CHAPITRE XV
PAR
W. DUBREUILH
Professeur agrégé à la Faculté de Bordeaux.
Considérations générales.
L'éléphantiasis est constitué par une augmentation de volume du derme et du tissu cellulaire sous-cutané. Cet épaississement occupe généralement des régions assez étendues et peut acquérir des proportions énormes au point de former des tumeurs ou de déformer complètement les parties atteintes.
L’éléphantiasis atteint par ordre de fréquence décroissante : 1° les membres inférieurs; 2° le serotum ou quelquefois la vulve; 3° les membres supérieurs, les différentes parties de la face ou le sein.
Dans l’éléphantiasis des membres inférieurs, la jambe doublée ou triplée de volume forme une énorme colonne cylindrique; sa surface est lisse où mamelonnée, quelquefois papillomateuse et suintante ou couverte d'épaisses couches épidermiques crevassées comme une écorce d'arbre. La peau est épaisse et dure, mais une pression prolongée détermine une légère dépression en godet ; il est impossible de la plisser ou de la mobiliser sur les parties profondes, Elle est souvent
le siège d'ulcérations torpides ou d'érosions d'où s'écoule constamment une abondante sérosité. Parfois les Iymphatiques superficiels sont dilatés et forment des varices superficielles dont la rupture amène une Iymphorragie prolongée. L'éléphantiasis s'étend souvent sur la cuisse, et dans ce cas, il ya des plis profonds au genou. Il peut être brusquement limité au cou-de-pied, et la peau épaissie forme un bourrelet pendant sur les malléoles ou bien le pied lui-même est envahi. Le plus souvent il est séparé de la jambe par des sillons profonds permettant encore une certaine mobilité, Dans ces plis la peau est macérée, suintante, fétide.
L'éléphantiasis du scrotum peut présenter tous les degrés depuis une simple augmentation de volume de l'organe qui ne diffère guère de l’œædème que par une plus grande consistance. D'autres fois, surtout dans les pays chauds, il arrive à former des tumeurs monstrueuses pesant 20 ou même 50 kilogrammes. La tumeur scrotale à peu près piriforme est rétrécie à son insertion; elle englobe la peau du pénis qui disparait dans la tumeur. Le gland est alors caché au fond d'une dépression ou d'une fissure profonde par où l'urine s'écoule. La surface de la tumeur est mamelonnée, verruqueuse, très souvent couverte de veines où de vésicules Iymphatiques, surtout dans la forme dénommée lymphscrotum par les auteurs anglais. L'éléphantiasis du scrotum est généralement moins dur que celui de la jambe ou bien le centre mou est recouvert d’une coque de peau dure. Les testicules sont sains ou atrophiés, et très fréquemment il existe des hernies inguinales dont les caractères et même l'existence sont impossibles à reconnaître. Elles constituent une grosse difficulté dans le traitement opératoire.
La tumeur scrotale est entièrement formée aux dépens des tuniques des bourses; elle est constituée par un tissu grisâtre, lardacé, de consistance variable, gorgé de liquide, parcouru par des lymphatiques dilatés et par des veines énormes qui peuvent parfois atteindre le volume de la veine jugulaire.
L'éléphantiasis peut être provoqué par tous les obstacles à la circulation veineuse ou Iymphatique; mais, pour aboutir à ces énormes tumeurs, il faut des complications inflammatoires qui ont généralement pour première origine une plaie ou un traumatisme. Dans les pays chauds, l’on à souvent incriminé la filariose, et de fait, la coïncidence est assez fréquente, mais on peut trouver des filaires chez des individus qui n'ont point d'éléphantiasis, et inversement.
Le début de l'éléphantiasis se fait généralement par un accès de fièvre avec un gonflement de la région atteinte qui est rouge et douloureuse ; les ganglions Iymphatiques sont tuméfiés; l’ensemble ressemble à un érysipèle à marche très rapide. Au bout de trois ou quatre jours, la fièvre tombe, le gonflement diminue et tout rentre dans l’ordre. Mais au bout de quelques semaines ou de quelques mois, une nouvelle poussée survient. Ces « poussées éléphantiaques » se répètent à des intervalles variables suivant les malades; l’acuité des phénomènes généraux et locaux diminue graduellement, mais chaque poussée ne se résout pas complètement et laisse après elle une augmentation de volume. Plus tard et beaucoup plus rarement dès le début, la maladie évolue d’une façon progressive et sans poussées aiguës,
La marche de l’éléphantiasis, les données de l'anatomie pathologique, les recherches bactériologiques de Sabouraud'! qui ont montré le rôle des streptocoques, tout concourt à faire considérer cette maladie, non comme un simple œædème chronique, mais comme une Iymphangite chronique avec des
poussées aiguës.
IT Prophylaxie.
Le rôle de la filaire du sang d'une part, et des obstacles à la circulation d'autre part, fournissent quelques règles de
1. SagourauD. — Recherches sur la parasitologie de l'éléphantiasis nostras. Annales de Dermatologie, 1892, 592.
prophylaxie générale malheureusement assez vagues. Il sera donc nécessaire, pour éviter la filariose, de surveiller, dans les pays tropicaux, la qualité de l’eau que l’on boit, et de la filtrer ou de la faire bouillir pour peu que l'on ait quelques doutes. De mème, il faudra rechercher et supprimer autant que possible toutes les causes d'œdème chronique.
C'est ainsi qu'il faut éviter l’extirpation des ganglions inguinaux à moins de nécessité absolue, car on a plusieurs fois observé des ædèmes éléphantiasiques des organes génitaux à la suite de cette opération pratiquée pour un bubon chan- CTeux.
L'éléphantiasis étant une lymphangite dont le début est le plus souvent aigu, il est indispensable de chercher la guérison la plus prompte de toute plaie de la jambe, surtout lorsqu'une première poussée de lymphangite pourra faire craindre le début de l’éléphantiasis. Cette guérison devra être obtenue par des pansements énergiquement antiseptiques et au besoin par des éntlerventions chirurgicales, par exemple, lorsqu'il s’agit d'un ulcère ou d’une fistule osseuse, Cela même ne sera pas toujours suffisant; car la récidive des poussées éléphantiaques en l'absence de toute plaie montre que les streptocoques doivent persister dans les tissus d'une poussée à l’autre dans un état au moins relatif d'inactivité. C'est un cas de microbisme latent.
Lorsque, à la suile d’une ou de plusieurs poussées, l'augmentalion d'épaisseur de la peau commence à se manifester, il faut que le malade évite les grandes faligues et Les trauma tismes, et que, dès le début de chaque poussée, il soit comdamné au repos le plus absolu avec élévalion du membre, s'il s'agit de la jambe, et cela non seulement pendant la poussée éléphantiaque, mais encore quelque temps après.
[ faut, en même temps, entretenir le malade dans un bon élat de santé générale par des toniques et le grand air, et en évilant tout {traitement médicamenteux débilitant.
Traitement.