‹ Traité de stylistique françaiseChapitre 25 sur 35 · Chapitre · texte numérisé non relu

Chapitre

Les procédés formels en général.

Sommaire. — Les procédés formels sont les moyens par lesquels se réalisent linguisliquement les aspects ou catégories dans lesquels peut entrer la pensée. Les procédés formels, pourvus d'un caractère expressif ou affectif sont appelés moyens d'expression. Distinction entre les procédés ou moyens directs ou lexicologiques, inhérents aux mots ou locutions qu'ils constituent, et les procédés ou moyens indirects, indépendants des mots, et dont les formes syntaxiques sont le type le plus parfait. Les procédés formels ne permettent pas de déterminer la valeur significative ou expressive des faits de langage où ils figurent Double conception de la syntaxe; elle ne peut être compare'e à la stylistique que si elle est l'étude des aspects de la pensée réalisés dans le langage. Les procédés formels ne peuvent être une base de classement, mais ils peuvent être eux-mêmes identifiés et classés sur la base des notions simples ou idées-formes qu'ils représentent. Exemples de faits de syntaxe sujets à l'observation stylistique aussi bien qu'à l'observation grammaticale.

Spécimens de moyens d'expression indirects. I) L'intonation comprend tous les faits de prononciation pourvus d'une valeur significative ou expressive. \J exclamation et Y interrogation ^rhétorique'» sont deux catégories de faits d'intonation qui se ramènent à une seule. L'intonation est exclamative dans la proportion où les faits de langage se dépouillent de leur contenu intellectuel au profit de leur contenu affectif; cette évolution est à peu près à son terme dans les mots purement exclamatifs, qui se trouvent ainsi à l'opposé des mots purement grammaticaux; la prédominance du ton affectif

Les moyens indirects d'expression. 251

crée aussi une phraséologie affective. Comment il faut étudier les faits d'intonation. — II) Définition de l'ellipse, dans le sens large; elle supprime des sons, des syllabes, des mots et des phrases; elle n'est moyeu d'expression que si elle n'est plus sentie comme ellipse; elle provient soit d'une pensée hésitante, soit de la tendance au moindre effort, soit d'une poussée affective; les ellipses qui symbolisent des sentiments intéressent seules la stylistique.

§ 248. Définition des procédés formels. Dans toutes les parties de ce livre il est fait de fréquentes allusions aux procédés ou moyens par lesquels la pensée se réalise dans le langage, et nous avons donné le nom de moyens d'expi'ession à ceux de ces procédés qui peuvent faire l'objet d'une observation stylistique; mais nulle part ils n'ont été étudiés dans leur ensemble; pourquoi? C'est ce point de méthode que nous voudrions éclaircir et justifier.

D'une manière générale, nous appelons procédé formel tout procédé linguistique par lequel un aspect général de la pensée peut se refléter dans un ensemble de faits de langage, autrement dit, les procédés formels sont les moyens par lesquels l'esprit introduit ou cherche à introduire un ensemble de faits linguistiques dans une catégorie sémantique et dans une catégorie expressive déterminées (indépendamment de la signification et de la valeur expressive particulière de chaque fait pris isolément). Ainsi nous disons qu'un substantif appartient à une catégorie sémantique déterminée quand il désigne Vaction (p. ex. la marche, la course, etc.) ou l'agent {le marcheur, le coureur, etc.); nous disons qu'un mot appartient à une catégorie expressive déterminée, quand p. ex. il est caractérisé nettement par une dominante affective (cf. § 165), qu'il présente une idée sous l'aspect du plaisir ou du déplaisir (§ 185), etc. On verra plus bas que, à notre point de vue spécial, les formes syntaxiques et, en général, les formes grammaticales ne constituent pas un groupe spécial de procédés, mais participent des deux ordres précédents.

Envisagée du seul point de vue formel, une langue peut donc être définie un ensemble eu un système de procédés formels, car il n'y a pas un seul fait de langage qui ne soit

252 Sixième Partie.

la réalisation d'un ou plusieurs de ces procédés; cela est si vrai que les trois quarts des grammairiens croient étudier une langue quand ils étudient les procédés formels de cette langue. Toutes les fois qu'un groupe de faits quelconques sont reliés par un trait commun de leur forme extérieure ou de leur constitution intérieure (peu importe qu'ils soient unis entre eux ou séparés par d'autres causes), ce groupe de faits suppose la présence d'un procédé formel commun et constitue une catégorie fortnelle.

On peut le démontrer par des exemples empruntés à n'importe quel ordre de faits. Considérons d'abord les mots dans leur forme extérieure. Toute la lexicologie est un ensemble de procédés formels (du moins presque tous les grammairiens n'y voient que cela); toutes les règles déterminant la formation des mots sont de cette nature; les préfixes et les suffixes, par exemple, sont des procédés formels grâce auxquels les mots reçoivent, au moins à un moment déterminé de l'évolution de leur sens, un aspect sémantique déterminé; ainsi les suffixes -eur et -teur donnent ou ont donné aux noms où ils figurent la qualité de noms d'agent (ce qui peut créer l'illusion que ces suffixes n'ont que cette fonction et qu'ils la conservent toujours); mais en outre un suffixe peut donner aux mots une valeur expressive déterminée (ainsi les suffixes cités plus haut ajoutent à une certaine catégorie de substantifs une nuance péjorative, cf. raisonneur, batailleur, etc.).

Il n'en est pas autrement des procédés formels qui, tout en étant inhérents aux mots, ne se révèlent pas dans leur forme extérieure. Il y a un procédé formel dans cette opération de la pensée qui efface le sens individuel des mots d'un groupe pour conférer un sens nouveau à l'ensemble de ce groupe; c'est ce procédé qui est à la base de tous les groupements phraséologiques. On a vu au § 209 que le langage figuré résulte, à notre point de vue, d'un vaste système de moyens d'expression, ce qui revient à dire que c'est un ensemble de procédés formels. Il repose tout entier sur le contact établi entre l'abstrait et le concret, entre le connu et l'inconnu; ce procédé crée un type déterminé de faits de lan-

Les moyens indirects d'e:q)ression. 353

gage, qui reçoivent ou peuvent recevoir de Timage qu'ils contiennent un aspect sémantique et un aspect expressif particuliers.

% 249. Procédés dlreeto et procédés indirects. Mais pour pousser plus loin notre investigation, il faut établir une distinction dont nous nous affranchirons ensuite quand nous aurons reconnu qu'elle aussi n'a qu'un caractère purement formel et qu'elle est en somme assez peu essentielle. Tous les exemples cités plus haut ont pour caractère commun de se réaliser dans des mots ou des locutions, sans avoir de réalité «n dehors de ces mots ou de ces locutions; nous les appellerons, pour cette raison, moyens ou procédés lexicoiogiques, ou encore moyens ou procédés directs. En outre et par extension, nous désignons aussi par ces termes les mots et les locutions mêmes que ces procédés formels constituent; nous disons, par exemple, qu'une idée est exprimée par des moyens directs, pour dire qu'elle est exprimée par des mots ou des groupes de mots (cf. § 131).

Mais il y a d'autres procédés, indépendants des mots (cf. § 131); nous les appelons procédés ou moyens indirects de langage, et, quand ils sont envisagés du seul point de vue de leur valeur stylistique, moyens indirects d'expression. Pour en trouver des exemples, pour se rendre compte surtout que, étant, eux aussi, purement formels, ils sont, à tout prendre, sur le même pied que les moyens directs, il suffit de mentionner les faits de syntaxe et les faits de prononciation.

Quand j'exprime un désir déterminé sous la forme: «Si j'étais riche!», je présente l'idée de «richesse», qu'on pourrait appeler dans ce cas, Vidée-matière, sous un aspect déterminé, je la fais entrer dans Vidée-forme de désir; j'use, pour cela, d'un moyen syntaxique général, indépendant de l'idée de richesse; en effet, l'expression du désir est réalisée, dans cette phrase, par l'emploi d'un terme purement grammatical, si (qui ne peut être appelé simplement un mot, voir plus bas, § 260), combiné avec l'emploi d'un temps et d'un mode déterminés (imparfait de l'indicatiO de n'importe quel ■verbe; c'est doue un «poncif» permettant la reproduction d'un

254f Sixième Partie.

nombre illimité d'exemplaires (p. ex.: «Si je réussissais», «Si Dieu écoutait ma prière!», etc.). On pourrait faire comprendre le caractère indirect de cette forme du désir par un contraste, il est vrai, théorique: si par hasard le français avait, comme le sanscrit et d'autres langues, des verbes «désidératifs», c. à d. une formation permettant d'exprimer par des verbes uniques des idées complexes comme «avoir envie de faire qch.», «avoir envie de tuer qn.», cela reviendrait à dire que le français possède un procédé direct ou lexicologique pour exprimer ridée-forme de désir; et pour mieux mo7i[rer que la différence entre les moyens directs et les moyens indirects est purement extérieure, nous ajouterions que, dans un «Tableau synoptique des idées-formes», qui, à notre avis, n'est pas une simple illusion, la formule syntaxique dont «Si j'étais riche!» est un ^ exemple figurerait sous la même rubrique que la formule des verbes dési'iératifs.

§ 250. Caractère négatif des procédés formels. Les moyens, quels qu'ils soient, directs ou indirects, qui concourent à la constitution du langage, participent tous d'un caractère négatif, qui a sa raison d'être dans l'évolution historique et qui enlève à ces moyens une grande partie de leur valeur de détermination et de classement dans la description d'un état de langage donné. Pour mettre en lumière ce caractère, reprenons les catégories formelles citées plus haut.

D'abord les procédés lexicologiques. Le suffixe -et -ette est un procédé formel, pourvu d'une valeur sémantique et d'une valeur expressive ; d'une part, en effet, il peut ajouter à un mot simple un sens diminutif (p. ex. dans planchette opposé à planche)', d'autre part, l'esprit peut attribuer à la présence du suffixe dans un mot une valeur affective, p. ex. une nuance pittoresque (comme c'est le cas pour jardinet en face de jardin). Mais peut-on en conclure que tous les mots formés avec le suffixe en question possèdent les caractères énoncés plus haut? Nullement. D'abord ce suffixe peut avoir perdu toute espèce de signification (p. ex. dans bouquet); ou bien cette signification peut ne pas être dimiuutive (p. ex. dans le doublet en face de le double); en outre, le français connaît plusieurs

Les moyens indirects d'expression. 255

autres suffixes susceptibles d'ajouter une valeur diminutive à un simple (cf. tourelle en face de tour) ; cette valeur diminutive peut être accompagnée d'une nuance affective (p. ex. dansjardinet et maisonnette), mais peut ne marquer aussi qu'une distinction logique (p. ex. cigarette en face de cigare).

Même remarque pour le groupement des mots en locutions ; toutes celles qui ont été examinées §§ 79 à 100 supposent une opération intellectuelle; mais nous verrons bientôt (§ 262) que l'effacement du sens individuel des mots d'une locution peut être dû à l'action d'un sentiment et exprimer ce sentiment, autrement dit, qu'il y a une phraséologie affective aussi bien qu'une phraséologie intellectuelle.

On ferait les mêmes constatations à propos du langage figuré. Il y a, comme on sait, des images vivantes et des images mortes, c. à d. des images où le procédé a cessé d'agir; qui verrait, par exemple, des images dans les mots effacer, expUquer, chercher, etc.? Il y a, de plus, des images qui frappent l'intelligence, parce qu'elles résultent d'une opération intellectuelle, et il y en a d'autres qui sont affectives.

Voici maintenant des faits de prononciation. Dans un groupe de mots, deux accents d'intensité placés sur deux éléments linguistiques quelconques permettent de marquer une distinction logique entre deux notions (p. ex.: «Non pas un homme, mais une brute'», «Non pas vingt et un, mais vingt-cmj», «Permettre n'est pas promettre», etc.) ; ce fait de prononciation a une valeur significative (on sait que, dans ce cas, nous l'appelons intonation, voir § 105). C'est un procédé indépendant des mots; il a une réalité par lui-même, car je peux faire par là une distinction analogue entre n'importe quels termes opposés. De même l'intonation interrogative est le symbole d'un aspect logique déterminé de la pensée. Il s'agit bien là d'un moyen indirect d'expression, car la forme interrogative peut donner une forme spéciale à toute espèce de pensée, et par conséquent à toute espèce de phrases qui s'adressent surtout au sentiment.

Il y a des faits de prononciation qui introduisent des nuances logiques dans l'expression ; c'est le cas pour les accents

256 Sixième Partie.

de phrase cités plus haut : «Non pas vingt et un, mais vingtcinq*, etc.; mais un accent d'intensité peut être aussi le symbole d'un mouvement affectif (p. ex. dans le juron «Canaille!»); enfin on sait que les accents toniques «réguliers» ont perdu toute espèce de signification.

La forme d'intonation appelée interrogative peut être, avons-nous vu, le symbole logique d'une question; mais elle peut servir encore à des fonctions affectives toutes différentes, exprimer un groupe déterminé de sentiments (généralement la surprise ou l'indignation), p. ex.: «Vous avez osé faire cela?», «On vous a mal reçu?», «Vous croyez ça?», etc.

Quant aux faits de grammaire, nous y reviendrons tout à l'heure; mais on peut dès maintenant conclure ce qui suit:

Les procédés linguistiques n'évoluent pas parallèlement aux faits de langage qu'ils constituent; l'emploi d'un procédé ne permet jamais de préjuger la signification ni la valeur expressive d'un fait de langage; plus généralement, dans un état de langage donné, le groupement des faits d'après les procédés formels dont ils sont issus ne correspond pas nécessairement au groupement de ces mêmes faits d'après le sens et la valeur expressive que les sujets leur attribuent dans cet état de langage; autrement dit, dans une période déterminée de l'évolution d'une langue, le système des formes ne correspond pas au système des valeurs ; et, en nous plaçant au point de vue spécialement stylistique, le système des moyens d'expression ne correspond pas au système expressif.

Nous pouvons enfin répondre à la question posée au début du § 248 : la stylistique, étant une science descriptive, ne peut fonder aucune observation sur l'étude des moyens d'expression ; une étude d'ensemble de ces moyens serait une faute de méthode, car elle ne pourrait avoir qu'une base historique.

§ 261. La syntaxe et la stylistique. Â propos des procédés formels indirects, nous avons réservé la question de la syntaxe, parce qu'elle mérite d'être traitée à part. On peut s'attendre en effet, malgré les explications précédentes, à voir surgir cette question: quelle est la distinction à faire entï-e la stylistique et la syntaxe? Nous répondrions que la question

Les moyens indirects d'expression. 257

ne se pose pas, ou bien qu'une comparaison n'est possible que si l'on s'entend sur le terme de syntaxe. La syntaxe est généralement comprise comme l'étude des procédés formels par lesquels les aspects logiques de la pensée s'expriment dans le langage. Mais on oublie que les procédés syntaxiqr.es participent du même caractère négatif décrit sommairement au paragraphe prérédent. MaJgré l'apparente solidité de l'édifice syntaxique d'une langue (en général ce sont les manuels d'enseignement, beaucoup plus que l'observation des faits, qui donnent cette illusion), on ne trouverait guère, à une époque déterminée, de moules syntaxiques (temps, modes, cas, relations par prépositions ou conjonctions, etc.), qui ne servent qu'à une fonction déterminée ; et inversement, on ne trouverait pas de forme de pensée qui ne se reflète que dans un seul procédé. En français, p. ex., le présent d'un verbe peut désigner le temps présent "(«Ne me dérangez pas, j"e travaille-»), le passé (cf. le présent historique), l'avenir (p. ex. dans une lettre: «Quand arrivez-vous à Genève?»), un temps indéterminé («La Seine coule à Paris»); il peut comporter une idée de devoir («C'est une chose qu'on ne fait pas»); mais le passé, le présent, l'avenir, la notion du devoir comportent d'autres réalisations (p. ex. le présent s'exprime par le futur dans «11 sera sans doute déjà là»). La préposition de peut marquer la possession, mais elle exprime bien d'autres rapports, et, réciproquement, l'idée de possession peut s'exprimer autrement, p. ex. au moyen de certains adjectifs (cf. «le palais du roi-» et «le palais royal-» ; «le littoral de la Méditer ranée-» et «le littoral méditerranéen»).

Or si la syntaxe est l'étude des procédés formels indirects d'aspect logique, il n'y a pas de comparaison possible entre elle et la stylistique ; non psus parce que la grammaire s'attache aux aspects logiques et la stylistique aux aspects affectifs de la pensée (nous savons déjà pourquoi et nous le verrons mieux plus ba»),. mais simplement parce qu'on ne peut pas comparer un aystème de moyens d'expression avec un système de valeurs expressives.

En revanche la syntaxe peut être autre chose, si elle part

Bally, Traité de stylistique française. 17

258 Sixième Partie.

du point où elle aboutit généralement, autrement dit, si elle procède de la pensée pour en étudier les réalisations linguistiques. Au lieu de collectionner et de classer les procédés formels d'expression, elle peut partir des aspects formels de la pensée, autrement dit, des idées-formes, et chercher les types grammaticaux que ces idées-formes revêtent dans une langue donnée à une époque donnée. Elle peut, par exemple, se demander par quelles formes de syntaxe le français d'aujourd'hui exprime la notion du futur, puis énumérer et décrire les réalisations grammaticales de cette notion, pour rechercher ensuite les procédés matériels (c. à d. flexionnels et phonétiques) qui permettent de faire passer la grammaire dans la parole. On procéderait donc de la syntaxe à la morphologie, et de la morphologie à la phonétique.

Mais cette syntaxe supposerait en outre une méthode entièrement descriptive, qui se refuserait provisoirement tout rapprochement avec la méthode historique. Rien de plus funeste, en matière de syntaxe, qu'une confusion de ce genre. On peut traiter le subjonctif pour lui-même quand on en fait l'histoire; dans une grammaire descriptive, il est absurde de consacrer un chapitre spécial au subjonctif, et de dire p. ex. que le substantif s'emploie avec les verbes de volonté suivis de que, après les conjonctions quoique, afin que, pourvu que, etc. ; dire que quoique est suivi du subjonctif est une remarque sans portée; il est autrement important de savoir qu'il s'agit ici d'une notion abstraite, la restriction, et que cette notion, entre autres réalisations, comporte celle d'un moule syntaxique qui est quoique -f subjonctif. La seule méthode rationnelle consiste donc à partir des modalités et des rapports logiques supposés chez tous les sujets parlants d'un groupe linguistique et de chercher les moyens, quels qu'ils soient, que la langue met à la disposition des sujets pour rendre chacune de ces notions, chacune de ces modalités, chacun de ces rapports.

Quand la syntaxe descriptive adoptera ce mode de recherche, elle sera un système de valeurs et non un système de procédés; alors une comparaison entre elle et la stylistique deviendra possible; alors aussi çlles se reconnaîtront comme

Les moyens indirects d'expression. 259

sœurs et marcheront la main dans la main. En elFet, et tout le monde le sent instinctivement, il n'y a pas dans le langage, où tout se fond dans une immense synthèse, deux systèmes distincts, l'un des valeurs logiques, l'autre des valeurs affectives. Seule une abstraction nécessaire de l'esprit peut tenir séparés ces deux ordres de valeurs; cette abstraction est analogue à celle qui nous fait établir p, ex. un mode d'expression entièrement intellectuel (qui, entre parenthèses, est la matière même de cette grammaire idéalej. Ce travail d'abstraction se justifie entièrement; il est à la base de toute recherche scientifique; il n'est ni plus ni moins artificiel que la distinction faite en psychologie entre les aspects intellectuels et les aspects affectifs de la pensée, qui, dans la réahté, n'existent pas séparément ; on a le droit d'écrire un traité de styhstique, tout comme on a le droit d'écrire une psychologie des sentiments. A quoi, en définitive, aboutirait-on, si l'on ne traitait pas par l'abstraction les phénomènes que la réalité la plus simple présente toujours en faisceaux?

§ 252. Mode de classification des procédés formels. Pour mieux montrer que le langage est pour nous une chose synthétique, il suffit de se demander si une classification des procédés formels est possible; or, non seulement elle est possible, mais elle est impliquée dans tous les développements précédents. Partons de la réalité et d'un fait précis. .

Demandons-nous simplement comment on peut exprimer en français «qu'on désire faire une chose». En cherchant à répondre, on tombe tout de suite sur un terme d'identification usuel comme désirer, qui suggère à son tour une série de mots et locutions synonymes, souhaiter, convoiter, ambitionner^ avoir soif de, etc. Puis l'on se dit que, au heu de «Je désire faire une chose>, il est possible de dire «J'aimerais faire une chose», et alors on se demande : est-ce là un fait lexicologique ou un fait de syntaxe? L'un et l'autre: l'idée de désir s'y réalise par un mot (aimer), mais ce mot n'exprime le désir qu'à une forme syntaxique déterminée, le conditionnel: <iJ'aime faire une chose» a un sens tout dillérent. On s'achemine davantage encore vers la syntaxe si l'on dit: *Plaise à Dieu qtc'H arrive en

260 Sixième Partie.

bonne santé!»; mais ce n'est guère qu'avec des formes comme «iSi j'étais riche!* que l'idée de désir est exprimée par des moyens entièrement syntaxiques. Il n'y a donc pas de limite tranchée entre la lexicologie et la syntaxe, et c'est précisément une indication sur la manière dont les faits syntaxiques, et en général les procédés formels, pourraient être classés, c. à d. sous les notions abstraites ou idées-formes qu'ils expriment ; non seulement ils peuvent être ramenés à des termes d'identification (comme «Si j'étais riche» au terme désir), mais ces termes peuvent être groupés selon un ordre logique; il y a plus: ce groupement des idées-formes n'a rien d'incompatible avec la classification des termes d'identification envisagés dans la deuxième partie, car cette classification admet aussi bien des idées-formes que des idées-matières. En effet, un Tableau synoptique, tel que celui qui est proposé dans le second volume de cet ouvrage, contient des notions qui, évidemment, ne peuvent être rendues dans une langue que par des mots ou des locutions, p. ex. l'idée de richesse; ce sont les idéesmatières; mais d'autres, on l'a vu, comme l'idée de désir peuvent être rendues aussi bien par des moyens formels que par des mots (comparez d'une part désirer, avoir soif de, etc., et d'autre part *Si + imparfaii de Vindicatif-»). Il y a donc des idées-matières pures, mais il n'y a pas d'idées-formes pures, c. à d. irréductibles à des idées-matières.

Voilà pourquoi un classement des moyens indirects est parfaitement possible sur la base des notions simples; il est difficile de dire quelles limites et quelles formes ce classement pourra prendre dans la pratique, mais on peut s'en faire une idée en se représentant d'abord les faits qui s'y plient le plus aisément et ceux qui ne s'y plient pas ou presque pas: d'une part, les faits de grammaire, de l'autre, les moyens indirects presque uniquement affectifs dont les nuances sont très variables et qui échappent même à la notation graphique. Ce dernier point apparaîtra mieux dans la suite de la sixième partie; mais, quant aux faits grammaticaux, ils offrent une base solide pour l'établissement d'un plan ; il n'est nullement illusoire de se les représenter figurant dans un «Tableau synop-

Les moyens indirects d'expression. 261

tique des idées-formes», où ils seraient identifiés par des exemples typiques ou par n'importe quel autre procédé ; on se rappelle d'ailleurs que nous avons, au § 144, fait une place aux moyens indirects dans la rubrique idéale du dictionnaire idéologique que nous rêvons. Qu'un tel répertoire puisse remplacer les grammaires, il serait absurde de le prétendre; mais son utilité, pour être différente de celle des manuels ordinaires, n'en serait pas moins grande.

Une chose est en tout cas certaine: les moyens indirects peuvent et doivent être identifiés comme les mots et les locutions; ce travail sera fait ou supposé fait pour chaque cas particulier dans la suite de cet exposé.

§ 253. La syntaxe «affective». Nous avons dit plus haut § 251 qu'il n'y a pas de distinction de principe entre la syntaxe et la stylistique, ou plus exactement, que la limite qui les sépare n'est pas rigoureusement tracée. Cela n'implique aucune contradiction et se déduit à priori de ce qu'un fait de syntaxe étant un procédé purement formel, il n'y a pas de raison pour qu'il ne puisse exprimer une forme de sentiment aussi bien qu'une forme d'idée. Pratiquement, et nous le savons, cette question se présente sous la forme suivante: y a-t-il des faits de syntaxe où l'expression du sentiment vrédomine sur l'expression d'un fait de pensée purement intellectuel? La réponse n'est pas douteuse; on répète volontiers que la grammaire n'est que la logique appliquée au langage; mais la syntaxe ne peut pas plus être réservée à l'intelligence pure que les mots ne sont réductibles à des définitions purement intellectuelles. Si cependant nous accordons que la majorité des faits de grammaire, tels qu'on les conçoit d'ordinaire, sont logiques dans leur essence, nous prétendons qu'il y a, sur les confins de la grammaire, un vaste territoire, fort peu connu encore, contenant tout l'ensemble des catégories grammaticales par lesquelles le sentiment trouve à s'exprimer. Mais ceci ne peut être éclairci que par des exemples.

§ 251. Exemples de faits syntaxiques à yaleor affective. Ordonnons les faits de manière à ne nous éloigner que graduellement de la conception ordinaire de la grammaire.

262 Sixième Partie.

Soient les deux expressions: «Rubens, célèbre peintre flamand* et «Rubens, le célèbre peintre flamand-». Le cas est un peu subtil, mais il n'en est pas moins instructif. Dans le premier groupe, l'apposition «peintre flamand» est présentée comme une simple détermination du nom qui la précède; dans le second, cette même apposition est «évocatrice» ; elle éveille l'intérêt, en supposant connue la personne qu'elle détermine ; c'est comme si l'on disait : «Rubens, ce peintre célèbre que vous connaissez bien» ; il y a un appel fait à la sensibilité; or cette différence est déterminée à son tour par un moyen entièrement syntaxique, l'absence de l'article le dans le premier groupe, et sa présence dans le second. On peut donc dire que l'apposition précédée de l'article est un moyen syntaxique présentant sous un aspect affectif un rapport logique.

Voici un autre exemple, plus démonstratif peut-être, en ce sens qu'il s'agit d'un fait de syntaxe comportant deux interprétations, ce qui revient à dire qu'il a deux significations homonymes (cf. § 50), La phrase: <iC'est moi qui n'en veux pas* peut signifier d'abord: «C'est moi, et non un autre, qui ne le veux pas», p. ex. dans ce contexte plus développé: «Donnez-le-lui. ne me le donnez pas ; c'est lui qui le désire et c'est moi qui n'eti veux pas» ; mais elle peut aussi s'interpréter: «Assurément je ne le veux pas, je me garderais bien de le vouloir», p. ex. dans ce contexte: «Une promenade en mer, avec un vent pareil, au risque de chavirer? C'est moi qui n'en veux pash. Le premier emploi de la tournure syntaxique c'est... qui marque une distinction essentiellement logique, tandis que le second est fortement affectif, et il l'est doublement: d'abord parce qu'il permet l'expression très intense d'un sentiment spontané, p. ex. l'indignation, et par là produit un effet naturel; ensuite, comme on le voit par le second contexte, cette tournure est extrêmement familière et produit ainsi un effet par évocation.

Au premier abord il n'y a rien de plus grammatical, et par conséquent de plus, logique que la distinction entre l'imparfait et le passé défini en français. Lisez cependant ces vers d'André. Theuriet :

Les moyens indirects d'expression. 263

Nous venions de la Chine, et sur la mer Vermeille Notre vaisseau cinglait vers le pays de l'or; Nos yeux ne distinguaient point le rivage encor, Mais la brise apportait parfois des sons de cloche, Et chacun se disait que la terre était proche. La nuit survint, mauvaise et sinistre; au matin, Trompés par le brouillard et le vent incertain. Nous touchions un bas-fond, et la mer, pièce à pièce. Brisait sur les rochers le navire en détresse.

Si l'on examine les verbes imprimés en italique, on remarque que les cinq premiers imparfaits ont uji emploi uniquement logique et marquent un simple rapport chronologique entre les deux séries d'événem.ents. Le passé défini survint marque aussi un rapport de temps nettement logique, mais, par le fait seul qu'il est un passé défini, il appartient à la syntaxe de la langue écrite et produit, par là, un effet par évocation. Les deux imparfaits de la fin sont particulièrement intéressants; logiquement ils • diffèrent légèrement des passés définis, par lesquels ils pourraient être remplacés dans le texte; mais, en outre, la substitution d'un imparfait à un passé défini a la propriété de présenter un événement d'une façon plus frappante, plus inattendue; il comporte un effet naturel très sensible. Bref, les imparfaits brisait et touchions ne peuvent s'expliquer uniquement par la grammaire; ils appartiennent aussi à la stylistique.

11 est donc suffisamment clair qu'un grand nombre de faits syntaxiques donnent prise à l'observation stylistique et trouvent par elle leur véritable explication. Si la grammaire tombe si souvent dans les subtilités, cela tient en grande partie à ses procédés exclusivement intellectuels. On entrevoit peut-être la richesse du sujet que nous ne faisons qu'effleurer.

§ 255. Exemples tirés de textes snivis. Nous allons essayer maintenant,, par l'explication de textes plus étendus, de donner une idée générale des moyens indirects par lesquels s'expriment avant tout les mouvements affectifs de la pensée. Dans ce but, nous ferons appel à la langue de la conversation, qui est, comme nous le verrons dans la septième partie, l'aspect affectif de la langue usueUe. et pour mieux faire

Î64 Sixième Partie.

apparaître le contraste, nous montrerons les mêmes idées exprimées dans l'un et l'autre mode d'expression.

Voici un texte allemand : il sera traduit d'abord en langage usuel, simple et banal, puis dans la langue vraiment parlée, avec les ressources de l'expression familière.

(Une jeune fille vient de recevoir une lettre par laquelle un directeur de théâtre, sans se prononcer catégoriquement, lui fait entrevoir l'acceptation d'une pièce qu'elle a composée à l'insu de son père):

Also wird er heute kommen. Und der Vater weiÊ von nichts! Ich dachte ihn mit der Annahme meines StUckes zu ilberraschen. Das hat man von der Ueimlichkeit ! Und es klingt ailes in diesem Briefe so unhestimmt ! Schliaâlich Jacht der Vater mich aus. Das will ich aber nicht! — HaU, cin. Gedanke! Er erwartet ja auch Theaterdirektoren und Dramaturgen . . . Das kann mich retten. Aher wie soll ich ...» ("Fulda, Das Recht der Frau.)

a) Il viendra donc aujourd'hui. Papa ne sait rien encore. Je comptais lui faire une surprise en lui annonçant l'acceptation de ma pièce. Tel est le résultat de mes cachotteries. Cette lettre ne renferme rien de précis. Mon père va sans doute se moquer de moi; mais je ne le veux pas. Il me vient tout à coup une idée: il attend aussi des directeurs et des critiques; cela peut me sauver; mais quel moyen employer?

b) Ainsi il va venir . . . aujourd'hui! Et dire que papa ne se doute de rien ! Et moi qui pensais lui faire une surprise en lui annonçant que ma pièce a passé! Ah! voilà ce que c'est que de faire des cachotteries! Et cette lettre ... pas claire du tout! Qui sait? Papa va peut-être se moquer de moi! Ah! mais, c'est que je ne veux pas, moi! Oh! une idée! Est-ce qu'il n'attend pas, lui aussi, des directeurs et des critiques? Tiens, tiens! mais voilà qui peut me tirer d'affaire! . . . Oui, seulement, voilà . .. comment m'y prendre?

Peut-être a-t-on déjà l'impression que la différence entre les deux textes français ne réside pas tant dans l'emploi d'un vocabulaire particulier, mais bien plutôt dans l'application de certains moyens indirects d'expression; avant de les examiner de plus près, et pour que cette impression d'ensemble se précise, nous empruntons un second exemple à une nouvelle de Mérimée, en le faisant précéder d'une transcription en langue usuelle et banale. Un collectionneur de province a trouvé dans son jardin une statue antique de grande valeur; recevant

Les moyens indirects d'ex^pression. 265

chez lui un archéologue de Paris, il vient le réveiller de grand matin pour lui montrer sa trouvaille. Voici d'abord la transcription en langue commune, rédigée intentionnellement sous la forme la plus plate et la plus froide:

A. «Levez-vous vite! Vgus êtes paresseux comme tous les Parisiens! Vous êtes encore au lit, et il est pourtant huit heures, tandis que moi, je suis levé depuis six heures Je suis monté déjà trois fois et me suis approché de votre porte sur la pointe des pieds, mais je n'ai rien entendu et personne n'a bougé. Cette habitude de trop dormir vous fera mal à votre âge. Songez aussi que vous n'avez pas encore vu ma Vénus. Buvez aussi vite que possible cette tasse de chocolat; c'est du vrai chocolat de Barcelone; passé de contrebande et tel qu'on n'en trouve pas à Paris. Prenez des forces, car, lorsque vous verrez ma Vénus, vous ne pourrez plus vous en séparer.»

Voici maintenant le texte original:

B. «Allons, debout, Parisien! Voilà bien mes paresseux de la capitale! Il est huit heures, et encore au lit! Je suis levé, moi, depuis six heures. Voilà trois fois que je monte; je me suis approché de votre porte sur la pointe des pieds: personne, nul signe de vie! Cela vous fera mal, de trop dormir, à votre âge! Et ma Vénus que vous n'avez pas encore vue! AUons, prenez-moi vite cette tasse de chocolat de Barcelone . . . Vraie contrebande ... Du chocolat comme on n'en a pas à Paris. Prenez des forces, car, lorsque vous serez devant ma Vénus, on ne poiu"ra plus vous en arracher.»

(Mérimée, La Vénus d'JJle.)

% 256. Tue d'ensemble sar les moyens indirects affectifs.

Les textes b ei B sont, depuis le premier mot jusqu'au dernier, l'expression d'idées imprégnées d'éléments affectifs; on peut donc aller presque à coup sûr et s'attendre à rencontrer des moyens indirects affectifs dès qu'on sort de l'observation des mots. Et c'est bien le cas. Nous avons parlé au § 254 de faits syntaxiques qui ne peuvent être éclaircis d'une façon satisfaisante si l'on s'en tient à une explication logique, sans analyser l'effet qu'ils produisent. Or les tournures: *Et moi gui pensais lui faire une surprise!» (b), «^Et ma Vénus que vous n'avez pas encore vue !» (B) sont dans ce cas ; ce cadre syntaxique exprime un sentiment de surprise accompagnant la constatation d'un fait inattendu (cf.: Voilà qu'il pleut; et moi qui n'ai pas de parapluie!»); il y a donc un effet précis. L'emploi des

266 Sixième Partie.

pronoms mes et moi dans: «Voilà bien mes paresseux» (B) et «Prenez-OTOï vite cette tasse de chocolat» (B) sont des marques très nettes de l'expression familière; ils comportent donc autant d'effets par évocation. Comment s'expliquer la construction exclamative: «Et dire que papa....!» (b), sans faire intervenir le sentinàent? L'interrogation: «Est-ce' qu'il n'attend pas...?» (b) n'est pas du tout interrogative; elle est le symbole d'un mouvement affectif. Sont-ce des liaisons purement logiques que montrent des phrases comme celles-ci: «-Ah! mais, c'est que je ne veux pas, moi!» (b), et: «Je me suis levé, moi, depuis six heures!» (B)? Et les ellipses «Oh! une idée!», «Allons! debout!», «Personne, nul signe de vie!», ne peut-on pas dire qu'elles sont produites par la poussée émotive , et qu'elles restent les symboles de l'expression d'un sentiment ?

Mais par-dessus tout, et depuis le premier son jusqu'au <lernier, on sent la présence nécessaire d'une prononciation expressive; ces textes sont parlés, et intonés même lorsqu'on les lit mentalement; et aucun des faits d'expression qu'ils contiennent ne peut être expli(|ué complètement sans qu'on fasse intervenir l'intonation.

Nous entrevoyons donc une immense catégorie de moyens d'expression extérieurs aux mots et qui sont avant tout au service de l'expression des sentiments. La stylistique doit les faire entrer dans le cercle de son observation; ils ne s'expliquent pas complètement sans elle ; à son tour, elle y trouve une norme qui la trompe rarement: plus on voit ces moyens indirects concourir ù l'expression de la pensée, plus on est certain que cette pensée est provo(|uée et constituée par l'action des sentiments et des émotions; l'emploi plus ou moins abondant des moyens indirects affectifs est une sorte de thermomètre auquel on peut mesurer la température de l'âme. Aussi réservons-nous une grande partie des observations pour le moment où nous parlerons de la langue familière, qui est l'aspect affectif de la langue parlée. Contentons-nous ici de donner deux spécimens de cette étude, qui n'a jamais été faite systématiquement, et détachons de l'ensemble, pour les exa-

Les moyens indirects d'expression. 267

miner de plus près, deux ordres de faits où s'affirmera notre méthode : les faits d'intonation et l'ellipse.

Pour comprendre cette recherche, il ne faut jamais oublier qu'un moyen d'expression, par définition, ne permet aucune conclusion à priori sur la valeur stylistique des faits où on l'observe; qu'an procédé linguistique, susceptible en principe de remplir diverses fonctions, ne nous intéresse que par son contenu affectif; enfin et surtout, que les faits d'expression révélés par les moyens indirects d'expression peuvent entrer dans toutes les parties du cadre tracé dans cet ouvrage pour la détermination et le classement des faits (effets naturels et effets par évocation, avec les catégories qui leur sont subordonnées).

L'intonation.

§ 257. Caractère symbolique et expressif de Pintonation.

On a vu au § 105 en quoi l'intonation se distingue de la prononciation. L'une et l'autre comprennent l'ensemble des procédés purement phoniques du langage. Mais la grande différence est que la prononciation comprend des phénomènes vocaux devenus automatiques et dépourvus, dans un état de langage déterminé, ds toute valeur significative ou expressive; par intonation, au contraire, nous entendons l'ensemble des éléments phoniques du langage susceptibles d'être ramenés, d'une manière ou d'une autre, à un fait de pensée (intellectuel ou affectif). Ainsi Vaccent tonique des mots a une valeur significative en grec et n'en a presque aucune en latin, où il obéit à une loi indépendante du sens et de la fonction des mots. En français, il ne peut revêtir une valeur sémantique et stylistique que par modification ou déplacement (cf. § 177); en lui-même, il est, dans cette langue, entièrement asémantique. Autre exemple: si le son t se prononce d'une certaine manière en français et d'une autre en allemand, cette qualité et cette différence n'ont aucune action sur la façon dont on conçoit ou dont on sent les mots où figure la consonne t. Si maintenant nous reconnaissons un Allemand à la manière dont il prononce le t, et s'il nous arrive d'en être affectés, grâce au fait d'éyocation dans le sens le plus large, c'est une tout autre

26S Sixième Partie.

question; nous l'avons rencontrée au § 230, et l'on a vu à ce propos la différence très nette qui sépare l'intonation et la prononciation, en même temps que la relation de cause à effet et les rapports historiques qui les relient l'un à l'autre. § 258. Facteurs phoniques qui constituent Pintonation. L'intonation n'est donc pas plus que la prononciation un fait déterminé, jnais un ensemble et un système de faits très délicats en eux-mêmes et très complexes dans leur action réciproque. On s'en rendra compte en analysant à ce point de vue la phrase suivante : «Est-il assez polisson^ ce gamin !». La première chose qui frappe, c'est que l'intonation a un effet distributif sur les éléments de l'expression ; ici les deux parties «Est-il assez polisson» et «ce gamin» sont nettement distinguées par la voix; cet effet, dont n'avons pas à envisager la raison, mais qui a sa source dans un fait de pensée, est obtenu par une différence de hauteur dans l'émission de la voix; le premier membre de phrase est prononcé plus haut que le second: cette distinction peut être accentuée par une courte pause entre les deux groupes de mots. Polisson est prononcé avec un accent d'intensité montrant que c'est sur ce mot que tout le mouvement de colère vient se concentrer ; mais cet accent n'est pas celui que portent les mots français quand ils sont prononcés sans émotion, c'est-à-dire l'accent de finale ; il frappe l'initiale, et son intensité a pour conséquence de supprimer plus ou moins les accents des autres mots du groupe; autrement dit, c'est un accent de phrase et non un accent de mot. Il est facile d'imaginer que la force variable de l'émotion fera prononcer la phrase avec plus ou moins de rapidité dans chaque cas. Ainsi, dans ces quelques mots, nous avons surpris plusieurs facteurs de la valeur symbohque de l'intonation : variations de hauteur, d'intensité, de mouvement et pauses dans l'émission des sons. Nous ne prétendons pas avoir énuméré tous les éléments matériels qui constituent l'intonation ; nous prétendons encore moins apporter dans ce qui suit la solution du problème que pose dans chaque cas l'intonation, à savoir quelle est la valeur symbolique du fait vocal, et à quel fait de pensée il peut être ramené.

Les moyens indirects d'expression. 269

En nous en tenant à la recherche de ses valeurs affectives, demandons-nous comment on se représente et comment on figure graphiquement rintonation.

§ 258. L'exclamation et l'interro^tion. Les notions courantes sur l'intonation sont généralement aussi rudimentaires que les signes par lesquels elle est marquée dans l'écriture. De même qu'il y a un point d'exclamation et un point d'interrogation, on ramène volontiers tous les faits de prononciation expressive à un ton exclamatif et à un ton interrogatif ; inutile de dire que ce classement est fort imparfait. Les deux signes en question ne sont pas seulement incomplets, ils sont inexacts. Incomplets d'abord: que de sentiments divers sont compris dans ce qu'on appelle l'exclamation ! Inexacts ensuite : ainsi en général une interrogation ne devient intonation expressive que quand elle cesse d'avoir pour fonction essentielle l'interrogation j l'interrogation pure est un moyen d'expression logique, et l'intonation interrogative est un fait grammatical. Mais ici commencent les malentendus: dès que l'interrogation porte un autre caractère, on l'appelle cinterrogation rJiétorique» ; désignation absurde, mais bien caractéristique de l'ancienne école, qui voulait expliquer par les procédés de l'art d'écrire et de l'éloquence les aspects affectifs du langage. En réalité, une interrogation rhétorique n'est pas une interrogation et n'a rien de rhétorique; c'est un moyen indirect d'expression, qui permet de symboliser un groupe plus ou moins déterminé de sentiments par une inflexion particulière de la voix. Ainsi la phrase soi-disant interrogative: «Que n'étiez- vous là?> marque le regret, «Vous tairez-vous à la fin?» l'impatience, etc.

Il est donc préférable de supprimer cette distinction usuelle entre deux groupes de faits d'intonation qui en réalité" ne sont séparés par rien d'essentiel : disons que l'interrogation qui n'interroge pas appartient au langage dit exclamatif, quittes à donner à ce terme un sens tout à fait général, comprenant la totalité des intonations affectives. Nous n'avons pas à rechercher conunent un type de phrase interrogative peut devenir un type exclamatif; mais en traitant cette question, nous ferons peut-être mieux comprendre dans quel sens nous prenons le mot d'exclamation.

370 Sixième Partie.

Ce passage de rinteriogatioii à l'exclamation est assez naturel. Il est trè? difficile, dans la pratique spontanée du langage, de poser une question entièrement intellectuelle, parce qu'une question n'est presque jamais désintéressée ; dans la vie ordinaire, on n'interroge 4ias pour le plaisir d'interroger; une question est le plus souvent l'expression d'un besoin et d'un désir qui s'accompagnent de mouvements affectifs. L'intonation, fixée par l'usage comme tout dans le langage, est chargée de rendre ces mouvements ; elle se fait tantôt suppliante et humble, tantôt impérative et tranchante; elle marque le doute, ou bien la curiosité, ou bien l'attente et l'espoir. Le sentiment anticipe sur la réponse désirée. C'est ainsi qu'une interrogation comme «Viendrez-vous?» peut arriver à signifier «Je veux que vous veniez !» et prend alors une intonation impérative, d'où cette conséquence que le point d'interrogation perd sa raison d'être. Nous verrons plus bas comment, le sentiment envahissant tout le contenu d'une phrase exclamative, celle-ci n'est plus comprise que dans son ensemble et devient une locution exclamative; c'est alors qu'une tournure comme: cQu'est-ce que vous dites là?» devient une expression consacrée de la surprise, et que l'interrogation: «Que voulez-vous?» arrive à marquer la résignation.

§ 200. Denx termes extrêmes de l'évolution sémantique. Toutes les observations précédentes se ramènent à un fait général ; elles nous conduisent en effet à l'un des deux termes extrêmes et opposés vers lesquels tend toujours l'évolution sémantique des faits de langage. Ceux-ci présentent ordinairement un état d'équilibre instable, grâce à la combinaison d'éléments intellectuels et d'éléments affectifs ; selon que les uns ou les autres prédominent, nous disons qu'un fait de langage a une dominante intellectuelle ou une dominante affective (cf. § 165); mais si, décidément, l'une des dominantes fait oublier la présence des éléments opposés, l'équilibre est rompu, et une double possibilité se présente:

1. Tantôt l'élément affectif finit par être absorbé par le contenu intellectuel, et ce contenu intellectuel se volatilise au point de ne plus même pouvoir exprimer les manifestations,

Les moyens indirects d'expression. 271

abstraites ou concrètes, de la pensée (c. à d. des images, des représentations ou des notions). Quand ce terme est atteint, le fait de langage n'est plus qu'un cadre ou un moule, une forme générale, dans laquelle la pensée peut faire passer toutes les idées particulières pour leur donner un aspect formel déterminé; on a compris sans doute qu'il s'agit des mots de valeur purement grammaticale (p. ex. des prépositions, des conjonctions, des auxiliaires avoir et être, etc., par opposition aux mots dans le sens ordinaire, comme chapeau, habit, etc., vertu, courage, etc., qui sont encore en état d'équilibre).

2. Tantôt l'élément intellectuel d'un fait d'expression est entièrement absorbé par son contenu affectif; il se vide alors de toute signification réductible à quoi que ce soit d'intellectuel (représentation concrète ou notion abstraite); il devient le réceptacle d'une catégorie plus ou moins déterminée de sentiments, que l'entourage et notamment l'intonation précisent dans chaque cas. Or les interrogations du type «Que voulezvous?», étudiées dans le paragraphe précédent, reçoivent leur caractère spécial et intermédiaire du fait qu'elles s'acheminent vers ce terme d'évolution sans l'atteindre encore ; des exclamations comme bon! bien! etc., s'en rapprochent déjà davantage; enfin il est atteint, à mon avis du moins, par des exclamations comme sapristi! sacrebleîc! diantre! etc.; ces sons étaient autrefois des mots pourvus de signification (on sait p. ex., bien que le sujet ne fasse jamais ce rapprochement, que diantre est une altération de diable) ; à l'heure qu'il est, il^ sont vides de sens par eux-mêmes, en tant que mots (ce n'est pas le cas pour bon! bien! etc.); on ne les prononce plus que pour exprimer un sentiment, une émotion, et cela sans la moindre intervention de Vidée de ce sentiment ; au contraire, et c'est là le fait caractéristique, ce sentiment n'est déterminé dans chaque cas que par le contexte et l'intonation ; ainsi l'exclamation Mon Dieu! exprime l'impatience dans: ^Mon Dieu! que vous êtes ennuyeux»; le désir dans: *Mon Dieu! que j'aimerais voir ça 1» et une sorte d'indifférence dans: «.Mon Dieu! allez-y, si ça vous fait plaisir !». Mais si l'on voulait des exemples parfaits de cette catégorie d'expressions, il faudrait citer des interjec-

272 Sixième Partie.

lions pures comme ah! eh! oh!, car elles n'ont jamais rien signifié qui puisse être analysé intellectuellement ; ce sont d'anciens réflexes, des cris involontaires de plaisir ou de douleur, mais ils . ont fini par prendre une valeur symbolique, et sont employés avec celte valeur pour exprimer des mouvements afîectifs purs.

§ 261. Les «mots» exclamatifs. On vient de voir que les exclamations proprement dites ont une double origine, que nous rappelons ici :

1. Les interjections, c. à d, les exclamations du type ah! eh! oh! fi! pouah! aïe! etc., qui étaient à l'origine des mouvement instinctifs de la voix accompagnant, sans l'intervention de la volonté, les émotions agréables ou désagréables ; l'esprit les a ensuite associés à la représentation de ces sentiments, et ils en sont devenus l'expression symbolique ; ce sont donc bien des faits de langage.

2. Des mots ordinaires, qui avaient une signification déterminée, et qui se sont abaissés au rang de simples exclamations par l'envahissement progressif de l'élément émotif dans l'expression de la pensée, p. ex.: allons! tiens! voyons! bien! etc. L'exclamation eh bien! est une combinaison des deux types.

Mais il s'agit là d'une distinction purement historique; ces deux catégories n'en forment qu'une dans un état de langage déterminé et donnent lieu à des constatations ientiques, pourvu que les mots exclamatifs qu'elles comprennent l'une et l'autre soient réellement et uniquement exclamatifs.

En effet, les exclamations de la seconde espèce {allons! tietis! etc.) ne sont plus ou presque plus en contact avec les mots qui les constituent, quand ces mots ont une valeur sémantique et syntaxique définie (p. ex. allons dans tAUofis nous promener», et tiens dans: *Tiens ce livre dans ta main»), et plus la valeur exclamative de ces faits de langage est appréciable dans leur seconde fonction, plus est grand l'écart qui les sépare de leur premier emploi. En outre, plus cette valeur s'accentue, plus ces mots deviennent tributaires de leur entourage et de l'intonation, réglée par l'usage, qui leur est aflFectée

Les moyens indirects d'expi-ession. 273

dans chaque cas ; il leur arrive doue d'exprimer des mouvements affectifs très divers, selon leur entourage et la manière dont ils sont prononcés. Or c'est là un caractère commun à tous les mots exclamatifs purs, quelle qu'en soit l'origine (comparez les multiples emplois de ah! d'une part, et de bien! d'autre part).

Aussi, en laissant provisoirement de côté la question de nuance, de degré, de plus ou moins, inséparable de toute observation linguistique, nous pouvons résumer nos constatations de la façon suivante:

1. Les faits de langage dits exclamatifs et les faits de langage dits grammaticaux ne sauraient être appelés ni les uns ni les autres des mots, mais constituent deux catégories distinctes de moyens indirects d'expression, grâce à l'absence de l'un des facteurs dont la réunion seule constitue les moyens directs ou lexicologiques ; en effet, les exclamations pures sont vidées de tout contenu intellectuel et logique, tandis que les faits de langage grammaticaux sont dépouillés de tout élément affectif et concret (et, par là, échappent totalement à l'obsCTvation stylistique).

2. Au point de vue des procédés ou moyens d'expression mis en œuvre dans l'un et l'autre cas, il faut notet- que les faits de langage exclamatifs ne peuvent être prononcés ou même pensés qu'avec une intonation affective, qui devient par là un caractère essentiel de ce type, tandis que tous les mots de valeur purement grammaticale (p. ex. les prépositions et les conjonctions) ne comportent qu'une intonatiorî «intellectuelle» ou pas d'intonation du tout.

§ 262. La phraséologie exclamatire. Ce que la prédominance de l'idée ou du sentiment fait pour les mots, elle le fait aussi pour les groupes de mots; plus exactement, l'action des deux tendances sémantiques caractérisées au paragraphe 260 se manifeste par la formation de deux catégories distinctes de groupements phraséologiques. D'une part, en effet, il arrive que l'esprit substitue, dans un groupe de mots, une notion totale aux notions partielles contenues dans chaque mot, p. ex. dans prendre son parti d'une rhose^=<^se résigner à une chose»;

Bally, Traité de stylistique française. 18

274 Sixième Partie.

d'autre part, un groupe peut subir l'action d'un mouvement émotif qui s'étend sur toute sa surface, et l'on oublie le sens des mots qui composent le groupe; c'est le cas, par exemple, pour c'est bien fait! signifiant à peu près: «Vous méritez le mal qui vous arrive», car on ne pense plus guère au sens de bien ni de fait; dans l'un et l'autre type de locution, l'oubli des éléments peut avoir pour conséquence la perte d'un ou plusieurs de ces éléments, c. à d. une ellipse (nous reviendrons plus loin sur ce sujet); cette ellipse est d'ailleurs beaucoup plus fréquente dans le second type que dans le premier, et cela s'explique par l'action destructive du mouvement émotif, qui tend toujours à s'exprimer en un seul coup. La première catégorie contient toutes les locutions phraséoJogiques étudiées dans le cbapitre 2 de la première partie ; la seconde catégorie comprend les expressions nettement affectives qui sont caractérisées, outre l'unité d'impression, par une intonation exclamative. D'une manière générale, toute série de mots subissant l'action d'un mouvement exclamatif de prononciation tend à perdre, de ce fait, l'autonomie de ses éléments: mais elle ne la perd tout à fait, comme on le voit, que dans des cas déterminés.

Quelques exemples suffiront (on en trouvera d'ailleurs beaucoup d'autres dans les exercices d'application). Si l'on me parle d'un travail comme d'une chose difficile, je puis répondre ironiquement: «Lo belle affaire!» c. à d. «Rien n'est plus facile» ; voyant quelqu'un au désespoir à la suite d'un malheur, je lui dirai peut-être: *Que voulez-vous?» c. à d. : «Il n'y a rien à y faire ; il faut vous résigner» ; on m'affirme une chose ; je réponds : «.Qui sait?», autrement dit: «Ce n'est pas certain» ; autant de «locutions affectives», prononcées nécessairement sous forme d'exclamation, ou bien, ce qui revient au même pour nous, d'interrogation rhétorique, en un mot, avec une intonation affective quelconque; cette dernière désignation est la plus conipréhensive et la plus claire, car elle ne prête à aucune des équivoques attachées aux mots exclamation et interrogation.

Dans les locutions de cette espèce, comme dans celles du

Les moyens indirects d'expression. 275

premier type, un ou plusieurs mots du groupe peuvent être intercluingeahles (cf. § 90,3); de même que * (7 est à mon tour* est une locution du type intellectuel, bien qu'on puisse dire : «C'est à ton tour, à son tour, etc.>, de même *Qi(e voulezvous?» est une locution affective, bien qu'elle comporte la variante: «Çwe veux-tu?-». On déclare la guerre à un monarque; il répond crânement: «-Va pour la guerre!* (c. à d. «Je l'attends de pied ferme; je n'en ai pas peur»); c'est un groupe phraséologique ; pourtant l'expression va pour peut être suivie de toute espèce de substantif, p. ex. «Va pour la paix, va pour l'acquittement» ; c'est une sorte d'outil grammatical, au même titre, par exemple, qu'une préposition ; seulement, il y a prédominance de l'élément affectif, et, par suite, exclamation obligée (ce qui ne se vérifierait pas pour une expression purement grammaticale).

Assurément, il ne faudrait pas déduire de ce qui précède des principes de classement trop rigoureux; les cas intermédiaires abondent ici plus que partout ailleurs ; il est parfois difficile de dire exactement si l'on a affaire ou non à une expression exclamative, et, plus généralement, si l'on est en présence d'un procédé indirect essentiellement grammatical ou essentiellement affectif, d'autant plus qu'une même expression peut, suivant les cas, présenter l'un ou l'autre aspect. Mais il semble bien que, le plus souvent, la solution dépende de la manière dont on observe et interprète l'intonation. Nous terminerons par quelques indications sur ce sujet.

§ 263. Généralités sur Pétude des faits d'intonation, La prononciation est toujours expressive, d'une manière ou d'une autre, dans le langage parlé spontanément et c'est pour cela qu'il ne faut pas l'étudier n'importe où. Dans la langue parlée, il n'y a pas de mouvements de la parole où l'on ne puisse observer quelque effet de l'intonation, et l'on a raison de dire qu'elle est le commentaire perpétuel de la pensée. Mais s'il est relativement facile de la saisir instinctivement, il est très malaisé de l'analyser et de la décrire ; de même que les facteurs matériels et phoniques qui la composent sont très nuancés et très complexes (cf. § 258), de même la valeur symbolique et

276 Sixième Partie.

expressive de l'intonation, autrement dit son rapport avec la pensée est souvent très difficile à établir. Ou peut donc dire que, dans cette étude et d'un côté comme de l'autre, qu'il s'agisse des nuances phoniques ou des détails d'interprétation stylistique, la subtilité est un écueil qu'on rencontre constamment et qu'il faut éviter pour ne s'attacher qu'aux faits les plus caractéristiques. Mais où les trouver?

D'abord on peut se rappeler que l'importance de l'intonation augmente et que sa présence devient plus vieible dans la proportion où les mouvements affectifs sont mêlés à l'énoncé de la pensée, et que réciproquement, on peut conclure d'une intonation particulièrement intense ou caractéristique à la prédominance des éléments affectifs da'is la pensée elle-même. On peut tirer de cette tendance générale un premier principe de méthode, en ne s'attachant d'abord qu'aux manifestations de la langue parlée où l'on .surprend rette double intensité; il est évident, par exemple, que les expressions spontanées de la joie, de la douleur, de la colère, et même les altercations et les querelles où l'on s'invective grossièrement seront plus instructives que toute une conférence littéraire ou scientifique. En effet, il faut éviter d'étudier l'intonation dans les formes de langue où elle risque d'être factice, apprêtée ( l comme remaniée et transposée, comme c'est le cas pour toutes les manifestations parlées de la langue «écrite» (cf. § !226). Je ne fais d'exception que pour les pièces de théâtre qui représentent la vie réelle, et à condition qu'elles soient jouées par de bons acteurs; pour un étranger rien de plus utile, après avoir lu et relu une pièce de ce genre, que de l'entendre ensuite au théâtre et d'observer les intonations des acteurs.

§ 261. Étade spéciale des faits d'exclamation. Si maintenant on se demande dans quelles catégories de faits on doit chercher la matière d'observations et d'analyses précises, on les trouvera dans les expressions nettement exclamatives étudiées aux §§ 261 — 262; mais là encore, pour que l'étude échappe à toute espèce de dilettantisme, il faudra faire une distinction entre les mois et locutions qui ont un sens suffisant par euxmêmes sans le secours de l'intonation, et ceux qui ne s'expli-

Les moyens indirects d'expression. 277

quent que par l'intonation que l'usage leur attribue; les premiers peuvent être provisoirement mis de côté, les seconds sont seuls réellement démonstratifs au début de la recherche. Tâchons de faire saisir cette difl'érence par des exemples:

a) Soit la phrase: <Fi donc! Voilà qui est trivial 1» estil très important de décrire exactement l'intonation de cette phrase, et surtout de l'exclamation -(i donc! (ail. pfvÂl) ? Non, car les mots disent tout l'essentiel, et l'exclamation a, par ellemême, un sens très net; elle exprime toujours le dégoût et la réprobation; bien qu'elle soit constamment prononcée et pensée avec une intonation spéciale, celle-ci n'est pas essentielle pour la fixation du sens; elle est intéressante à connaître, mais elle n'est pas tout pour la connaissance de l'expression.

b) Comparez maintenant ce fragment de dialogue: «C'est un homme de beaucoup de mérite!» — «.Votis croyez?-»; l'expression <^V(ms croyez^* peut recevoir des interprétations diverses: seule, l'intonation fixe son sens, et sans elle, il serait nul ou absurde ; c'est par elle qu'elle symbolise le doute (Fcws croyez-=X en doute); il est donc essentiel de savoir comment elle se prononce, puisqu'une fausse intonation re id la phrase absurde. De même, dans : « Oh oh! voilà qui est étonnant!», l'exclamation doit être intonée d'une façon tout à fait déterminée, sinon elle est en contradiction avec le sens général. Il est instructif de distinguer les intonations différentes d'un même mot exclamatif qui peut servir à des fonctions très différentes (comparez p. ex.: *. Allons! du courage!» «.Allons! je me résigne!» *Allons! ne vous fâchez pas!»).

Tel est le principe de méthode pour l'observation et l'analyse; mais s'il s'agit de l'enseignement proprement dit, même de l'enseignement élémentaire, l'intonation a une portée plus générale; il ne faut jamais la négliger, ni dans la langue étrangère, ni dans l'idiome maternel; elle doit être observée scrupuleusement dans les exercices de récitation, de lecture et de conversation ; la connaissance vivante de l'idiome ne s'acquiert qu'à ce prix, et, sous ce rapport, elle est plus importante que la prononciation proprement dite.

278 Sixième Partie.

L'ellipse.

§ 265. Définition. Les développements qui suivent reposent sur une définition à la fois élargie et modifiée de ce qu'on appelle communément ellipse; on dit en général que c'est «l'absence d'un ou plusieurs mots nécessaires au sens» ; pour nous, l'ellipse est un moyen indirect d'expression résultant de l'absence d'un ou plusieurs éléments linguistiques quelconques qui étaient, à l'origine, nécessaires à la détermination de l'ensemble, et que, actuellement, l'esprit ne cherche plus à rétablir. De cette définition, qui sera justifiée et développée, on peut dès maintenant tirer deux conclusions:

1. Une expression devient elliptique, non seulement par l'absence d'un ou plusieurs mots, mais par la disparition de n'importe quel fait de langage concourant primitivement à déterminer le sens et la valeur expressive d'un ensemble de faits linguistiques quelconques. L'ellipse peut donc supprimer un son dans une syllabe (p. ex. p't-être pour peut-être, cf. § 98), une ou plusieurs syllabes dans Un mot (p. ex. vélo pour vélocipède), un ou plusieurs vwts dans une locution composée (p. ex. demande pour demande en mariage, chance pour bonne chance), enfin une proposition dans une phrase (p. ex. *Si j'étais roi h pour: ^ Si j'étais roi, je serais heureux^').

2. Contrairement au sens étymologique du terme et à la conception commune du phénomène, une ellipse ne devient un fait de langage et un fait d'expression que lorsque l'esprit ne cherche plus les éléments disparus et qu'au contraire l'ellipse est considérée inconsciemment comme un symbole expressif.

§ 26G. Orifines psychologiques de l'ellipse. Tout ceci ne peut se comprendre que si l'on recherche les origines psychologiques de l'ellipse et si l'on admet qu'elle est toujours la manifestation d'un fait de pensée; sinon, un grave malentendu pourrait subsister. Des transformations comme celles de peutêtre en p' t-être, ou de vélocipède en vélo n'ont rien de comparables, au moins directement, avec celles du type serement : serment, larrecin: larcin; ces dernières sont réductibles à une «loi phonétique», les premières ne le sont pas. Sans doute, ces lois phonétiques doivent avoir une origine psychologique,

Les moyens indirects d'expression. 279

et c'est parce que ce côté de la question est encore à peu près inexploré que l'étude des sons et de leur évolution n'est pas encore, quelque révolutionnaire que soit cette assertion, une étude proprement linguistique. Les transformations de la prononciation qui s'expliquent directement par des faits de pensée ne deviennent des transformations phonétiques et des faits de prononciation inexpressive qu'en se généralisant et en perdant tout contact avec les faits de pensée (cf. § 132), autrement dit, quand les facteurs psychologiques qui les ont produits ne sont plus sentis. Il est probable, il est même certain, que des ellipses créées par ces facteurs psychologiques ont produit, à leur tour, par généralisation et perte de toute valeur symbolique, des types d'abrègement réductibles à des lois phonétiques, particulièrement quand l'ellipse modifie à l'origine un mot ou un groupe de mots très employés. Mais c'est là un côté de la question que nous n'avons pas à envisager.

L'ellipse paraît pouvoir s'expliquer tantôt par une expression hésitante ou tronquée de la pensée, tantôt par la tendance au moindre effort, tantôt enfin par l'action d'une poussée affective.

§ 267. Expression incomplète de la pensée. Il peut arriver que la pensée, au moment où le sujet l'exprime, soit encore en formation, ou bien que l'expression en soit interrompue par la volonté du sujet ou par toute autre circonstance ; il peut y avoir, par exemple, conflit entre deux mouvements de la volonté, et ce conflit peut se refléter dans des formes hésitantes de l'expression, comme p. ex.: «Je veux bien, seulement, voilà... c'est que... enfin soit, mais, etc.». Le fameux «Quos ego» de Virgile est l'effet d'un arrêt brusque de l'expression provenant d'une volition contradictoire; c'est ce qu'on appelle généralement une réticence. Il va sans dire qu'il n'y a pas là d'eUipse dans le sens défini plus haut; ce sont plutôt des faits de pensée individuels qui se répercutent dans des faits de langage individuels d'un caractère plus ou moins pathologique; aussi, dans tous ces cas, l'esprit a conscience des lacunes de l'expression, il rétablit les mots qui

280 Sixième Partie.

manquent, ou cherche au moins à le faire. Mais comme tout, dans le langage, peut acquérir une valeur symbolique, il y a des cas où l'ellipse par hésitation ou interruption devient un véritable moyen indirect d'expression. Ainsi parfois, pour désigner une qualité ou un défaut, on ne trouve pas d'épithète assez frappante, assez énergique, si bien que la voix reste en suspens au moment où l'adjectif attendu devrait être prononcé; on dit p. ex.: «Il fait un froid...», «C'est d'une beauté...», etc.; mais le langage finit par s'emparer de cette locution incomplète et lui attribue une valeur symbolique d'intensité, de sorte qu'actuellement on dit «Il fait un froid...», «C'est d'une beauté...» sans chercher même un adjectif; l'ellipse n'est plus sentie, l'intonation affective qui fait monter la voix est devenue l'exposant de l'intensité qu'on veut exprimer ; il y a là proprement un moyen indirect d'expression, et la stylistique doit l'étudier, car il marque une nuance affective de l'intensité.

Une ellipse de ce type peut avoir aussi une origine «sociale», c. à d. provenir de la représentation de l'interlocuteur ou en général d'une personne autre que le sujet parlant ; l'expression peut être déformée ou interrompue par une sorte de retenue ou de contrainte, par le désir de ne pas blesser celui à qui l'on parle, de ne pas exprimer trop fortement sa propre volonté ou sa propre pensée, etc. C'est ainsi que naissent les nombreuses formes elliptiques de la condition ou de la supposition, p. ex.: «Si vous croyez...», «Si tel est votre désir...», où l'on est encore plus ou moins tenté de rétabHr la proposition principale ; mais dans un type de phrase comme : «Si vous veniez faire un tour avec moi?» (c. à d. «Je vous propose de faire un tour avec moi»), ce rétablissement ne se fait plus du tout, l'eUipse a créé un «moule» syntaxique exprimant une forme particulière du désir, de la volonté; et comme ce tour syntaxique comporte un effet affectif, la stylistique le fait rentrer dans l'ensemble des moyens indirects qu'elle étudie.

§ 268. Ellipses par tendance au moindre effort. Dans ks ellipses de ce second type, une partie de l'expression complète devient l'exposant du contenu total de l'idée, en sorte que le reste de l'expression, devenant inutile, est sacrifié.

Les moyens indirects d'expression. 281

On a quelquefois contesté que la tendance au moindre effort eût une action sur l'évolution du langage; ce doute provient d'abord d'un malentendu ; cette tendance n'est pas une simple paresse linguistique; c'est un principe d'économie qui permet d'atteindre plus aisément un but visé, par suppression des intermédiaires. D'autre part, il ne faut pas oublier que les tendances linguistiques sont en conflit dans l'expression, et il n'est pas étonnant que, dans des cas multiples, la tendance au moindre effort soit tenue en échec par des influences opposées; la plupart des exemples qu'on allègue en manière d'objection ne résisteraient pas à un examen attentif qui tiendrait compte de cette double considération.

De fait, si nos pensées devaient être, dans chaque cas, exprimées avec tout leur contenu et tous- les rapports qui les rattachent les unes aux autres, la communication par le langage deviendrait impossible. L'esprit cherche sans cesse à remplacer des agglomérations linguistiques par des «exposants» plus brefs, un peu conune le mathématicien remplace par des lettres algébriques des quantités concrètes dont l'énoncé serait beaucoup plus long. Au fond, le nom n'est pas autre chose qu'un exposant de cette espèce, dispensant de répéter à chaque occasion la description d'un objet ou d'une notion; quand on remonte à l'origine des mots, on trouve presque toujours des définitions ratatinées.

Nous voyons parfois les mots naître sous nos yeux de cette manière et prendre corps, si l'on peut dire, par diminution de volume. Un jour, par exemple, on invente un véhicule qui, au lieu d'être tiré par un cheval, se meut grâce à un appareil de propulsion contenu dans le véhicule même; quelqu'un imagine d'appeler cette invention une voituv. automobile; au moment de la création, il ne pense ni à un mot, ni à un groupe de mots; c'est une définition qu'il propose; il dit: «voiture automobile», mais il pense, par décomposition de l'adjectif: «voiture qui s ?neut par elle-même». Mais plus tard, on ne pense plus à une définition, l'expression devient une unité lexicologique (§ 77 et suiv.). C'est alors que la tendance au moindre effort entre en jeu ; automobile devient l'ex-

282 Sixième Partie.

posant de «voiture automobile» par suppression du mot voiture; à son tour automobile paraît gênant, on le réduit à auto, par suppression de deux syllabes. Il est probable que la langue s'en tiendra là, et qu'aller plus loin serait nuire à la clarté. Mais on sait que parfois ces mutilations réduisent un mot à une lettre; personne, en France, ne parle plus de la «Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée» ; on dit: la compagnie du P. L. M,, ou simplement: le P. L. M.

Les composés français doivent presque tous leur origine à des mutilations de groupes: un passe-partout est «une clé qui passe partout»; la preuve que ce groupe n'est plus qu'un exposant, c. à d. un mot, c'est que l'on ne pense plus ni à passe ni à partout ; dans d'autres de ces composés, on ne sait plus quels sont les mots de liaison à rétablir (par exemple dans pension-famille), et c'est encore un indice de l'unité de conception.

C'est par le même procédé que naissent des mots à sens dit spécialisé (voir § 39 et exercices afférents), p. ex. une déclaration pour ^me déclaration d^amour, etc.

L'ellipse attaque même des phrases entières; c'est le cas, p. ex., dans une foule de tournures syntaxiques (cf. «Il est plus savant q^ie moi*, etc., *Si fêtais richeh, etc.). Mais tous ces faits, dont la portée est incalculable, ne nous intéressent que s'ils sont porteurs d'une valeur expressive quelconque. Or cela peut arriver.

Il peut se faire, par exemple, que l'ellipse ne donne pas naissance à un fait du langage commun, mais crée une expression particulière à un certain miheu; ainsi le fait de langage mutilé par l'ellipse peut être un terme de métier, un mot de jargon, etc. ; il donnera lieu alors à des effets par évocation. Ainsi vélo et cuUo, pour vélocipède et automobile, ne sont pas encore d'un usage absolument courant, et resteront légèrement évocateurs tant qu'ils ne seront pas admis par tout le monde et dans toutes les circonstances. Les écoliers ont l'habitude de mutiler les noms de leurs leçons: mathématiqties devient mat, géographie géo, gymnastique gym, etc. ; mais ces abréviations ne dépassent guère les limites de leur jargon, et sont

Les moyens indirects d'expression. 283

par conséquent évocatrices d'un milieu. Ils disent encore: les grands pour les élèves de la grande classe, un nouveau pour un nouvel élève; autant de faits d'évocation. Des expressions elliptiques comme sous-off pour sous-ofpcier, marchef pour maréchal-des-logis-chef, évoquent forcément la vie militaire, parce qu'elles sont spéciales au jargon des soldats.

§ 269. Ellipses résultant d^un mouvement affectif. Cette catégorie d'ellipses n'est pas nouvelle pour nous (voir plus haut § 262). Une vibration affective, en se répandant sur tout un groupe de mots et en déterminant une intonation plus ou moins exclamative, peut faire oublier le sens des mots isolés; alors on ne voit se refléter dans la parole que les sommets de l'expression totale; étant donnée la phrase: «Comment se faitil que vous soyez ici?», la surprise, la joie, la peur, en un mot une émotion quelconque peut réduire cet énoncé, essentiellement logique, à cette forme elliptique et exclamative : «Comment? Vous ici?» C'est pour cette raison que les locutions phraséologiques du langage exclamatif (§ 262) n'acquièrent presque jamais leur véritable caractère sans l'intervention d'une ellipse (cf.: <iPas possible!» = <i-C' est très étonnant»; «-4 la bonne heure!» = «J'en suis bien aise», etc.).

On voit quel est, à notre point de vue, l'importance relative des trois catégories d'ellipses. Tandis que les deux premières n'entrent que par un détour dans noire domaine, les ellipses dues à la poussée émotive sont des manifestations directes et constantes des éléments de pensée qui sont la raison d'être de notre étude tout entière. Mais il ne faut pas oublier que les différents facteurs décrits plus haut peuvent coopérer à la création d'une ellipse, ne pas oublier surtout que ce n'est pas l'origine des ellipses qui nous intéresse, mais uniquement leur valeur symbolique et expressive.

Quant anx questions de nuances et de détails, elles ne peuvent être abordées dans un bref aperçu théorique et ne se rangeront dans ces quelques aspects généraux qu'à la lumière d'exemples déterminés; aussi renvoyons-nous le lecteur aux exercices d'application.

Page 1