MÉDECINE MODERNE
Cette conception de la nutrition, vraie dans ses faits principaux, renferme plusieurs erreurs et présente plusieurs omissions; elle a dû être sur bien des points rectifiée, et, malheureusement aussi, compliquée par des recherches plus récentes.
Le premier fait sur lequel on doive insister, c'est l'intervention toujours active du système nerveux, que l'on avait
LES MALADIES DE LA NUTRITIOX. :i
Itrimilivi'ini'iil laîssi^- do eTilé. Li's cl-IIuUîs qui coni|Kisciil nos lissus 110 soiil pBs pQ ellct de simplns corpusculi's iuaiiiinc^», [misant dans le sang les i?léni<!nts qui leur conviennent au gré de leurs affinités chimiques ; elles trouvent dans le système nerveux un régulateur vigilant, qui non seulement fait varier la quantité de sang qui les baigne, grâce au mécanisme de la constriclion et de la dilatution vusculaires, mais encore qui incite ou modère leurs activités nutritives. Cette influence, difficile à démontrer quand elle est normale, devient manifeste quand elle se pervertit ou s'exagère dans certaines maladies : mais comment })Ourrait-il <>\ister des lésions tropliiques consécutives à certaines alTections du système nerveux, s'il n'y avait pas des actions trophîques relevant absolument de la physiologie? L'école de la Salpôtrière et tant d'autres travailleurs, en accumulant sur ces faits les ilocuments les plus instruolifs, ont commencé à enlever à la nutrition le caractère Irop exclusivement chimique qui lui avait élé assigné.
" Chez l'animal, chaque celluli" joiiil de sa vie autonome, mais contribue aussi à la vie d'ensemble, et se nourrit souvent des produits i-ltiborés par des ri'Uules différentes. C'est ce qui fait la complicalion du proMènie de la vie animale. » (A. tîaulîer. La Chimie de In cellule vivante, p. 32.) Ce point si remarquablement mis en lumière dans l'ouvrage que nous citons avait complètement échappé à nos prédécesseurs : le sang était pour eux le seul intermédiaire entre les produits assimilables de la digestion et les éléments cellulaires, et le fait de ces organes, travaillant à préparer les matériaux pour d'autres organes ou tenant en réserve des substances ullérieurement utilisables, leur était totalement inconnu. Cela venait en grande partie de ce qu'ils n'avaient pas étudié le rôle si important des glandes vasculaires sanguines, et déco qu'ils avaient cru que la fonction des glandes à canaux excréteurs se bornait à la sécrétion du liquide circulant dans ces conduits. Les travaux de Claude Dernard sur la glycogénie hépatique. (l'Addison sur la maladie bronzée, île itrown-tiéqnard sur la
4 TRAtTÈ DE THÉRAPELTIQUE APPLIQUÉE.
secpélion interno <Îi>b gliindos, l<i s6ne des découvertes si int^- J ressantes sur les proprif-tés dti corps thyroïde et le myxce-J dtrae. sur le riMc du pancri^as dans lo diabtte maigre, ont trans-^V fomié celte partie de la physiologie.
Un grand nombre d'oi^anes versent incessamment dans lev sang veineux, en même temps que les résidus de leur nutri-j tion, des substances encore mal connues, plutût soupçonn(^e»l quelquefois que réellement dt'-montri^es, et dont le rôle est desj plus complexes. Les unes sont destinées à être assimilées pari d*autres oignes, d'autres à être brûlées, d'aulres peut-être I cnRn à neutraliser ou à détruire des éléments devenus nuisi-1 bles à l'animal. La solidarité de tous les organes apparaît ainsi plus intime et plus étroite; des organes, réputés presque inutiles et dédaignés par les médecins, deviennent les agents les plu» importants de la conservation de la santé et même de l'intelligence, et des maladies restées mystérieuses ou incurables commencent à être éclairées dans leur pathogénîu etv combattues avec succfcs.
Vn tmisiéme point où les idées anciennes ont dû ètn modifiées, c'est celui de la prétendue incapacité de l'orgi nisnie animal pour la traustormation des principes immédiat! de l'alimentation les uns dans les autres. Le fait était démoa^ Iré et reconnu pour la transformation des mati^res amylacées en sucre (Dumas, Bonssingault, Liebig), et Flourens avait ea graissé un ours du Jardin des Plantes en le nourrissant un quemeiit de pain. Mais os a cru longtemps que les sut»: stances quaternaires que nous absorbons devaient rester tellei dans notre organisme. Il semble que ce soit une crrcup. « S'il est aujourd'hui reconnu comme certain qu'une partie det sucres et des graisses de l'économie, peut-éti-e même dei matières albuminoïdes, provient directement des matériaarf de même espèce fournis par l'alimentation, il esl irapossîbK! de méconnaître aussi qu'une partie de ces substances : glya gf-ne, giycose, corps gras, etc., lorsqu'elles apparaissent dan nos cellules, concurremment avec l'urée, les composés i dés et l'acide carbonique, ne provienne directement du »
doublement des aUjiiniinuïdi's du |)rolujjlasniu qui 9<?crMe pour ainsi dire ces substances au fur ol à nicsurt' qu'il lunetionne'. »
La célèbre expérience de i^etlenkofer et Vuil, voyant des chiens nourris exclusivement de viande former cependant de la graisse, le fait si vulgaire des diabétiques continuant il fabriquer du sucre en abondance maigri! une alinnentation exclusivement carnée, suffisent à démontrer le fait. Comme tout organisme animal, l'bomme est incapable de faire avec les éléments qui les composent la synthèse des albuminoïdes, mats il peut transformer les uns dans les autres les principes azotés et tirer d'eux des substances grasses ou sucrées. C'est grAce à cette propriété qu'il peut à l'état normal conserver identique la constitution cbimique et par suite bistologique de ses cellules, en restant, jusqu'à un «ertain point, indépendant de la variation des aliments qu'il tngJjre. Si au contraire les propriétés nutritives de ses éléments analomiques viennent à être troublées, alors l'équilibre peut ôtre rompu, et les composés ternaires seront fabriqués en quantité insuffisante ou I exagérée suivant certaines circonstances {émaciation. obé- 1 silé, glycosurie}.
Sur un quatrifme point enlin, la Ihéorie générale de la nutrition a été bouleversée. Dans ses admirables études sur les fermentations, Pasteur a montré que certains micro-orga- 1 niâmes avaient besoin d'air pour se nourrir et pour vivre, I mais que d'autres, au contraire, pouvaient parfaitement se passer de l'oxygène de l'air, et à la nutrition aérobie des uns I il a opposé la nutrition anaérohie des autres, Celte double r condition de vie se retrouve dans les éléments iinatomiqucs [ des animaux et de l'homme. Lavoisier avait assimilé la respiration à une combustion; après lui on avait compris que I la combustion se faisait, non dans les poumons, mais dans 1 tous les organes et les oxydations étaient restées le lype uni- [ que de la nutrition intime des cellules. Un fait pourtant au-
Il TIIAITÉ DE TIIRRAPEITIQUE APPLIQUÉE.
raît dtl frapper les physiologistes, c'est que la quantité d'oxy- {(ène trouvée dans les excrétions dépasse d'un cinquième environ la quantité d'oxygène empruntée à l'air inspiré'. D'où peut donc venir l'excès d'oxygène des produits éliminés? * Il vient, par la nutrition anaérobie des protoplasmes, de la réduction do certains corps azotés, et les louconiaïiies. matières réduites, témoignent de la justesse de celle assertion. La chimie de la cellule vivante relève donc à la fois d'un double travail d'oxydation el do fermentation, et. s'il faut ou croire l'éminent professeur de chimie : " I^ partie vraiment active et vivante de nos cellules, le noyan et le proloplasma, fonctionne à l'abri de l'oxygène à la façon des microbes anaéix>bies, el ce n'est que secondairement, à l'extérieur pour ainsi dire de la cellule et aux dépens de ses produits, que se passent les phénomènes de combustion qui fournissent à l'atiinial la majeure partie de sa chaleur et de son énergie, {Loe. cit.. p. 4.)
(Irtice h ces nouvelles conquêtes de ht chimie organique el de la physiologie, le problème de la nutrition est devenu singulièrement plus complexe. Les gi'andes fonctions des ] appareils digestif, circulatoire, respiratoire, sécrétoire, gardent loiijours leur rôle prépondérant et conservateur; mais à j cilté d'elles prennent place- des fonctions nouvelles (sécrétion interne des glandes, travail fermentatif aboutissantà la trans- \ formation des matériaux organiques), les unes appartenant ht certains organes spéciaux, les autres pouvant être considérée».'! comme des propriétés communes h tous les éléments cetlu- j laires; ef enfin, dominant ce mécanisme compliqué, apparaît t le système nerveux, véritable régulateur de la vie végétative ! en même temps qu'il est l'organe essentiel de la vie de relation; le système nerveux qui, dirigeant à lui seul les foDC-J lions les plus diverses, maintient l'unité et l'indépendance J de l'organisme à travers les vicissitudes chimiques les pluai difficiles et prés^ide aux plus obscures comme aux plus bril-J tantes manifestations de la vie.
i. A. QALTtBB. —Gazelle heMomadairf. 1" juillet 1881.
LES MALADIES DE I. A NUTniTION,
Notions patholo^ques sor les maladies de la natrltlon.
AL'T-IL KSTIÎNDRE PAU r>E LA SlTRITinN?
Les choses triant ainsi éfablios, il est Ihéorîquenicnl Facile de dffinir co qu'il faul enloiidre par maladies de la nutrilion. Toutes nos fonctions devani concourir de pr^s ou de loin à la nutrition, celle-ci sera plus ou moins compromise dans la plupart de nos maladies. Si l'appareil digestif fonctionne mal et n'opt're que d'une façon défectueuse les premières transformations des aliments, si la respiration troublée par une lésion pulmonaire no laisse plus pénétrer dans le sang la quantité d'oxygène nécessaire aux combustions organiques; si le rein devenu moins perméable laisse s'accumuler dans la circulation les déchets de la vie cellulaire, véritables poisons que nous ne pouvons tolérer; si. en un mot, une fonction, quelle qu'elle aoit, est troublée; si elle devient insuffisante ou même si elle s'exag^rc, il est impossible que la nutrition n'en ressente pas le contre-coup et ne soit pas altérée à son tour. I> ne sont pus ces désordres secondaires que l'on étudie comme maladies de la nutrition. On réserve ce nom à celles oCi les échanges organiques sont primitivement troublés, k celles où les lésions d'organes sont ellesmêmes consécutives à ce désordre primitif de la nutrition.
Or, cette distinction, si simple en théorie, se heurte dans la réalité aux plus sérieuses difficultés; et, suivant les progi'ès de l'anatomie pathologique et l'évolution des doctrines médicales, on voit les mêmes étals morbides passer successivement d'une moitié dans l'autre du cadre nosologique. Ce n'est pas, en eiTet, d'aujourd'hui que l'on étudie et que l'on connaît h>s maladies générales. Les noms changent, mais les fiiils denieurenl.
8 TRAITÉ DU TlIÉlt APEUTIQL'E APPLIQUER
Les maludies que los anciens appelaient totius subslariliai n'étaient-elles pas de vraies maladies de la nutrition? Les hydropisies, dont nous expliquons si savumment le mécanisme par des df-fauts de l'élîminalion rénale, n 'ont-elles pas éld longtemps regardées comme la manifestation d'une altération primitive du sang? Le myxced^me, si récommenl étudié cl que LaLadie-Lagrave rangeait encore naguère dans les maladies du sang, ne vient-il pas, après une série de découvertes cliniques et thérapeutiques des plus suggestives, d'être définitivement classé dans les maladies du corps thyroïde; et ne voyons-nous pas approcher le jour où l'on proposera do décrire le diabète, ou tout au moins certaines formes du diabète, la maladie de nutrition par excellence jusqu'à présont, parmi les maladies du pancréas? Si nous insistons sur ces i exemples, ce n'est point pour exagérer & plaisir les difficultés, mais pour montrer combien le cadre des maladies do la nu- , trilion est susceptible de varier >'l quel emliarras on éprouve à en tracer les limites précises.
Une des causes de l'obscurilé qui r^gne encore sur ces questions, c'est que l'on a voulu expliquer ces maladies avant de les bien connaître. Ce malheur n'est peut-ôlre pas tout à fait spécial à notre sujet, mais il pèse sur lui plus lourdement que sur tout autre en médecine. Recherchons donc sans parti pris à quels caractères nous pourrons reconnaître qu'un état morbide est réellement en rapport avec un trouble premier de la nutrition et n'est point la manifestation immédiate ou éloignée de la lésion d'un organe. Ces caractères devront être étudiés dans les phénomènes cliniques et auatomo-patfaologiques, dans l'examen des liquides de l'organisme, surtout dans l'évolution de la maladie chez le sujet lui-même et chez ses ascendants et descendants. C'est certainement ce dernier point qui est le plus apte, dans l'étal actuel de la science, à jeter une lumièn> vive sur la question.