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Sommaire. — La constitution de la langue parlée est déterminée par les caractères fondamentaux de la mentalité moyenne, et par les* nécessités découlant des besoins de la vie réelle, de la communication de la pensée et des rapj)orts sociatix entre les sujets parlants. Son expression est essentiellement subjective, concrète et affective; ces caractères sont tantôt étendus, tantôt limités par la représentation des autres sujets. La langue parlée fait usage d'un langage figuré spécial et recourt abondamment aux moyens indirects affectifs. La poussée individuelle tend à exagérer l'expression, et des considérations sociales tendent à l'atténuer. C'est surtout par évocation que l'expreesion de la langue parlée paraît familière.
On a vu plus haut § 247 à quel point de vue nous noue plaçons pour étudier la lan^'ue parlée et pourquoi elle forrr.e la dernière partie de notre exposé ; mais cela apparaîtra mieuxquand nous aurons cherché à déterminer les tendances psychologiques qui la régissent, les caractères fondamentaux qui en découlent et les procédés par lesquels ceux-ci se reflètent dans le langage. Cette étude supposera une comparaison constante avec la langue commune, qu'on pourrait appeler l'aspect neutre et impersonnel de la langue parlée, et qui, par là, est tout à fait propre à faire ressortir l'originalité de cette dernière.
A ce propos il n'est pas inutile de rappeler qu'il s'agit, dans tout ce qui suit, de la langue jéellement et spontanément
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parlée, et non de ces formes dérivées, quelles qu'elles soient, qui résultent d'un remaniement plus ou moins conscient, plus ou moins artificiel de la langue de la conversation; nous n'envisageons, par exemple, aucune de^ formes «parlées» de la langue écrite (discours, sermons, conférences, causeries, discussions, débats des assemblées délibérantes, etc.; cf. § 226). Pour nous, la langue parlée est l'expression spontanée de toutes les pensées qui se rattachent d'une manière ou d'une autre à la vie réelle (§ 215), prise dans son sens le plus compréhensif, à l'exclusion de toute expression spéculative de la pensée, c. à d. de tout énoncé d'une pensée pour cette pensée elle-même.
A. Tendances et caractères.
§ 270. Facteurs psychologiques et sociaux. Rappelons les principaux facteurs qui, selon nous, déterminent les caractères propres de la langue parlée. D'abord l'existence d'une mentalité moyenne (§§ 7, 195 et suiv.); ses traits les plus saillants sont surtout négatifs; elle se traduit avant tout par des faiblesses et des incapacités, qui ne se montrent nulle part d'une façon aussi constante que dans le parler réel, à cause de la rapidité et de la spontanéité de l'expression. La langue parlée n'est donc pas la langue d'une élite, c'est celle de la masse ; elle reflète l'état d'esprit de la majorité et non des mentalités d'exception ; nous es.saierons de montrer plus bas que même les individus que leur intelligence ou leur éducation élève audessus du gros monceau s'y replongent forcément dans leur commerce obligé avec la plupart des autres individus, dès que les choses de la vie réelle entrent en jeu.
2. La langue parlée est encore déterminée par les motifs généraux qui, dans cette forme de la vie, provoquent l'expression des pensées et des sentiments, motifs qui se résument tous dans des besoins, si l'on prend ce terme dans son extension la plus grande.
3. Mentionnons ensuite la nécessité d'être rapidement compris et d'être compris conformément à Yintérét personnel et vital, quel qu'il soit, qui nous pousse à parler; nécessité
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d'autant plus impérieuse que, dans la plupart des cas, l'expression et la pensée sont à peu près simulla^jées.
4. Il y a enfin les conditions sociales imposées par la nature variable des rapports entre les individus; ce sujet a été déjà étudié §§ 220 et suiv. et sera repris plus bas.
Ce qui complique les choses, c'est que, comme on le comprend aisément, ces facteurs exercent leur action concurremment, tantôt dans le même sens, tantôt d'une façon contradictoire; les faits d'expression qui en dériveoit sont le plus souvent les résultantes de plusieurs facteurs combinés. Cependant, comme toujours, nous essaierons de dégager, pour chaque fait caractéristique, la «dominante expressive» qui lui donne son véritable caractère, lequel permet à son tour de faire ressortir le facteur psychologique qui prédomine dans la pensée.
§ 271. Caractères fondamentavx. Ce qui frappe le plus dans le parler véritable, c'est qu'il révèle une pensée presque constamment subjective, concrète et affective,
A) L'expression spontanée ne saurait être en effet essentiellement objective. L'homme moyen, qui peut à la rigueur, quand il en a le loisir, chercher à formuler des idées et des jugements purs, en est presque totalement incapable dans l'expression spontanée et rapide de la pensée; pris, pour ainsi dire, au dépourvu, il n'a pas le temps matériel de «décrasser» cette pensée des éléments subjectifs qui l'enveloppent au moment de sa formation, car la pensée embryonnaire fait corps avec le sujet et ne s'en détache que peu à peu, par ébauches successives; il s'ensuit que, la plupart du temps, nous n'énonçons pas des idées et des jugements sur les choses, mais les impressions que ces choses font sur nous.
A cela vient s'ajouter que, dans l'immense majorité des cas où nous faisons usage de la langue parlée, ce ne sont ni des idées ni des jugements purs que nous avons à exprimer, mais des choses se rapportant à la vie réelle (qui n'est pas nécessairement la vie matérielle!). Notre existence n'est pas à base de philosophie : primum vivere, deinde philosophari ; et, si l'on pouvait apprécier, même par une statistique grossière, le rôle que joue la pensée pure dans le travail cérébral de l'hu-
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manité, la spéculation apparaîtrait comme une sorte d'hypertrophie organique par exagération de la fonction ; l'homme moyen pense pour vivre et ne vit pas pour penser. Ce que nous avons le plus souvent à exprimer, ce sont des besoins, des volontés, des désirs (toutes choses prises dans le sens le plus compréhensif); autremeat dit, presque tout ce que nous disons est relié à la vie réelle par des fils souvent ténus, mais toujours sohdes, en sorte que ces besoins, ces volontés, ces désirs finissent par faire apparaître dans la lumière trouble du moi les choses les plus étrangères au moi.
Si la pensée spontanée est profondément personnelle, il ne faudrait pas en conclure que la langue parlée n'est qu'une collection de langages individuels ; ce serait confondre d'abord les choses exprimées ^t les moyens d'expression; ce serait surtout confondre l'étude d'un état de langage avec l'étude de l'évolution d'une langue. En principe le langage, sous peine de ne plus mériter son nom, ne permet l'expression des mouvements les plus personnels de la pensée que par les procédés linguistiques intelligibles à la collectivité ; nos idées et nos sentiments nous appartiennent, leur expression est celle de tout le monde ; nous laissons de côté, bien entendu, l'expression Uttéraire et scientifique, et le cas où l'on parle dans l'intention de n'être pas compris. Que le langage individuel exerce une pression constante sur le langage collectif, cela est indéniable; mais dès qu'un fait de langage individuel est admis, ne fût-ce que par un groupe restreint de sujets parlants, il cesse par là même d'être individuel. La ligue de démarcation tracée ici entre ces deux ordres de faits linguistiques n'est pas aussi tranchée dans la réalité ; elle ne l'est que par une abstraction, d'ailleurs nécessaire au point le vue méthodologique.
B) C'est aussi ce subjectivisme de la pensée spontanée qui fait que la langue parlée est très «concrète». L'homme moyen répugne à l'abstraction (cf. § 195), et, s'il peut à la rigueur s'exprimer abstraitement quand on lui en laisse le temps, il y renonce d'instinct dans l'expression instantanée de la pensée; l'effort de réflexion que suppose, chez le sujet parlant, toute opération qui détourne l'esprit des objets sensibles
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est inconciliable avec l'élaboration rapide de Texpression. De plus cette expression abstraite exigerait le même effort de la part du sujet entendant et opposerait un obstacle à la compréhension immédiate; le sujet parlant, ayant le sentiment instinctif de cet obstacle, renonce au mode d'expression qui le ferait surgir.
C) Enfin la langue parlée est toujours plus ou moins affective. Nous avons essayé de montrer plus haut que rien de ce qui a trait à la vie réelle ne saurait être entièrement objectif et intellectuel ; mais, d'autre part, toute pensée subjective qui n'est pas, en quelque mesure, teintée de sentiment ou d'émotion est un produit de la réflexion et n'a rien de commun avec l'expression spontanée de la pensée. Sans doute, les sujets parlants, pris isolément, sont intellectuels ou affectifs à des degrés très variables, mais ici apparaît, une fois de plus, le caractère collectif de ces. tendances : les nécessités vitales de la communication rapide, intégrale de la pensée tendent à ramener les individus au niveau commun; dans l'expression des choses de la vie réelle (en dehors de toute pensée spéculative), l'esprit le plus «intellectuel» doit s'accommoder des procédés de la mentalité commune, parce qu'il sent instinctivement leur efficacité; et, dans le cas particulier, il sent que l'expression affective est le meilleur véhicule pour la pénétration de la pensée.
Ceci nous amène naturellement à nous demander quel rôle jouent, dans la langue parlée, les personnes étrangères au sujet parlant, et de quelle manière elles contribuent à former (et aussi à déformer) l*expression individuelle de la pensée.
§ 272. Rôle des autres sujets dans l'expression de la pensée personnelle. Que l'expression individuelle soit influencée par des considérations étrangères au sujet, cela est évident par soi-mênie, et c'est la raison pour laquelle le langage est un fait essentiellement social, en dépit du caractère vital et personnel de la plujsirt des choses exprimées. Mais il est assez malaisé de dire en quelques mots quelle est la nature de cette influence, car les raisons qu'on peut en donner paraissent ou trop simples ou trop compliquées.
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A) Telle est par exemple la nécessité de se faire comprendre. Chacun sent bien qu'il ne parle ni à lui seul, ni pour lui seul; mais, d'autre part, se faire comprendre signifie plusieurs choses différentes. D'abord la compréhension par la langue parlée doit être rapide, instantanée, sous peine d'être nulle on inutile. Mais ce n^est pas tout : dans la vie réelle, se faire comprendre, c'est autre chose encore; il ne s'agit pas seulement de la compréhension pure, intellectuelle, objective, celle que suppose, par exemple, la démonstration d'un théorème de géométrie ; sans doute, même pour les idées les plus banales, cette compréhension positive est nécessaire, et elle repose sur un vrai tour de force, puisqu'elle doit être immédiate, sous peine de ne pas produire son effet : mais, en outre, dans toute conversation véritable, ce n'est pas une inteDigence qui est eu lutte avec une autre intelligence, c'est un moi tout entier qui veut triompher d'un autre moi; dans l'entretien le plus innocent et le plus pacifique, il y a toujours en jeu quelque cho§e de vital, parce qu'il y a toujours quelque chose de personnel, peu importe qu'il s'agisse d'un intérêt positif, d'un désir conscient, ou bien d'un instinct, d'une impulsion, d'un sentiment indéterminé; au risque de paraître exagérer, nous dirions que, dans toute expression spontanée de la pensée, l'instinct de conservation est en jeu d'une manière quelconque. En tout cas, un peu d'observation montrerait que, le plus souvent, on ne cherche pas tant à se faire comprendre qu'à faire prévaloir le côté personnel de sa pensée, alors même qu'aucun intérêt positif n'est en jeu et que la pensée paraît fout à fait objective au sujet parlant.
La communication et l'échange des pensées (ne disons pas: des idées) est donc une lutte; mais qui dit lutte, dit aussi obstacles à surmonter. Ces obstacles sont considérables et renaissent pour ainsi dire à chaque mot prononcé ; seulement, étant d'ordre psychologique, devenus d'ailleurs inconscients grâce à la pratique constante du parler, ils ne se révèlent ordinairement pas avec leur caractère véritable. Le plus souvent le sujet parlant, victime d'une sorte d'illusion, se représente ces obstacles d'une façon vaguement symboHque, il les personnifie, Bail y, Traité de stylistique française. 19
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les localise chez le sujet entendant, quoique beaucoup résident dans le sujet parlant ou bien s'expliquent par la nature des choses qu'il a à exprimer. Par une illusion encore plus grande, on imagine instinctivement, chez l'interlocuteur, les traits fondamentaux de la mentalité moyenne ; si l'on ne se rend pas compte, en général, de ce jugement simpliste, celui-ôi apparaît dans ses effets et se manifeste par ce phénomène remarquable, qu'on applique à son expression parlée les procédés de langage créés par cette mentalité commune.
B) Mais la représentation des sujets étrangers au sujet parlant joue un autre rôle encore. Jusqu'ici nous avons supposé que le moi prédomine et veut triompher dans l'expression de la pensée, et que tout ce qui n'est pas lui apparaît sous la forme d'obstacles qu'il faut vaincre pour faire éclater le côté personnel de la pensée. Mais il peut arriver aussi qu'un sujet ou un groupe de sujets étrangers se présentent à la conscience du sujet parlant avec leurs caractères sociaux, et posent à l'expression des conditions spéciales. On sait de quoi il s'agit (cf. §§ 9, 220 et suiv.) : c'est p. ex. l'idée plus ou moins précise que l'interlocuteur appartient à un' certain milieu (le plus souvent dans ce sens très vaste et très schématique décrit §§ 224 et suiv.), la détermination, au moins approximative, des rapports pouvant exister de ce fait entre les deux sujets, enfin l'intuition plus on moins nette et k mise en œuvre du mode d'expression jugé conforme à la nature de ces rapports, selon que les interlocuteurs appartiennent au même milieu ou à des milieux différents. La perception instinctive de toutes ces choses détermine le plus ou moins de liberté de l'expression, ou le plus ou moins de contrainte et de réserve qu'y apporte le sujet parlant.
Prédominance du moi, prédominance des sujets étrangers au moi, tels sont les deux pôles entre lesquels oscille l'expression parlée (cf. § 11); c'est à ces deux tendances fondamentales que se ramènent les facteurs divers, et en partie opposés dont on surprend l'action dans l'usage spontané du langage; l'analyse doit chercher à les trier; mais, dans leur jeu combiné, ils sont des forces en lutte pour la suprématie; à
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ce titre, le langage parlé est une image assez fidèle de la vie réelle.
Envisagés au point de vue expressif, ce sont ces facteurs qui déterminent ce ton général qu'on surprend dans toute conversation parlée; nous allons essayer d'en dégager les traits principaux; mais ces caractères expressifs, issus directement des caractères psychologiques et sociaux esquissés dans les pages précédentes, ne doivent pas être confondus avec les procédés d'expressimi ou procédés formels rais en œuvre par la langue pour manifester ces caractères; on sait, par toute la sixième partie, que les procédés expressifs n'ont aucune relation nécessaire avec les caractères expressifs dont ils sont la réalisalion parlée.
B. Caractères expressifs.
§ 273. La langne parlée évite l'abstraction. Si l'esprit, dans l'élaboration rapide de la pensée, n'atteint que rarement à l'abstraction, si, en outre, l'abstraction est un instrument imparfait de compréhension, il est naturel que la langue parlée réponde à cette tendance par une tendance parallèle. Elle est, en effet, très peu abstraite; pour rendre les idées, elle cherche constamment des points de contact dans le monde sensible; elle recourt à des comparaisons et à des images; mais celles-ci ne ressemblent pas à celles de la littérature, qui sont presque toujours conscientes, réfléchies (même quand elles portent le caractère de l'inspiration pure), poussées dans le détail (cf. § 206), en un mot «composées»; or, la mentalité moyenne ne compose pas plus en matière de langage qu'en matière de littérature; de même qu'on ne pourrait pas citer la moindre chanson populaire qui soit authentiquement sortie du peuple, de même il n'y a pas une seule métaphore consciente, réfléchie, détaillée qu'on puisse attribuer au langage de tous; réciproquement, quand des images de ce type tombent dans le domaine commun, elles perdent leur caractère premier, le plus souvent en se ratatinant, en s'abrégeant; elles tendent à se conformer aux images ordinaires -du parler. Celles-ci
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sont courtes, ramassées, frappantes; elles sont empruntées au monde sensible le plus voisin des sujets parlants, elles reposent sur des observations sommaires et souvent inexactes (§ 19, t^ 195 et suiv.); elles affectent le sentiment autant et plus que l'imagination, ce sont des images du type affectif (cf. § 202 B). C'est ainsi que la langue parlée arrive à dire échauffer les oreilles pour «irriter», et fermer le bec à qn. pour «faire taire»; elle dit encore (sans bien comprendre le sens de ces métaphores) : avoir la tête près du bonnet, prendre ses Jambes à son cou, payer rubis sur l'ongle, etc., etc. ; on trouvera d'autres exemples dans les exercices du second volume. Ces images sont appelées généralement «familières» ; mais nous savons déjà, et comprendrons mieux par la suite, que ce terme désigne un effet par évocation plutôt qu'un caractère naturel.
§ 274. Expression des éléments subjectifs et affectifs de la pensée. Il est naturel que la langue parlée, de même que la pensée qui reflète la vie réelle, soit essentiellement subjective et affective; ces deux caractères sont en effet à peu près inséparables l'un de l'autre, et, de la sorte, l'expression familière est, pour ainsi dire, l'aspect subjectif et l'aspect affectif de la langue commune, celle-ci comprenant l'ensemble des faits du langage parlé qui expriment les choses de la vie réelle d" me façon impersonnelle (cf. §§ 214 et suiv.). La manifestation la plus frappante de ce double caractère, subjectif et affectif, est l'emploi presque constant des moyens indirects d'expression (% 256); la langue parlée tend toujours à y recourir, parce que les moyens directs (autrement dit les mots et groupes de mots) renferment trop d'éléments intellectuels pour satisfaire l'expression des sentiments personnels. Ces procédés indirects d'expression sont à tel point la marque propre du parler qu'on ne peut bien les observer que là dans leur fonction naturelle; tout ce que présentent dans ce genre la langue écrite et surtout la langue littéraire n'est qu'imitation et contrefaçon des procédés naturels de la conversation. On se rendra compte de ce caractère par les exemples suivants; ils reposent sur des moyens indirects compris de tous et employés
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par tous ; par là, on verra que la pensée la plus affective et la plus personnelle est obligée de recourir au langage collectif, à l'exclusion de tout procédé purement individuel.
Quand nous entendons quelqu'un dire, dans la conversation, avec la prononciation la plus inexpressive possible: <tPaul est très bon*, nous avons beau connaître Paul et admirer sa grande bonté , cette phrase nous étonne, et nous restons froids ; c'est que cette expression n'a pas l'aii d'être «parlée» ; nous sommes si habitués à voir mêler le sentiment, l'émotion aux moindres choses que nous entendons dire, et nous connaissons si bien les moyens par lesquels ce sentiment s'exprime dans le parler, que nous sommes surpris de ne pas les y retrouver. Mais nous serions plus satisfaits, si la même phrase: <iPaul est très bon!» était prononcée avec une intonation affective (par exemple avec un accent d'intensité sur très), autrement dit, si elle était accompagnée d'un procédé indirect d'expression permettant de reconnaître l'admiration, la reconnaissance, bref, un élément personnel, une impression quelconque. Mais ce n'est pas seulement l'intonation qui se charge de traduire ce côté émotif de la pensée; des «mots exclamatifs» peuvent s'ajouter à la phrase logique («OA oui! Paul est très bon!>, etc.) : des procédés de syntaxe affective (§§ 253 et suiv.) concourent au même but (*Que Paul est bon!», etc.); il peut y avoir ellipse («Paul est d'une bonté!», «Ce bon Paul!», etc., § 269); la construction de la phrase peut se modifier, se «disloquer» sous la poussée émotive («Il est si bon, ce Paul!», etc.). n serait hors de propos d'énumérer ici tous les types expressifs qui résultent de cette intervention du sentiment, mais il était essentiel de noter deux choses: tous reposent sur des procédés indirects d'expression, et tous appartiennent au langag-e organisé et n'ont rien du langage individuel, malgré le caractère profondément personnel de la pensée.
§ 275. Expression des aspects sociaux de la pensée. Nous avons vu plus haut que les personnes étrangères au sujet parlant, particuhèrement le ou les sujets entendants, le ou les interlocuteurs, jouent un double rôle dans la formation de l'expression parlée. Tantôt ils sont conçus par le sujet
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commo l'objet que la pensée personnelle doit atteindre et l'image des obstacles que rencontre l'expression de cette pensée; tantôt ils sont envisagés en eux-mêmes et deviennent le point de départ de modifications sabies par l'expression.
Pour montrer le premier de ces aspects, il faudrait citer tous les moyens d'expression que la langue parlée met à réquisition pour préparer, éveiller, soutenir l'attention de l'interlocuteur: exclamations (ex.: «Tenez, regardez là-bas!»), incidentes, chevilles et redites (ex.: «Gela, voyez-vous, non, c'est impossible!»'; <iAh ça! voyons, dites donc, est-ce que, par hasard, vous vous moquez de moi?»), faits de syntaxe de tout genre, surtout constructions particulières destinées à faire pénétrer l'idée par morceaux pour l'imposer. Toutes ces choses demandent une étude spéciale et ne se comprennent d'ailleurs que par l'examen des procédés d'expression de la langue parlée, dont il sera question plus loin; pour le détail nous renvoyons au livre d'exercices.
Le second aspect du phénomène est beaucoup plus important: c'est en lui que réside, dans le sens plus restreint du terme, le caractère social de la langue parlée. La poussée individuelle tend sans cesse à porter l'expression affective à ses limites extrêmes d'intensité; mais elle est tenue en échec, le cas échéant, par la contrainte sociale, qui est en perpétuel conflit avec les sentiments individuels et peut en ramenei l'expression à des proportions plus modestes, inférieures même à la moyenne expressive. Il suffira de décrire l'aspect quantitatif de chacune de ces tendances: sous l'action de la poussée individuelle, l'esprit tend à exagérer l'expression de la pensée; cette exagération est subjective dans son origine et a un caractère nettement affectif; quand au contraire la retenue sociale influence l'expression, celle-ci est atténuée, et cette atténuation, sociale dans son origine, est également d'ordre affectif dans son expression; elle impressionne, bien que d'une tout autre manière, la sensibilité. Les développements qui suivent rappelleront peut-être au lecteur ce qui a été dit §§ 182—184 des degrés d'intensité des faits d'expression ; mais il s'agissait alors d'effets naturels ; c'est le côté
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social de la question que nous envisageons maintenant, et les effets qui en résultent par évocation.
§ 276. L»exagératîon, dans la langue parlée, a pour caractère distinctif de tendre toujours vers l'absolu, de ne pas redouter l'absurde et d'être continuellement affective dans son mode d'expression. Une pensée plus ou moins issue d'un besoin ne saurait être intellectuelle dans son essence, et une exagération exprimée pour imposer une idée ou soutenir l'attention ne peut atteindre son but qu'en frappant la sensibilité. Le plus souvent, on exagère sans s'en douter et Ton ne s'aperçoit que rarement combien ces exagérations sont absurdes; qu'y a-t-il de plus illogique que de dire: «Il fait le plus beau temps du monde», «On ne petit rien imaginer de plus laid», «On étouffe ici», «Je veux bien être pendu si j'y comprends quelque chose», etc.; la plupart du temps, ou n'est pas dupe de l'exagération, on n'en sent que la valeur expressive, et c'est précisément le but qu'elle veut atteindre. Sans doute, les différences d'individu à individu sont très grandes, mais la tendance est réelle; en voici d'autres exemples.
Nulle part ils ne sont plus abondants que dans les formules par lesquelles la langue parlée désigne la quantité ou l'intensité (cf. §§ 180 — 181). Non seulement elle répugne à employer des estimations exactes, mais même les expressions qui peuvent passer pour exagérées lui semblent insuffisantes si elles ne sont pas atïectives. Plutôt que de dire: «Donnezmoi un peu de lait, très x>^^) extrêmement peu de lait, presque pas», etc., toutes expressions qui, intellectuellement, peuvent paraître intensives, la langue parlée préfère tomber dans l'absurde et dire: «?/« rien, moins querien^, ou bien elle recourt à des images affectives reposant sur des associations enfantines («une larme, un soupçon, un nuage, une idée-», etc.).
Cette tendance à exagérer forme naturellement une foule d'expressions idiomatiques, (jue l'on trouvera, pour ce qui concerne le français, dans les recueils de gallicismes : elles donnent lieu à un rapprochement instructif. On a vu § 84 que nos langues modernes expriment l'intensité par un type spécial de séries phraséologiques (cf.: un ennemi irréconciliable ,
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un fy-oid glacial; diamétralement opposé, refuser catégoriqicement, etc.): mais ce sont là des formules trop abstraites pour la langue parlée, bien que, à l'analyse, elles présentent déjà une forte duse dVxaaéralioi) ; on prér<^(e l'eoourir à des comparaisons et à des métaphores ; plutôt que de dire dormir d'un profond sommeil ou calmement, la phraséologie familière dit dormir à poings fermés, dormir comme une soupe, dormir sur ses deux oreilles, etc.; comparez encore observer un profond silence (langue écrite) et ne pas souffler mot (expression familière), se consumer dans V inquiétude et se faire du mauvais sang, etc., etc.
La tendance à l'exagération éclate surtout dans les rapports sociaux où la poussée affective n'est pas entravée par des considérations tenant aux autres sujets. Ainsi quelqu'un, victime d'un acte illégal, dira, s'il se retient, que le procédé est incorrect, irrégulier, abusif, mais s'il se lâche, qu'il est injustifiable, indigne, inique, et s'il en vient aux injures (celles-ci sont souvent des exemples typiques de l'exagération affeclive), il dira que c'est une saleté qu'on lui a fait, une crasse, une canaillerie, une cochonnerie. Ces mots ne désignent pas exclusivement, il est vrai, l'idée d'illégalité, mais c'est un fait général que l'intensité affective atténue et obscurcit les différences spécifiques, et que, plus Veffet d'une expression est intense, moins il est nuancé. C'est pourquoi la plupart des injures et des jurons sont commodément applicables à une foule de situations sans rien perdre de leur saveur.
L'exagération a, on le voit, sa raison d'être dans les tendances naturelles et sociales du langage parlé. Mais cette exagération s'use vite; on ne saurait être longtemps dupe de façons de parler comme; «J'étais à cent lieues de m'y attendre», «Je n'en voudrais pas poiir un empire, pour tout l'or du mondeT>, «Je voudrais être à cent pieds sous terre» ; la distance est trop grande entre l'expression et la réalité; on finit par rétablir la corrélation entre ce qu'on pense réellement et ce qu'on dit ou entend. La langue parlée est donc sans cesse obligée de renchérir sur les expressions existantes et de recourir à de nouvelles formations ; il se produit une sorte de chassé-
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croisé. Rien n'est plus instructif, sous ce rapport, que l'histoire des affirmations et des négations. W pst diffîciV r'-^ liiiO Dui tiu >"in .-ai!S y aionfir wn -"ntimcnt qucloouque, ei si ce sentiment prédomine, il pousse à exagérer. En français, non, pas, point, qui sont actuellement des négations sans nuance affective, supposent cependant, par leur étymologie, des expressions intensives à l'origine, car elles équivalent à: «pas une seule chose», «pas un seul pas», «pas même nn point». Ces négations étant rabaissées au niveau normal, la langue recourt à d'autres tournures pour satisfaire son besoin d'exagération (cf. «On iVy voii g&iitte-», «il n'y a pas âme qui vive-», «pas un chat», «cela ne fait pas Vombre d'un doute», etc.). Ce sont ces petits faits-là qui montrent^ le mieux ce qu'est au fond un système expressif, c. à d. un système de catégories affectives qui cherchent leur expression dans le langage; celuici évoluant sans cesse, tel ou tel besoin affectif pousse à la création de nouveaux moyens d'expression pour remplacer ceux qui sont devenus impropres à leur fonction et en ont assumé une autre.
§ 277. L'atténuation dans la langue parlée. Gomme on l'a vu, on exagère pour s'imposer aux autres, et l'on atténue pour les ménager ; l'adaptation au milieu (§ 223) s'accompagne presque toujours d'une atténuation de la pensée et de l'expression. Cette opération, le plus souvent inconsciente, se traduit par un refoulement de la poussée affective et par un choix, inconscient lui aussi, parmi les expressions possibles. Cette contrainte et «e choix sont dictés par les sentiments sociaux que supposent les rapports entre les individus, pour peu que ceux-ci se connaissent imparfaitement et soient séparés, d'une manière ou d'une autre, par les conditions de la vie. Ces sentiments se résument dans certaines formes de la peur, les plus mesquines à la fois et les plus naturelles à l'homme civilisé, parce que la conservation de l'état social en dépend; l'expression de tels sentiments est toujours à base d'hypocrisie et de mensonge: on peut s'en convaincre en observant les formes dites de politesses, partout où elles ne sont pas l'expression d'un respect ou d'une bienveillance
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sincères. Mais il se fait sur toutes ces choses un accord tacite; elles ne frappent guère que dans leur exagération; les manifestations habituelles eu sont admises et passent inaperçues; si elles étaient conscientes, on verrait bientôt que les formes les plus élémentaires de la vie sociale sont inconciliables avec la morale du catéchisme. D'autre part, l'instinct de conservation crée l'illusion que la société repose sur des principes de morale, parce que la coutume établit un code de «convenances» ; en réalité, ces convenances sont des conventions, et, lorsqu'elles ne dérivent pas simplement de superstitions religieuses, elles sont essentiellement hypocrites, et pas grand chose de plus. Linguistiquement, ces tendances se traduisent par des interdictions, des «tabous» : certains objets et certains actes sont considérés comme inconvenants, et il est entendu qu'on ne doit pas les nommer, ou bien qu'on ne doit les désigner que par des expressions indirectes, des périphrases, des circonlocutions; c'est là (au moins dans les langues modernes), la raison d'être de la plupart des etcphémismes. Pour en donner une idée, nous laisserons au lecteur le soin de chercher le sens réel des expressions: se soulager, recevoir un coup de pied à Vendroit où le dos perd son nom, être dans une situation intéressante, etc., etc.
Les types les plus caractéristiques de l'atténuation se trouvent dans l'expression d'idées qui sont dangereuses au point de vue social, quand elles prennent la forme de jugements portés sur les autres (malhonnêteté, déloyauté, mensonge, etc.). Quelqu'un vous trompe^ et spontanément, vous le traiteriez de filou, de canaille ou de fripouille; mais peut-être avez-vous des raisons pour le ménager; alors vous vous contentez de parler de son indélicatesse, vous l'accusez d'être peu consciencieux, peu scrupuleux, etc. Il peut être dangereux de dire à quelqu'un: menteur! en plein visage; on se résigne à lui dire: «Ce que vous avancez là n'est pas tout à fait exact*, et le TOOt contre-vérité, qui est une pure tartuferie, paraît souvent trop fort.
Mais, comme nous le verrons mieux plus bas, ce ne sont pas les faits de vocabulaire qui constituent la véritable origi-
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nalité de la langue parlée; ses tendances fondamentales se traduisent surtout par des moyens indirects d'expression. Dans le cas particulier, on trouverait les meilleurs exemples d'exagération et d'atténuation dans l'emploi du langage exclaraatif et en général de ces expressions qui ne reçoivent de sens exact que par l'intonation qui les accompagne (cf. §§ 261 et suiv.). Ainsi, étant donné ce thème: «Je ne crois pas ce que vous dites», l'exagération affective choisira, dans le langage direct, des expressions comme: «Vous me la baillez belle», «Elle est bien bonne», et, dans le langage indirect: «Allons donc!», «Ah! ça, non, par exemple!», «Oh la la!», «A d'autres!», «Ah! bien, vrai!» etc. On voit combien les secondes sont plus affectives que les premières. Pour exprimer cette même idée, Tatténuation imaginera de dire: «En êtes- vous bien sûr? Vous croyez? Vous trouvez? Permettez-moi d'en douter» (langage direct), mais aussi: «A vrai dii'e . . . Voilà . . . Ma foi, vous savez .... Hm ! . . .» (toutes expressions indirectes fort délicates, car elles supposent une intonation spéciale, qu'il est impossible de décrire ici).
D'ailleurs l'atténuation subit le même sort que l'exagération, et cela est naturel, car elle n'est au fond qu'une exagération «à rebours». Les formules de politesse et de convenance s'usent comme les expressions outrées et les épithètes injurieuses, et la langue doit se mettre en frais pour combler les lacunes du système expressif. Afnsi la formule de politesse sHl vous plaît, très expressive à l'origine, ne âuffit plus pour la politesse renforcée, si bien que maintenant il peut paraître presque impoli de dire à certaines personnes et dans certainey circonstances: «Passez-moi le pain, sHl vous plaît h; on dit: <iVoudriez-vous me passer le pain, Auriez-vous la bonté de me passer . . ., Oserais- je vous prier de . . .^. Il en est de même de l'euphémisme, et, par exemple, des expressions destinées à éluder ]a mention directe de la mort (on sait que, dans nos civilisations, il s'agit d'un tabou social beaucoup plus que d'une crainte superstitieuse) ; presque tous les synonymes de mourir sont d'anciens euphémismes (décéder, défunter, trépasser, etc.); mais ils ont perdu cette valeur, et
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rattérmatinn doit recottilr ariiKarj^^^^^; â des expressions couiinc; «it s^est éteint, il s'est endormi, il n'est plus là, il nous a quittés, il est parti (pour un monde meilleur)-», etc.
§ 278. L'expression familière. Ces quelques développements, qui ne sont que des spécimens d'une recherche générale, suffisent pour prouver que la langue vraiment parlée a ses caractères propres et que ceux-ci résultent de tendances et de nécessités constantes. La moindre conversalior montre en effet que la langue parlée possède un je ne sais quoi qu'on chercherait vainement dans d'autres formes d'expression. Cette tonalité générale n'apparaîtra bien que par l'observation des procédés mis en œuvre par la langue pour la manifester; mais désignons dès maintenant cet ensemble de caractères expressifs par le terme bien connu de familier, et voyons sous quel aspect la langue parlée peut être appelée expression familière.
Il faut d'abord s'entendre sur l'extension du terme. On parle communément de «mot familier», de «langue familière» ; il y a équivoque, en ce sens qu'une expression pourrait passer pour famihère dans son essence et sa fonction naturelle, tandis qu'en fait, la famiUarité d'une forme de langage résulte presque toujours d'un effet par évocation, le plus souvent dans des cas où quelque caractère saillant du parler appai-aît trop clairement ou hors de propos. L'expression familière n'est pas familière pour le plaisir de l'être, et elle l'est beaucoup moins dans son milieu naturel que hors de ce milieu. Nous avons vu § 225 B que le parler libre et spontané se manifeste dans lés circonstances ordinaires de la vie en l'absence de distinctions sociales entre les interlocuteurs. C'est en dehors de ces circonstances que la langue de la conversation apparaît familière, par contre-coup, en évoquant le souvenir des mille circonstances de la vie journalière que nous y rattachons par d'innombrables associations. Les traits fondamentaux de cette vie doivent donc s'y refléter; mais la vie réelle ne comporte en général rien de très grand ni de très noble, parce qu'elle est, (|uoi qu'on dise, matérielle et vulgaire; aussi une forme de langage qui l'évoque si exactement ne peut éviter la
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banalité, la trivialité; pour peu qu'une association particulièrement directe rattache une expression à ce côté terre à terre de la vie journalière, cette expression reçoit de ce fait une nuance péjorative; mais celle-ci ne résulte nullement de la fonction normale de la langue parlée; c'est un eCfet par évocation. On jugera de la même manière les nuances plaisantes ou comiques qui semblent naturelles aux expressions familières ; elles ne sont telles en général que dans les cas où elles surgissent hors de propos, par défaut d'adaptation du sujet (voir §§ 229 et suiv.); c'est aussi à cette disproportion qu'on peut attribuer les effets que la littérature emprunte à la langue parlée.
Or, il ne faut jamais oublier que c'est précisément la valeur évocatrice de la langue parlée que la stylistique étudie; si nous nous attachons ici à la montrer surtout dans son fonctionnement normal, comme nous l'avons fait pour la terminologie technique et la langue littéraire, c'est pour mieux faire voir ce qu'un mode d'expression peut devenir par «transplantation». Il faut se rappeler aussi que cette force évocatrice du familier est très variable et très diverse ; mais le mieux est de l'envisager au même point de vue que la mentalité moyenne, c. à d. à un point de vue à la fois quantitatif et social; nous avons vu, en effet (§ 225 B), que les sujets parlants symbolisent en général les nuances familières sous forme de simples dégradations allant depuis le familier proprement dit, à travers la langue populaire ou vulgaire, jusqu'à l'argot, et qu'ils rattachent le plus souvent à ces nuances simplifiées des notions essentiellement sociales.