II. — Classement des essences
72. Espèces sociales et espèces disséminées. — Parmi les grandes essences forestières, les unes, grâce à leur frugalité et à une certaine flexibilité de tempérament, semblent se plier au plus grand nombre des circonstances locales. Le plus souvent elles forment l'élément principal du peuplement, quelquefois même elles sont à l'état pur. Elles composent le groupe des espèces sociales dont le chêne, le hêtre, le sapin, l'épicéa et les pins sont les principaux représentants. D'autres, au contraire, affectent de vivre, soit par pieds isolés, soit par bouquets épars, sans jamais constituer à elles seules la masse du peuplement. Cette répulsion apparente pour leui*s semblables résulte d'exigences trop spéciales de leur part au point de vue de la fertilité du sol (70). En fait, réunies en grand nombre sur un même point, elles s'affament entre elles et l'individu le mieux doué résiste seul. Ces espèces sont dites disséminées : les frênes, les érables, les ormes, les fruitiers, les bois blancs font partie de ce groupe qui ne comprend que des essences feuillues.
La variété des espèces sur un point donné est donc un indice cer-
tain de la fertilité du sol et de la clémence du climat ; car, plus les circonstances sont mauvaises, plus est restreint le nombre de celles douées d'une force de résistance suffisante pour s'y maintenir. C'est ainsi fjue les espèces disséminées sont toutes, ou à peu près toutes, cantonnées dans les régions de plaine; en montagne, au contraire, on rencontre surtout des espèces sociales ; parfois même, dans les stations les plus rudes, une seule forme occupe toute la forêt.
73. Leur répartition. — Dans toutes les stations qui comportent des espèces variées, la nature semble avoir pris soin de régler leur répartition par la manière dont se fait la dissémination des graines.
Toutes les essences à graines lourdes sont sociales. Leurs semences tombent au pied de l'arbre qui les porte, ce qui les dispose par bouquets plus ou moins étendus. Accidentellement, ces graines charnues sont transportées au loin par les animaux qui s'en nourrissent ; celles qui échappent à leur destruction sont alors réparties par pieds isolés.
Pour germer, elles doivent tomber sur un sol protégé par une épaisse couverture qui, tout en les garantissant contre le froid, leur fournit la fraîcheur constante dont elles ont besoin pour ne pas se dessécher; si, dans leur chute, elles rencontrent un sol nu et tassé, elles ne peuvent conserver leurs facultés germinatives. Les conditions favorables, relativement à la couverture, leur sont fournies par ce fait que les graines lourdes tombent généralement en automne avant la chute des feuilles ; d'ailleurs, les animaux sauvages, notamment les sangUers et les mulots, bien qu'ils en détruisent un grand nombre, en enfouissent une notable quantité. Un état de massif plus ou moins serré favorise la multiplication des formes appartenant à cette catégorie que le chêne et le hêtre caractérisent. Rarement elles envahissent le sol nu ; un premier broussaillement paraît plutôt favorable à leur installation.
Si on excepte les fruitiers dont les graines sont distribuées d'une façon spéciale par les animaux, toutes les espèces disséminées ont la graine légère. Le vent disperse au loin ces semences sèches qui n'ont rien à craindre du froid. Elles germent sur un sol nu, pourvu
qu'elles y rencontrent la faible quantité d'humidité nécessaire à leur germination. Une épaisse couverture morte est plutôt nuisible qu'utile à leur installation. Ce qu'elles recherchent avant tout, à cause de Textrême ténuité de leurs organes naissants, c'est une surface meuble et riche en terreau : circonstances qui se présentent plus souvent en dehors des forêts et dans les clairières que sous les épais ombrages. La dissémination de ces graines se fait en hiver, après la chute des feuilles, quand celles-ci sont déjà lassées et en voie de décomposition.
A cause de leur exubérante fertilité, on voit les jeunes plants de ces espèces naître partout en grande abondance, mais leur nombre diminue rapidement, dans les forets surtout, où ceux-là seuls résistent qui ont rencontré un des rares miheux favorables à leur entier développement. Au contraire, elles sont envahissantes en plefnc lumière, dans les cultures et les herbages où elles trouvent à satisfaire à leurs exigences sans avoir à lutter contre des voisins de leur taille. Enfin les jeunes sujets ont, en général, une végétation assez rapide pour s'élever dès la première année au-dessus des herbes toujours abondantes dans les stations qu'elles préfèrent.
Parmi les espèces sociales, il faut remarquer que tous les résineux ont des semences ailées dont la dissémination se fait sous l'action du vent, comme chez les espèces précédentes. Cette particularité justifie les tendances qu'elles manifestent à se mélanger entre elles et à se montrer envahissantes en dehors du périmètre des forêts. D'ailleurs elles sont, en général, cantonnées dans les régions montagneuses et dans les plus mauvais sols de la plaine : stations où elles ont peu à redouter la compétition d'autres espèces.
En résumé, si on considère l'énorme production des graines forestières, les procédés multiples mis en œuvre pour assurer leur dispersion et leur adaptation aux milieux propices, il semble que la nature ait voulu rétablir au profit de l'espèce végétale la faculté de locomotion qu'elle a refusée à l'individu. Un arbre périra, plusieurs fois séculaire, sur le point même où le hasard a fixé la graine dont il est sorti; mais, longtemps avant sa mort, sa descendance quicons-
tilue le massif, se meut sans cesse dans toules les direcLioiis. Celle progression continue, pour être plus lente, n'est pas moins assurée que celle des animaux doués de mouvement, et bientôt la foret aurait reconquis tout son ancien domaine, si, à tout instant, Tbomme ne venait pas l'arrêter dans sa marche envahissante.
74. Espèces naturalisées. — On comprend facilement ({ue les essences hilroduUes dans les forêts auront peu de chances de se perpétuer au milieu de formes spontanées et, par suite, mieux douées qu'elles pour la lutte contre les espèces et contre les élémenls. Si certains arbres exotiques semblent naturalisés dans les parcs, c'est grâce aux soins constants dont ils sont entourés, et on les verrait bientôt disparaître des forêts où ces soins leur feraient nécessairement défaut. On ne parviendrait à les y maintenir qu'au moyen de sacrifices hoi's de proportion avec le but à atteindre, et même, si quelques individus résistent, leur descendance ne s'établira pas naturellement.
Les massifs forestiers solides et durables sont donc ceux constitués au moyen des espèces spontanées, et la plus grande prudence s'impose à l'égard de toute tentative de naturalisation sur de grandes surfaces.
75. Classement. — 4*^ Espèces indigènes. Les essences forestières indigènes se groupent donc naturellement en espèces sociales et en espèces disséminées. Pour plus de clarté, dans chacun de ces groupes, elles seront réparties suivant les dimensions que chacune d'elles atteint le plus habituellement, sous la réserve que ce classement n'a rien d'absolu dans ses limites.
Les essences sociales sont au nombre de 19 seulement : 10 sont feuillues et 9 sont résineuses; 41 sont de première grandeur et 8 de seconde.
Celles de première grandeur sont :
le pin laricio, le pin maritime , le pin d'Alep.
Celles de deuxième grandeur sont :
TRAlTi DE STLT. G
le chêne rouvre,
le sapin ,
le chêne pédoncule ,
r épicéa,
le châtaignier,
le mélèze ,
le hêtre ,
le pin sylvestre,
le chêne yeuse, le cbéne tauzin, le chôae-Iiège,
le chêne occidental,
le charme,
le pin de montagne,
le pin cembro,
le boDleau pubescent.
Ce dernier, en effet, reste souvent seul pour occuper certains mauvais sols et devient ainsi une essence sociale.
Les espèces disséminées sont plus nombreuses que les précédentes ; quelques-unes d'entre elles sont fort importantes par les dimensions qu'elles atteignent et par les qualités du bois qu'elles produisent. On peut en citer 44, dont 42 sont feuillues et 2 résineuses.
Celles de première grandeur sont au nombre de 15, savoir:
*Vorme diffus, *le saule blanc,
*l€ tilleul à grandes feuilles, *le tilleul à petites feuilles, W érable sycomore, *Vérable plane, *le frêne commun, *le micocoulier, *Porme de montagne, *Vorme champêtre,
le saule fragile, le peuplier blanc, le peuplier noir, le peuplier grisaille, le pin pinier.
Parmi celles de deuxième grandeur se rangent les 15 suivantes :
/ érable à feuilles d'obier, *l'érable champêtre, *le cerisier merisier, *l'alizier blanc, *le sorbier domestique,
le poirier commun,
le frêne oxypbylle,
Tostria houblon,
le chêne de Fontanes,
Tolivier,
*le bouleau verruqueux, * l'aune commun, U'aune cordiforme, *le peuplier tremble.
Vit commun.
Celles de troisième grandeur, assez communément répandues pour qu'on puisse tenir compte de leur présence dans la composition des peuplements, sont:
*V érable de Montpellier, le pistachier lenlisquc, le gainier, arbre de Judée, le caroubier, le pommier acerbe, Taiisier ^ larges feuilles, le sorbier des oiseleurs.
le frêne à fleur, *l'aune blanc,
faune pubescent, *l'aune vert,
le saule à 5 étamines,
le saule daphnê, Vtf saule marceau.
* Les 23 espèces soulignées en italique sont les seules dont Timportance justifie une monographie spéciale.
LES "arbres et la FORÊT. 83
Bien que les espèces sociales soient de beaucoup les plus intéressantes, il ne faudrait pas généraliser à ce groupe les expressions de principales ou dominantes, en n'attribuant à celles disséminées qu'un rôle subordonné ou accessoire.
L'impoitance relative de chacune de ces formes est souvent une question de station ou de but économique à poursuivre. Tout ce qu'on peut dire à cet égard, c'est que les essences sociales et celles disséminées de première grandeur, sont les seules qui présentent un intérêt bien direct pour le forestier. Les autres ne jouent dans la formation des peuplements qu'un rôle accidentel; jamais elles ne sont envahissantes et, quel que soit l'emploi spécial qu'on puisse donner aux plus précieuses d'entre elles, on n'a jamais l'occasion de modifier en leur faveur les règles d'une véritable culture forestière.
La flore arbustive est plus variée. Elle est représentée par 83 espèces d'arbustes ou d'arbrisseaux, 465 espèces de sous-arbrisseaux, 14 espèces de végétaux sarmenteux, 3 espèces de végétaux parasites, au total par 265 espèces qui , de la taille presque arborescente du noisetier et du houx, descendent à celles des airelles myrtilles et de l'humble pervenche, dont l'admission parmi les végétaux ligneux ne repose que sur la persistance de la tige et du feuillage. Dans ce groupe, dont il serait trop long et superflu de donner l'énumération détaillée et qui comprend les essences désignées généralement sous le nom de morts-bois, on remarque 14 espèces sociales, telles que: la bruyère commune , l'airelle myrtille , le genêt à balais , le buis et diverses labiées (la lavande, le thym, le romarin) qui recouvrent des versants entiers des Alpes et de la Provence ; quelques-unes de ces espèces, la bruyère entre autres, sont fort redoutables par leurs tendances envahissantes. Dix espèces sont sarmenteuses et représentent les lianes des forêts tropicales (les clématites, certains chèvrefeuilles, le lierre, etc.); trois enfin, dont le gui, sont parasites.
Les arbustes et les arbrisseaux, parleur nombre et la facilité avec laquelle certains d'entre eux se reproduisent, ofl'rent parfois des particularités avec lesquelles il faut compter et, plus tard, en étudiant les meilleures conditions pour créer un massif et favoriser sa crois-
Si CONSTITUTION NATURELLE DE LA FORÊT.
sauce, on aura roccasion de rechercher dans que! cas on doit poursuivre leur développement ou lutter contre leurs tendances envahissantes.
76. Essences exotiques naturalisées. — 11 est fort difficile d'apprécier le nombre toujours croissant des essences exotiques cultivées en France ; en se restreignant à celles qui sont le plus répandues, on peut en porter le nombre à 17 seulement, dont 14 appartiennent aux essences feuillues et 3 aux résineuses :
le marronnier d'Inde, le noyer,
le platane d'Orient, le platane d'Occident,
le peuplier du Canada, le cyprès pyramidal, le cèdre du Liban, le pin Weymouth,
représentent les arbres de première grandeur;
le robinier faux acacia, le mûrier blanc,
le mûrier noir.
ceux de la seconde. Il faut également ajouter le pin noir d'Autriche qui commence à prendre une certaine importance par le rôle qu'il joue dans le boisement des mauvais sols calcaires.
Les espèces de troisième taille sont :
le jujubier,
le pistachier,
l'amandier,
le cerisier à fruits acides,
le prunier domestique,
le pommier commun^ le coignassier, le plaqueminier fkux lotier, le cbalef k feuilles étroites, le saule pleureur.
On voit, par cette énumération, combien peu les forêts ont profité de la naturalisation des espèces exotiques, à peine, dans cette liste, en remarque-t-on quelques-unes qu'elles se soient appropriées. Le robinier, qui est du nombre, se recommande seul entre elles par des quahtés exceptionnelles; quant aux autres , il est peu désirable de les voir prendre une place qu'elles ne sauraient conserver par elles-mêmes, et qu'occupent si bien et si utilement les essences spontanées.