la langue commune, précieuse pour la recherche stylistique, peut être faussée de trois manières dans l'enseignement :

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1. Si cet enseignement est trop exclusivement littéraire; la pensée littéraire transpose la vie, et cette transposition se reflète dans la langue qu'elle se crée, si bien que l'expression littéraire tend toujours à côtoyer l'expression usuelle sans se confondre avec elle;

2. si cet enseignement est Irop exclusivement scientifique, parce qu'alors il intellectualise l'expression au lieu de la simplifier, et qu'il donne aux termes techniques, dont la science ne peut se passer, une importance qui contraste avec la physionomie générale du parler;

3. si, enfin, dans les exercices de conversation et dans l'application de la méthode intuitive, il recourt à une expression trop exdusivement familière; celle-ci contraste en effet désagréablement avec les exigences de la compréhension inmiédiate et produit constamment ces effets déplacés dont on se rendra compte plus bas (§ 227).

Ces quelques coups de sonde ont pu faire comprendre, ici et là, et par accident, ce que c'est qu'un effet par évocation; mais nous n'avons réellement insisté que sur la mentalité moyenne et sur la langue commune, qui en est l'expression; il s'agit maintenant d'éclairer l'autre face du phénomène; demandons-nous donc ce qu'il faut entendre par un «milieu» ; en d'autres termes, recherchons dans qudles conditions un fait de langage peut apparaîti-e en opposition avec la langue commune et produire chez les sujets des sentiments particuliers résultant de ce contraste.

B. Les milieux et les effets par évocation. § 220. La notion de milieu. La langue commune, avonsnous dit, reçoit une puissante unité de s& fonction naturelle, qui est de servir à la communication des pensées pour les choses essentielles de la vie humaine et sociale. Toute variété de langage, si importante soit-elle, reste donc subordonnée à cette unité fondamentale. Mais il est temps de reconnaître que ces formes particulières du langage ne sont pas sans

'ils Cin<iuiènie l'artio.

inlliit'ne'' sur la langue commune; il nous reste à d»Hei miner la naliue de leur action el les elVels résultant de leur contraste av<'<' l'expression îisuelle.

Clliaque groupcmetit distinct et cliaqui^ forme d'activité tend à créer un lyj»e spécial d'expression; la création de ces types est duc à des circonstances particulières, et, la f)lupart du temps, à des besoins, à des nécessités inhérentes à ces formes de vie et de i)ensée; l'ensemble des personnes aux- (luelles cha(|ue type d'expression est familier, el l'ensemble des ci rc( instances qui en déterminent la création et la conservation, voilà ce (|ue nous appelons, faute de mieux, un «milieu». Ce (jui nous iniporte tout d'abord, ce n est pas tant l'cnumération et la description de ces milieux, mais l'existence du fait en lui-même, les facteurs qui le constituent, le mécanisme de son fonctioniiement; il nous faut déterminer ensuite sous quelle forme simpliliée et, pour ainsi dire, schématique la variété des milieux se reflète dans la mentalité commune; nous désirons surtout montrer que les réactions résultant du choc des langues de ces différents milieux provoquent chez les sujets parlants et entendants des seutimeuts particuliers, autrement dit, que les faits de langage propres aux différents milieux produisent des effets par évocation. Nous chercherons donc à définir la notion de milieu, en soi d'abord, puis daîis la conception de la mentalité commune; il nous restera ensuite à déterminer la nature des effets par évocation.

§ 221. Facteurs constitutifs d'nu milieu. La notion de milieu, dans l'acception très large qui lui est donnée ici, implique tantôt des états, c. à d. des conditions de vie préexistant à l'individu, et (|ue celui-ci doit subir, tantôt des formes habituelles d'activité et de pensée, tantôt, et le plus souvent, la combinaison de ces différents facteurs; à leur tour, ces états, ces modes d'activité el de pensée, déterminent la forme des rappoi-ts entre les individus. Reprenons successivement ces différents points.

1. Les Hùts comprennent l'ensemble des conditions qui président à la vie d'un individu; p. ex. la classe sociale à laquelle il appartient, le degré de culture de soîi entourage

Effets par évocation. 219

'!iniiit'(li;it, l'éducation qu'il a reçue, les fradilions, les idées religieuses, les principes moraux qu'il a puisés daus son entourage, en un mot r«empreinte», celte cliose mystérieuse et complexe, dont l'action est d'autant plus forte qu'elle est plus inconsciente et s'exerce sur un plus grand nombre d'individus ; la plupart du temps on ne s'en rend compte que lorsqu'il est trop tard pour s'en affranchir, si tant osi qu'on chercbe à le faire.

2. Los fonnes habituelles d'activité et de pensée concourent au même but, et, bon gré mal gré, chacjue individu doit se plier à l'une ou à l'autre d'entre elles. Ce sont d'abord les métiers et les professions ; tout travail de même nature, qu'il soit fait en commun ou individuellement, crée entre toutes les personnes qui s'y livrent des affinités, impondérables souvent, mais toujours réelles. 11 n'est pas nécessaire qu'on les perçoive consciemment pour en subir l'action; celle-ci est même d'autant plus grande qu'elle est plus obscure; il est encore moins nécessaire que ces affinités apparaissent sous forme de relations amicales ; elles ne supposent aucune solidarité, aucun esprit de corps, et souvent même se traduisent par la jalousie et l'bostilité.

Mais il y a bien d'autres formes d'activité susceptibles de créer des milieux, car activité ne veut pas toujours dire travail. Ainsi les jeux et les sports à la mode peuvent produire les mêmes résultats, sur une moins grande échelle, il est vrai ; il n'y a pas jusqu'à l'oisiveté qui ne joue ici son rôle; l'habitude de ne rien faire peut rapprocher les individus, comme le travail, et leur donner une empreinte spéciale: il y a une classe d'oisifs dans toutes les grandes villes.

Enfin les occupations scientifiques, littéraires et artistiques, qui semblent affranchir l'esprit en l'élevant au-dessus du niveau ordinaire, n'échappent pas à cette loi; un peintre, par exemple, ne fient jamais éluder complètement l'influence du milieu, même quand il s'en sépare en effet, et surtout, il ne peut éviter d'être classé, au moins approximativement, dans ce milieu, par une décision tacite de la mentalité moyenne. Un littérateur, du seul fait qu'il est littérateur, sent confusément qu'il se rattache,

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par la forme spéciale de son activité, à un groupe mal défmi d'individus, qu'il peut ne pas connaître du tout; en tout cas, l'opinion publique l'attribue à ce groupe et lui en confère les caractères traditionnels.

Ainsi, ce que nous entendons par milieu n'implique aucun caractèie géographique ou topograpliique : il rir fiiut pas se représenter les individus soumis à l'action d'un milieu comme formant une société organisée, une sorte de corporation ; bien que ce soit souvent le cas, cette condition n'est nullement nécessaire. Loin de se juxtaposer sous la forme de groupements de personnes, les milieux chevauchent les uns sur les autres et se pénètrent réciproquement. Gomme les mailles enchevêtrées de réseaux différents, les fils ténus de ces influences souvent contradictoires peuvent se rencontrer dans un même individu, qui se trouve être, de la sorte, une résultante.

§ 222. MécanUme de PévocatioB des mflieax. Supposez qu'on nous parle d'un ouvrier; nous ne l'avons jannais vu, mais cela importe peu; nous commençons immédiatement le travail de classement involontaire dont il était question tout à l'heure. Notre esprit associe à ce seul mot d'ouvrier toutes les notions vagues ou précises que la tradition y associe ; nous nous le représentons avec un certain costume, une certaine manière d'être, enfin avec une certaine façon de parler. Attachons-nous à ce dernier aspect de la question. Cette langue que nous mettons dans la bouche de cet ouvrier inconnu, nous invite à un premier classement grossier et vaguement social, où la représentation joue le rôle de moyen terme; dans notre idée, son parler doit comporter des incorrections, au moyen desquelles nous symbolisons une culture imparfaite; dans sa façon de s'exprimer, nous imaginons une forte dose de familiarité, parce que le plus ou moins de familiarité dans le parler est pour nous un symbole de classement ; nous nous représentons même une prononciation spéciale, des intonations particulières, et ainsi de suite. Supposons maintenant que nous puissions nous figurer le milieu où il travaille; selon qu'il s'agit d'un maçon, d'un charpentier, d'un mécanicien, notre imagination évoque les objets qui l'entourent, les outils

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dont il se sert, les mouvements et les actes néces»tés par son métier; or toutes ces choses ont des noms ; chaque forme d'activité a son vocabulaire; alors se produit ce fait remarquable, qui nous fait parcourir la même chaîne d'associations, mais en sens contraire: un simple terme de métier, même sUl nous est imparfaitement connu dans sa signification, évoque le milieu spécial à ce métier, pourvu que notre esprit associe le mot à l'idée de cette occupation. Je ne sais pas très bien ce que c'est qu'une varlope, mais des lectures et des conversations m'ont toujours fait voir cet outil, quel qu'il soit, entre les mains d'un menuisier; il n'en faut pas davantage pour que ce mot ait, dans mon esprit, une valeur évocatrice.

Telles sont donc les deux conditions nécessaires pour qu'un fait de langage évoque un milieu: il faut d'abord qu'une représentation, vraie ou fausse, mais en tout cas typique et traditionnelle, de ce milieu existe dans la conscience des sujets parlants; il faut ensuite que le fait de langage ait un rapport quelconque avec les choses relatives à ce milieu.

Alors, si nous nous rappelons que la stylistique n'étudie pas autre chose que les impressions que les faits de langage font sur notre sensibilité, nous voyons exactement la place qu'y occupent les phénomènes envisagés ici : lorsque nos impressions découlent directement de la signification des faits de langage, nous parlons à.'' effets naturels; lorsqu'elles résultent indirectement des formes de vie et d'activité associées dans l'esprit aux faits de langage, nour parlons d'effets par évocation.

§ 228. PadiKptatiaii an mllieii. Ainsi nous nous classons inconscienunent par notre langage habituel; mais souvent aussi, nous nous classons involontairement quand nous cherchons à nous adapter à un autre miheu. Toutes les fois qu'un sujet entre en contact avec un ou plusieurs individus dont le milieu est senti comme supérieur au sien, il tend naturellement à s'adapter à ce milieu, et son instinct hnguistique le pousse à conformer son expression aux conditions du milieu étranger ; cette adaptation est plus ou moins réussie selon que le sujet connaît ou ignore les usages Unguistiques du milieu auqud D veut s'adapter ; cette connaissance est à son tour proportionnée

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