Chapitre
La terminologie technique et la langue
littéraire.
Sommaire. — À. Ces deux formes d'expression naissent de besoins supérieurs de la pensée, que la langue commune ne peut satisfaire: la première, d'un besoin intellectuel ; la seconde, d'un be-
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soin esthétique. Elles laissent toutes deux le champ ouvert aux créations individuelles. Pourquoi la langue scientifique a besoin d'un vocabulaire spécial. La langue administrative, ou langue des obligations créées par la vie sociale, dérive d'un état d'esprit analogue, mais possède une force d'évocation plus considérable. En quoi la langue des métiers diffère de la terminologie scientifique; en quoi les jargons diffèrent de l'argot.
B. La langue littéraire se distingue de la terminologie technique par sa raison d'être et par la nature de ses créations, qui relèvent surtout de la sémantique et de la syntaxe. Le plaisir esthétique provenant de la langue httéraire résulte d'un fait général d'évocation.
A. La terminologie technique.
§ 234. Caractères communs de la terminologie technique et de l'expression littéraire. Ces deux modes d'expression sont ceux qui laissent la plus grande place à la création individuelle et surtout à la création consciente et voulue. Tous deux proviennent d'états d'esprit qui ne trouvent pas à se manifester pleinement dans la langue commune: la terminologie technique veut exprimer les choses avec ce souci d'objectivité et d'exactitude que l'expresssion usuelle ne peut satisfaire; la langue littéraire est le résultat d'un besoin esthétique incompatible avec la banalité et surtout avec la pauvreté de la langue commune.
Ce caractère a pour conséquence que la stylistique ne peut s'attacher à ces modes d'expression pour eux-mêmes, mais uniquement à cause des effets qui s'en dégagent dans leur contact avec le langage de tout le monde.
§ 235. Définition et extension. La terminologie technique comprend donc l'ensemble des termes étrangers à la langue commune et désignant les choses par leur côté impersonnel et objectif avec exactitude et précision. Bien qu'une grande partie de ce vocabulaire soit au service de la science pure ou appliquée, l'état d'esprit supposé par le terme technique se retrouve dans toutes les formes d'activité déterminées; il suffît de citer la langue dite administrative, les termes de métiers et les jargons. Quant à la distinction entre la terminologie
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technique, qui est surtout un vocabulaire, et la langue scientifique, qui est un mode d'expression, nous la supposons connue (voir §§ 132 et suiv.). Il est entendu aussi que les explications qui suivent ne visent pas l'énumération de totites les variétés du phénomène, mais la détermination du phénomène lui-même.
§ 236. Raison d'être des termes techniques. Comment un homme de science, un technicien, un administrateur sontils amenés à créer des mots nouveaux? Quand il s'agit d'une chose ou même d'une idée entièrement nouvelle, cette création se justifie d'elle-même; le jour où l'on a trouvé une machine pour parler à distance, il a bien fallu lui donner un nom; une périphrase n'aurait pu longtemps en tenir lieu. Pour les idées, il en est exactement de même, bien que la chose soit moins apparente; à tout instant, la différenciation fait trouver des nuances, des aspects nouveaux de notions déjà établies ; et même pour ces dernières, la langue commune est d'un secours insuffisant.
On reproche volontiers aux savants de forger inutilement des néologismes, et on leur oppose des termes existants qui sont censés avoir la même signification. Dans certains cas, cette critique peut se justifier, mais la plupart du temps, ces mots qu'on voudrait imposer à la science sont ou bien trop vagues ou bien trop suggestifs.
Supposons qu'un physiologiste cherche à désigner par un terme générique toutes les substances . susceptibles de produire en nous la sensation du goût; la langue commune ne lui fournit que l'adjectif savoureux; mais ce mot éveille toute sorte d'impressions accessoires, incompatibles avec la nature des termes scientifiques; une création s'impose, et l'on parle dès lors de substances sapides, qui s'opposent aux substances insipides. Par contre-coup, le mot sapide, une fois admis, se détache sur le fond de la langue commune, et par son caractère étranger produit un effet par évocation. C'est encore pour éviter de fausses associations, surtout des impressions affectives, que, dans une explication technique, on préférera à écraser des verbes comme concasser, triturer, pulvériser; ainsi s'opposent ascendants à ancêtres, rigidité à raideur,
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siccité à sécheresse, incarcération à emprisonnement, viduité à veuvage, etc.
§ 237. Création de substantifs et d'adjectifs. La langue technique cherche à rendre l'abstraction dans toute sa pureté; pour le faire, elle a besoin de beaucoup de substantifs abstraits et d'adjectifs; mais la langue commune la sert très mal sous ce rapport. Quand les mots existent, ils ne satisfont pas toujours, nous venons de voir pourquoi; mais la plupart du temps ils font défaut; de là, la nécessité de continuelles formations. En français, dans un grand nombre de familles de mots, on trouve, côte à côte, un verbe ou un adjectif usuels et un substantif spécial à la langue technique, ou bien encore un substantif concret très usité à côté d'un adjectif du vocabulaire technique. Ainsi on dit couramment «refaire un toit», mais la «réfection d'un toit» est d'un emploi plus particulier; tout le monde peut dire qu'«un fruit est mûr», mais «la maturité d'un fruit» est déjà plus technique, et «la maturation d'un fruit» (c. à d. «le fait que le fruit mûrit») l'est tout à fait ; il y a une différence analogue entre amener et adduction, entre laver et lotion; même constatation pour les adjectifs et les substantifs techniques qui en dérivent : aigu est courant, acuité l'est moins; on parle plus volontiers d'un honMnc aveugle qu'on ne parle de sa cécité; rien n'est plus fréquent qu'un adjectif technique dérivé d'un substantif concret: tout le monde parle de «la chaleur du soleil», mais «chaleur solaire» est plus savant; même différence entre région et régional, entre bouche et buccal, dent et dentaire, etc.
Pour la nature des effets produits par les termes scientifiques en dehors de leur milieu, nous renvoyons au chapitre précédent (§§ 229 et 233).
§ 238. La langue administrative. Nous appelons de ce nom l'ensemble des faits de langage qui expriment, d'une façon précise et impersonnelle, toutes les obligations créées par la vie sociale, sous toutes ses formes, depuis les actes de notoriété et les règlements de police, jusqu'aux articles du code et de la constitution. Son caractère fondamental est donc d'être scientifique dans son essence et en même temps d'être en
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contact permanent avec la vie ordinaire. Il s'ensuit que la langue administrative prête plus à l'évocation que la terminologie scientifique; d'une part, elle présente de constantes différences avec le parler, mais d'autre part elle dit des choses qui, socialement, intéressent tout le monde; chacun est tenu de connaître la loi; le code est d'une lecture rébarbative, mais il y a des cas où il est palpitant d'intérêt; le moindre règlement concerne toujours une collectivité, et on a toujours avantage à le connaître, quand ce ne serait que pour apprendre à l'éluder. La valeur expressive de cette langue résulte donc du constant parallèle qui s'établit chez les sujets parlants entre leur mode d'expression habituel et le mode d'emprunt qu'ils sont forcés de s'assimiler.
Voici un spécimen très banal de langage administratif:
Les chiens qui présenteront des symptômes de rage devront être abattus ou séquestrés. Les maires donneront à cet effet les ordres nécessaires. Les contrevenants aux ordres ci-dessus seront passibles des peines de police, sans préjudice des peines plus graves prononcées par les lois et des dommages-intérêts encourus en cas d'accident. — La présente ordonnance est exécutoire à partir du 6 courant.
Il s'agit bien là d'une langue à part; l'homme du commun aurait peut-être dit tout naïvement:
Si un chieil a l'air d'avoir la rage, il faudra le tuer ou le tenir enfermé. Les maires donneront des ordres pour cela. Ceux qui n'obéiront pas auront affaire à la police et seront même punis plus sévèrement, comme cela est indiqué dans les lois; de plus, ils devront payer de l'argent aux personnes que leurs chiens auront mordues. Tout cela sera exécuté à partir du 6 de ce mois.
La différence est très nette: la transcription n'est pas précise, et puis elle est trop molle, elle ne donne pas l'impression que c'est l'autorité qui parle; de son côté, le texte officiel se sépare du langage ordinaire et fait clairement évocation.
La langue administrative sert essentiellement à notifier des ordres ou des défenses, à nous menacer de châtiments, ou tout au moins à nous annoncer sèchement des choses qui nous touchent de très près. De là de perpétuels froissements;
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et il n'est pas étonnant que la littérature fasse appel à ce levier d'émotion. Dans les Pêcheurs d'Islande de Loti, une vieille paysanne a été mandée au commissariat d'inscription maritime, où un employé lui lit l'acte de décès de son petit-fils, tué aux colonies: Il (le commissaire) lisait maintenant d'une voix doctorale: «Moan, Jean-Marie, folio 213, no 2091, décédé à bord du Ben-Hoa le 14... — Quoi?,., qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur? » Et voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton: <tMarw eo! (H est mort)».
Les effets comiques sont innombrables; on sait ce que deviennent, sous la plume d'un humoriste, les audiences des tribunaux, les procès- verbaux des gendarmes et des gardeschampêtres, les exploits des huissiers, les chinoiseries de l'administration. Un soldat est puni pour une vétille, et l'officier l'envoie au «bIoc> avec le libellé suivant: «Quatre jours de salle de police au cavaher Lavioletle pour avoir collé une bougie au dos de sa brosse et commué ainsi ce meuble en chandelier*. C'est la fantaisie qui se venge des mesquineries de la vie; rien de plus hygiénique; ce serait bien triste, si la loi était toujours prise au sérieux!
§ 239. Les langues des métiers. Nous comprenons sous ce nom tous les termes techniques formés par les artisans et les artistes. Il y a, en principe, autant de vocabulaires spéciaux qu'il y a d'arts et de métiers, et, à eux seuls, ils doubleraient le volume des dictionnaires les plus complets; mais ils ne nous intéressent qu'en tant qu'ils sont intelligibles et produisent quelque effet. Leur aspect n'est pas du tout celui des termes que crée la science pure; ils sont généralement formés par des gens que ni leur culture ni leur tournure d'esprit ne poussent à emprunter des mots au grec ou au latin. Les artisans et les artistes désignent les choses relatives à leurs occupations au moyen de mots de la langue commune qu'ils détournent de leur sens propre par des métaphores souvent hardies. L'opposition avec le vocabulaire courant se marque donc par des différences de sens plus que par des différences de forme; les effets par évocation en sont d'autant Bally, Traité de stjllstique fraaçaise. 16
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plus frappants. Un terme de métier n'a jamais l'air d'un mot savant et renferme presque toujours quelque Irait pittoresque; c'est ainsi que les artisans personnifient volontiers les outils et les objets dont ils se servent et leur donnent des noms d'animaux, de personnes, etc. (p. ex. oiseau, grue, rossignol, chat, crapaud, bec d'âne, demoiselle, sergent, diable) ; il en est de même des locutions : quand un peintre dit qu'il «travaille en pleine pâte* ou qu'il «donne le coup de pouce à son tableau», il n'y a là aucune formation savante; il s'agit de mots très usuels qui reçoivent des sens inattendus. Lorsqu'enfin les termes de métiers sont étrangers à la langue commune, ce sont généralement des mots dialectaux, et leur physionomie est tout de même moins rébarbative que les mots empruntés au grec et au latin {carguer, larguer la voile, etc.).
§ 240. Les jar^ns. Il s'agit là de formes d'expression si particulières, que nous n'en parlerions pas si elles ne donnaient lieu habituellement à une grave confusion, qui nous intéresse directement. Un jargon est une terminologie qui naît le plus souvent dans un milieu très spécial, fermé au monde extérieur ou tenu à l'écart de la vie sociale; ainsi presque toutes les grandes écoles organisées en internats ont leur jargon (p. ex. en France, Polytechniqne et Saint-Cyr); il y a un jargon des bouchers, des escarpes, etc. Le jargon a ceci de particulier qu'il est en dehors de la langue, comme le milieu où il naît est en dehors de la vie sociale, à tel point que ceux qui le parlent s'en servent souvent pour ne pas être compris des autres. Au point de vue de l'évocation, le pur mot de jargon est donc assez négligeable; il produit simplement ce sentiment linguistique très vague attaché aux mots inconnus, et d'où l'on tire parfois des effets comiques.
La confusion dont nous parlions tout à l'heure consiste en ce qu'on dit parfois argot pour jargon, et les linguistes préfèrent le premier terme au second; ils parlent d'un «argot» des bouchers, etc.; toutefois nous nous conformons à l'usage actuel qui attribue au mot argot un tout autre sens (cf. §§ 225 et 227). Lorsqu'un élève de Polytechnique dit: «J'ai colle de méca demain et je saurai zéroule si je suis vanné; j'ai encore
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la triple cJdée à voir», personne au monde, en dehors de son milieu, ne peut le comprendre, et personne n'a l'impression qu'il parle argot. L'argot est tout autre chose; ce n'est pas la langue secrète d'une société restreinte; pour mériter son nom, il doit être immédiatement intelligible, certains trouvent même qu'il Test trop ; c'est tout simplement une forme exagérée du langage familier ; il ne s'en distingue que par l'intensité de sa force d'évocation et par les interdictions sociales dont il est l'objet (il passe pour inconvenant), et qui ne contribuent pas peu à en accroître l'effet par contraste. Ce n'est pas parler argot que de dire ces paroles, inintelligibles pour un Parisien même: «Tu te goures? Embarhons chez le maltais, je t'expliquerai le f.a)iche en suçant une alfa^. Mais il y a de l'argot dans ce bout de dialogue entre une femme du peuple et «l'homme du gaz»:
Elle: On passera payer. — Lui: Via huit fois que vous me la faites, celle-là; je commence à la connaître! — Elle: Mais ... — Lui: Y a pas de mais! Je vous dis que vous devez soixante mètres et que la compagnie en a plein le dos. Qu'est-ce qui m'a fichu des bohèmes comme ça, qui disent tout le temps: on passera! Gré saleté de purée, va! Quand on n'a pas le moyen de se payer le gaz, on brûle de la chandelle. En voilà des crasseux! — Elle: Vous êtes un mufle! — Liii: Ah! c'est comme ça? Des gros mots et pas de galette? Eh bien! je vous ferai couper la conduite. — Elle: Me couper la conduite, à moi? Ah la la! elle est hien bonne, etc.
Tout ceci est très grossier (et je m'en excuse), mais en même temps d'une limpidité cristalline pour n'importe quel Français. Sans doute, les deux formes d'expression visées dans cette comparaison sont étroitement hées entre elles, en ce sens qu'un mot de jargon, dès qu'il sort de son milieu et généralise son emploi, va presque toujours enrichir la langue populaire. Mais nous tenions à caractériser chaque t}'pe dans sa fonction naturelle, parce que c'est ainsi qu'apparaît la différence d'effet.
B. La langue littéraire.
§ 241. Caractères généraux. Nous avons vu au § 234 que la langue littéraire, comme la terminologie technique, est
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le produit de créations et de modifications individuelles de la langue courante. Mais ces deux formes se distinguent entre elles par un caractère fondamental, qui éclate au premier examen: tandis que le savant et Je technicien modifient la langue pour la rendre plus intellectuelle et plus impersonnelle, la langue littéraire la transpose pour l'accommoder à une forme de pensée essentiellement personnelle, affective et esthétique.
L'un et l'autre mode d'expression ne trouvent dans la langue commune qu'une matière imparfaite. Que l'écrivain soit un idéaliste ou un peintre fidèle de la réalité, l'expression authentique de la langue courante ne le servira jamais complètement Une œuvre littéraire peut donner l'illusion qu'elle reflète la réalité la plus immédiate, et un style peut, en apparence, se confondre avec la langue de tous; mais les deux modes différeront toujours par le principe comme par l'intention ; tant que la pensée littéraire sera ce qu'elle veut être, une transposition de la réalité, il y aura une langue littéraire distincte de la langue usuelle. Cette différence, qui souvent éclate aux yeux, mais souvent aussi échappe presque complètement, ne peut être fixée par les méthodes incertaines que la critique littéraire applique aux procédés d'expression. Quand on se mettra à étudier les styles scientifiquement, on verra que certains caractères de l'expression littéraire qui frappent beaucoup sont souvent négligeables, tandis que certains autres qui passent inaperçus sont de véritables signes distinctifs ; on opérera un peu coname le graphologue, qui laisse de côté les caractères saillants de l'écriture pour s'attacher à des signes qui échappent . presque à la vue.
§ 242. La création littéraire en matière de langage. Une autre différence essentielle entre la langue scientifique et la langue littéraire, c'est que les innovations de la première portent essentiellement sur les mots, et celles de la seconde sur. le sens des mots et leur combinaison, sur les groupements syntaxiques, et en général, sur les moyens indirects d'expression. On voit chaque jour surgir de nouveaux termes techniques dont l'adoption ne fait aucune difficulté, tandis que les néologismes littéraires sont relativement rares, ou, s'ils sont
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abondants, ont beaucoup plus de peine à se faire recevoir. La création littéraire est pourtant énorme; seulement, elle est souterraine, si l'on peut dire, ou plus simplement, elle porte sur des faits de langage qu'on n'a pas jusqu'ici observés par des méthodes assez rigoureuses ; elle crée en donnant des sens nouveaux aux mots existants, elle crée surtout par des combinaisons personnelles et neuves des faits de langage, par la construction des phrases, par des modifications syntaxiques de toute espèce. Il n'y a guère de syntaxe ou de construction propres à la langue scientifique, tandis qu'on peut étudier la syntaxe d'Alphonse Daudet et la coupe des phrases de Rostand; or il ne faut jamais oubher que la langue littéraire n'est que la somme et la résultante des styles individuels.
Tout ceci revient à dire que la langue scientifique crée surtout des moyens directs et intellectuels d'expression, c. à d. des mots pourvus d'un sens définitionnel, et la lang'^e littéraire surtout des faits d'expression extérieurs aux mots, et susceptibles de rendre le sentiment dans toute sa pureté. Cette distinction n'apparaîtra bien qu'à la lecture de la sixième partie; mais on peut dire dès maintenant qu'elle s'explique suffisamment par l'état d'esprit que reflète chacun de ces modes d'expression. L'un est la langue des idées, l'autre la langue des sentiments; or l'idée n'a jamais de véhicule plus commode qu'un mot pourvu d'une définition bien claire; le sentiment, au contraire, synthétique par nature, ne se satisfait jamais complètement par le mot et ne trouve sa véritable expression que dans la combinaison des mots et des moyens indirects affectifs.
Un autre caractère de la langue littéraire est qu'elle crée en remontant dans le passé aussi bien qu'en anticipant sur l'avenir. Beaucoup de choses qui nous paraissent nouvelles dans les œuvres modernes ne sont que des archaïsmes rajeunis. Gela est évident pour les mots et pourrait se prouver de tout le reste. Coixrteté et courtement nous paraissent tous deux néologiques, et pourtant le premier seul est nouveau ; le second se lit dans Fénelon et Saint-Simon; lorsqu'un poète parle de la nature endeuillée (ou endeuilUe, je ne sais pas bien) et de fleurs qui s'apâlissent^ on a le sentiment de l'inédit et en même
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temps on se demande si l'on ne retrouverait pas ces mots dans Ronsard ou Du Bellay; recherche d'ailleurs indifférente à la stylistique ; la seule chose qu'elle retient est que ces mots sont dans un rapport assez lâche avec l'état de langage actuel, et rien ne prouverait mieux que cela combien la notion d'une succession dans le temps, ou, ce qui revient au même, le sentiment d'une évolution de la langue est incompatible avec cette intuition d'un état de langage et d'un système expressif que crée, infailliblement, chez tous les sujets parlants, la pratique spontanée de l'idiome maternel.
§ 243. Exemples empruntés à la constrnction des phrases. La langue littéraire a surtout des habitudes de syntaxe qui rompent constamment avec le parler; et ici se retrouvent les deux sources auxquelles elle s'alimente. Tantôt une construction littéraire est une combinaison personnelle, et par conséquent une innovation; tantôt c'est un emprunt au passé. Rien ne le montre mieux que la construction poétique.
1) Le vers français autorise des inversions archaïques qui ne seraient pas tolérées en prose, même dans le style le plus élevé, p. ex.: «Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel», «L'épi naissant mûrit de la faux respecté'^, etc.; il s'agit là d'une convention, conservée par la littérature à cause de sa valeur symbolique; c'est comme une marque extérieure de l'expression poétique (et aussi une facilité que les poètes s'accordent pour plier les mots aux exigences de la versification).
2) Il y a des constructions de phrase qui détonnent avec la syntaxe usuelle et qui n'ont rien de conventionnel ni d'archaïque; elles ont une origine affective, eUes reflètent des mouvements émotifs; si l'on regardait bien, on retrouverait sous chaque type des imitations, et comme des contrefaçons, des tours de la langue parlée. Je pense à des constructions comme: «Jamais plus la jeunesse ne reviendra», ou «Nulle part le bonheur ne m'attend»; dans bien des cas, l'adjectif placé devant son substantif donne à la construction une nuance littéraire (p. ex. une frêle tige, l'humble violette, etc.), au point de devenir une sorte de poncif dans les titres de romans (L'impossible oubli, L'inutile sacrifice, mais, inverse-
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ment et par contradiction: Le livre de V action bonne, etc.); pourtant, ces constructions ne sont que le prolongement d'une tendance de la langue parlée (comparez : un bon repas, un sale ttëurier, etcs, et aussi, bien que différent en apparence: un diable d'homme, un amour d'enfant, etc.). Il faudrait passer en revue mille autres faits aussi ténus et aussi importants, et, finalement, on arriverait à trouver tout un système de moyens d'expression indirects, sur lesquels on ne peut insister ici. Le fil d'Ariane de toute cette recherche devrait être la comparaison constante avec les procédés parallèles de la langue parlée. C'est là un programme que nous ne pouvons qu'indiquer, et il n'est certes pas près d'être exécuté.
§ 244. La langue littéraire et PéTOcation. En somme, toutes les explications qui précèdent, nécessaires pour la fixation d'une méthode, restent en dehors de l'observation stylistique, puisqu'elles tendent à définir, dans sa fonction naturelle, un mode d'expression qui cherche à échapper au langage de tous. Nous avons à étudier maintenant la nature de l'effet évocateur produit par la langue littéraire sur le fond général de la langue commune.
Nous savons qu'un effet évocateur n'est très fort que lorsque la chose exprimée par le langage d'un miUeu est vraiment familière à la mentalité moyenne. Ici, la question ne se pose, pour ainsi dire, pas; la littérature n'est que la transposition de la vie tout entière, de la vie réelle, par quoi nous entendons la vie affective, c. à d. nos joies, nos douleurs et nos rêves. La conséquence- qui en découle est très simple, mais a une portée incalculable : le plaisir que nous trouvons à la forme littéraire d'une oeuvre n'est qu'un vaste phénomène d'évocation, et repose sur une comparaison permanente et manifeste, tout inconsciente qu'elle soit, entre la langue de tous et la langue de quelques-uns. Il ne suffit donc pas de dire, ce qui est profondément vrai: que la langue littéraire s'alimente sans cesse et se rajeunit aux sources du parler, même le plus trivial, même dans les formes où elle semble le plus s'en éloigner, et que son mode d'expression n'est qu'un reflet, une «réfraction» des procédés affectifs du langage de tous; il
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faut ajouter : sans la langue parlée, la seule que nous portions constamment en nous, celle à laquelle nous ramenons toutes les autres, il n'y aurait pas de plaisir littéraire attaché à la forme, à la langue, au style enfin; et si l'on était tenté de subordonner cette partie du plaisir esthétique à l'émotion qui jaillit du fond même des œuvres, nous répondrions que ni la quaUté des idées ou des sentiments, ni le mode de groupement de ces idées ou de ces sentiments n'ont jamais suffi pour consacrer un ouvrage littéraire, et l'on ne pourrait pas citer, en littérature, une seule œuvre, fût-elle de génie, qui ait vécu sans la consécration suprême de la forme. Ainsi ce plaisir de la forme, spécial, partiel, je le veux bien, naît tout entier d'un sentiment naïf, enfantin, inconscient, d'autant plus fort qu'il est plus inconscient : que nous ne dirions pas les choses de la même manière, et que la manière dont les choses sont dites est plus belle que la nôtre; tant il est vrai que le parler de tous contient de la beauté en germe, mais n'est pas esthétique dans sa fonction naturelle (§§ 187 et suiv.). Le jour où cette comparaison inconsciente ne se fera plus, il n'y aura plus de langue littéraire, et il n'y aura plus de littérature.
§ 245. Ecart variable entre la langue littéraire et la langue parlée. La distance entre les deux modes d'expression est donc fatale, inéluctable; dès que l'évolution les rapproche, la langue littéraire s'éloigne du parler par un nouvel effort. Cette tendance est un exemple typique de ces faits de relativité sur lesquels repose le système expressif tout entier. Mais ajoutons que l'écart plus ou moins grand entre les deux langues dans un système donné peut être un caractère essentiel de ce système; ainsi, les civilisations avancées comme celles des nations modernes du type occidental, sont forcément livresques; la pénétration des deux langues l'une par l'autre est plus grande, et le fait d'évocation, sans cesser d'être absolument réel, est plus difficile à saisir. Il semble, au contraire, qu'une culture trop raffinée contribue à éloigner de nouveau la langue httéraire de la langue parlée, de même que la littérature tend à s'éloigner de la pensée collective pour tomber dans l'alexandrinisme.
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§ 246. Place de la lan^e littéraire dans l'enseignement.
Après tout ceci, nous pouvons nous demander quel est le rôle de l'expression littéraire dans l'étude d'une langue, surtout d'une langue étrangère. Personne ne contestera l'importance de la culture littéraire, et c'est précisément pour cela que nous voudrions la voir à une place oîi elle acquerrait toute sa signification. De ce que nous avons dit plus haut, il résulte qu'on doit connaître l'essentiel de la langue de tous pour apprendre ce qu'elle peut devenir en passant à travers un grand esprit. L'expression littéraire n'est belle que par contraste; comment la comprendrait-on si l'on ignore ce qui n'est pas elle? Pour l'idiome maternel, le point de comparaison est tout trouvé; en revanche, un enseignement qui met constamment la lecture des œuvres à la base de toute l'élude d'une langue étrangère arrive à en donner une idée entièrement fausse, tout en rendant un très mauvais service à la culture littéraire. On croit connaître le français quand on a lu Racine, Corneille, Lafontaine ou Victor Hugo; en réalité, on n'en connaît que les déformations sublimes que lui ont fait subir quelques génies, et l'originalité même de ces déformations apparaît mal, en l'absence de tout point de comparaison. Voilà pourquoi la langue usuelle doit rester le centre de l'étude d'une langue vivante, sans pour cela devenir une étude utilitaire et terre à terre.
§ 247, La langue parlée. Nous avons vu au § 225 ce qu'il faut entendre par langue parlée dans le sens restreint, ou langue de la conversation, dont on peut caractériser le côté stylistique en l'appelant expression familière; puisqu'elle donne lieu à des effets par évocation plus nombreux et plus frappants que tous les autres modes d'expression, elle devrait trouver ici sa place; il aurait fallu même en parler avant d'aborder la langue littéraire, celle-ci supposant l'existence de celle-là. Mais comme la langue parlée n'est pas intelligible sans la connaissance des moyens indirects d'expression, lesquels exigent à leur tour des développements spéciaux, nous insérons ces explications complémentaires dans la sixième partie, pour terminer, dans la septième, par quelques vues d'ensemble sur la langue parlée.