Annales de la Station agronomique de tEsi
Quand la production annuelle en bois de Tessence la plus exigeante ne fixe pas plus de 30 kilogr. d'azote et 53 kilogr. de matières minérales par hectare (quantité qui peut descendre à un chiffre moitié moindre pour les espèces plus frugales), on voit certaines récoltes agricoles fixer annuellement 53 kilogr. d'azote et 214 kilogr. de matières minérales sur une surface égale.
Quand la matière ligneuse produite par un peuplement de pin sylvestre utilise 16 kilogr. de principes minéraux parhectareetparan, un peuplement de hêtre placé dans les mêmes conditions en fixera près de 30 kilogr. Le froment en demande cinq fois plus que le hêtre, dix fois plus que le pin, et la betterave onze fois plus que le hêtre, vingt-deux fois plus que le pin sylvestre.
De plu8,*le8 principes minéraux ne sont pas répartis d'une manière uniforme dans le végétal pris dans son ensemble, et on peut classer les parties constitutives de l'arbre dans l'ordre suivant quant à leur richesse absolue en cendres : les feuilles et les aiguilles sont de beaucoup les parties les plus riches du végétal ; puis, viennent l'écorce, les jeunes branches, les branches plus grosses et, enfin, le fût proprement dit. Le bois parfait est de toutes les parties de l'arbre la plus pauvre en principes incombustibles.
4t. Statique chimique des forêts. — Des résultats analytiques auxquels il est parvenu , M. le D' Ebermayer tire les conséquences pratiques suivantes : t Les forêts dans lesquelles l'accroissement porte surtout sur le tronc épuisent moins le sol que celles où la production des branches et du menu bois est plus grande ; la haute futaie enlève à la terre moins de principes minéraux que le taillis simple ou le taillis sous futaie ; les aménagements à longue révolution épuisent moins le sol que les aménagements & échéance plus courte, le bois de gros diamètre étant plus pauvre en cendres que les branches et le menu bois. Le chêne exploité par l'écorçage épuise davantage que la futaie de chêne; cela dit, il ne faut pas oublier toutefois que l'élagage naturel , qui s'opère dans les futaies par la mortification de branches et de sous-branches , est précédé de la rétrogradation
dans le tronc d'une partie notable de la matière minérale (particulièrement de la potasse et de l'acide phosphorique) qui, aban*
donnant les branches mortes, va servir à la production de nouveaux tissus. »
Mais, quelque faible que soit le taux de cet épuisement, en fait, il y a toujours de la matière minérale enlevée au sol , et on doit tenir compte de la loi de restitution qui s'impose à tous les genres de production. Un sol auquel on enlève sans cesse des récoltes sans lui rien restituer s^épuise fatalement,
A ce point de vue, il n'y a aucune différence à établir entre la culture agricole et la culture forestière : Tune pas plus que l'autre ne peut se passer d'engrais. Seulement, comme, en forêt, les récoltes se font périodiquement sur le même point à des intervalles assez éloignés, la \or\%\xe jachère qui sépare chacune d'elles suffit, en général, pour réparer les pertes occasionnées au sol par une exploitation sirictemefiU limitée au bois constitué, lequel ne représente qu'une faible portion de la production totale. Si, au contraire, en même temps que le bois, on exporte les brindilles et la couverture, la restitution naturelle devient insuffisante et on tombe dans le cas de la culture vampire : c'est la iniine à courte échéance.
Dans l'état de jachère pour ainsi dire permanent qui caractérise les sols couverts de forêts, les sources de cette restitution sont limitées :
1** aux causes naturelles de la fragmentation incessante des matériaux inertes du sol;
2° à l'apport, lors des précipitations atmosphériques, des éléments nutritifs en suspension ou diffusés dans l'air;
3° enfin et principalement, à tous les déchets de la végétation, et par là il faut entendre , non seulement la couverture morte , mais encore les racines et radicelles qui restent dans le sol après la mort naturelle des arbres ou après leur exploitation.
M. Mûnlz * attribue aux radicelles produites par une récolte de blé un poids de 1,500 kilogr. par hectare. Bien qu'aucune expérience n'ait été faite à ce sujet pour les forêts, il est certain que la quantité de la matière organique qu'elles enfouissent est beaucoup
1. Mûnt/. , les Engrais, fiibliothèqae de renseignement agricole. Paris, Firmin- Didol, 1887.
plus considérable encore. Cette masse d'engrais vert constitue à un moment donné la mise en circulation d'une fertilité accumulée pendant de longues années. C'est peut-être à celte cause qu'il faudrait attribuer l'accroissement exceptionnel que prennent les arbres de réserves et l'abondante évolution des branches gourmandes pendant les deux ou trois années qui suivent une exploitation en taillis sous futaie, d'autant plus que le fait est surtout saillant dans les sols les plus pauvres.
La présence des engrais verts jointe à celle du terreau explique aussi la fertilité première et le prompt appauvrissement des sols forestiers défrichés et mis en culture ; de même la pratique admise dans les régions pauvres de faire entrer la récolte forestière dans un assolement agricole.
Il faut remarquer enfin que les effets produits par tous ces débris vivants ou morts ne se bornent pas à une simple restitution. Il y a de leur part un véritable apport de matériaux fertilisants, puisque, non seulement ils rendent à la terre ce qu'ils lui ont emprunté, mais encore ils l'enrichissent des éléments puisés directement dans l'atmosphère.
En conséquence, toute cause qui tendrait à supprimer ou amoindrir ces actions réparatrices, suspend le fonctionnement physiologique de la forêt, et l'on voit la production diminuer en même temps que la fertilité. Les principaux dangers à redouter de ce côté viennent, pour les forêts, de l'enlèvement des feuilles mortes et de Yécobuage.
49. Enlàvement des feuilles mortes. — En certaines contrées où la culture manque de paille pour faire de la litière, on a recours aux feuilles mortes de la forêt. Cette pratique désastreuse, heureusement peu répandue en France, a produit en Allemagne la ruine des plus riches domaines forestiers. Ainsi le D' Ebermayer a calculé qu'un massif de hêtre qui fixe annuellement 30 kilogr. de matières minérales pour constituer son accroissement ligneux, utilise 185 kilogr. de ces mêmes matières pour la formation de son feuillage. Or, comme les feuilles tombent tous les ans et restituent au sol les principes nutritifs qu'elles contiennent , lorsqu'on se contente d'ex-
ploiter le bois, on n'enlève que 30 kilogr. de matériaux précieux par hectare et par ah. Si, au contraire , on exporte en même temps le bois et les feuilles, on prive la couche végétale de 30 + i 85 ou 215 kilogr. de ces sels nutritifs, c'est-à-dire qu'on l'appauvrit six fois plus. Il en est à peu près de même pour toutes les autres essences.
Dans le même ordre d'idées, on doit respecter les arbustes qui végètent en sous bois et dont les brindilles en tombant augmentent l'épaisseur de la couverture. Tout enlèvement de ces broussailles sous forme de nettoiements mal entendus, peut être considéré comme nuisible au même titre que l'exportation des feuilles mortes.
En un mot, on peut affirmer que tout produit récolté en forêt, en dehors de la matière ligneuse, se traduit par une diminution sensible dans la production de celle-ci, et que, dès lors^ il n'y a plus à prétendre de rendement constant.
60. Ëcobnage. — Dans différents pays montagneux où la terre agri* cote manque, on a l'habitude de brûler surplace la couverture et les remanants de l'exploitation, pour rendre les matières minérales qu'ils renferment immédiatement assimilables et obtenir une récolte agricole. Cette pratique porte le nom d'écobuage ou de sarlage.
Quand le sol est de nature schisteuse, le sartage a l'avantage de transformer en chaux le carbonate de chaux contenu dans les feuilles ; cette chaux s'unit aux silicates de l'alumine et, dans cette réaction, les alcaUs et les phosphates sont rais en liberté pour servir à la végétation : il se passe alors quelque chose d'analogue à ce que produit le chauUige des terres.
A ce point de vue, l'écobuage, tout en fatiguant le sol, est beau* coup moins nuisible que l'enlèvement des feuilles mortes, car il ne se pratique sur le même point qu'une fois au maximum tous les 15 ou 20 ans, tandis que l'enlèvement de la litière se répète parfois tous les ans. Un tel procédé dé culture est cependant fâcheux à différents égards: d'abord la récolte agricole prive la végétation forestière d'une partie notable de la richesse minérale du sol ; puis, on brûle sans profit les principes organiques de la couverture; on crée des causes d'incendie et , enfin , en ameublissant la terre sur les
pentes rapides, on l'expose , ainsi dénudée, à Faction mécanique des pluies.
61. Inflnence bienfaisante des forêts rar le sol — Les forêts produisent le terreau qui s'accumule sur la terre minérale en couches d'autant plus épaisses que le couvert est plus complet et plus prolongé. C'est ainsi que, sous les vieux massifs convenablement traités, on rencontre fréquemment une épaisseur de 8 à iO centimètres de terreau, non compris celle de la couverture en voie de décomposi«> tion. D'autre part, l'acide carbonique et les racines, en pénétrant dans les couches profondes du sol, le désagrègent. Ces influences, en même temps mécaniques et chimiques, transforment lentement, il est vrai, mais d'une manière incessante les roches les plus dures, les argiles les plus compactes en terre végétale. Cette double action augmente sensiblement l'épaisseur de la couche active par ses deux surfaces: l'une extérieure et l'autre intérieure. C'est donc la végétation forestière qui entretient et améliore sa propre végétation.
Les forêts, par leurs racines, maintiennent les couches profondes de la terre dans un état continuel d'ameublissement, aussi bien que par leur couvert elles s'opposent au tassement superficiel ; elles facilitent ainsi l'infiltration des eaux jusque vers les zones imperméables et diminuent sensiblement les fractions qui s'écouleraient rapidement et sans profit à la surface. D'ailleurs la couverture et le terreau retiennent une quantité notable d'humidité pour la restituer lentement à la végétation. Mais c'est surtout sur les eaux de neige que leur action est prépondérante ; par l'obstacle qu'elles opposent à l'accès des vents chauds, elles en ralentissent la fonte et facilitent la saturation complète du sol. Elles assurent, de la sorte, une abondante réserve à l'entrée de la saison chaude, au moment où, la végétation ayant le plus besoin d'eau, les vents et la chaleur en vaporisent autant qu'il en tombe.
En atténuant la masse et la vitesse de chute, les forêts protègent la surface contre tout danger d'érosion et diminuent d'autant le volume des matières solides ou liquides qui se précipitent des hautes montagnes, pour inonder et dévaster les plaines.
En même temps qu'elles consolident les sols trop meubles et aug-
mentent l'épaisseur de la couche végétale, les forêts régularisent le régime des eaux ; d'abord parce qu'elles activent la chute des pluies en toute saison, mais surtout parce qu'elles donnent aux sources un débit plus constant. On remarque, en effet, que la plupart des rivières sortent des coteaux boisés et des montagnes couvertes de forêts ou de glaciers, et que, dans les régions déboisées, les cours d'eaux affectent toujours plus ou moins les allures torrentielles. Aussi, reprenant l'expression si juste de Schacht, on peut dire avec lui : « La forêt est la mà^e des fleuves, dont elle régularise le débit *. »
1. Scbacht (traduction de Morren), VArbre (la Forêt et son importance), p. 412.