Composition des peuplements
212. Permanence de cette composition. — Le mode de régénération par rejets établit une liaison intime entre le peuplement à venir et celui qui va tomber sous la hache. En fait, il n'y a pas de nouvelles individualités créées, puisque ce sont les anciennes tiges qui continueront leur existence sous la forme des rejets émergeant deleure axes mutilés. Il y a rajeunissement plutôt que création d'une génération nouvelle ; de telle sorte que, théoriquement, en dehors de la question d'âge, il ne devrait y avoir aucune différence entre le peuplement ancien et le peuplement nouveau ; les mêmes essences se retrouvent dans la même situation.
Les seules causes de perturbation dont il y ait lieu de tenir compte, sont : la mort naturelle d'un certain nombre de souches, l'évolution possible de drageons (64) et l'apparition de quelques brins de francspieds provenant de semences apportées par les vents ou par les animaux. En fait, dans les conditions moyennes, les taillis simples convenablement exploités se perpétuent assez semblables à eux-mêmes.
213. Les essences propres au taillis. — Parmi les espèces les mieux douées au point de vue de la production des rejets, on peut citer: les chênes, le charme, les ormes, les érables, les aunes, le frêne, les fruitiers et les saules.
Le hêtre ne fournit des rejets assez abondants que quand il est exploité jeune, tout au moins vers l'âge de 20 à 25 ans; plus tard, il ne donne que des pousses mal assises de provenance adventive (62).
Les essences les plus drageonnantes sont : le chêne yeuse , le chêne tauzin, le liège, le tremble, l'aune blanc, le tilleul, le bouleau et les saules.
214. Leur distribution. — A l'aide de ces ressources, les taillis simples s'organisent spontanément dans les conditions les plus variées ; mais chacun d'eux reflète assez bien l'expression des forces productives de sa station.
Ainsi, dans les plaines basses, humides, en terrain d'alluvion profond et fertile, l'aune occupe souvent la plus grande place, avec des frênes, des charmes, des ormes et des chênes pédoncules disséminés dans le peuplement. Parfois les bois tendres se multiplient par drageons et par brins de semence, au point de faire perdre aux cépées une partie de leur importance. L'apect du taillis est alors modifié: on dirait d'une jeune futaie d'essences blanches. Les mêmes
espèces se rencontrent dans les taillis de plaine , situés en sol moins humide, mais suffisamment profond et frais ; ils y constituent des peuplements très riches encore, dans lesquels l'aune devient plus rare, le tremble et le charme plus abondants. En pays de coteaux, et même dans les plaines où le sol est sec, peu profond et parfois rempli de pierrailles, le chêne rouvre est plus répandu que le pédoncule /il forme parfois la masse du peuplement, surtout lorsqu'il est exploité au point de vue de la production des écorces. Il est souvent associé avec le charme, le hêtre, ou encore avec le bouleau sur les terrains siliceux. C'est principalement dans les sols calcaires, maigres, que le charme est utile ; il couvre le terrain, l'abrite et se développe d'une manière satisfaisante.
Dans la basse montagne, on rencontre des taillis où lé hêtre domine sur de grandes surfaces. Exploité jeune, il se maintient parfaitement d'une façon permanente et sans autres précautions que celles appliquées à tous les autres massifs de cette forme. Enfin, dans les terrains submersibles, sont localisés des peuplements de saules qu'on exploite sans leur laisser dépasser les dimensions de menus taillis.
Souvent aussi certaines espèces sont cultivées à l'état pur, soit à cause de la qualité de leur bois, soit en vue de leur rendement en produits accessoires. Ainsi, par exemple, le chêne yeuse, en Provence, le chêne tauzin, dans l'Ouest, le pédoncule, en Sologne, et le rouvre, dans les Ardennes, fournissent des taillis à écorce. On tire également bon parti de taillis artificiellement créés avec le châtaignier et avec le robinier faux-acacia.
{3. — Avantages et inconvénients de cette forme.
215. Avantages. — Le taillis simple régulier est d'un traitement extrêmement facile et commode ; il fournit des produits constants. Le capital engagé dans ce genre d'exploitation reste toujours faible, il est susceptible de fonctionner à un taux de placement relativement élevé.
Ces peuplements ont peu à souffrir des dangers extérieurs ; le vent, la neige, ne leur font aucun mal, et c'est seulement dans les taillis de chêne que les insectes peuvent commettre des dégâts notables. Enfin le taillis simple, dont les tiges flexibles résistent à l'arrachement, dont les racines nombreuses s'entrelacent dans les parties les plus superficielles du sol, protège le terrain contre les éboulements et les ravinements, mieux que toute autre forme pourrait le faire.
216. Inconvénients. — Par contre, les taillis simples sonl tous exposés à Tatteinte des gelées ; ils ont besoin d'une plus grande somme de chaleur et d'un temps de végétation plus long que les peuplements de semence. Aussi, ils n'acceptent pas les climats rudes, et les stations où ils réussissent sont moins nombreuses que celles où on peut faire de la futaie. En général, ce mode de traitement, qui dénude complètement les surfaces à des intervalles rapprochés, et ne produit que des bois jeunes, fatigue un sol auquel il n'apporte que des restitutions insuffisantes ; d'ailleurs, les effets de l'épuisement sont d'autant plus rapides que le terrain est d'une nature plus sèche et que les révolutions sonl plus courtes.
Leur influence sur les agents météoriques est aussi bien plus faible que celle des futaies.
Les forêts traitées en taillis simple ne fournissent que du bois de chauffage, du charbon, des écorces et des menus bois d'industrie ; encore la quantité de ces produits est-elle subordonnée à la longueur des révolutions.
li, — Circonstances dans lesquelles ce traitement est justifié,
217. Motifs culturauz et économiques. — Le traitement en taillis est le seul applicable en certaines circonstances dont les principales sont les suivantes :
1** Quand la mauvaise qualité du sol et du peuplement ne comporte la conservation d'aucune tige qui puisse atteindre utilement la dimension d'arbre constitué, soit en massif, soit à l'état isolé ;
2** Quand, les peuplements étant formés de chêne pur ou à peu près pur, une partie importante du revenu est fournie par les écorces ;
3^ Quand une récolte agricole fait partie de l'assolement forestier, comme dans les taillis sartés ;
4** Enfin, il convient à certaines forêts de protection : notamment dans les zones couvertes par les débordements périodiques des fleuves et des rivières, dont les rives sont fixées par les saules, les aunes et les autres essences spéciales aux terrains humides. De même, sur les pentes abruptes des hautes montagnes ou sur les berges des rivières torrentielles fortement encaissées ; ce sont alors, tantôt des taillis d'aunes verts, tantôt de hêtres, quelquefois aussi d'aune blanc et même simplement d'hippophaë ; ces deux derniers s'installent à peu près seuls sur les galets et les graviers, des cônes de déjection des torrents. Dans ces circonstances toutes spéciales, il y a lieu de maintenir ces peuplements dans la forme de menus taillis, en les exploitant à des révolutions très courtes, car leur rôle protecteur contre les érosions est d'autant plus efficace que le nombre des cépées est plus considérable.
Il faut ajouter à ces causes culturales l'intérêt pécuniaire, qui engage un bon nombre de propriétaires particuliers à l'adopter de préférence à tout autre. Aussi les taillis simples recouvrent encore, en France, plusieurs millions d'hectares et, malgré les dispositions légales* qui semblent proscrire ce mode des forêts soumises au régime forestier, il figure à leur compte pour une contenance de 360,000 hectares dans la statistique de 1878.