CHAPITRE DEUXIÈME
ARTICLE PREMIER Considérations générales.
416. La forêt artificielle. — Quelles que soient les régions et les méthodes de boisement employées, on remarque que le peuplement créé de main d'homme ne conserve pas, au delà d'un certain temps, la composition simple et Taspect uniforme qu'il doit à son origine artificielle. Bientôt la nature intervient pour reprendre ses droits. Un véritable travail de reconstitution s'opère, en même temps que le sol prend la consistance de terre à bois. On voit ainsi les massifs se modifier lentement pour se rapprocher sans cesse des types spontanés ; alors seulement que cette forme sera franchement acquise, / on pourra considérer le sol comme véritablement rendu à la pro-
duction forestière; car, on ne saurait trop le répéter, la forêt nature lle es t la seule durable ^ adaptée au sol et au climat, elle porte en elle les remèdes contre tous les maux qui peuvent l'atteindre ; elle s'est installée en dépit de ses ennemis et sait au besoin les combattre et les vaincre. Qu'il s'agisse de boisements, de broussaillements ou d'enherbements , la loi reste la même ; elle domine toutes les situalions : méconnaître ses effets serait tenter une aventure.
Dès qu'un terrain est destiné à être boisé, il importe donc, avant toutes choses, de procéder à une étude attentive des faits locaux : ceux-ci renseigneront sur le caractère général de l'opération. Puis l'introduction du gros et du menu bétail sera interdite de la façon la plus scrupuleuse; car, il y a incompatibilité absolue entre la jouissance pastorale et la forêt naissante. Enfin, on devra se demander : Quelles sont les essences à choisir ? Par quel mode faut-il
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procéder? Semis ou plantation? Quelle est la quantité ^e semence ou de plants à employer?
Ces questions méthodiquement résolues, il suJQQra de se reporter au chapitre précédent pour y trouver les détails relatifs à Texécution.
417. Choix des essences. — En tenant compte des exigences de la station, et surtout des conditions mauvaises dans lesquelles on se trouve généralement placé (sol découvert, pauvre en terreau et tassé), le choix est généralement limité aux espèces de lumière. Dans cette Uste, on est souvent forcé, alors que les ressources locales sont insuffisantes, de s'adresser à des formes étrangères à la contrée. Mais Texpérience de tous les jours tend à restreindre de plus en plus le nombre de ces auxiliaires. Sachant que le dernier mot reste à la nature pour arrêter la situation définitive, on ne fait usage que des espèces les plus communes, les plus rustiques, de celles, enfin, qui permettent de réaliser, au plus tôt et à meilleur marché possible, le premier état boisé que Ton cherche.
Parmi les feuillus, le bouleau, l'aune, les saules et de nombreux arbustes et arbrisseaux acceptent, à peu près seuls, les terres sauvages et de mauvaises qualités, en même temps que le plein découvert. Au contraire, le groupe des conifères présente un plus grand nombre de grandes espèces qui , outre leur frugalité absolue , sont douéesd'unefacultéd'accommodationsuffisantepourétre transportées dans des situations fort difierentes de leur station d'origine. C'est ainsi, par exemple, que, sur tout le territoire de la France, le pin sylvestre se recommande dans les sols arénacés de la plaine et de la basse montagne ; l'épicéa, dans les stations froides et fraîches ; le pin noir d'Autriche, dans les coteaux secs et calcaires; le pin maritime, sur les sables siliceux du littoral. Pour des besoins purement locaux, on peut s'adresser aupind'Alep sur les rochers calcaires de la Provence ; au pin Weymouth, dans les sols marécageux de la basse montagne ; au pin de montagne, dans les tourbières alpestres, etc..
Si, par exception, le terrain à reboiser se trouve profond, frais et en climat tempéré, le choix sera beaucoup moins limité. En plaine, toutes les essences de lumière qui prospèrent dans les forêts voisines pourront être directement employées; en montagne seulement, on
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pourra tenter l'installation direcle des espèces d'ombre, comme le hêtre et le sapin.
La flore forestière de France est bien assez nombreuse et variée pour sufiBre à tous les besoins, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours aux espèces exotiques. A ce sujet, on ne saurait mieux faire que de citer textuellement l'opinion du savant professeur M. Mathieu^:
Avec de semblables richesses en main, il n'est d'autre diiBcullé que celle de choisir, et le choix peut être fait sûrement, sans rien laisser au hasard, puisqu'il s'agil de végétaux spontanés, bien connus, dont les exigences se traduisent par des faits de l'appréciation la plus simple : sol, exposition, altitude.
Négliger d'aussi bons et vieux amis, dont les services sont certains, pour des inconnus, des végétaux exotiques, serait peu sage assurément, et personne n'y songe, sans doute. Il peut n'être pas hors de propos, néanmoins, d'examiner en quelques mots ce que l'on peut attendre des essais de naturalisation et d'acclimatation en matière forestière. Ce sera la justification de la réserve avec laquelle cette voie doit être suivie dans ies travaux de reboisement.
Pour qu'un végétal mérite d'être placé au rang des essences forestières, il faut qu'il soit colnplètement naturalisé, c'est-à-dire qu'il présente c les caractères des plantes spontanées indigènes, croissant et se multipliant sans le secours de Tiioinme, ayant traversé des séries d'années pendant lesquelles le climat a offert des circonstances exceptionnelles ». (De Candolle, Géog. bol., p. 608.) Mais, ce n'est pas tout, il doit encore pouvoir atteindre les dimensions, les qualités qui ont engagé à en tenter l'introduction, en un mot, conserver dans sa nouvelle patrie la marche de végékition, la longévité qui lui étaient propres dans la contrée dont il est originaire; enfin, il est indispensable qu'il soit social, propre à croître en massif, aptitude refusée à beaucoup d'arbres qui recherchent l'isolement et l'état de dissémination. C'est seulement alors que le végétal aura subi ces longues épreuves, réalisé toutes ces conditions, que le problème sera résolu ; qu'on sera fondé à en proclamer la conquête.
Bien peu de végétaux, abandonnés à l'état libre de nature, comme doivent l'être ceux des forêts, ont rempli tout ce programme; les végétaux ligneux moins que les autres. «De grandes catégories de végétaux phanérogames ont une peine infinie à se naturaliser ; telles sont les plantes
1. À. Mathieu, le Reboitement el le regazonnement des Alpes, page 25. Paris, Imprimerie nationale, 1875.
ligneuses, surtout les grands arbres)», dit M. A. de CandoUe dans sa Géographie botanique, p. 803.
Une naturalisation forestière est donc une entreprise pour le moins incertaine, dont le résultat se fait attendre à longue échéance. Un succès des premières années: facile germination et belle apparence des jeunes plants, n'est point 'suffisant pour préjuger l'avenir ; il ne conduirait qu'à des conclusions prématurées.
Aussi combien sont rdres les exemples de vraies naturalisations forestières !
Quand les circoiistanees locales font donner la préférence aux feuillus, il est bon de mélanger les espèces entre elles. Si même on peut le faire à bon marché, l'introduction d'arbustes sera utile pour aider à la formation du broussaillement. Au début, les résineux semblent mieux se comporter à l'état pur. Néanmoins, il peut y avoir avantage à les mélanger avec quelques feuillus de reprise facile, dont la présence, en cas d'accidents causés par les incendies, les insectes ou les champignons, sauvera, en partie, l'état boisé. On n'a, d'ailleurs, aucun intérêt à mélanger entre elles des espèces résineuses de lumière, car celles-ci présentent toujours une activité de végétation différente et les plus vigoureuses auront bientôt éliminé les plus faibles, sans aucun profit pour l'ensemble.
Qu'il s'agisse de feuillus ou de résineux, si l'on veut mélanger des espèces d'ombre à des espèces de lumière, il sera toujours préférable de procéder en plusieurs fois et par étages superposés : c'est-à-dire, faire un premier boisement clair en essences robustes, arbres ou arbrisseaux, et, quand le moment en est venu, profiter de leur abri et du premier ameubUssement qu'elles ont donné au sol, pour introduire les espèces plus délicates ou plus exigeantes.
418. Semis ou plantations. — On peut semer et planter toutes les espèces ; en bouturer et marcotter quelques-unes, et cela seulement dans des cas spéciaux. En ce qui concerne le semis ou la plantation, les circonstances si diverses de climat, de sol et de situation dans lesquelles on est appelé à opérer, la variété même des essences à employer, ne permettent pas de décider d'une manière générale auquel de ces modes on doit donner la préférence ; toutefois, d'à-
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près rensemble des faits acquis, on peut résumer comme suit Télal de la question.
Il vaut mieux planter que semer:
1* Sur les terrains mouilleux, sur ceux que les gelées soulèvent avec facilité, ou qui sont couverts d'herbes, et dans les stations élevées où le climat est rude ;
S** Dans les endroits où les graines sont exposées à être dévorées par les animaux ;
3** Dans les régions chaudes où les racines doivent être de suite assez profondément enfoncées pour résister à une vive insolation, à des sécheresses prolongées.
En général, avec la plantation, on peut, mieux qu'avec le semis, régler à son gré la consistance des peuplements et le mélange des espèces. Enfm, on s'aperçoit plus tôt des insuccès et il est plus facile de les réparer.
Le serais peut être préféré à la plantation :
l^'Dans certains terrains pierreux où la plantation serait très difficile ;
3^ Quand on peut obtenir de la graine à très bas prix ou quand le terrain, pour être ensemencé, ne demande pas une préparation particulière, car, dans tous les autres cas, le semis coûte plus cher que la plantation.
Un des principaux inconvénients des semis est, quand ils réussissent, d'avoir sur un même point des plants trop nombreux et qu'il faut largement desserrer de bonne heure, surtout quand on a affaire à des résineux. Ce travail, toujours déhcat, occasionne un surcroît de dépense dont il faut tenir compte.
Depuis que l'art de planter, trop longtemps négligé en France, a rapidement progressé sous l'impulsion des grands travaux de reboisement, la pratique de la plantation a établi sa supériorité sur le semis: le fait est incontestable. Mais, en matière de boisement, pas plus qu'en matière de traitement, il ne faut s'en tenir à la théorie immuable ; car rien ne peut se résoudre en dehors des questions de temps et de lieu. Tous les moyens sont bons quand on sait les employer à propos.