‹ Traité de sylvicultureChapitre 9 sur 128 · INTRODUCTION. XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XV

à Tabri des aventures, en même temps qu'il épargne à leurs propriétaires bien des sacrifices d'argent.

Mais il ne suffit pas de considérer les massifs naturels encore existants pour les traiter au mieux des intérêts à satisfaire, car des fonctions complexes sont dévolues à la forêt, dans les manifestations de la vie à la surface du globe. C'est la forêt qui fait la terre cultivable. L'homme ne peut se passer d'elle. Pour que les conditions d'un climat restent en équilibre, les arbres, soit en massif, soit à l'état isolé, doivent couvrir une certaine surface. Quelle est l'étendue à leur attribuer sur chaque point ? On l'ignore. Mais on sait que, quand, par imprévoyance ou contraint parla nécessité, l'homme a dépassé le minimum nécessaire, les forces productives se sont amoindries et les désordres n'ont pas tardé à se multiplier.

En les contrées agricoles, pays de plaines et de collines, lorsqu'il s'agit de faire renaître la forêt sur les points où l'exploitation rationnelle du sol commande sa présence, l'opération reste généralement simple : la terre est généreuse; elle ne demande qu'à produire. Mais ce sont surtout les régions montagneuses et les terres ingrates qui, à cause de leur pauvreté même, ont été les plus exposées aux abus de jouissance; c'est là aussi que les conséquences du déboisement devaient être les plus funestes. Car, si nous pouvons compter sur la nature qui répare, nous devons aussi redouter la nature qui détruit, et partout où nous ne savons pas utiliser ses forces, nous les voyons se retourner violemment contre nous. Plus un pays est rude et sauvage, plus la forêt y est nécessaire ; par contre, autant il est facile de la détruire, autant il devient difficile de la rétablir alors qu'on l'a laissée disparaître. En semblable circonstance, dès que le sol est expose sans protection à l'action directe des éléments, les désastres deviennent immenses, et, lorsque la nécessité s'impose d'y porter remède, des difficultés sans nombre surgissent à la fois. Fixer

XVI INTHODUCTION.

des terres en mouvement, combler des gouffres dont les pro* fondeurs désolées effrayent Timagination, regarnir des surfaces nues dont l'immensité semble défier tous nos efforts et nos faibles ressources : tels sont les obstacles à vaincre au profit de la société ; telle est la rude mission confiée au corps forestier.

Tous ces travaux, depuis la plus humble plantation jusqu'à Tœuvre la plus colossale qu'il soit donné à l'homme de concevoir, constituent, dans leur ensemble, l'art du boisement, lequel devient ainsi une des branches les plus importantes de la Sylviculture.

Quelles que soient les circonstances, le boisement de terrains tassés et appauvris par un découvert plus ou moins prolongé, n'est paschose aussi simple qu'on le suppose généralement. Plus peut-être encore que partout ailleurs, il faut ici compter avec la nature, et celui-là seul qui a su mesurer la lenteur méthodique avec laquelle elle procède pour organiser la forêt, comprendra dans quel sens il doit diriger ses efforts pour lui venir en aide, sans l'entraver.

En effet, tandis que, pour exploiter une forêt, il suffit de se préoccuper des aménagements intérieurs dans une construction dont le gros œuvre est achevé ; pour la créer de main d'homme, tout est à faire à neuf, à partir des fondations. La solidité et l'avenir de l'édifice ne dépendent pas uni(|uc:ii:iit do l.i quahté des matériaux qui en constitueront la base, mais aussi de l'habileté de l'ouvrier qui les aura mis en œuvre. Que la terre soit bonne ou mauvaise : il faut savoir s'en accommoder. Que les sujets qu'on lui confie soient mal assortis aux milieux ou mal employés : un échec est probable. Car, en semblable matière, il n'y a pas de demi-succès: la réussite est complète, si non, tout esta refaire.

Boiser, dit-on, c'est confier à la teire des semences ou des jeunes plants forestiers. Mais quelles sont ces semences, quels

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sont ces plants? Quels sont aussi les procédés de culture à employer? Ce n'est pas trop de la sagacité, de l'expérience, qui ne s'acquièrent que par une longue pratique de la forêt, pour bien poser ces problèmes que la théorie doit résoudre, non seulement pour chaque station, mais presque pour chaque point, tant sont variables les influences locales : sol, climat, exposition, déclivité, etc

. Les connaissances pratiques ne sont pas moins indispensables. Aujourd'hui, comme par le passé, le rôle de la science est de combattre la routine; l'éducation des auxiliaires et des manœuvres est à refaire sans cesse. A ce dernier point de vue, la situation ne s'est pas beaucoup améliorée depuis le milieu du siècle dernier, alors que, dans la préface de son remarquable traité sur les semis et les plantations des arbres, Duhamel du Monceau écrivait : « Les espèces de jardiniers que l'on nomme planteurs, guidés par une routine grossière qui leur tient lieu de science, n'ont jamais contracté l'habitude de réfléchir sur le principe de leur art : leur intérêt est le seul objet qui fixe leur attention, c'est l'unique but et le seul mobile de

leur industrie L'ouvrier plante un arbre de même façon

que son père le plantait ; il ignore qu'il y ait d'autres méthodes à suivre, plus conformes à la marche de la nature, plus appropriées aux circonstances. >

Jusqu'à présent, en France, la régénération naturelle des forêts est restée la base fondamentale de leur traitement. On ne saurait trop faire ressortir, à la louange de MM. Lorentz et Parade, l'immense service qu'ils ont rendu à leur pays en érigeant ce principe à l'égal d'un article de foi. Ils ont enseigné à régénérer les forêts, comme le fait la nature, c'est-à-dire avec les grandes espèces spontanées, en mélange avec loutes les ressources que présente la flore ligneuse locale. Grâce à ce dogme, ils ont su détourner de nos massifs, les invasions d'insectes, les accidents

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climatériques, les spéculations à courte vue qui dévastent, par intervalle, les forêts créées de main d'homme. Perpétuer les forêts en utilisant toutes les forces de la nature par une application rationnelle des lois qui les régissent: telle est la vraie doctrine de MM. Lorentz et Parade. Mais, si ces hommes supérieurs ont dépensé toute leur énergie dans l'affirmation du principe, ils étaient trop clairvoyants pour ne psfe admettre des perfectionnements dans les moyens d'exécution. Certainement, on ne pourrait qu'amoindrir le prestige si justement attaché à leur nom, en supposant qu'ils ont pensé créer de toute pièce une œuvre définitive et immuable.

L'École de Nancy ne s'est jamais écartée de la voie si sage tracée par ses premiers maîtres. Le but que nous poursuivons, à l'aide des travaux de nos devanciers, est de faire de la Sylviculture une science d'observation éminemment perfectible. Nous demanderons à ses disciples de faire avec la Nature le plus étroit traité d'alliance. Plus ils la rencontreront généreuse et maniable sur un point, plus il leur sera permis d'y tenter l'application de méthodes perfectionnées, s'éloignant des procédés qui lui sont habituels; plus, au contraire, elle leur semblera sauvage et rebelle, plus ils devront la serrer de près en lui empruntant ses moyens d'action.

Quelque bien justifiées qu'elles soient, les méthodes de traitement n'ont rien de providentiel : il en adviendra ce qu'il plaira à la science. Actuellement nous ne les présentons que comme des outils inconscients. Le talent de l'ouvrier sera précisément d'adapter chacun d'eux à son champ d'application.

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