PLAIES VENIMEUSES
A. Morsures de serpents. — En France et en Algérie il faut compter avec le scorpion et la vipère. Le scorpion tunisien détermine des accidents locaux graves, mortels même pour les enfants et les vieillards. Dans l'ouest de la France, la vipère, d'après Viaud Grand-Marais, a provoqué soixante-trois fois la mort sur 068 faits de morsures chez l'homme. Frédet a observé aussi des cas à terminaison funeste. Une thérapeutique énergique est nécessaire. Dès l'abord, on empêche l'absorption du venin en comprimant les tissus entre la morsure et les centres circulatoires : Bouillaud et Claude Bernard ont démontré qu'ils suspendaient ainsi à volonté la pént-tration dans le torrent circulatoire de la strychnine et du curare déposés au fond d'une plaie.
Donc, après une morsure de vipère, — et on agirait de même pour la plaie virulente faite par la dent d'un chien enragé, — il faut, si le mal siège sur un membre, mettre à la racine de ce membre un garrot improvisé, mouchoir, cravate, bretelle tordue sur une pièce de bois, un bâton de chaise, une clef; la compression élastique serait préférable: en tout cas
elle ne doit être que passagère, et on la suspendra dès qu'un traitement plus actif aura été institué. Delacour a cité le cas d'un paysan qui, mordu par une vipère à la jambe, fut ligaturé avec une telle énergie qu'un sphacèle total du membre en fut le résultat.
On peut aussi essayer d'entraîner, par des débridements, par les pressions locales, par l'application de ventouses, le poison hors de la plaie. Il est plus conforme aux données expérimentales actuelles de l'y détruire par des substances antitoxiques. Calmette (1) a fait, sur ce point, une étude neuve et complète. De Lacerda avait recommandé le permanganate de potasse comme le meilleur neutralisant du venin des serpents. Si l'on pratique à un animal une infection intramusculaire de venin à dose mortelle, et, aussitôt après, une injection de permanganate de potasse dans le trajet même de la première inoculation, l'animal ne succombe presque jamais. Mais si l'on tarde, ne fût-ce qu'un court instant, l'envenimation se produit. Le permanganate — injecté au centième à la dose de dix à douze seringues de Pravaz — n'est donc actif qu'à la condition d'être employé en même temps ou peu après l'inoculation venimeuse.
Nous disposons de plus énergiques antidotes. Tels les hypochlorites alcalins, essayés par Calmette : il suffit de 3 gouttes d'une solution à 1/12 de chlorure de chaux solide ou d'hypochlorite de soude pour détruire immédiatement, in vitro, l'activité de 1 milligramme de venin de cobra ou de 10 milligrammes de venin de vipère. On peut injecter de grandes quantités de ces hypochlorites dilués dans les tissus sans provoquer aucun accident. Ils sont encore efficaces lorsqu'on les injecte au bout d'un temps relativement long à une grande distance du point inoculé. Chez des animaux ayant reçu une dose de venin mortelle en moins de deux heures, Calmette a vu l'envenination empêchée par l'injection pratiquée dans les vingt premières minutes ; au delà de vingt minutes, et jusqu'à une demi-heure, l'intervention est souvent suivie de guérison. Or, chez l'homme, il est rare que la morsure des plus dangereux serpents soit mortelle à si bref délai. Le chlorure de chaux solide, purifié, est surtout recommandable : Calmette l'a employé en solution au 1/12, étendue de 3 ou 5 parties d'eau bouillie ; on peut en injecter, sans douleurs ni eschares, 10 à 30 centimètres cubes sous la peau du lapin : pour l'homme, Calmette recommande la dose moyenne de 20 à 30 centimètres cubes. L'injection doit être faite en piqûres disséminées autour du lieu d'inoculation jusqu'à une assez grande distance. La ligature d'attente sera enlevée dès que les injections auront été pratiquées, et on lavera la plaie avec une solution concentrée d'hypochlorite de chaux ou de soude. Il est important de soutenir, par des injections de caféine, de spartéine, l'énergie cardiaque du blessé : nous venons d'en voir les avantages chez un enfant mordu par une vipère; lorsque le malade nous fut apporté à l'hôpital de Montpellier, il était en collapsus.
(1) Gal.mettk, Étude expérimentale du venin du naj.i tripudians. Archives de médecine navale et coloniale, mars 1892. — Contribution à l'étude du venin des serpents. Annales de rinslilul Pasteur, 25 mai 1894.
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Kod^'sun l) a publié l'olisorvation d'un malade (|u'un serpent de deux pieds de long avait uiurdu a l'index gauche, ['m; ligature avait été appliquée autour de la base du doigt et la plaie bien sucée. Avec une solution fiaîchedechlorure de chaux à 1 pour (iO, on injecta vingt gouttes dans le doigt, le dessus de la main et la partie antérieure du poignet; puis cent gouttes dans le bras, soixante gouttes dans le mollet droit et quatre-vingts gouttes dans la cuisse droite. Les injections provoquêrentde vives douleurs, mais le blessé guérit. Mackensie (2) a fait part d'un nouveau succès à l'assemblée annuelle de r.\ssociation médicale de Victoria (Australie;. Le patient avait été mordu au troisième doigt de la main gauche par un serpent-tigre. Une ligature avait été appliquée à la base du doigt dix secondes a[>rès la morsure, mais au bout de dix minutes elle avait provoqué un gontlement si considérable que le patient l'avait enlevée. Presque aussitôt il s'affaissa. Une heure après la morsure, avec une solution de chlorure de chaux à 1 pour 12, on commença les injections : 30 gouttes dans la jambe gauche, 30 gouttes dans le bras droit, puis successivement 25 injections dans diverses parties du corps. Les injections ne furent suivies d'aucun accident local et le malade se rétablit peu à peu. — Il faut tenir compte, néanmoins, des récentes expériences de Phisalix et Bertrand : elles semblent établir, contradictoirement à celles de Calmette, que rhypochlorite de calcium protège l'organisme uniquement par son action locale, par la destruction sur place du venin et la mortilication des tissus et non en provoquant la formation d'une substance antitoxique ou en pénétrant dans la circulation et y persistant pour y neutraliser le venin. On en devrait conclure, au point de vue pratique, « que les injections de chlorure de chaux, faites en d'autres points que celui de la morsure, n'ayant aucune action immunisante, doivent être évitées ».
Dans l'avenir, le traitement de choix de l'envenination consistera vraisemblablement dans les injections de sérum immunisant. L'étude expérimentale en est faite et concluante; l'épreuve humaine a été tentée — avec quel succès, pour la diphtérie, on le sait — dans les intoxications dont la pathogénie offre de si remarquables analogies avec l'envenimation. Le sérum des animaux immunisés contre les venins de serpent possède des propriétés antitoxiques semblables à celles que Behring et Kitasato, Roux et Vaillard ont constatées chez les immunisés contre la diphtérie et le tétanos : les recherches de Calmette, de Bertrand et Phisalix établissent sans conteste qu'il est préventif et thérapeutique. Préventif : cela demeure sans intérêt pratique. Thérapeutique : c'est la propriété importante, susceptible d'application. Une série de lapins est inoculée avec une dose de venin de cobra, mortelle en 3 ou 4 heures, ainsi que le montrent les témoins non traités : les lapins qui reçoivent o centimètres cubes de sérum une demi-heure, trois quarts d'heure après le venin, résistent tous; ceux traités entre une heure et une heure et demie après
(1) RoDGsox, Australian med. Journal, décembre I89i.
(2) Mackensie, The Lancet, 9 février 1895.
l'inoculation résistent dans la proportion de 2 sur 3; ceux qui reçoivent 8 centimètres cubes une heure et demie après l'envenination guérissent. Il est probable qu'avec des doses plus considérables de sérums plus actifs cette limite de temps pourra encore être reculée. Il s'agit donc de préparer, en suffisantes quantités, ce sérum antitoxique ; le jour où cette difficulté — seulement matérielle et dépendant de la récolte du venin — aura été vaincue, la sérothérapie de l'envenimation deviendra courante. La chose n'est point indifférente pour certaines contrées : aux Indes, vingt-deux mille personnes succombent chaque année aux morsures de serpents. Fraser (1) est parvenu à fabriquer en grand le sérum antivenimeux : le gouvernement des Indes a mis à sa disposition une quantité suffisante de venin pour immuniser un cheval. Une grande quantité de ce sérum de cheval — deux fois, plus actif que le sérum de lapins immunisés dans les mêmes conditions — a déjà été expédié aux Indes, soit sous forme liquide, soit à l'état sec.
B. Morsures par un animal enragé. — Dans le cas de morsures par un animal enragé, la cautérisation au fer rouge de la plaie débridée est la première mesure à prendre. La statistique de Proust montre 76 morts parmi 117 mordus non cautérisés et 89 décès sur 249 personnes cautérisées. La même conclusion ressort des chiffres fournis par l'Institut Pasteur.
Babès et Talasescu (2) ont demandé à l'expérimentation une notion plus précise sur l'efficacité de la cautérisation. Le virus rabique est très sensible à l'action de la chaleur : à 60°, il est détruit en trente minutes; à 65° en quelques minutes ; à 70° presque immédiatement. L'efficacité de la cautérisation se subordonne à l'étendue, au siège et à la profondeur des mesures : Babès a vu que, même après cinq minutes, la cautérisation des plaies irrégulières et graves ne donne point une garantie certaine contre l'évolution du mal. Il n'en est pas moins établi, par ses expériences, que si l'on emploie la cautérisation dans les trente premières minutes après la morsure on sauve la moitié des animaux qui, sans ce procédé, mourraient sûrement delà rage ; exceptionnellement, on peut guérir des chiens en appliquant ce procédé vingt-quatre heures après l'infection.
Il résulte des essais de Babès un autre enseignement : la cautérisation retarde l'éclosion de la rage, résultat d'une haute importance dans les cas graves ; car, gagner du temps, cela n'est point indifférent au succès de la vaccination antirabique, surtout pour les malades éloignés des instituts vaccinaux. — En badigeonnant la plaie avec la teinture d'iode et en faisant des injections d'un gramme de la même substance autour de la plaie, dix minutes après l'injection, Babès a pu deux fois empêcher réclusion du mal chez le chien : c'est une mesure préservatrice à joindre aux thermocautérisations.
Par sa Note à l'Académie des sciences, du 26 octobre 1885, Pasteur a
(1) Fraser, The Lance L, fo et 15 juin 1895.
(2) Babès et Talasescu, Études sur la rage. Annales de rinstilut l'asteur, 25 juin 1894.
établi la inc-lhode de la vaccination antirabique, appliquée au traitement des nKjrdus. Dès ce jour, la llu'*rapeuti(iue de la rage a trouvé sa f(jrniule scientifique : une géniale étude expérimentale lui sert de base ; les faits cliniques l'ont jugée et l'accord des statistiques de tous les Instituts, montrant une mortalité abaissée au-dessous de 1 p. 100, en proclame les résultats salutaires.