‹ Traité de sylvicultureChapitre 52 sur 128 · I. TbMPÉBAMEMT DBB BSBBHCEfl · texte numérisé non relu

I. TbMPÉBAMEMT DBB BSBBHCEfl

66. Ce qu'on entend par tempérament. — Les grandes espèces ligneuses qui se rencontrent le plus habituellement dans les forêts se comportent différemment en présence des agents naturels de la production; les unes affirment des exigences spéciales, les autres marquent de simples préférences ; d'autres enfin, et ce ne sont pas

les moins utiles, s'accommodent des conditions mauvaises qui seraient fatales à la majorité. Si, en même temps que de ces aptitudes diverses, on tient compte de la longévité, on obtiendra toutes les données qui, dans leur ensemble, constituent le tempérament des espèces.

il y a lieu d'examiner tout d'abord comment ce tempérament se manifeste en présence de la lumière, de l'humidité, de la chaleur et du sol.

67. Effets de la lumière. — Dans leur entier développement toutes les espèces recherchent la lumière ; mais, dans leur jeune âge, queU ques-unes demandent le plein découvert quand les autres ont besoin d'un abri. Entre ces deux extrêmes, la faculté de supporter l'ombrage se trouve développée à des degrés variables. Parmi les premières, il faut citer : le pin sylvestre, le mélèze, le chêne, l'orme, le bouleau et le tremble ; et au nombre des secondes : le hêtre et le sapin. Le charme et l'épicéa peuvent être considérés comme des intermédiaires.

De celte aptitude toute spéciale qui dispose le jeune plant à craindre ou à supporter les effets de l'ombrage, découlent des conséquences permanentes chez l'espèce pendant toute l'existence de l'arbre. Il ne saurait d'ailleurs en être autrement; car, à sa naissance, la tige d'un jeune sujet est réduite à son bourgeon de prolongement ; tous les bourgeons qui naîtront plus tard auront la même organisation que celui auquel il faut faire remonter leur origine : ils seront donc affectés dans le même sens par les agents extérieurs.

Comme conséquence, les espèces dont les bourgeons se développent à l'ombre ont toutes le couvert épais par suite de leur abondante frondaison ; de plus, les tiges dominées peuvent se maintenir longtemps vivantes; quelques-unes même reprennent leur essor quand on vient interrompre le couvert qui ralentissait leur végétation. Le sapin plus que toutes les autres est doué de cette précieuse faculté. Au contraire, chez les essences qui n'ouvrent leurs bourgeons qu'en pleine lumière , le feuillage est généralement rare et, par suite, leur couvert est léger; les tiges dominées périssent rapidement faute de pouvoir émettre les feuilles qui les nourrissent.

De ce fait, on peut tirer pour les essences feuillues les conclusions suivantes : celles de la première catégorie ouvrent en même temps

72 OOiNSTITCTION NATIRELLE DE LA FORÊT.

tous leurs bourgeons, aussi bien ceux exposés à la lumière que ceux plus ou moins ombragés ; il résulte, de cet épanouissement général, que très peu de bourgeons restent à Tétat proventif. Ces espèces répareront donc difficilement les dégâts occasionnés à leur feuillage par les gelées printanières ou les insectes et n'émetlront que des rejets de tiges ou de souches peu nombreux.

Par contre, chez celles de la seconde catégorie, les bourgeons exposés à la pleine lumière se développent seuls ; il en restera une grande quantité à l'état proventif ; ceux-ci pourront reformer une seconde frondaison quand cela deviendra nécessaire, et fourniront aussi d'abondants rejets.

Dès lors, la manière dont le jeune plant se comporte à Tégard de la lumière prend une importance toute spéciale en sylviculture ; il n'est pas surprenant que les forestiers soient partis de celte donnée, à l'exclusion de toutes les autres, pour caractériser plus spécialement le tempérament d'une essence. C'est ainsi qu'en Allemagne, on les distingue en essences d'ombre et essences de lumière^ et qu'en France, on appelle robustes, les essences à couvert léger, et délicates, celles à couvert épais.

Toutes ces expressions se valent et il suffit qu'on soit bien d'accord sur le sens propre dans lequel elles sont employées. On peut donc dire indifféremmept, d'une part : essences d'ombre, délicates ou à couvert épais; d'autre part: essences de lumière, robustes ou à couvert léger.

Mais il faut ajouter que cette division ne reste absolument vraie et applicable dans toute sa rigueur que dans les régions moyennes de l'Europe, et que, même dans ces limites, l'intensité plus ou moins grande de la lumière atténue ou exagère les aptitudes qui caractérisent chacun des deux types. On constate, en effet, que les jeunes plants d'essences de lumière supportent mieux le couvert dans les régions chaudes et bien ensoleillées, que dans celles froides et brumeuses; que, dans ces premières stations, certains arbres, dits à couvert léger, ont aussi une frondaison plus épaisse que ne le comporterait cette qualification, et que les espèces douées de la faculté de repousser de souche y fournissent des rejets plus abondants. C'est ainsi que les jeunes plants de chêne que l'on considère comme très

robustes dans le Nord de la France, où ils ne résistent pas plus de 3 ou 4 ans à l'action du couvert, se maintiennent, dans les forêts du bassin de TAdour, en fourrés vigoureux sous des massifs complets et bien feuilles. C'est aussi pour la même cause que, dans les plaines fertiles et bien irriguées de la Provence, de l'Italie et de l'Espagne, on cultive la vigne en laissant monter ses sarments contre les arbres fruitiers, où les raisins mûrissent malgré l'épaisseur du feuillage \

68. Effets de l'humidité. — Il ne s'agit ici que de la quantité relative d'humidité fournie par l'état hygrométrique de l'atmosphère ; c'est seulement à propos des sols qu'il sera question des exigences spéciales de certaines essences au point de vue de l'eau absorbée par les racines.

A cause de la constitution anatomique de leurs organes foliacés, les espèces à couvert épais, telles que le sapin et le hêtre, ont une transpiration beaucoup plus abondante que celle des autres essences. Il en résulte que, dans un cUmat sec, leui's racines sont souvent impuissantes à /établir l'équilibre rompu par cette transpiration exagérée, et l'arbre est exposé à périr. L'humidilé de l'atmosphère leur semble même plus indispensable que celle du sol ; car on voit les hêtres et les sapins végéter convenablement dans un terrain relativement sec, si le climat est humide, tandis qu'ils dépérissent, bien que plantés dans un sol humide, si le climat est trop sec. Dans l'intérieur des continents, les hêtres végètent mieux en montagne qu'en plaine, tandis que, dans les régions humides ou maritimes, ils ne semblent marquer aucune préférence pour le relief du terrain. Pour un motif semblable, dans les forêts de plaines ou de collines, le hêtre résiste mieux dans l'intérieur des massifs où l'air lui arrive chargé de l'humidité produite par la végétation forestière, que sur les lisières de la forêt où il subit les premières atteintes des vents secs de la plaine.

t. A titre de simple curiosité, le fait suivant est encore à signaler : chez les essences d'ombre on ne rencontre pas d'espèces dont Taobier se distingue franchement du bois parfait, tandis que c'est parmi les espèces à couvert léger que se trouvent toutes les essences où ces deux zones ligneuses sont le mieux caractérisées , par exemple : le chêne , le mélèze , le pin sylvestre ; ne serait-ce pas à Tinfluence de la lumière qu'il faudrait en faire remonter la cause ?

Le sapin semble, à ce point de vue, plus exclusif encore que le hêtre et il manifeste une exigence bien marquée pour le climat de basse montagne.

Il ne faudrait pas toutefois spécialiser aux essences délicates cette influence nécessaire de Tbumidité atmosphérique, car le mélèze, dont le jeune plant est des plus robustes, redoute encore plus la sécheresse que le hêtre et le sapin.

D'une manière générale, on peut dire que Thumidité de l'atmosphère, quand elle ne se présente pas sous forme de brouillords qui interceptent la chaleur et la lumière, est toujours favorable à la végétation forestière ; néanmoins, certaines espèces sont douées d'une résistance remarquable à l'action malfaisante de la sécheresse, ce sont principalement: le pin d'Alep dans la région méditerranéenne, elle pin sylvestre, lequel se recommande partout et toujours par ses qualités accommodantes.

69. Effets de la température. — L'aptitude qu'ont les essences forestières à résister aux excès de température, aussi bien en dessus qu'en dessous du O"" centigrade, est une des principales causes de leur distribution géographique. Pour chacune on constate une limite méridionale de son aire d'habitation, fixée par un degré de chaleur qu'elle ne peut plus supporter, peut-être moins à cause de cette température elle-même qu'à cause de la sécheresse qui en est la conséquence, et une limite septentrionale où un froid trop intense tarit chez elle toutes les sources de la vie.

Les espèces indigènes peuvent être classées comme suit, eu égard à la manière dont elles se comportent en présence du froid :

4° Le pin d'Alep , le chêne-liège et le chêne occidental périssent quand le thermomètre descend au-dessous de — 6' ;

2** Un froid prolongé de — 20** tue le chêne yeuse et le pin mari^ time jusque dans leurs racines les plus profondes ; à cette température, les tiges des châtaigniers et du chêne tauzin sont atteintes, mais leurs racines restent encore vivantes ;

3° Si le thermomètre descend à — 30°, on voit disparaître un certain nombre de tiges de chêne rouvre ou pédoncule, d'érable champêtre, d'orme, de charme, de hêtre et de sapin.

4*" Enfin le pin de montagne, le pin sylveslre, le mélèze, l'épicéa, le pin cembro, parmi les résineux; les grands érables, le sorbier et le bouleau, parmi les feuillus, semblent pouvoir supporter les froids les plus vifs dans les stations les plus extrêmes, sous le climat de la France.

Les observations faites après l'hiver si rigoureux de 1879-4880 ont permis de classer les grandes espèces forestières du nord-est de lu France dans l'ordre suivant, en commençant par celles qui ont le plus souffert : les chênes, les érables champêtres, les charmes et les fruitiers ont été plus particulièrement atteints ; les hêtres, les frênes, les grands érables et les sapins ont mieux résisté ; les épicéas, les pins sylvestres et les bouleaux sont restés complètement indemnes.

On comprend facilement pourquoi , chez une même espèce, les jeunes plants sont beaucoup plus sensibles à la chaleur et au froid que les arbres constitués.

Il faut aussi remarquer que le chêne , le hêtre et le sapin sont souvent atteints par les gelées printanières , quand les jeunes pousses du charme et du pin sylvestre résistent , sans paraître en souffrir, à un froid persistant de plusieurs degrés. C'est encore là une question d'aptitude individuelle ou de tempérament.

70. Effets du soL — En général, les essences forestières se montrent assez indifférentes sous le rapport des qualités chimiques du sol. Néanmoins, il résulte d'analyses récemment faites par MM. Fliche et Grandeau * que certaines essences, notamment le châtaignier et le pin maritime, sans indiquer une préférence pour les autres éléments minéralogiquos du sol, manifestent une répulsion bien marquée pour la chaux : ils refusent de se développer dans les terrains qui renferment plus de 4 p. 100 de calcaire; c'est pourquoi on les nomme calcifuges.

D'autres espèces recherchent aussi les sols siliceux; mais sans ^u'on puisse affirmer que cette préférence soit due à l'absence de la chaux ou aux qualités physiques qui caractérisent les terres de cette

1 . Ànnaki de la Station agronomique de l'Est, Quatre mémoires de recherches chimiques et physiologiques sur la végétation forestière.

nature. Tels sont: le chêne tauzin, le pin sylvestre, le chêne-liège et le chêne occidental ((ui se rencontrent seulement dans les sols fi'anchement siliceux.

Le chêne yeuse et le pin d*Alep sont plutôt calcicoles.

Tous les autres grands arhres semblent indifférents à ce point de vue.

En ce qui concerne le degré de Tépuisement que la végétation forestière fait subir au sol suivant les essences qu'on y cultive, il faut citer, entre autres travaux, les analyses faites par M. Henry* sur H essences de la forêt de Haye, en terrain calcaire jurassique.

11 résulte de cette intéressante recherche, que les espèces étudiées peuvent être classées de la manière suivante, en commençant par les moins exigeantes :

V charme, hêtre;

2* alisier, orme de montagne , chêne ;

3" tremble;

4* érable et frêne ; ce dernier enlevant au sol deux fois plus de potasse et d'acide phosphorique que le hêtre.

Ces expériences, qui mériteraient, pour être absolument concluantes, d'être répélées sur différents sols et dans des régions différentes, semblent indiquer que les essences sociales sont beaucoup moins exigeantes sous le rapport de la richesse minérale du sol , que celles dites disséminées (72).

En fait, tous les arbres, comme les hommes et les animaux, préfèrent une nourriture abondante à un régime trop maigre et, si on voit certaines espèces se développer convenablement dans des sols très pauvres, ce n'est pas qu'elles les préfèrent à des conditions meilleures; mais, c'est que, douées d'un tempérament plus frugal, elles résistent dans un milieu où les autres mourraient d'inanition. De toutes les essences, les moins exigeantes sont : le pin sylvestre, le pin noir d'Autriche et le bouleau.

1 . Éludes chimiqueê sur les principales essences de la forêt de Haye et sur leurs cendres. {Annales de la Station agronomique de CEstJ)

Au sujet du degré d'humidité contenue dans la terre, il suffit de dire que toutes les essences recherchent les terrains frais. Cependant l'aune y l'orme, le frêne et le pin de montagne peuvent vivre dans les sols aquatiques ; ceux seulement humides conviennent à ces mêmes espèces et au chêne pédoncule; le pin maritime, le [»in sylvestre, le pin noir d'Autriche et le pin d'Alep sont les essences qui s'accommodent le mieux des terrains secs ; le bouleau a la faculté de tolérer les excès d'humidité et de sécheresse.

71. LongéYité. — Dans la pratique forestière, par longévité, il faut entendre, non pas la durée absolue de la vie des arbres, mais le temps pendant lequel leur bois reste généralement sain. D'ailleurs, chaque espèce est douée d'une vitalilé qui lui est propre, mais dont un concours de circonstances plus ou moins favorables peut avancer ou reculer le terme dans des limites très étendues.

Toutes les essences de bois dur, peut-être le charme excepté, peuvent, sans dépérir, s'accroître pendant 150 ans et davantage. Certaines d'entre elles, notamment le chêne et le mélèze, se maintiennent en massif pendant 300 ans et plus. En général, les bois tendres et les arbustes ont une durée beaucoup moindre.

Un climat favorable augmente la longévité ; aussi, remarque-t-on que toutes les espèces naturalisées ou introduites vivent moins longtemps que dans leur station d'origine. Mais c'est surtout de la plus grande fertilité du sol que dépend la plus grande différence de longévité entre des individus de même espèce. Ainsi , dans tel canton dont le sol est pauvre ou manque de profonJeur, les arbres tombent en décrépitude bien avant l'âge normal. On chercherait en vain à leur laisseracquérirun plus grand développement: tous périrontsansprofit.

Dans une même station, l'état de massif augmente ou diminue la longévité d'un sujet considéré isolément. Ainsi, tel arbre appartenant à une espèce plus longévive que ses voisins , sera fatalement entraîné par le dépérissement du massif avec lequel il fait corps : il partagera le sort commun, quand, à l'état isolé, il aurait pu vivre plus longtemps. Tout autre, au contraire, verra son existence prolongée par les conditions meilleures de protection et d'humidité que lui assure l'état de massif.

C'est d'ailleurs sous Tinfluence de l'énergie vilale propre à chaque individu que la sélection s'opère dans les forêts naturelles d'une façon plus parfaite que dans les milieux cultivés. En effet, la nature jette à profusion les germes des arbres forestiers ; mais il n'en survit qu'un petit nombre appartenant aux types les plus parfaits, lesquels, en arrivant à l'âge de la fertilité, fourniront les germes les mieux préparés pour la propagation de l'espèce. Cet argument doit être invoqué en faveur de la régénération naturelle ; car lorsqu'on élève les plants destinés à la régénération artificielle dans des pépinières où, par des soins constants, on en sauve le plus gi*and nombre, on constitue les peuplements avec une foule de tiges de vigueur au-dessous de la moyenne et que la nature aurait éliminées. Il en est de môme pour les semis de main d'homme dans lesquels on est obligé d'épargner la graine par raison d'économie. Semis et plantation donneront des massifs moins résistants que ceux de la forêt naturelle et, dans l'avenir, les races iront sans cesse en s'affaiblissant.

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