À. — RÉGIME ALIMENTAIRE
Il n'est pas inutile de rappeler ici en commencant que, dans la dilatation permanente, ce sont les signes de l’intolérance gastrique qui dominent : lenteur des digestions, qui deviennent douloureuses et pénibles : sensation de pesanteur et de distension après les repas : renvois gazeux et muqueux, flatulence, et, consécutivement, tympanisme,augmentation des limites ordinaires de la sonorité stomacale, bruit de clapotage perçu à un moment très éloigné des repas. A un degré plus avancé, l'intolérance se manifeste par l'apparition de vomissements qui surviennent à un moment variable, en général une heure après les repas. Les matières vomies se composent principalement des aliments, de mucus, parfois de sang mélangé avec le contenu stomacal, et peuvent accidentellement offrir une certaine fétidité.
Ici le premier précepte s'impose de lui-même, car on se trouve en présence d'un estomac qui digère mal par le fait de la stagnation des aliments dans sa cavité. Il importe tout d’abord d’espacer les repas convenablement, de telle sorte que la digestion du repas précédent soit effectuée complètement lorsqu'on donne le suivant. Pour apprécier cette dernière condition, c'est-à-dire pour arriver à connaître le moment préeis
où la chymification est achevée et où le bol alimentaire a pénétré dans l'intestin, il faut se guider sur les sensations du malade plutôt que sur l’examen direct de la région stomacale ; car on doit s'attendre à trouver les signes d'un reste de stase alimentaire et de liquide persistant dans l'intervalle des repas (Mathieu). En théorie, le moyen le plus rationnel serait d'introduire les aliments par petites quantités à la fois, quitte à réitérer cette ingestion un plus grand nombre de fois dans la journée pour suppléer à cette insuffisance relative de chacun des repas considéré isolément. Bouchard avait préconisé ce système des petits repas pour les cas de grande dilatation, dans le but d'empêcher la distension périodique de l'estomac et de favoriser son retrait progressif. Il était depuis longtemps très usité en Allemagne, où il a été l’objet d’une réglementation minutieuse, comme on peut le voir d’après le tableau suivant, que Mathieu emprunte à la pratique des médecins d'outre-Rhin.
Rosenheim conseille par exemple les repas quotidiens réglés de la façon suivante. |
6 heures. — 100 grammes de thé, 50 grammes de pain, un œuf.
9 heures. — 100 grammes de gelée de viande, 50 grammes de biscuit, 10 grammes de beurre.
Midi. — 150 grammes de bifteck, 100 grammes de riz bien cuit ou tout autre légume, 150 grammes de vin rouge.
3 heures. —50 grammes de pain blanc, 200 grammes de lait.
6 heures. — 100 grammes de rôti froid ou de viande fumée, 60 grammes de biscuit, 20 grammes de beurre, 100 grammes de vin rouge.
9 heures. — 100 grammes de thé, 100 grammes de biscuit.
Voici maintenant deux listes alimentaires qu'un autre médecin allemand, Boas, propose à titre de spécimens de repas séparés.
Premier régime. — 8 heures. — 100 grammes de thé avec du lait sans sucre et 50 grammes de pain blanc rôti.
10 heures. — 100 grammes de jambon, 30 grammes de pain blanc, 10 grammes de beurre.
Midi. — 150 grammes de bœuf rôti, 50 grammes de purée de pommes de terre, qu'on peut remplacer par 50 grammes d’épinards, 50 grammes de carottes ou de purée de haricots.
2 heures. — 50 grammes de crème.
4 heures. — 100 grammes de thé avec du lait sucré à la saccharine et 50 grammes de pain rôti.
71 heures. — 100 grammes de poisson maigre frit,
50 grammes de pain blanc, 10 grammes de beurre, 100 grammes de crème.
9 heures. — 50 grammes de crème.
Second régime. — 8 heures. — 50 grammes de crème, 50 grammes de pain blanc, 10 grammes de beurre.
10 heures. — 100 grammes d'œufs brouillés, 30 grammes de pain blanc, ou bien 100 grammes de jambon, de bœuf
rôti.
Midi. — 100 grammes de poisson maigre, frit, 150 grammes de biscuit, 50 grammes de purée de pommes de terre, 50 grammes d’omelette soufflée.
2 heures. — 50 grammes de crème.
4 heures. — 100 grammes de crème, 50 grammes de gâteau sec.
7 heures. — 100 grammes de viande froide, 50 grammes de pain blanc rôti, 10 grammes de beurre.
9 heures. — 100 grammes de crème.
Ces trois formules, qu'il est d’ailleurs facile de modifier au gré des circonstances, donnent une idée de l'importance que certains médecins accordent au régime et à ce que nous appellerons la discipline alimentaire dans le traitement de la grande dilatation. Cette minutie a pu triompher en Allemagne, pays de la réglementation, où la thérapeutique s'inspire du caractère national. Elle nous paraît excessive, en France, et à peu près inapplicable dans les conditions ordinaires de la vie, d'autant qu’elle va directement à l'encontre de nos habitudes de sobriété. D'ailleurs on peut se demander, avec Mathieu,
si ce morcellement de l'alimentation en petits repas, qui a uniquement pour but d'éviter la surcharge de l'estomac, atteint réellement au but désiré, etsi, en procédant de la sorte, on ne risque pas d'ajouter sans cesse de nouveaux résidus au résidu stagnant des repas précédents. Cette objection à paru capitale à d’autres médecins qui ont, en conséquence, adopté une manière de faire sensiblement différente. Ainsi Bouchard conseille seulement trois repas chaque jour, suffisamment éloignés les uns des autres, de facon qu'il y aitde sept à neuf heures d'intervalle entre les deux grands repas, et quatre heures entre le premier et le deuxième déjeuner. Au premier déjeuner il ne concède qu'un œuf à la coque, des fruits cuits ou des marmelades, il interdit le pain et toute boisson. Bouveret s’est rangé à cette pratique, tandis que Dujardin- Beaumetz, Debove et Rémond diminuent encore le nombre des repas qu'il réduisent à deux, fixés l’un à 10 heures du matin, l’autre à 7 heures du soir. Mathieu se rapproche sensiblement de ces derniers et rejette le système des petits repas séparés; seulement il critique l'interdiction des boissons du premier déjeuner et autorise une petite quantité d’infusion chaude.
Devons-nous faire à notre tour un choix entre les deux régimes! Évidemment non, car c’est ici affaire d'opportunité, et il faut tenir compte des cas particuliers, comme aussi des habitudes des malades. D'une manière générale, le système des trois repas convenablement espacés nous paraît bien préférable à celui des petits repas échelonnés le long de la journée; car outre la contrainte qu'il impose et la gène qu'il apporte aux occupations, celui-ci présente l'inconvénient grave de fatiguer l'estomac, par la sollicitation trop souvent renouvelée que provoque l'introduction périodique des aliments. Or, n'oublions pas que la plupart des dilatés sont des dyspeptiques, c'est-à-dire des sujets chez lesquels le chimisme gastrique et conséquemment la chymification s’opèrent d’une façon anormale. Nous pourrions ajouter que la question perd tout son intérêt aux yeux des médecins, et ils sont nombreux
aujourd’hui, qui n’admettent plus guère l'existence de la dilatation essentielle, qui vont jusau’à la nier et qui, dès lors, sont portés à constester la valeur d'un système diététique dirigé contre une maladie devenue pour eux tout à fait problématique.