‹ Traité de thérapeutique chirurgicale (volume 2)Chapitre 59 sur 191 · FURONCLES ET ANTHRAX · texte numérisé non relu

FURONCLES ET ANTHRAX

Le furoncle et l'anthrax sont des affections parasitaires, comme l'ont démontré Pasteur et Lœwenberg parleurs cultures et leurs inoculations : les germes peuvent se transmettre d'individu à individu et surtout s'inoculer d'une région à une autre région. De là, ces éruptions successives ou subintrantes, ces récidives en séries interminables qui finissent par affaiblir le patient et rompre toute vie sociale. Cavalier (1) à qui nous devons une bonne thèse sur ces poussées faronculeuses, en a souffert pendant deux ans et demi, Gingeot (2) pendant trois ans et demi, et Trousseau pendant quatre. Aussi ces auteurs ont-ils pu nous faire part de leurs études comparées sur la thérapeutique du furoncle.

A. — Prophylaxie.

Depuis longtemps on cherche à rendre l'organisme réfractaire à l'inoculation du furoncle, et les premiers essais de cette médication prophylactique ont, de beaucoup, précédé la découverte toute récente du staphyloco([ue pathogène. Les résultats sont encore peu décisifs : les purgations répétées et les vomitifs ont fait leur temps et sont justement abandonnés; les tisanes amères ou « dépuratives » sont, au moins, sans inconvénients ; l'arsenic, en qui Hardy avait cru, semble inutile à Gingeot; Bazin « a vu pousser de nombreux furoncles et anthrax chez des malades ayant abusé

(1) Cavalier, Co)isidcralio?is sur l'affection furonculcuse. Thèse de Montpellier, 1887.

(2) Gingeot, Du traitement rationnel de l'alTcclion furonculeuse. Bull. gén. de t/iérap., t. CVIII, p. 49, 1885.

des préparations arsenicales ». Les alcalins, pour avoir une plus grande valeur, ne doivent pas être prescrits dans tous les cas : ils sont efficaces seulement chez les malades atteints de diathèse urique ou de glycosurie ; Vichy et Vais ont arrêté d'interminables éruptions.

L'étiologie nous apprend que le microbe pathogène pénètre et colonise dans les glandules de la peau. Cette doctrine a engendré un traitement prophylactique local où l'on s'efforce de rendre le tégument externe inhabitable aux germes : fréquentes ablutions de la peau, aux environs des furoncles primitifs, avec la solution de chloral à 1/10 ou bien avec la solution de créoline ou de lysol, recommandable en raison de son action dégraissante ; pulvérisation à l'eau phénosalylée faible ; lavages quotidiens de tout le corps avec une solution boriquée tiède, comme le recommande Lœwenberg, bains où l'on ajoute un kilogramme d'alun et de soude, ou bien encore dix grammes de sublimé corrosif, selon la formule de Kaposi. Hardy préconise les thermes sulfureux d'Aix ou de Luchon. Cette toilette antiseptique de la peau a une haute valeur contre les poussées furonculeuses récidivantes, ces ensemencements de proche en proche, qui ne quittent un point que pour en envahir un autre. Mais, pour rendre les lotions plus efficaces, il est nécessaire de dégraisser les téguments par le savon, l'alcool ou l'éther. Il est nécessaire aussi de recommander aux malades certaines précautions : tenir les ongles courts et bien brossés, les mains propres; éviter toute friction, capable d'inoculer les germes sur les zones voisines; désinfecter par la lessive ou le passage à l'étuve, les pièces de vêtement en contact avec la peau, foulards, gilets de flanelle, collets.

C'est pour atteindre le même but qu'on a proposé d'agir sur la peau de dedans en dehors en activant la sécrétion des appareils sébacés et sudoripares. « Ne serait-ce pas, dit Gingeot, le meilleur moyen d'entretenir les glandes éliminatrices dans un état continu d'hostilité envers le parasite? )) L'eau de goudron, préconisée par Hardy, réalisait peut-être, quoique sans visée théorique, ce genre d'antisepsie cutanée, mais deux agents qui paraissent avoir fait leurs preuves sont l'hyposulfîte de soude et les préparations sulfureuses. Gingeot prescrit une cuillerée à calé d'une solution contenant 36 grammes d'hyposulfite pour 300 grammes d'eau distillée ; chaque prise renferme donc 1 gramme 88 d'hyposulfite, qu'on pourrait prendre encore dans un quartde verre d'eaupure ou sucrée.

Ce traitement provoque parfois de la diarrhée, et on lui préfère souvent les préparations sulfureuses ; Hardy, Sidney-Ringer, Gingeot, en ont vanté les bons effets. L'un de nous a vérifié son efficacité chez les jeunes recrues pour des furonculoses rebelles ; les poussées, toujours récidivantes jusque-lci, se sont arrêtées. On peut se servir des eaux minérales naturelles, mais les sulfures pharmaceutiques sont aussi d'un emploi excellent : la poudre de Pouillet, par exemple, que Gingeot prescrit à la dose quotidienne de quatre à huit cuillerées contenant chacune 12 centigrammes depoudre dissoute dans du lait ou de l'eau sucrée. H faut agir avec prudence chezcertains sujets, mais, dès qu'on est sûr de la tolérance.

FURONCLES ET ANTIIIIA X. 'M):\

on no craint pas les hautes doses, et Ton atteint la saturation, sinon les sulfures se transforment en sulfates et rinsuccès en est la cons(i([uence. La durée du Irailciueiil ue sera pas inférieure à (piatre semaines, et on pouri'a le re[)rendre tous les deux ou tr(jis uujis dans le cas de furonculoses tenaces et aux moindres signes de retour ollensif. L'antisepsie intestinale de Bouchard a rendu quehjues services, et le malade prendra par jour trois paquets, coutcnaut chacun .'50 centigrammes de naplitol [i, de salicylate de bismuth cl de magnésie anghiise. Che/. les ai'lhrili([ues, la médication jiar la Icinliirc de colelii(pie nous a rendu quel([ues bons services.

1$. — Traiteinciit .

1° Traitement abortif . — Si le furoncle ou l'anthrax apparaît, quelle thérapeuti([ue lui o[)posera-t-on ? Nous n'adopterons pas de formules intransigeantes; comme le dit Trélat, une méthode exclusive est mauvaise par cela même qu'elle est exclusive ; elle exposerait à ne pas faire assez ou à faire infiniment trop ; il n'y a pas un anthrax, il y a des anthrax, et le traitement doit varier suivant la marche et la forme de la tumeur et aussi suivant l'état général du malade.

Et, d'abord, est-il des moyens pour faire avorter un furoncle naissant? On a préconisé les cautérisations au nitrate d'argent, les frictions mercurielles, certains onguents maturatifs ; mais ces manœuvres sont plus nuisibles qu'utiles ; elles irritent la peau, qu'elles préparent à l'ensemencement ; souvent, autour du premier clou, il s'en développe une pléiade. Les badigeonnages à la teinture d'iode ont parfois conjuré la suppuration ; mais le procédé n'est i)as infaillible, comme on l'a proclamé à tort : il faut se méfier des sujets et des régions à peau fine et délicate, comme aussi des teintures d'iode vieillies et chargées d'acide iodhydrique, à action irritante et vésicante. Lœwenberg a obtenu de bons résultats de la cautérisation ignée. Au début, en ell'et, les coques sont parquées dans le follicule, espace bien circonscrit anatomiquement : un ou deux poils émergent du follicule malade ; ils sont entourés d'une aréole rouge, sensible à l'attouchement, qui marque le point à attaquer ; on y plonge la pointe fine du galvanocautère chauffée au « blanc éblouissant ».

Une première précaution est de bien savonner la zone cutanée voisine de la poussée furonculeuse, de la désinfecter à fond par une lotion à l'alcool, suivie d'un lavage au sublimé, de la raser si les poils gênent ce nettoyage, en un mot de réaliser l'asepsie de la région. Puis, il faut maintenir l'antisepsie et l'on aie choix entre de nombreux topiques. Nous avons personnellement retiré des avantages, contre ces récidives lassantes des furoncles du cou et de la nuque, de l'emploi des solutions de chloral au dixième, soit en applications continues, soit en frictions répétées : sous leur influence, le furoncle tourne court parfois ou se réduit à une pustulette menue. Mêmes bons résultats des pulvérisations avec l'eau phénosalylée au centième dont l'action mordante sur l'épiderme a des effets pénétrants : ces pulvérisations, de dix à quinze minutes de durée, sont 1<'0RGUE ET Reclus. 20

répétées plusieurs fois par jour et suivies de la détersion de la surface cutanée avoisinante avec un tampon d'ouate humecté d'alcool salolé ou d'élher iodoformé. — Outre les lotions et pulvérisations, il faut à la région furonculeuse une protection antiseptique et un isolement : le plus sûr est d'appliquer sur place des doubles de tarlatane, imbibés de solutions antiseptiques très chaudes et recouverts d'une pièce imperméable : ce pansement doit sans retour remplacer le vieux cataplasme propice aux pullulations microbiennes et à leur ensemencement de place en place. Mais certains malades n'acceptent point, au cou, à la nuque, ce pansement apparent : on peut alors coller sur le furoncle et ses environs immédiats une rondelle d'ouate fixée à son pourtour par du collodion et qu'on imbibera de temps en temps d'alcool salolé ou d'éther iodoformé. Ou bien, on appliquera un des emplâtres de Unna, celui surtout qui comprend dans sa préparation du mercure et de l'acide phénique : sous l'influence de la chaleur, l'acide phénique s'évapore, et, comme il est retenu par la couche de gulta-percha, il agit sous forme de vapeur et pénètre dans le foyer infectieux.

Pour certains furoncles de siège grave — comme ceux de la lèvre supérieure — et dans les cas qui paraissent évoluer vers un anthrax, les pulvérisations doivent être précoces, prolongées, de jet ample et vigoureux. Aux appareils à main, ou préférera la marmite à vapeur de Championnière, que l'on place à 25 ou 30 centimètres de la peau : une ou plusieurs grandes pièces de taffetas gommé suspendues devant le malade et appliquées sur lui ne laissent à découvert que l'anthrax; elles empêchent le corps d'être refroidi, les vêtements et le lit d'être mouillés. Le nombre et la durée des séances varient : en moyenne deux heures de pulvérisation, en deux, trois ou quatre fois, suffisent pour la journée. Dans l'intervalle on applique le pansement humide et antiseptique ordinaire.

Au début, pour les furoncles et les anthrax, les pulvérisations ont chance d'être abortives ; plus tard, quand la tumeur est plus volumineuse et tend à s'accroître, elles en arrêtent les progrès ; plus tard encore, c[uand la perforation et la mortification du derme ont commencé, ainsi que la suppuration et l'élimination du bourbillon, elles limitent le sphacèle, favorisentlaséparation des eschares, entraînent le pus, désinfectent et détergent la plaie, et par suite font baisser la température et tomber les phénomènes généraux. Verneuil ajoute qu'elles sont applicables à toutes les régions et à toutes les périodes du mal; elles ne sont jamais nuisibles; et, lorsqu'elles n'assurent pas laguérison, ce qui est fort rare, elles aident au succès des moyens chirurgicaux.

2° Intervention opératoire dans l'anthrax. — Est-il des cas où il faille intervenir? Pagct et Gosselin ont professé qu'on ne doit jamais toucher à l'anthrax à quelque variété qu'il appartienne, car l'opération détruit une certaine quantité de peau dont la perte rendra la cicatrisation plus lente ; elle provoque une effusion de sang chez un malade déjà trop afi'aibli, et qui, par cela même, devient la proie plus facile de complications redoutables, érysipèle, phlébite, lymphangite, infection purulente,

KLIHONCLRS KT ANTIIHAX. .'{07

— et luilh; coiapciisuLiuii en regard de ces incuiivéuients. Si l'authrux est dilliis, nous disent-ils, rincisi(jn n'arrêtera pas la soudVance. Desprès ujdiile : Fintcrventidn est inutile ou dangereuse : inutile, parce que les incisions nu^ne multiples ne vident pas les innombrables petits foyers de lantlirax et ne sauraient hâter la guérison; dangereuse, parce qu'on s'expose aux complications des i)laios ; l'abstention est donc préférable. Mais comme Ta dit l'un de nous (1), de ces deux termes — inutile et dangereuse — il en est un ([iie nous repoussons : « L'intervention n'est pas (lang(n-euse ». Desprès, sur o7 anthrax qu'il a laissé évoluer, a eu sept morts, tandis que Slesarewsky (2) n'a perdu que deux malades après avoir (i.'J fois eu recours à la cautérisation ignée et à l'incision, soit une mortalité troisfois inférieure à celle de Desprès. Sur lî) interventions, l'un de nous compte un mort, un diabétique qui, après avoir paru, pendant huit jours, bénéûcier de la cautérisation profonde au thermocautère, est tombé dans le coma. Les complications infectieuses ne sont plus de notre époque, et le thermocautère prévient les hémorragies que l'instrument tranchant provoquait chez les dyscrasiques.

L'intervention est-elle inutile? Oui, lorsque les anthrax sont petits, limités, peu douloureux : on les laisse alors évoluer et guérir tout seuls. Mais l'abstention n'est plus de mise lorsque la tumeur, môme peu volumineuse, provoque de vives souffrances. Celle de la lèvre supérieure jouit sous ce rapport d'un triste privilège : elle s'accompagne d'une tension excessive, d'une sensation de torsion, de vrillements, de brûlure, d'irridiation névralgique qui se propage à toute la face ; la douleur touche à son paroxysme quand la peau, rouge, tendue, luisante, est encore intacte. Le débridement large et profond amène une sédation rapide, malgré ce qu'ont pu dire les partisans de l'abstention.

L'excès de la douleur suffit pour commander l'intervention ; mais, pour les anthrax de la face, il est une autre raison d'une importance plus grande encore : l'inflammation se propage des aréoles du derme aux veines de la lèvre supérieure et de celle-ci à la faciale, à l'ophtalmique et aux sinus caverneux. Cette phlébite ascendante se révèle par un cordon dur qui soulève le trajet des vaisseaux jusqu'à leur entrée dans l'orbite, par une projection au dehors du globe de l'œil et des phénomènes généraux graves. Il faut alors agir vite et vigoureusement ; de la thèse de Chubbert et du mémoire de Reverdin il ressort que la mortalité est moindre lorsque la tumeur, violacée et noirâtre comme « un boudin », est largement débridée au thermocautère.

L'intervention est encore indiqué'e lorsque l'anthrax est difTus, que l'inflammation s'étend au loin dans le derme, qu'elle en franchit même les limites pour s'étaler dans le tissu conjonctif et les masses musculaires sous-jacentes : les débridements profonds et multipliés limitent presque à coup sûr le mal. Mais l'opération doit être large : on endort le malade, puis la tumeur est fendue avec la lame du thermocautère; on creuse,

(1) Reclus, Clinique chir. de l'Hôlel-Dieu, 1888.

(2) Slisarewsky, Ihis.'ilana mcd., .30, 1888.

dans cette masse violacée, dure, percée de nombreux cratères, des rayons qui se rejoignent au centre et qui, à la périphérie, ne sont jamais distants de plus de 2 centimètres. Encore en ces points doit-on plonger le platine rougi pour offrir un nouvel orifice aux débris purulents des aréoles enflammées. Les incisions ne seront pas seulement multiples, il les faudra encore profondes, pour dépasser la zone envahie et le phlegmon diffus sous-jacent, de règle dans les anthrax étendus et vieux de quelques jours. En un mot, tous les foyers doivent être débridés, ouverts, modifiés par le contact prolongé du feu ; ils deviennent ainsi accessibles aux solutions antiseptiques dont ils seront désormais recouverts.

On a proposé d'arrêter la diffusion de l'anthrax par des injections antiseptiques dans la tumeur et surtout au niveau du point où la zone enflammée se continue avec les téguments intacts. Mais les résultats annoncés n'encouragent pas à suivre cette méthode : sur quatre anthrax, Morosofa échoué deux fois, bien qu'il ait fait dans un cas 28 injections d'une solution phéniquée à 3 p. 100 et dans un autre 76 à 4 p. 100 (1). Un succès de Levantief (2) n'est pas suffisant pour relever cette thérapeutique : elle ne sera jamais applicable aux anthrax « ligneux » dans les foyers avec abcès périphériques et phlegmons sous-anthracoïdaux, qui nécessitent une sorte de destruction au fer rouge, selon la technique rigoureuse indiquée plus haut.

Car c'est pour nous le point capital : si l'on touche à un anthrax, il ne faut jamais s'arrêter aux demi-mesures, aux incisions timides; le débridement large des tissus, l'évacuation facile des bourbillons et, par-dessus tout, le surchauffage des foyers morbides par la progression lente du platine rougi dans les tissus indurés de la tumeur, voilà les raisons et les conditions du succès opératoire. Puis l'on surveillera la réparation de la plaie : des bains antiseptiques prolongés si cela est possible, en tous cas des lavages avec des solutions très chaudes et un enveloppement continu dans la tarlatane humide, parfois même des pulvérisations salées — comme nous l'expliquons plus loin — aident la détersion des masses mortifiées, hâtent la réparation, et amènent à la cicatrisation plus vite et sans encombre.

Page 1