‹ Traité de thérapeutique chirurgicale (volume 2)Chapitre 141 sur 191 · PROCÉDÉS DE RÉDUCTION · texte numérisé non relu

PROCÉDÉS DE RÉDUCTION

répéter les mouvements qu'il a exécutés en se déplaçant, mais en sens inverse: le premier mouvement consiste à placer le membre dans la position qu'il occupait au moment de luxation; vient ensuite le mouvement propre à faire passer l'extrémité osseuse à travers la déchirure capsulairc et à la remettre à son ancienne place. » A l'heure actuelle, les travaux de liigelovv sur l'article coxo-fémoral, l'étude anatomique et clinique de Kocher et de Farabeuf sur les luxations de l'épaule, l'ingénieuse description que ce même Farabeuf nous a donnée de l'appareil sésamoïdo-ligamenteux du pouce, ont achevé de préciser le rôle des ligaments et la valeur des procédés de douceur.

Donc, d'une façon générale, la réduction d'une tète luxée récemment doit se faire par un véritable taxis l'orientant vers la déchirure capsulaire : chaque jointure a ses manœuvres réglementaires. Si les muscles résistent, le chloroforme les annihilera. Les anciens, et Dupuytren après eux, employaien t la distraction morale comme moyen de résolution musculaire. « J'ai vu un jour, écrit Malgaigne, Dupuytren luttant contre une luxation de l'épaule chez une dame bien élevée : les aides tiraient, le chirurgien poussait, la dame se raidissait avec de grands cris. Dupuytren lui demandait des détails sur la manière dont l'accident lui était arrivé: c'était par suite d'une chute; mais, tout en répondant, la malade criait toujours. « — Madame, lui dit l'opérateur, vous nous cachez une circonstance importante : c'est que vous étiez ivre. — Monsieur, fit-elle, indignée, qui a pu vous dire une chose semblable ? — C'est votre fils, madame ! » La pauvre mère demeura frappée de stupeur, tous ses muscles se détendirent, et la luxation fut réduite. — Ne dit-on point que certains rebouteurs soufflettent leurs patients; que Jean Firmin, « fameux renoueur >>, leur luisait mettre le feu aux cheveux ou à la chemise pour leur créer « une distraction » ? C'est de l'histoire plaisante, et depuis le chloroforme le principe de la distraction morale a perdu toute valeur pratique.

2" Procédés des tractions forcées. — § ^''^ Tractions manuelles. — Si les procédés de douceur échouent, l'extension et la contre-extension par les mains du chirurgien ou de ses aides constituent une ressource qui a l'avantage de se trouver partout. Malheureusement, les aides sont plus capables de faire œuvre de vigueur que de traction correcte. Déjà Boyer reconnaissait qu'ils agissent rarement de concert, et procèdent le plus souvent par secousses difficiles à graduer. « Le bon Mathias Mayor, écrit Malgaigne, raconte qu'ayant réduit promptement une très ancienne luxation de l'humérus, il se prit à compter, après la réduction, les aides qui avaient tiré : — Quelle ne fut pas ma surprise, dit-il, en en trouvant vingt et un ! »

§ 2. Tractions élastiques. — A ces tractions saccadées, peu disciplinables, on préférera l'effort continu de la traction élastique, dont Legros et Anger ont montré les avantages. Une anse solide de diachylon est fixée au segment du membre adjacent à l'article luxé par des tours de bande entre lesquels les deux chefs de l'anse se replient alternativement pour assurer la ténacité de l'appareil. Des tubes de caoutchouc vont de ce lacs FoRGUE ET Reclus. 43

LUXATIONS EN GENERAL

extenseur vers un anneau fixé pour la traction : ils sont tendus graduellement jusqu'à ce qu'on ait à peu près doublé leur longueur. Vingt à trente minutes suffisent pour venir à bout de la révolte musculaire : à ce moment, un coup de ciseaux tranche brusquement Tanse de diachylon ;

Fjg. 187. — Réduction d'une luxation de l'épaule au moyen de tractions continues parle tube de caoutchouc

(Cil. Legros et Th. Anger).

1, lacs contre-extenseur (alèze) ; 2, bandelettes de diachylon enroulées en spirale autour du membre et formant une anse à leur partie moyenne; 3, bandelettes de diachylon entourant et fixant les précédentes; i, tubes de caoutchouc ; 5, anneau fixé au mur servant de point d'appui de la contre-extension ; 6, autre anneau également fixe pour l'extension.

cela équivaut à un déclanchement soudain, dont le chirurgien profite pour coapter et réduire.

§ 3. Tractions par les instruments. — S'il faut plus de force, si ce n'est

Réduction d'une luxation de l'épaule à l'aide des moufles.

plus d'une résistance musculaire qu'il s'agit, mais d'obstacles fibreux et d'adhérences à rompre, ainsi que dans les vieilles luxations, on a la ressource des machines. La plus simple est la « moufle », dont l'usage remonte à A. Paré : grâce à l'interposition d'un dynamomètre, on peut en régler

MdlllLISATIO.N Al'HKS LA lUCUUCTlON.

la traction, et la maintenir ou l'accroître sans secousses. Malgaif^ne, dans les luxations anciennes du coude, ne craignait pas d'atteindre lïiO et i2()0 kilogrammes; dans les vieilles luxations de l'humérus, 22.'> et 2."J0. Un chirurgien, pour réduire une luxation invétérée du fémur, a poussé jusf(u'ci ^7"). Ce sont les limites périlleuses, en deçà desquelles on doit rester : irîO kilos sont un bel effort pour une hanche d'adulte, 100 à, 120 kilos |)0ur l'épaule ;S() à \i)() kilos sont assez pour le coude. Passé ces maxima, mieux vaut intervenir d'une façon plus [)récise par les procédés sanglants.

Fig. 139, — Dynamomùlfe.

Fig. 140. — Piùccs à (5clia|)pcment de NOIaton.

— Au moment de la coaplation, la traction doit être instantanément supprimée d'où l'utilité d'instruments destinés à « lâcher la détente >> : les pinces de Nélaton en sont le meilleur modèle.

L'application de la force à dose intensive est réalisée par des appareils à cric, dont le plus célèbre est l'ajusteur de Jarvis, qui a été l'objet d'ingénieuses modifications de la part des fabricants français, de Mathieu surtout. Nous ne nions point qu'il ne puisse rendre service, surtout dans les luxations de l'épaule, et nous avons été témoins de plusieurs succès. Mais son rôle se réduit de plus en plus : c'est un luxe de grande clinique, ce n'est point un appareil de pratique courante. De plus, les notions se sont précisées sur les causes d'irréductibilité : il ne s'agit pas de rompre par tractions violentes, mais plutôt de mobiliser par manipulations méthodiques. Une tête articulaire est fixée par des adhérences fibreuses : la libérer est tout, la réduire devient aisé. D'autre part, en cas d'échec de ces manœuvres, l'antisepsie a rendu inofl'ensives nos interventions sanglantes : telle est la cause de la défaveur progressive du Jarvis et des tractions de force en général. On les évitera d'autant plus qu'on aura afîaire à des blessés âgés, atteints d'artériosclérose ou porteurs d'os fragiles.

B. — Mobilisation après la réduction.

Une luxation vient d'être réduite : faut-il condamner la jointure au repos, et pour combien de temps? La rendre hâtivement à l'activité, c'est s'exposer à l'arthrite, c'est aussi risquer la récidive. Il y a donc, pour l'article, une période de convalescence pendant laquelle va se fermer la plaie capsulaire et se réparer le dégât des parties molles. Mais il ne faut point prolonger cette immobilisation, car l'ankylose fibreuse est mena-

çante, surtout chez les vieux: et chez les arthritiques; les muscles articulaires sont voués àFamyotrophie réflexe, compagne de toutes les contusions des jointures, et on doit de bonne heure les mobiliser et les masser.

C'est là un point délicat de pratique. Malgaigne, en 1835, avait déduit de l'anatomie pathologique une doctrine thérapeutique fausse : il fallait, disait-il, tenir les articulations en repos pendant quarante jours au membre supérieur, et pendant deux mois au membre inférieur. Or, à quelque temps de là, Lisfranc, ayant réduit une luxation du coude, laissa pendant six semaines Tarticle ainsi immobilisé : il trouva alors une ankylose complète. C'est entre ces deux écueils, la récidive et l'ankylose, disait Malgaigne, que « le chirurgien doit naviguer » : or, nous estimons la récidive une objection négligeable; l'ankylose est bien plus à craindre. Et, de même que nous massons et mobilisons hâtivement nos fractures juxta-articulaires, de même nous nous hâtons de rendre au mouvement la jointure après réduction. Dès le quatrième jour pour le coude, dès le sixième pour l'épaule, du douzième au quinzième pour la hanche, la mobilisation méthodique commencera, associée à l'électrisation des muscles articulaires menacés, deltoïde, triceps, fessiers.

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