B. — MÉDICATION ALCALINE
Le lait, que nous avons jusqu'ici montré l'aliment le mieux approprié à l’état de l’estomac et le médicament le meilleur pour favoriser la cicatrisation de l’ulcère gastrique, peut être considéré aussi comme un des agents de la médication alealine particulièrement indiquée dans cette maladie.
Tout malade, en cours d’ulcère simple de l’estomac, est presque toujours, comme on l’a remarqué, un Ayperchlorhydrique ; 11 importe donc de diminuer chez lui l'acidité du suc gastrique qui, si elle n’a pas été la cause déterminante de la lésion, contribue au moins singulièrement à l’entretenir. De là l'utilité de l'emploi des alcalins et du lait en particulier qui, par son alcalinité, atténue l'acidité des sécrétions nécessaires à sa digestion.
En ajoutant, commenous l’avonsconseillé, une petitequantité de bicarbonate de soude au lait sous forme d’eaude Vichy,on ne peut prétendre donner à ce liquide une alcalinité suffisante pour neutraliser le contenu de Pestomac; aussi convient-il de recourir à une médication alcaline plus intensive. Les remèdes employés dans ce but seront surtout la chaux et Le bicarbonate de soude.
1° Eau de chaux.— L'eau de chaux, considérée par quelques auteurs comme une sorte de spécifique des ulcères des muqueuses (de Luca), se prescrit associée au lait et constitue une médication excellente à laqueile j'ai souvent recouru et tou- Jours avec les meilleurs résultats.
Elle est particulièrement indiquée lorsque la maladie est encore à l’état aigu et pendant la période des hémorragies.
Bien tolérée par l'estomac, l’eau de chaux agit comme alcalin pour neutraliser les acides; elle exerce en même temps une action topique qu'on n'obtient pas avec les autres alealins; elle calme rapidement les souffrances et aide à la cicatrisation.
Je l’administre ordinairement additionnée au lait dans les proportions de une à trois cuillerées à soupe par verre de lait. La dose doit être de 100 à 250 grammes d’eau de chaux par jour. Elle peut être donnée aussi dans de l’eau sucrée simple ou aromatisée avec de l’eau de fleurs d'oranger ou dans une potion. Mais le premier mode d'emploi est préférable; l’eau de chaux ne donne pas au lait un goût désagréable, et en l’utilisant de la sorte, on évite d'augmenter inutilement la quantité de liquide ingurgité. Cette dernière considération à son importance pratique, car il est utile d'éviter la surcharge de l'estomac par une abondance trop grande de liquides qui ne pourrait que favoriser la dilatation de l’estomac, à quoi cet organe n’est déjà que trop disposé par la nature du régime et par l'existence de la lésion. C’est un point sur lequel a insisté le professeur Jaccoud, qui conseille de réduire autant que possible la quantité des liquides ingérés.
Je ne ferai que mentionner d’autres préparations de chaux employées aussi dans le traitement de l’ulcère simple de lestomac:le saccharure de chaux et le carbonate de chaux ; le premier, plus agréable que l’eau de chaux, pourrait la remplacer, en dissolution dans le lait, s’il n’était pas sensiblement plus irritant; le second donne un précipité dont l'action topique, peu irritante, serait favorable pour la cicatrisation de l’ulcère, mais il a l'inconvénient, en saturant les acides, de dégager de l'acide carbonique qui distend l'estomac et peut ainsi ramener des crises douloureuses et favoriser la perforation.
2° Bicarbonate de soude. — Si le lait et l'association du lait aux alcalins apportent, par la nature de l’alimentation et la médication alcaline, un changement notable dans le chimisme stomacal de manière à permettre le repos relatif de l'organe et
une réparation suflisante, il est facile de se rendre compte que ce n’est pas avec la quantité d’alcalins ajoutée ainsi au liquide alimentaire, alcalin lui-même, qu'on peut neutraliser les acides en excès dans la digestion stomacale de l’ulcère gastrique. Une médication alcaline plus intensive est rendue nécessaire; elle est réalisée par l'emploi du bicarbonate de soude qui, combiné avec le régime lacté, devient le remède par excellence de l’ulcère simple de l'estomac.
Étant donnée l'importance de cette médication, suivant quelles règles et de quelle manière doit-elle être prescrite?
En tenant compte de la quantité de suc gastrique sécrétée pendant une digestion ordinaire et de la quantité de bicarbonate de soude nécessaire pour la neutralisation de l’acide développé dans cette sécrétion, on est conduit à prescrire des quantités relativement considérables de bicarbonate de soude. C'est ce qui résulte des expériences du professeur Debove communiquées à la Société médicale des hôpitaux (1882 et 1884) dans deux intéressants mémoires sur le traitement de l’ulcère simple de l'estomac, où la question est surtout traitée à ce point de vue
Debove évalue à 10 grammes de bicarbonate de soude la quantité nécessaire de sel alcalin pour neutraliser 20 grammes de poudre de viande, équivalant à 80 grammes de viande ordinaire. Le lavage de l'estomac, pratiqué une heure après un repas où ces proportions avaient été gardées, ramenait de la poudre de viande non peptonisée, à réaction neutre. On peut donc conclure que cette méthode a pour résultat d'entretenir une réaction alcaline dusuc gastrique, qui devient ainsi imoffensif pour la lésion stomacale et favorable à la digestion intestinale qui seule fournit alors les matériaux de la réparation des tissus.
Comme déduction pratique, l'auteur est conduit à administrer à ses malades atteints d’ulcère gastrique trois repas par jour composés chacun de 25 grammes de poudre de viande délayée dans de l’eau ou du lait, avec addition de 10 grammes
de bicarbonate de soude. Avec ce traitement, comme confirmation des données expérimentales, Debove obtint, dans quatre cas graves d’uleère simple de l'estomac traités depuis longtemps par le régime lacté et l’eau de Vichy, une cessation immédiate des douleurs et des vomissements et la marche rapide vers la guérison.
Ces doses de 20 à 30 grammes de bicarbonate de soude sont données également par le professeur Jacoud. Charcot les dépassait même et allait jusqu'à 40 grammes.
Aucun de ces cliniciens n’a observé, quelles que fussent les doses employées et la durée de la médication, les symptômes attribués à ce que Trousseau désignait sous le nom de cacherie alcaline. De plus, ces doses, si énormes qu'elles paraissent, ont toujours été bien supportées.
Cette méthode de traitement par le bicarbonate de soude à hautes doses n'est pas cependant sans présenter des inconvénients. Il s’agit d'abord de faire digérer le sel alcalin, difficulté sérieuse pour un médicament peu soluble et dont le goût nauséeux ne tarde pas à exciter la répugnance du malade. Pour parer à ces inconvénients, on a la ressource de recourir, comme le fait Debove, à l'emploi de la sonde, à l’aide de laquelle on porte dans l'estomac directement la quantité voulue de bicarbonate. Mais, sans parler du désagrément causé par une opération aussi souvent répétée et qui finit par amener une irritation pénible le long de l’æsophage, on peut reprocher à ce gavage de favoriser les hématémèses fréquentes et parfois fort graves, surtout au début de la maladie. Debove dit cependant qu'il n’a jamais observé que l’usage de la sonde ait provoqué d’hémorragies ou amené la perforation de l'estomac.
Un autre inconvénient des doses considérables de bicarbonate de soude est sa décomposition au contact des acides et le dégagement d'acide carbonique qui, comme nous l'avons déjà indiqué, distend l'estomac, provoque un tympanisme stomacal qui peut n'être pas sans danger.
Ces développements montrent l'importance que J'attache
aux résultats des expériences du professeur Debove et que, malgré quelques objections, je reconnais avec lui les avantages et l’innocuité de l'emploi du bicarbonate de soude à doses élevées. Toutefois je dirai que, dans ma pratique, j'ai pu le plus souvent m'abstenir d’user de la méthode dans ce qu'elle a de plus pénible. En modérant les doses du médicament, j'ai pu éviter l'emploi de la sonde toujours fort pénible pour le malade et la dilatation gazeuse dont nous venons de parler.
Des doses de 4 à 8 grammes de bicarbonate de soude par jour m'ont donné habituellement des résultats satisfaisants, et quoique théoriquement insuffisantes pour la neutralisation des acides, elles ne l'ont pas été pour remplir les indications. Le soulagement des malades et la cessation des vomissements étaient la meilleure démonstration que le remède avait rendu l’action du suc gastrique inoffensive.
Dans les cas où il serait nécessaire d'élever les doses de sel alcalin sans recourir à la sonde et de donner au malade une alimentation plus reconstituante et autre que le régime lacté, on administrera, à l'exemple de Debove, à chacun des trois repas de la journée, 25 grammes de poudre de viande délayée dans de l’eau ou du lait convenablement aromatisés et additionnée de la poudre suivante :
gramme.
% Magnésie calcinée. . 1
Craie préparée .
Saccharure de chaux.
Immédiatement avant le repas le malade ingère un cachet de 2? grammes de bicarbonate de soude, et un quart d'heure après le repas, # grammes de ce sel.
Le bicarbonate de soude, élément essentiel du traitement de l’ulcère stomacal, sera souvent associé, suivant les indications, avec d’autres alcalins : de là des combinaisons de
formules qu'on peut varier à l'infini.
L'une de cellesque j'emploie Le plus souventest lasuivante :
2/MBiCarbonate de SOUTE EE ERE N IUET O0 Magnésie calcinée.
Craie préparée
Pour un cachet.
Trois ou quatre par jour, à prendre au moment du repas.
Cette prescription convient surtout à l’époque où le malade est ramené à une alimentation plus reconstituante et autre que le régime lacté exclusif. Suivant qu'il y a diarrhée, ce qui est rare, ou plutôt constipation, favorisée qu'elle est par la maladie et le régime, on insistera dans le premier cassur la craie préparée, les sels de bismuth et mème l’opium brut, réservant contre la constipation les préparations de magnésie et de rhubarbe, associées à diverses substances amères et purgatives.
Traitement des symptômes.
En dehors du régime lacté et de la médication alcaline, il n'y à pas à proprement parler de médication spéciale applicable au traitement de l’ulcère simple de l'estomac. « Quant aux médicaments proprement dits, disait Cruveilhier, je les regarde comme très secondaires dans le traitement de l’ulcère de l’estomac. »
Les symptômes de cette maladie cependant nécessitent ordinairement, tant à cause de leur importance que de leur gravité, une intervention thérapeutique. Tels sont ceux qu'on observe surtout au début et dans la première période de la maladie : les hémorragies, les vomissements et les crises douloureuses épigastriques. De là des médications particulières que nous allons successivement étudier.