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Cinquième Partie

au degré de cullure de Tiiidividu, ou, ce qui revient souvent au même, au degré de perfeclioii de son «dressage social». Il éludera donc le classement si sa tentative d'adaptutioii réussit, et. au contraire, se clas.sera fatalement si elle échoue. Ainsi l'ouvrier menuisier de tout à Thoure. très à l'aise dans son parler populaire et argotitiue, quand il causait au caie avec des copains, très à l'aise encore dans la terminologie de son métier, quand il travaillait à son établi, sera fort embarrassé s'il est mêlé tout d'un coup à une conversation de gens «bien», dans une société <^chic». Alors même que, instinctivement, il tenterait cette adaptation, il ne trouverait pas aisément la tonalité générale de l'entretien, et il lui arriverait d"y mêler sa propre langue, peut-être même de lâcher un mot d'argot; bref, au lieu de s'adapter, il se classerait.

Autre cas : à force de faire des conférences, un conférencier peut faire passer dans les habitudes de son langage parlé les expressions et les tours de phrase qui lui sont familiers quand il jiarle du haut de la tribune, et qui, alors, paraissent naturelles. Dans la conversation, au contiaire, elles détonnent; elles ont beau être parlées, elles appartiennent à la langue écrite; notre conférencier, victime du «pli professionnel», n'a pas su s'adapter; il s'est classé, et assez mal, car il risque de passer pour un pédant ou une vieille perru(}ue; on dit ahjrs qu'il parle «comme un livre»; cette expression est frappante; elle montre Inen quelle idée générale la mentaUté commune rattache à la langue «écrite», dont il sera question tout à l'heure.

De toutes ces constatations découle cette conséquence importante, que les rapports entre les individus empruntent leurs formes d'expression aux langues des milieux, et (]ue, en général, la langue parlée par un individu reflète, sur le fond uniforme et nécessaire de l'expression usuelle, tantôt la langue de son milieu, tantôt celle du milieu auquel il cherche à s'adapter. A tr titre, le langage est un fait remarquable de symbolique sociale.

§ 224. Comment la mentalité moyenne conçoit les milieux. On voit aisément que, dans la réalité, l'action des

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milieux se présente avec une complexité déconcertante ; mais la mentalité commune se charge de simplifier ces aspects multiples, et c'est précisémenl à son point de vue à elle que nous devons nous placer. En général, l'homme moyen n'est pas assez observateur pour identifier un individu par ses caractères propres ; il se contente le plus souvent de le juger d'après son milieu; mais ce miUeu lui-même, il se le figure beaucoup plus simple qu'il n'est réellement. Il nous est presque impossible de nous représenter quelqu'un sans l'entourer de son «ambiance», c. à d. sans l'associer à deux ou trois circonstances générales et, selon nous, nécessaires pour déterminer sa nature; ainsi nous pensons à son sexe, à son âge, à sa profession à sa condition sociale, à sa nationalité, aux personnes qui l'entourent habituellement, et que nous déterminons, à leur tour, de la même manière simpliste. Les jugements de race et de nationalité sont un exemple frappant de ces classements grossiers ; nous avons des idées toutes faites sur les Anglais, les Allemands, les Italiens, etc. : première simplification ; de plus, ces idées traditionnelles, nous les appliquons automatiquement aux individus de ces nationalités qui entrent en contact avec nous. Dans les limites d'un groupe linguistique déterminé, la manière dont nous concevons les milieux est tout à fait analogue. Notre paresse d'observation ne peut se passer de ces cadres tout faits qui permettent de juger rapidement les individus; ces appréciationspeuvent être démenties par la réalité, mais on aime mieux mal juger que de ne pas juger du tout. Envisagées en elles-mêmes, ces choses sont assez néghgeables ; m.ais elles ont un retentissement dans le langage et jouent un grand rôle dans la production des effets par •évocation. Au fond, la mentalité commune tend toujours à voir dans les milieux des différences de degrés avant d'y découvrir des différences caractéristiques; elle se les représente, ainsi que les individus qui sont censés en faire partie, comme s'écartanl plus ou moins et dans deux sens divers, d'une sorte de moyenne intellectuelle et sociale. Mais, à leur tour, les effets par évocation groupent de la même manière les faits de langage autour de la lanjïue commune, en sorte que la valeur

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symbolique d'une expression nous met en présence d'une triple alternative: ou bien cette expression appartient à la langue commune et reflète pour nous la mentalité moyenne ; ou bien elle sort de la langue commune par en bas, et représente un état social ou une forme d'activité ou de pensée inférieurs à la moyenne ; ou bien enfin elle échappe par en haut à l'expression usuelle, et symbolise des aspects supérieurs de la vie, de l'activité ou de la pensée.

De cette notion quantitative, suggérée naturellement par les faits d'évocation, se déduit pour nous un principe de classement, une première catégorie synonymique propre à trier les faits de langage au point de vue évocateur. Pour l'extension et la nature, cette catégorie est tout à fait comparable à la notion d'intensité, étudiée à propos des effets naturels (§ 182).

§ 285. ComBieiit le langafr^ s'écarte de la langue com* HUie. L'expression usuelle doit donc être considérée comme la forme linguistique la moins susceptible de produire des effets par évocation ; on peut la représenter conune un domaine central dont le langage s'éloigne en deux sens différents. Les termes dont nous nous servirons pour désigner ces formes divergentes ont l'avantage d'être usités, mais aussi l'inconvénient d'être équivoques; nous chercherons cependant, par des définitions aussi claires que possible, à éviter toute fausse interprétation.

A. Un fait de langage qui reflète un état social supérieur ou une forme d'activité ou de pensée plus haute que celle du commun, . appartient à la langue dite écrite; mais il faut s'entendre tout de suite sur ce terme. Une expression n'a nullement besoin d'être «écrite» pour porter la marque de cette forme générale; elle conserve ce caractère et même le montre mieux encore quand eUe est employée dans le parier. En outre, la langue écrite doit être nettement distinguée de la langue littéraire; en effet, si d'une part une expression littéjaire appartient, par définition, à la langue écrite prise dans son extension la plus large, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'une expression de la langue écrite appartienne à la langue littéraire.

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B. Si un fait de langage permet de constater l'absence de toute différence sociale entre les sujets parlants, ou bien si ce fait de langage révèle un état soci?l inférieur, ou une forme de pensée et d'activité au-dessous de la mentalité c mmune, dans tous ces cas, on a affaire à la langue dite parlée ou langue de la conversation; ce mode d'expression comporte à son tour .:■'-' nombreuses vai-iétés, depuis le ton simplement familier, qui en est le caractère essentiel, jusqu'à la langue dite populaire, l'expression vulgaire et Vargot le plus grossier. Les termes de langue parlée et langue de la conversation seraient équivoques si l'on croyait qu'ils désignent l'ensemble des faits d'expression susceptibles d'être employés dans n'importe quel entretien entre n'importe quelles personnes; nous ne les appliquons qu'aux formes d'expression naturelles au parler «authentique», à la conversation véritable.

Nous répétons que ce premier èlasseraent est fort incomplet; c'est un cadre à remplir; mais c'est dans ce cadre et autour de la langue commune que doivent être étudiées les langues des milieux et les effets par évocation. Cherchons d'abord à mieux fixer les grandes lignes de ce plan par une série d'exemples empruntés aux deux domaines opposés de l'évocation : la langue dite «écrite» et la langue parlée, dans sa forme la plus frappante, l'argot.

§ 226. Exemples empruntés à la langue «écrite». Nous avons vu au § 225 que le terme de langue écrite ne suppose pas forcément l'emploi de la plume; cela apparaîtra plus clairement encore par les exemples qui vont être mentionnés, et où la langue écrite entre directement en conflit avec la langue parlée. Reprenons le cas du conférencier. Non seulement il fait usage de la parole, mais il lui arrive même d'improviser sa conférence et de s'exprimer alors aussi hbrement que dans la conversation la plus naturelle. Malgré tout, si du moins il connaît son métier, il n'adoptera jamais, même dans ce qu'on appelle une «causerie»; le ton réel et authentique de la conversation; s'il le faisait, ses auditeurs s'en apercevraient fort bien et en recevraient une impression désagréable. En fait, notre conférencier parle la langue

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écrite ; il s'exprime dans un mode transposé ; ce qui le pousse à cette transposition, souvent inconsciente, c'est la nature du sujet traité, l'attitude de pensée qui en résulte, c'est aussi un ensemble obscur de traditions sociales qui lui sont imposées par ses auditeurs, sans qu'ils s'en doutent eux-mêmes.

Dans la conversation, mêmes transpositions: lorsque les idées échangées sortent de la banalité, lorsque l'entretien prend un tour plus sérieux, ou bien lorsqu'une personne étrangère au milieu représenté par les interlocuteurs se mêle à la conversatioii, on voit se produire les mêmes «déclanchements» dans le ton général de l'expression. On ne parle pas la même langue pour causer avec des camarades ou pour s'entretenir avec un supérieur; dans le premier cas, l'identité du milieu laisse libre cours à l'expression familière; dans le second, la difféi*ence des milieux fait monter la conversation à un diapason supérieur; nous osons à peine dire qu'il s'agit de la langue écrite, tant le terme est déplacé, mais c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. Inversement, lorsqu'on cause familièrement avec un supérieur, ou qu'on emploie, dans une causerie à bâtons rompus, des expressions trop choisies et des tours de phrase trop réguliers, on pèche contre la loi d'adaptation.

Le style épistolaire confirme cette vue et montre une fois de plus combien le terme de langue écrite est équivoque; qu'une lettre soit écrite au lieu d'être «parlée», cela n'a pas grande importance; ce qui en a beaucoup, c'est le ou les milieux qu'elle suppose. La lettre la plus banale est un document pour l'étude des phénomènes de classement et d'adaptation par le langage; une lettre écrite à un ami ne comporte pas le même ton, si l'on y relate quelque événement de la vie ordinaire ou s'y Pon y développe quelque sujet sérieux, nécessitant des explications précises et même techniques; et, pour dire des choses identiques, on ne se sert pas de la même langue selon que le correspondant est un camarade ou un supérieur.

Ainsi le sujet parlant dispose de plusieurs modes d'expression, dont le nombre et le juste emploi varient avec le degré

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de culture de chaque individu et avec sa faculté d'adaptation.

On voit aussi que la langue «écrite» n'est jamais plus évocalrice que quand elle est «parlée». Nous étudierons plus loin celles de ses formes qui se séparent nettement de la langue commune, c. à d. la terminologie technique et l'expression littéraire ; ici, il s'agit au contraire de ces cas innombrables où elle s'infiltre dans le parler et y produit sans ceàse des effets par évocation, si abondants qu'on a l'impression d'une langue parlée qui se superpose à une autre langue parlée. L'art d'écrire ferait de cette couche supérieure de la langue usuelle une forme de style, et lui attribuerait les épithètes de «choisi», «distingué», «châtié», etc.; nous les rappelons pour fixer les idées, mais elles ne sauraient être employées ici, car notre point de vue est différent et nous ne recherchons qu'une chose: la nature des effets produits par le contraste entre cette forme d'expression et la langue commune.

§ 227. Exemples empruntés à l'argot. De toute manière l'argot est la contre-partie de la langue «écrite»; sa valeur . démonstrative est encore plus grande. De même que l'habitude d'une certaine activité intellectuelle peut faire passer dans le parler d'un individu des expressions trop choisies, trop châtiées, trop distinguées, en un mot, trop «écrites», de même la fréquentation d'un milieu social très inférieur peut introduire dans la langue ordinaire d'un sujet parlant des expressions nettement argotiques. Alors, avec la comphcité des circonstances, on verra se produire les mêmes infractions à la loi d'adaptation, et l'emploi d'un terme d'argot détonnera dans certains milieux. Mais ces infractions paraîtront encore moins excusables; par le fait que l'argot symbolise par tradition des couches sociales inférieures et des formes de vie frappées de discrédit, il est l'objet d'interdictions et d'anathèmes à partir d'un certain niveau; il y a des milieux où le terme d'argot est un véritable «tabou» social; cette exclusion renforce du reste puissamment sa valeur évocatrice, de sorte que, en matière de langage, il est pour beaucoup le fruit défendu. Il a d'ailleurs ses degrés; on s'en rendra compte par les exemples

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suivants. Dire, dans un moment de détresse: «Je suis perdu», c'est employer une expression ordinaire de la langue commune; elle est, socialement parlant, sans danger et ne tombe sous le coup d'aucune prohibition. «C'en est fait de moi» serait une tournure littéraire qui détonnerait dans la langue parlée; elle serait pour nous une expression «écrite», dans le sens restreint; cherchons maintenant des exemples du côté opposé: «Je suis flambé», voilà qui est familier; l'expression serait admise dans certaines circonstances, inadmissible et dangereuse dans d'autres; avec «Je suis fichu» nous descendons encore d'un degré; socialement, le mot est d'un emploi fort délicat; appelons-le populaire ou vulgaire; enfin (proh pudor!) «Je suis foutu» est d'un argot si grossier que l'homme de «bonne société», qui pouvait, dans certaines circonstances, hasarder les expressions précédentes, s'interdirait de jamais prononcer (et même de penser) cette dernière.

§ 228. Si^ifleation de ces faits pour la styUstiqne. Toutes ces questions concernant la langue écrite et la langue familière ne sont pas nouvelles; suivant le point de vue où l'on se place, elles peuvent paraître bien rebattues. «Ce que vous dites là, objecteront les uns, c'est affaire de convenance sociale, d'étiquette, de savoir-vivre; vous nous faites un cours de civilité puérile et honnête.» «Ces choses, affirmeront les autres, concernent l'art d'écrire ; tout se résume à un problème de convenance littéraire; ne disiez-vous pas que les choses de cet ordre sont en dehors de votre étude?» Je demande à mon tour: «S'agit-il ici de prescrire ce qui doit être ou de décrire ce qui est? La styUstique donne-t-elJe des conseils ou observet-elle des faits?» La réponse n'est pas douteuse, et l'essentiel, le voici: les faits de langage qui s'offrent à notre réflexion quand nous étudions les effets par évocation, ne nous intéressent ni en eux-mêmes, ni dans les causes qui leur ont donné naissance, mais uniquement par l'action qu'ils exercent en dehors d'eux-mêmes et de leur fonction naturelle.

L'exemple de la langue littéraire le montrera assez bien et nous permettra de prendre franchement position. Une expression littéraire est une création individuelle due à la

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poussée de l'instinct esthétique; c'est le produit d'un idéal supérieur, étranger à la mentalité commune. A ce titre, elle est parfaitement indifférente à la stylistique (§ 21b). Mais la langue littéraire n'échappe pas à l'action des effets étudiés ici; représentant une forme spéciale d'activité et de pensée, il se dégage d'elle, non seulement un effet direct et naturel (celui qu'elle cherche à produire), mais encore, par comparaison avec d'autres formes de langage, il émane de cette langue une impression qu'elle produit involontairement, simplement parce qu'il existe d'autres modes d'expression que l'expression littéraire. De ce fait, elle devient une source d'effets par évocation ; et c'est cela seul qui lui donne une place dans les recherches stylistiques.

Si, à ce point de vue, l'étude en a été jusqu'ici stérile, c'est précisément qu'on ne l'a envisagée que sous le rapport de l'esthétique littéraire et de l'art d'écrire; on s'est contenté de dire: «Cela est beau ou laid; cela se dit ou ne se dit pas». Nous disons: «Voici un fait de langage naturel et habituel dans un certain milieu, exprimant une certaine forme de vie ou de pensée, et symbolisant ces notions aux yeux de la mentalité commune; par là, il réagit sur le fond commun de la langue, et ce contraste provoque chez le sujet des sentiments spéciaux; nous appelons cela des effets par évocation, et c'est cela seul que nous cherchons à connaître».

§ 229. Les effets par évocation et le comique. Rien ne montre mieux la nature et le mécanisme de l'évocation que les ressources que la littérature en tire pour la production d'effets comiquco; il est vrai que ces effets reposent sur Texagération et la disproportion, puisque c'est là un des caractères essentiels du comique (cf. § 191); c'est justement cette amplification qui montre comment les choses se passent dans la réalité. Dans le Malade imaginaire de Molière, M. Purgon, le médecin, énumère à son patient toutes les maladies qu'il s'attirera par sa négligence: «Je veux, lui dit-il, qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable, que vous tombiez dans la bradypepsie, de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans la lienterie, de la lienterie dans

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la dyssenterie, de la dyssenterie dans l'hydropisie, et de l'hydropisie dans la privation de la vie où vous aura conduit votre folie». D'où vient le comique de cette scène? De la situation, d'abord, et puis de l'accumulation des termes médicaux ; ceux-ci seraient naturels dans un cours de la faculté de médecine, mais ils contrastent avec l'aspect des mots de la langue commune. Dans la même pièce, l'apothicaire Diafoirus envoie au même malade une note où on lit: «Plus, du vingt-quatrième^ un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de Monsieur. Plus, du dit jour, un julep hépatique, soporatif et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur... Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative . . . pour expulser et évacuer la bile de Monsieur». Ici encore, il y a accumulation de termes techniques, dont quelques-uns sont inventés pour les besoins de la cause ; le comique vient aussi de la répétition de «Monsieur», dont l'apparence obséquieuse contraste avec les termes techniques, Diafoirus fils fait une déclaration à la fille du malade imaginaire, et s'exprime ainsi: «Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux lorsqu'elle venait à être éclairée par les rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés», etc., etc. Il y a là un contraste comique entre la situation, le milieu, d'une part, et les fleurs de fausse poésie qui émaillent ce discours.

Dans tous ces cas, s'ils étaient supposés réels, il y aurait défaut d'adaptation (cf. § 223) ; le comique y serait contenu en germe, mais y serait sans doute étouffé sous un sentiment désagréribie de disharmonie; c'est parce qu'on se sent en dehors de la réalité qu'on est à l'aise pour rire; ainsi se confirme la vue exposée aux paragraphes 188 et 191.

il est donc utile d'étudier sous ce rapport les œuvres littéraixes et notamment les bonnes comédies; peut-être sera-t-on alors mieux préparé pour observer ces faits dans le langage parlé; là, il faut le reconnaître, ils n'ont pas ce caractère de continuité et de conséquence; ils se produisent d'une façon intermittente; mais surtout ils ne produisent pas toujours un

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effet comique; ils ue sont pas toujours au désavantage du sujet parlant, et la raison en est simple: ils ne reposent pas invariablement sur une tentative malheureuse d'adaptation ; celle-ci produit une impression agréable quand elle réussit, et ne choque que par son insuccès.

§ 230. Effets produits par la prononeiation et l'intonation. 11 s'agit là de choses en apparence bien subtiles et bien menues; en réalité, elles ont une portée très générale, et sont un exemple frappant de la valeur symbolique que nous attribuons aux faits de langage. Rien n-e le prouve mieux, de nouveau, que les effets comiques que la littérature leur emprunte. Il suffit de représenter un étranger prononçant mal le français pour qu'il devienne ridicule. A ce propos, on peut relever une bévue bien significative dans une nouvelle de Tœpffer, Le col d'Anterne; l'auteur y introduit un Anglais selon la bonne formule, c. à d. affublé des petites manies sans lesquelles il n'y a pas d'Anglais dans la littérature française. Tant que le personnage joue un rôle comique, il écorche le français («Piquez la mioulette, Clara», etc.); mais tout à coup, la situation devient trae^ique, la fille du héros est en danger de mort, et on entend l'Anglais prononcer dans le français le plus pur: «Laissez-moi et sauvez mon enfant!». Au théâtre, on ne peut voir apparaître un Marseillais ou un Gascon avec les caractères traditionnels du type, sans que la prononciation joue son rôle. Le personnage légendaire de l'officier bourru ne pourrait se concevoir sans une prononciation et des inflexions de voix particulières. Il n'y a pas jusqu'à la diction des acteurs de tragédie qui ne prête au ridicule par le grossissement de certains faits de prononciation. Ceux-ci deviennent symboliques des sentiments tels que l'optique théâtrale les fait apparaître, c. à d, outrés et faux; c'est par imitation du parler des cabotins qu'on prononce: «Mon p«ère!», «Une faame», qu'on fait rimer avec flaâme, etc. Or, comment appeler tout cola, sinon des faits d'évocation?

Mais rapprochons-nous de la vie: est-ce seulement au théâtre que la prononciation d'un paysan est évocatricc pour nous? Non, et si elle signifie quelque chose, ce n'est pas par

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sa vertu propre, c'est parce que des associations d'idées, devenues traditionnelles, nous rappellent, en même temps que les sons du parler, les idées toutes faites, les notions de milieu que l'homme moyen, dans un groupe linguistique donné, rattache à la vie et aux caractères du paysan (voir certaines nouvelles de Maupassant : La ficelle, Le fût, etc.).

§ 231. Adaptation an milien par la prononciation. On le voit, les habitudes phonétiques des individus évoquent les milieux auxquels ils appartiennent; la prononciation est une sorte d'étiquette sociale, et l'on se classe plus ou moins par la manière dont on parle. Mais, nous le savons, on peut avoir intérêt à se «déclasser», à s'adapter à un autre milieu, et cela se fait aussi bien par la prononciation que n'importe comment ; ainsi il arrive au même individu de prononcer sa langue maternelle de plusieurs manières, et si l'on ne s'en aperçoit pas, c'est que, le plus souvent, on le fait instinctivement. Par exemple, il y a, si l'on peut dire, une prononciation familière, et une prononciation «écrite» ; il y a une prononciation littéraire, comme on a vu qu'il y a une prononciation de théâtre (certaines personnes sont même assez naïves pour croire que c'est la prononciation «normale»). Nous connaissons, par ce qui précède, l'essentiel du jeu de l'adaptation : lorsque l'individu ne perçoit pas de différence de milieu entre lui et son interlocuteur ou que, pour toute autre raison, il se sent libre d'exprimer sa pensée d'une façon vraiment personnelle, la prononciation est nettement celle du parler, et l'intonation se fait essentiellement affective; au contraire, dès qu'on perçoit une différence de milieu, dès qu'on tombe sous l'action de la contrainte sociale (le plus souvent inconsciente), alors les éléments affectifs de l'intonation passent à l'arrière-plan, et la prononciation se normalise.

Ces considérations sont capitales pour l'étude de la phonétique et de la linguistique historiques. D'abord, c'est le plus grand obstacle à l'établissement d'une orthographe dite phonétique. Je lis, par exemple, dans un texte dont la notation prétend reproduire fidèlement la parole articulée : «i s pourè pttt k'sfu vrè» (c. à d. «Il se pourrait peut-être que ce fût

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vrai»). Cette prononciation m'affecte désagréablement, et pourtant c'est la mienne; ou du moins c'est celle que j'emploie quand je parle librement. Mais ici elle me paraît en complet désaccord avec l'extrême correction syntaxique de la phrase, et d'ailleurs celle-ci est extraite d'un développement scientifique ; je pense involontairement à un conférencier qui parlerait de la sorte en public, et cette idée me froisse.

Mais il y a plus: même si je lisais cette phrase écrite avec l'orthographe traditionnelle, il me serait difficile de la prononcer comme le veut la transcription phonétique indiquée plus haut (/ s pourè ptèt /c'sfu vrè): c'est que nous transportons dans le langage pensé toutes les habitudes du langage parlé, et il m'est impossible de lire un texte littéraire ou scientifique avec la même prononciation qu'une comédie de Labiche on une facétie de Gourtehne. Il y a une perpétuelle adaptation des phénomènes les plus matériels du langage, à la pensée, et aussi à l'ambiance, au miheu qu'elle suppose.

. § 232. Conséquences ponr la linguistique. Ces faits n'ont pas entièrement échappé aux phonétistes, mais ils ne s'y sont pas attachés, parce qu'ils ont mis jusqu'ici tout leur soin à établir des lois phonétiques rigoureuses; on se contente généralement de distinctions grossières; on observe, par exemple, des différences de rapidité dans la prononciation {«■Allegro- und Lentoformen^ des Allemands); ou bien l'on parle de prononciation négligée ou de prononciation soignée; mais ce n'est pas là toucher le cœur de la question; ce qu'il faut reconnaître et étudier, c'est l'existence de prononciations et d'intonations de milieux, et le fait que l'individu tend à adapter ses habitudes à celles des milieux où les circonstances le font entrer.

La phonétique historique pourrait tirer des normes plus sûres de ces constatations. Ainsi elle arriverait peut-être à mettre en parallèle les variations phonétiques d'un idiome avec la prédominance successive de certains naiheux sociaux. La remarque n'est d'ailleurs pas nouvelle, mais les recherches dans ce domaine n'ont rien de systématique, parce qu'on n'a

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pas encore étudié expérimentalement le jeu réciproque des milieux dans un état de langage donné.

Ce n'est pas tout : la prononciation parlée, avons-nous dit, est essentiellement affective, c. à d. que la prononciation expressive y modifie perpétuellement la prononciation inexpressive (§ 105). Les éludes de phonétique ne deviendront vraiment fécondes que lorsqu'on aura distingué nettement ces deux facteurs et qu'on se mettra à étudier leur action réciproque. Il semble parfois que certaines lois phonétiques ne soient que la généralisation des tendances de l'intonation, si bien qu'un fait de prononciation n'est qu'un fait d'intonation qui a cessé d'être symbolique, autrement dit, d'être un fait de pensée. Ainsi nous avons dit au § 175 qu'en français le saut d'accent sur l'initiale est le symbole de la prédominance des éléments émotifs de la pensée (cf.: «Une statue colosso^e de Vespasien» et «Une maison de dimensions colossales»). Voilà proprement un fait d'intonation. Mais supposons que ce phénomène, en s'étendant, finisse par perdre sa valeur symbolique, expressive, et soit considéré comme l'accentuation «normale» d'une certaine catégorie de mots ou de tous les mots: ce serait alors un fait d'accentuation, c. à d. de prononciation pure, qui se trouverait avoir son origine dans une loi d'intonation. Nous reviendrons d'ailleurs sur ce sujet dans la sixième partie.

§ 233. Conditions de l'évocation. De tout ce qui vient d'être dit, on peut conclure que les effets par évocation résultent d'un conflit entre deux modes d'expression porteurs tous deux de valeurs symboliques, parce que chacun d'eux est la langue d'un milieu, et que ces conflits partiels, d'un caractère essentiellement qualitatif, ont pour conséquence une vaste opposition de tous les faits expressifs des milieux avec la langue commune, opposition essentiellement quantitative. Mentionnons maintenant deux faits généraux qui se rapportent aux Saits d'évocation.

D'abord, comme cela est naturel, l'évocation produite par un fait de langage est d'autant plus forte que ce fait de langage est éloigné de son milieu nature). Ainsi, tout individu exerçant une profession, un métier ou un art, ou se livrant

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habituellement à une occupation intellectuelle déterminée, emploie nécessairement une terminologie spéciale, et ces mots lui sont aussi naturels que n'importe quelle expression usuelle; il n'a aucune intention de produire par eux un effet quelconque; il n'a pas même l'idée qu'ils sont susceptibles de cet effet et ils n'impressionnent en aucune manière les personnes qui entourent habituellement le sujet ou qui se livrent pour leur propre compte à la même occupation que lui; il n'y a guère qu'une personne étrangère à cette occupation qui puisse être frappée de l'un ou l'autre de ces termes techniques et qui y rattache une valeur symbolique.

Une autre condition est, sinon nécessaire, du moins très favorable à l'éclosion de ces effets : c'est que la chose exprimée par le fait de langage présente quelque intérêt pour tout le monde, ait quelque rapport avec la vie ordinaire; et jamais l'évocation n'est plus forte que lorsque le fait de langage a dans la langue commune un terme qui lui correspond.

La terminologie médicale nous permet d'éclairer les deux côtés de la question. La maladie est notre pain quotidien; elle est du domaine commun depuis que le monde est monde; d'autre part, la lutte contre la maladie a créé une forme de recherche et d'activité bien déterminée : la médecine ; ceux qui s'appliquent à la guérison de ces maladies ne forment que rarement des groupements réels, ils n'en constituent pas moins un «miheu», à cause de l'analogie de leurs occupations, à cause surtout des idées traditionnelles que la mentalité moyenne rattache à la médecine et aux médecins; on peut donc s'attendre à ce que la terminologie médicale soit évocatrice, et elle l'est; mais l'est-elle toujours? Les médecins emploient une foule de termes qui ne produisent guère d'évocation que par l'étrangeté de leurs formes, et ne font naître en nous que les sentiments obscurs résultant de la rareté d'emploi (voir § 212); mais il n'y a pas là proprement d'effet par évocation. Les mots hydrcyrachis, hygroma, ischioccle, lipome, ne me font aucun effet parce que je ne les comprends pas et que je n'ai nulle envie de savoir ce qu'ils signifient. Mais tout change s'il s'agit d'une maladie connue; celle que l'allemand appelle

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FaUsuchf est désignée de plusieurs manières en français, el notamment par épilepsii^ et haut mal. On sfiit fort bien de quoi il s'agit, et révocation entre en jeu dans la comparaison des deux mots; haut mal est le terme populaire, vulgaire; l'aptre est resté plus ou moins scientifique; il évoque donc les associations multiples que l'on rattache à la médecine.

Ainsi l'évocation n'est bien nette qu'entre faits de langage synonymes ; trépas m'affecte en tant que mot littéraire et décès comme un terme de la langue administrative, parce que, tout naturellement, l'esprit compare l'un et l'autre mot avec celui de la langue commune: mort.

Nous avons essayé de décrire le mécanisme de l'évocation et de fixer son caractère essentiel et quantitatif, résultant de la synthèse par laquelle la mentalité commune confond les notions des milieux particuliers dans une vaste dégradation en deux sens différents. Mais dès qu'on cherche à aller plus loin et à saisir la qualité d'un fait d'évocation, on sent qu'une double étude est nécessaire: il faut d'abord saisir la langue d'un miheu dans son fonctionnement naturel, puis déterminer la nature des réactions qui peuvent se produire entre elle et d'autres formes d'expression. Nous donnons des spécimens de cette double recherche, en nous attachant successivement à trois formes fondamentales: la terminologie technique, l'expression littéraire et la langue parlée (dans le sens restreint); nous réunissons dans un même chapitre les deux premières, parce qu'elles ont en commun, malgré les apparences, des traits fondamentaux; quant à la troisième, après une digression nécessaire, elle formera la septième et dernière partie de cet ouvrage.

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